Philosophia Perennis

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L’entrée en métaphysique

Gaboriau : Au principe est le logos

Florent Gaboriau

lundi 18 mai 2009

Extrait de « L’entrée en métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
 » de Florent Gaboriau. Casterman, 1962.

Si la Métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
est aussi une « philosophie de la religion religion Le contenu et la raison d’être des religions est le rapport entre Dieu et l’homme ; entre l’Être nécessaire et l’existence contingente. C’est ce rapport qui donne aux religions toute leur puissance et toute leur légitimité ; c’est au contraire leur revendication confessionnelle d’absoluité qui constitue leur relativité. (Frithjof Schuon)
 », si
du moins elle consiste à « vérifier » tout ce qui se dit, pour le
passer au crible du réel, rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. de ce qui s’écrit, — y compris dans les
livres sacrés d’une sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
comme celle de l’Évangile, — ne saurait
laisser indifférent le penseur (ni échapper à sa critique). Sans doute
doit-on admettre que l’entière vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
d’un tel message, la portée
mystérieuse d’un tel langage langage Le langage est un ensemble de signes (vocaux, gestuel, graphiques, tactiles, olfactifs, etc.) doté d’une sémantique, et le plus souvent d’une syntaxe (mais ce n’est pas systématique[1]). Plus couramment, le langage est un moyen de communication. , ne puissent passer aux yeux des croyants
pour une conquête de la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
 : la philosophie s’en rend compte, et la
tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
de foi
foi
faith
pistis
catholique l’affirme. N’empêche que la sagesse
rationnelle trouve une singulière consonnance à des textes comme
celui-ci où se trouve souligné le rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
dont la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. chrétienne
illustre l’importance : parole-pensée-vie.

Il faut entendre ce Prologue de Jean, en se souvenant des
Grecs à
qui il s’adresse, dans leur langue, et du Sémite qu’il est resté
foncièrement, dans son esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
. Nul doute que le texte ne reçoive de ce
double éclairage un supplément d’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
, — de sens, je dis bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
,
authentique. Ce n’est pas en effet acquérir l’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] d’une page
assurément pesée, (issue de longues méditations), que d’en borner la
portée aux horizons qui nous sont plus ordinaires, professionnellement
plus accessibles. S’ouvrir à cette confidence, c’est, quand la
perspective dans l’esprit de l’auteur s’élargit, ne point la
restreindre par un effet du nôtre. Le retrait retrait
anachorèse
anachorète
ermite
érémitisme
retraite
Une simplification pleine de foi de notre commerce avec la Divinité, dans la sérénité d’une conscience apaisée. Un voile jeté sur les vanités aveuglantes du monde, une purification du regard intellectuel, qui se retournera vers l’intérieur de l’âme pour y retrouver son bien suprême et découvrir les obstacles à sa possession.
devrait alors avoir une
raison : scientifiquement, il faudrait la donner, pour refuser au texte
la portée qu’il semble présenter. Si l’on s’y ferme, on l’ampute,
pensons-nous ; on lui fait subir un traitement tel, que les orientations
propres du « positif » (et des « sciences science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
positives ») en éliminent
toute valeur métempirique.

Pourtant, l’évangéliste écrit à Éphèse, patrie d’Héraclite, à
des
Grecs dont il n’ignore pas les préoccupations. Il veut rencontrer leur
attention. Or des mots comme « logos logos Le Logos est au centre : d’une part il se place au-dessous du pur Absolu et au-dessus du monde "naturel" et "profane", et d’autre part il combine le "céleste" et le "terrestre" - ou le "divin" et l’"humain" - du fait qu’il englobe la dimension déjà relative du Principe et la manifestation de ce Principe au centre cosmique. Le Logos est "Parole incréée" ; il est "vrai homme et vrai Dieu". [Frithjof Schuon]  », « theos Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
 », « cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
 », « arche Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle

 », pour ne citer que les principaux, sont lourds d’un héritage
culturel, où la sagesse des siècles a déposé d’indéniables références.
L’Apôtre ne peut ignorer le halo où baigne un tel vocabulaire, ni les
approximations doctrinales qui s’y frayent un chemin. Par ailleurs,
Jean est sémite. Et si l’œuvre n’est point une traduction, il faut
savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
que son style se ressent, jusque dans la syntaxe, de ce qui est
une transcription plus ou moins laborieuse de sa pensée native.
L’intelligence du substrat en conditionne la lecture.

Tenant compte de ces deux données, voici la lecture que nous
proposerions en numérotant les énoncés. La justification suivra par
mode de paraphrase, basée sur des considérations littérales.
Nous
signalons immédiatement dans la marge l’emploi respectif des verbes « 
être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
 » et « devenir », — en attendant plus d’explication.

1. Au commencement est le Logos

(être)

2. et le Logos est face-à Dieu

(être)

3. et il est Dieu le Logos

(être)

4. ce dernier est, au commencement, face à Dieu.

(être)

5. Toutes-choses paraissent à travers Lui

(devenir)

6. hors de lui ne paraît rien

(devenir)

7. ce qui est-paru en lui Est Vie

(devenir)-(être)

8. et la vie est la lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. des hommes homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)

9. C’est en ténèbres ténèbres Les ténèbres sont d’abord un concept ou une croyance religieuse qui désigne le néant, la mort, l’état de l’âme privée de Dieu, de la grâce, et qui signifie privