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Origène

Daniélou : La communauté chrétienne

Origène et le milieu chrétien

samedi 18 juillet 2009

Extrait de "Origène", par Jean Daniélou.
Chapitre II Origène et le milieu chrétien
2. La communauté chrétienne.

Nous trouvons d’abord, chez Origène, des indications générales sur l’état de l’Eglise à son époque. Dans le Contra Celsum, qui est une œuvre apologétique, il nous donne de la communauté chrétienne une vision idéale : les chrétiens vivent détachés des choses de la terre (IV, 26). Dans un passage curieux, il compare les communautés chrétiennes aux cités : « Pour prendre un exemple, l’Eglise de Dieu qui est à Athènes est douce et fidèle ; au contraire, l’assemblée du peuple (ekklesia) des Athéniens est remplie d’intrigues (stasiodes). De même, si tu compares le sénat (boule) de l’Eglise de Dieu à celui de n’importe quelle ville, tu verras que dans l’Eglise de Dieu, ceux-là sont sénateurs qui en sont dignes, tandis que dans les cités, ils ne présentent aucune supériorité sur les autres. Et de même aussi, si tu compares l’archonte des Eglises » (C. Celsum, III, 30).

Mais quand il s’adresse à la communauté chrétienne, aussi bien dans les Commentaires que dans les Homélies, Origène prend un autre ton et n’hésite pas à reprocher ses défauts à la communauté avec la liberté de celui qui parle au nom de Dieu et l’humilité de celui qui sait qu’il est le premier à tomber sous le coup des jugements qu’il porte (Rom. Ez., V, 4). Certes, il y a encore dans l’Eglise des miracles comme aux temps primitifs : « On trouve encore des traces (ikne) chez les chrétiens de cet Esprit Saint qui est apparu sous forme d’une colombe. Ils chassent les démons et guérissent beaucoup de maladies et voient certaines choses de l’avenir par la volonté du Verbe... Ainsi beaucoup se sont-ils convertis au christianisme comme à contre-cœur, un esprit ayant converti leur âme de la haine du Logos au désir de mourir pour Lui, soit en songe, soit éveillés. Nous pourrions citer beaucoup de cas de ce genre » (C. Celsum 1,46). Ailleurs, Origène parle des guérisons accomplies par la lecture de l’Evangile ou la prononciation du nom de Jésus (I, 24). Mais ces charismes vont en diminuant et ne se rencontrent que « chez ceux dont les âmes sont purifiées par le Verbe » (VII, 8).

Et ce ne sont pas seulement les manifestations extraordinaires de l’esprit, mais la foi et la sainteté qui diminuent. Et Origène, dans les homélies de Césarée, écrites durant la période qui précède la persécution de Dèce et où le nombre des chrétiens augmente, évoque avec nostalgie le temps des martyrs où ils étaient moins nombreux et plus fervents : « En vérité, si nous jugeons des choses selon la réalité et non selon le nombre, et si nous jugeons les choses d’après les dispositions et non d’après les foules rassemblées, nous verrons que, maintenant, nous ne sommes pas des croyants. Alors, on était croyant quand les martyrs étaient nombreux, quand nous revenions des cimetières aux assemblées après avoir accompagné les corps des martyrs, quand l’Eglise tout entière était dans le deuil, quand les catéchumènes étaient catéchises en vue d’être martyrisés et de mourir en confessant la foi jusqu’à la mort, sans être troublés, ni agités dans leur foi au Dieu vivant. Nous savons qu’alors ils ont vu des signes merveilleux et des prodiges. Alors, il y avait peu de croyants, mais c’était de vrais croyants, qui suivaient la voie étroite conduisant à la vie. Maintenant, ils sont nombreux, mais comme il n’y a pas beaucoup d’élus, peu sont dignes de l’élection et de la béatitude » (Hom. Jer., IV, 3). Nous trouvons ici ce thème de la nostalgie des temps primitifs qui est aussi ancien que le christianisme lui-même.

De façon plus précise, Origène nous montre les différents membres de la communauté. A la foule des fidèles d’abord, Origène reproche son manque d’assiduité à la Parole de Dieu : « N’y a-t-il pas pour l’Eglise tristesse et gémissements, lorsque vous ne venez pas entendre la parole de Dieu et que vous vous réunissez à l’Eglise à peine aux jours de fête et encore bien moins avec le désir d’entendre la parole qu’avec celui de prendre part à une solennité. Que ferai-je donc, moi à qui est confiée la dispensation de la parole. Où et quand trouve-rai-je votre temps ? La plus grande partie, presque la totalité de votre temps, vous la consommez dans les occupations mondaines, tantôt sur la place publique, tantôt chez les marchands ; l’un s’occupe à la campagne, un autre au tribunal. Aucun ou bien peu se soucient de la parole de Dieu. Mais pourquoi me plaigne-je des absents ? Même ceux qui sont ici, qui sont réunis à l’Eglise, ne sont pas attentifs : vous vous intéressez à des fables usées, vous tournez le dos à la parole de Dieu et à la lecture des Saints Livres » (Hom. Gen., X, 1).

Ailleurs, Origène reprend des critiques analogues et nous trace un tableau pittoresque d’une assemblée du temps : « Certains d’entre vous, dès qu’ils ont entendu les lectures, s’en vont aussitôt (avant l’homélie) : aucun effort pour pénétrer le sens de ce qui a été lu, aucune méditation ; d’autres n’attendent même pas tranquillement la fin des lectures ; d’autres enfin ne font même pas attention qu’il y a des lectures, mais s’occupent d’histoires profanes dans les coins les plus reculés de la maison du Seigneur » (Ho. Ex., XII, 2). « Combien ici sommes-nous présents, alors que la parole de Dieu est expliquée ? Il y en a qui reçoivent dans leur cœur ce qui est lu ; mais il en est d’autres dont l’esprit et le cœur sont occupés de leurs affaires, des actions du monde, de calculs d’argent ou, s’il s’agit des femmes, de leurs enfants, de leurs ouvrages ou des affaires de la maison » (Ho. Ex., XIII, 3). Ailleurs encore, il se plaint de l’inutilité de ses efforts pour intéresser les jeunes gens à l’étude de l’Ecriture : « Nous exhortons souvent les jeunes gens à s’appliquer à l’Ecriture. Mais, à ce que je vois, nous n’aboutissons à rien qu’à perdre notre temps. Nous n’avons pas réussi, en effet, à en amener quelques-uns à l’étude des saints livres » (Hom. Ezech., XIV, 3). Origène s’attaque, en particulier, à ces chrétiens qui croient mais vivent dans le péché : « Il y en a dans l’Eglise qui ont bien la foi en Dieu et adhèrent aux divins préceptes, qui sont même religieux envers les serviteurs de Dieu, qui sont prompts à orner l’Eglise et à servir, mais qui, dans leurs actions et leur façon de vivre, restent enfoncés dans les vices et n’ont aucunement déposé le vieil homme » (Hom. Josué, X, 1).

Dans un passage intéressant, Origène nous montre les chrétiens de tradition méprisant les convertis, alors qu’ils leur sont inférieurs : « Ni le temps récent de leur conversion, ni des parents impies ne sont un obstacle, pour ceux qui luttent généreusement, à se hâter de monter par les commandements au-dessus de beaucoup de ceux qui paraissent avoir vieilli dans la foi. Car c’est un combat aussi de détruire l’orgueil pour ceux qui se glorifient d’être nourris par leurs parents dans le christianisme et surtout lorsqu’il arrive de se glorifier de parents ou d’ancêtres qui ont été dignes dans l’Église du siège épiscopal ou de la dignité sacerdotale ou du diaconat au service du peuple de Dieu. Savez-vous qu’il n’y a ni à se glorifier d’être « les premiers », ni à s’humilier d’être inférieurs aux « premiers » pour être entrés après eux dans le christianisme ? » (Comment. Mth., XV, 26). On entrevoit ici ces oppositions dans la communauté entre les vieilles familles chrétiennes et les nouveaux milieux conquis.

Ces divisions dans la communauté ne viennent pas seulement des différences d’ordre religieux, mais aussi des différences des milieux sociaux. Certains s’enorgueillissent de leurs origines : « Il y en a qui s’élèvent au-dessus des autres parce qu’ils sont’fils de notables (hegemones) et parce qu’ils sont de familles de grands selon les dignités du monde. Ceux-là, s’enorgueillissant pour une chose involontaire et indifférente, n’ont même pas une raison valable qui les fonde à s’enorgueillir ; il y en a d’autres qui s’élèvent parce qu’ils ont puissance sur la vie des hommes et parce qu’ils ont obtenu ce qu’on appelle une ascension telle qu’ils aient droit de couper les têtes. D’autres s’enorgueillissent de leurs richesses, non de la vraie, mais de celle d’en bas. Et d’autres s’enorgueillissent d’avoir une belle maison ou des propriétés vastes » (Hom. Jer., XII, 8). Négligence de la vie religieuse, coteries dans la communauté, il faudrait ajouter aussi tous les vices plus courants, ivresse (Hom. Gen., V, 3), fréquentation des spectacles immoraux (Hom. Lev., XI, 7), colère contre leurs serviteurs, immoralité (Hom. Psalm. XXXVII, I, 6).

Dans cette communauté, un certain nombre de groupes se détachent qui constituent la hiérarchie. L’oeuvre d’Origène témoigne de l’organisation de l’Eglise de son temps. Nous y retrouvons les différentes catégories qui apparaissaient au second siècle : évêques, prêtres et diacres, docteurs, vierges, moines, laïcs. Cette organisation, toutefois, s’est précisée. Certains groupes, les prophètes, les veuves, n’apparaissent plus qu’à peine. La hiérarchie sacerdotale tend à absorber les fonctions des docteurs et des prophètes. A l’égard de la hiérarchie sacerdotale, Origène se montre sévère. Il attaque son ambition : « Même dans l’Eglise du Christ, on trouve des hommes qui organisent des banquets, mais aussi qui aiment y tenir les premières places, qui intriguent d’abord pour devenir diacres, puis qui ambitionnent la chaire des prêtres, et, non contents de cela, intriguent pour être appelés évêques par les hommes » (Comment. ser. Mth., 11 ; P. G., XIII, 1616 B).

Au clergé, il reprochera aussi son orgueil : « Parfois, nous surpassons en orgueil les mauvais princes des nations et peu s’en faut que nous ne nous donnions des gardes du corps comme les rois. Nous sommes terribles, inabordables, surtout pour les pauvres. Quand on arrive jusqu’à nous et qu’on nous adresse une requête, nous sommes plus insolents que ne le sont les tyrans et les princes les plus cruels pour les suppliants. Voilà ce qu’on peut voir dans mainte église renommée, surtout dans celles des grandes villes » (Comment. Mth., XVI, 8). D’autres, prêtres ou évêques, cherchent à faire la fortune des membres de leur famille au lieu de promouvoir aux dignités ecclésiastiques ceux qui les méritent : « Que les chefs des églises apprennent à ne pas désigner dans leur testament, pour leur succéder, ceux qui tiennent à eux par les liens du sang ou qui leur sont unis par ceux de la famille, ni à leur transmettre en héritage le gouvernement des églises, mais à s’en rapporter au jugement de Dieu et à ne pas choisir celui que leur recommande l’affection humaine, remettant au jugement de Dieu tout le choix de leur successeur » (Hom. Num., XII, 4).

Notons encore les passages où Origène fait allusion aux injustices dont certains fidèles sont victimes quand ils sont exclus de la communauté non recto judicio : « Et ainsi arrive-t-il parfois que celui qui est chassé est à l’intérieur et que celui qui est à l’intérieur est dehors » (Hom. Lev., XIV, 3). Ceci peut être une allusion à sa propre expulsion d’Alexandrie. Ailleurs, il rappelle aux évêques qu’un de leurs devoirs est de rappeler aux fidèles le devoir de la charité envers les pauvres (Comment. Mth., XV, 15). On peut citer encore d’autres passages où se retrouvent les critiques générales à l’égard des clercs (Comment. Mth., XVI, 22). Origène rappelle aussi que les secondes noces ne sont pas permises aux chefs des églises (Comment. Mth., XIV, 22).

Mais cette critique extérieure des mœurs du clergé recouvre une attitude plus profonde et qui est une certaine dépréciation de la hiérarchie sacerdotale : « N’importe qui peut accomplir les fonctions solennelles de la liturgie devant le peuple ; mais il y a peu d’hommes qui soient saints dans leurs mœurs, instruits dans la doctrine, formés dans la sagesse, entièrement capables de manifester la vérité des choses, d’enseigner la science de la foi » (Rom. Lev., VI, 6). A la hiérarchie extérieure, Origène oppose la hiérarchie spirituelle, celle de la sainteté, dont les degrés sont ceux de commençants, de progressants et de parfaits, et qui est celle qu’on doit ambitionner. Ceci ne va pas jusqu’à nier l’existence de la hiérarchie visible : « Je reconnais qu’autre chose est de s’acquitter des fonctions du sacerdoce, autre chose d’être en tout instruit et parfait » (Hom. Jos., IX, 9). Mais il y a ici, chez lui, une certaine dépréciation de la hiérarchie extérieure, qui est seulement la figure visible de la hiérarchie intérieure, selon sa vision sacramentelle des choses : « Evêque, prêtre et diacre sont les symboles des réalités contenues dans ces choses » (Comment. Mth., XIV, 22).

Son idéal est celui du « docteur » qui est à la fois un spirituel, un spéculatif et un exégète, c’est celui que nous rencontrons déjà au IIe siècle, à travers toute la lignée des didascales gnostiques, et qui trouve en Origène son type idéal. Il avait constitué d’abord une fonction propre de la communauté, distincte du sacerdoce. L’histoire même d’Origène nous montre que nous sommes en un temps où l’organisation de l’Eglise s’unifie. En Palestine, les docteurs laïques ont encore le droit de parler à l’Eglise, mais à Alexandrie ils n’en ont plus le droit. Aussi, Origène se fera-t-il ordonner. Ainsi le magistère s’incorpore-t-il au sacerdoce dont il devient un des aspects. Déjà, chez Origène nous sommes en présence de cet état de chose [1]. Mais il reste que des deux fonctions du sacerdoce, c’est pour lui le ministère de la parole qui est au premier plan. Toute son œuvre est orientée davantage vers le sacrement de l’Ecriture que vers celui du culte. Nous sommes ici en présence d’une des grandes questions de la vie chrétienne au second siècle : celle, d’une part, de la dualité d’action, dans la communauté, des docteurs et des épiscopes, et qui a pour contre-partie la tendance à constituer dans la communauté un groupe de spirituels, initiés à une science plus profonde, et qui tendent à se considérer comme supérieurs à la foule des fidèles. Sur cette question, il faut se reporter à un livre magistral de Damien van den Eynde, sur les Normes de l’enseignement chrétien dans la littérature patristique des trois premiers siècles (1933). Par ailleurs, le P. Lebreton a traité la question dans un article important : Le désaccord de la foi populaire et de la théologie savante dans l’Eglise chrétienne au IIIe siècle (Rev. Hist. Ecclés., 1924, p. 481 sqq.).

Un texte magnifique des Homélies sur le Lévitique, nous introduira au sujet : « Le prêtre, qui enlève la peau de la victime offerte en holocauste, est celui qui enlève à la parole de Dieu le voile de la lettre et met au jour ses membres intérieurs, qui sont l’intelligence spirituelle. Et ces membres du sens intérieur de la parole, il ne les pose pas dans n’importe quel endroit, mais sur un lieu élevé et saint, c’est-à-dire sur l’autel : c’est-à-dire que ce n’est pas à des hommes indignes et qui mènent une vie basse et vile qu’il ouvre les mystères divins, mais à ceux qui sont l’autel de Dieu, dans lesquels brûle toujours le feu divin et où la chair se consume sans cesse. C’est sur des hommes tels que la victime de l’holocauste est divisée membre à membre et placée. Il divise la victime membre à membre, celui qui peut expliquer par ordre et montrer avec le discernement qui convient quel progrès c’est que de toucher le vêtement du Christ, quel autre de laver ses pieds avec des larmes et de les essuyer avec les cheveux de sa tête ; combien c’est plus que cela d’oindre sa tête avec le parfum et ce qu’a d’éminent de reposer sur sa poitrine.

« Exposer les raisons de chacune de ces choses et adapter les unes aux commençants, d’autres à ceux qui ont déjà avancé dans la foi au Christ, d’autres à ceux qui sont déjà parfaits dans la charité, c’est là diviser la victime membre à membre. Et, en second lieu, celui qui sait montrer quels ont été les principes de la Loi, quels progrès se sont accomplis par les prophètes, quelle plénitude de perfection se trouve dans l’Evangile ; ou qui peut enseigner avec quel lait de la parole doivent être enseignés ceux qui sont petits enfants dans le Christ et avec quel légume de la parole doivent refaire leurs forces ceux qui sont faibles dans la foi, quelle est enfin la nourriture solide et forte dont doivent être engraissés les athlètes du Christ, celui qui sait par l’intelligence spirituelle diviser ces choses une par une, le didascale de ce genre peut être considéré comme ce prêtre qui pose sur l’autel la victime divisée membre à membre » (Hont. Lev., I, 4).

Nous retrouvons ici la même perspective que dans la théologie du culte. Au sacerdoce visible et figuratif de l’Ancien Testament a succédé dans le Nouveau un sacerdoce spirituel. La communauté chrétienne est composée d’une hiérarchie correspondant au degré d’avancement spirituel, et le rôle du didascale est d’expliquer l’Ecriture en donnant à chaque catégorie d’âme la nourriture dont elle a besoin. Les différentes manifestations de Jésus dans l’Evangile sont les signes des différentes manières dont il doit être présenté aux âmes : comme médecin pour l’hémorroïsse, comme rédempteur pour la pécheresse, comme maître pour Marie de Magdala, comme ami pour Jean le Bien-Aimé. Et nous remarquerons que l’hémorroïsse touche son vêtement, la pécheresse ses pieds, Madeleine sa tête, Jean son cœur. Tout Origène est dans ce texte, dont nous retrouverons souvent les idées. On voit comment le sacerdoce lévitique est ici transposé r l’autel, ce sont les âmes saintes et en particulier les femmes consacrées à Dieu ; Origène a repris cette image ailleurs : « Dans cet édifice de l’Eglise, il faut qu’il y ait aussi un autel. C’est pourquoi je pense que tous ceux qui, parmi ces pierres vivantes que vous êtes sont prêts et disposés à vaquer à l’oraison et à offrir à Dieu nuit et jour leurs prières et à immoler comme des victimes leurs supplications, ceux-là sont ceux dont Jésus édifie l’autel. »

Le prêtre, c’est le docteur. Car la Loi nouvelle a pour autel les âmes vivantes qui ont remplacé les autels de pierre ; elle a pour prêtre celui qui offre la victime à ces âmes vivantes, et c’est celui qui leur donne le Christ sous les apparences de la parole, le Logos vivant qui est la nourriture des âmes vivantes. Ce Logos est présent dans l’Ecriture, mais caché sous l’écorce de la lettre. Le rôle du prêtre est d’analyser la lettre, de distinguer dans l’Ecriture les différents aspects du Logos, qui sont les différents membres et de donner à chaque âme, selon son degré, l’aspect du Logos dont elle a besoin. Ainsi, l’accomplissement du sacerdoce lévitique, c’est le ministère de la parole. Celui-là était la figure, celui-ci est la réalité. Mais nous retrouvons toujours la même difficulté : c’est que la place du sacerdoce visible, comme celle du culte visible, dans le Nouveau Testament, n’apparaît plus ici pleinement. L’Eglise telle que la conçoit Origène est davantage celle de la hiérarchie de la sainteté groupée autour du maître spirituel que celle de la communauté ecclésiastique autour de son évêque [2].

Un autre texte des Homélies sur Josué nous présente une vision parallèle : « C’est parce que Jésus savait que c’est dans les oreilles de l’homme intérieur, c’est-à-dire dans l’intelligence du cœur que doivent être reçues les choses qui sont dites (à quoi sert, en effet, d’écouter la parole si elle-n’est pas perçue et retenue dans le coeur), c’est pour cela qu’il disait : que ceux qui ont des oreilles pour entendre entendent. Or cela, nous le disons encore maintenant, en suivant l’autorité de l’Ecriture, lorsque les Ecritures sont lues dans les églises ou que l’explication en est donnée au peuple. Veillez à ce que les paroles ne soient pas lues par Jésus sans être lues pour la plupart : parce que Jésus lit la Loi pour ceux qui ont des oreilles. Du fait qu’il ait ajouté à l’Eglise du Seigneur les femmes, les enfants et les prosélytes si nous distinguons ces groupes et y voyons comme une certaine continuation de l’Eglise, nous disons qu’aux hommes est donnée la nourriture solide, et que par ceux que distingue l’appellation de femmes, d’enfants, de prosélytes, nous entendons ceux qui ont encore besoin de lait ou de légume. Et, pour embrasser l’ensemble de l’Eglise, les hommes sont ici les parfaits, les femmes ceux qui ne tirent pas encore d’eux-mêmes ce dont ils ont besoin, mais écoutent les hommes, les enfants ceux qui, récemment reçus dans la foi, sont nourris du lait de l’Evangile, les prosélytes sont les catéchumènes et ceux qui désirent se joindre aux fidèles. Or, quand Jésus vous annonce la Loi et révèle à vos cœurs l’intelligence spirituelle, ne demeurez plus longtemps prosélytes, c’est-à-dire catéchumènes, mais hâtez-vous de percevoir la grâce de Dieu ; et vous, enfants, ne soyez plus enfants par les dispositions, mais devenez petits enfants par la malice ; et vous, femmes, hâtez-vous à la perfection des forts » (Hom. Jos., IX, 9). Nous voyons par ces divers passages qu’Origène distingue différents degrés dans le mystère chrétien. Le didascale est celui qui, par la « science spirituelle a pu pénétrer les secrets des mystères » (Hom. Lev., V, 3). « Aux choses qui sont mystiques (mystica) et cachées dans les sanctuaires et auxquelles seuls les prêtres ont accès, non seulement aucun homme animal n’a accès, mais pas même ceux qui paraissent avoir quelque exercice et instruction, mais ne sont pas encore parvenus à la grâce du sacerdoce par leur mérite et leur vie » (Hom. Num., IV, 3). Seuls « les didascales instruits des paroles mystiques et parfaits » ont accès à ces mystères. De la même façon, ils ne doivent pas les manifester : « Si quelqu’un est un prêtre, à qui les vases sacrés, c’est-à-dire les secrets des mystères de la sagesse ont été confiés, qu’il s’instruise près d’eux et qu’il voie comment il doit les garder derrière le voile de sa conscience et ne pas facilement les manifester en public, ou si les circonstances réclament qu’il les transmette à des gens non formés, qu’il ne les présente pas à découvert, autrement il commet un homicide et extermine le peuple » (Hom. Num., IV, 3). L’idée revient ailleurs : « Les didascales sont ceux qui profèrent la parole de Dieu dans les Églises. Que les didascales écoutent donc, afin qu’ils ne confient pas les paroles de Dieu à une âme souillée, mais qu’ils choisissent des âmes pures, vierges, dans la simplicité de la foi, qu’à elles ils confient les mystères secrets, la parole de Dieu, et les arcanes de la foi pour qu’en elles le Christ soit formé par la foi » (Hom. Lev., XII, 7).

Toutefois, il faut remarquer que le didascale n’est pas seulement celui qui est arrivé à la perfection spirituelle et à l’illumination de la gnose, il a aussi une fonction de l’Église. Ainsi, il peut arriver qu’un homme occupe la chaire de didascale et en soit indigne, aussi bien qu’un presbytre. C’est ce qu’Origène expose : « Souvent il arrive que celui qui a un esprit bas et vil et qui aime les choses terrestres occupe un degré élevé dans le sacerdoce ou une chaire de docteur et que celui qui est tellement spirituel et libre de la façon terrestre de vivre qu’il juge de tout et ne soit jugé par rien, tienne le rang d’un ministre inférieur ou même soit laissé dans la foule. Penses-tu que ceux qui ont les fonctions du sacerdoce et se glorifient de leur rang de presbytre marchent selon leur dignité et font tout ce qui est digne de leur rang ? De même les diacres, penses-tu qu’ils marchent selon le degré de leur ministère ? Et d’où vient que souvent nous entendons les hommes blasphémer et dire : Vois cet évêque ou ce prêtre ou ce diacre. Que dirai-je des vierges et des moines et de ceux qui font profession de religion » (Hom. Num., II, 1).

Nous voyons ainsi qu’Origène se trouve en présence d’un double problème qui était en plein celui de son temps. D’une part, il s’agit de la relation entre la hiérarchie visible des presbytres et la hiérarchie visible des docteurs. Il y avait dans l’Église ancienne deux autorités distinctes et qui pouvaient se rattacher à la diversité des charismes primitifs. A chacune de ces hiérarchies correspondent certaines attitudes. Les presbytres sont davantage tournés vers le culte, les didascales vers le ministère de la parole et l’Ecriture. Pour les premiers, le martyre est sacrifice rédempteur, pour les seconds, perfection de la gnose. Origène représente sans aucun doute le courant des didascales. Mais son œuvre témoigne d’une époque où les deux hiérarchies tendent à s’unifier. Le magistère devient une des fonctions de la hiérarchie sacerdotale. Toutefois, on sent encore chez lui une certaines dualité. « L’office de docteur appartient chez lui aux évêques et aux presbytres », écrit Van den Eynde (Les normes de l’enseignement chrétien aux trois premiers siècles, p. 233), mais il ajoute : « En principe les degrés de la gnose coïncident avec les degrés de la hiérarchie. »

Par ailleurs Origène ne nie aucunement les pouvoirs de la hiérarchie visible procédant de l’ordination sacerdotale. Il fait allusion à l’ordination des prêtres (Hom. Lev., VI, 3). Il affirme que « la forme des églises est donnée aux prêtres » (Hom. Num., IX, 1). Seulement, sa conception de la typologie de l’Ancien Testament tend à lui faire voir la réalisation du sacerdoce lévitique dans la hiérarchie charismatique et spirituelle. Comme le note justement le P. de Balthasar, « la relation du sacerdoce lévitique à la hiérarchie ecclésiastique, la moins explicitement affirmée, reste plutôt supposée, comme Origène suppose la lettre connue. Il a hâte d’en venir à la relation du sacerdoce lévitique au sacerdoce du Corps mystique » (Mysterion d’Origène, p. 46). En second lieu, Origène ne se résigne pas à dissocier les pouvoirs sacerdotaux de la sainteté sacerdotale.

C’est cette distinction du pouvoir et de la sainteté qui sera définitivement tirée au clair par Augustin dans la controverse contre le donatisme et qui donnera naissance à la doctrine du caractère sacramentel. Mais nous pouvons dire avec le P. de Balthasar que « l’identité des deux hiérarchies reste pour l’Eglise non un rêve chimérique, mais une exigence rigoureuse » (p. 50). La résignation d’Augustin est une part de la vérité ; mais le refus d’Origène d’accepter qu’un clergé indigne puisse communiquer la grâce, reste l’expression d’une exigence de sainteté qui est une part de la vérité. Elle nous montre en lui, non le mépris, mais, au contraire, la haute idée qu’il se fait du sacerdoce, puisqu’il ne l’accepte que saint. En d’autres termes, l’image que nous offre Origène, c’est ici, comme ailleurs, le témoignage de l’existence d’un sacerdoce visible et du sens de ce sacerdoce. Mais Origène ne s’y arrête pas, parce que pour lui ce qui importe, ce ne sont pas les institutions, mais c’est la sainteté, la réalité spirituelle. La perspective est toute semblable à celle que nous avons rencontrée dans la théologie du culte.


[1« L’office de docteur appartient chez lui aux évêques et aux presbytres. En principe les degrés de la gnose coïncident avec ceux de la hiérarchie. » (Van den Eynde, loc. cit., p. 233.)

[2Même spiritualisation dans Hom. Lev., IX, i : « Le Seigneur dit à Moïse : « Dis à Aaron qu’il n’entre pas à toute heure dans le sanctuaire. » Cette parole nous concerne tous. Elle nous prescrit de savoir comment accéder à l’autel de Dieu. L’autel est ce sur quoi nous offrons nos oraisons. Ignores-tu que le sacerdoce t’est donné à toi, c’est-à-dire à toute l’Église de Dieu et au peuple des croyants ? Écoute Pierre dire des fidèles : Race élue, sacerdoce royal. Tu as donc le sacerdoce, puisque tu es une race sacerdotale — et ainsi tu dois offrir à Dieu l’hostie de louange, l’hostie des oraisons, l’hostie de la miséricorde, l’hostie de la pureté, l’hostie de la sainteté. »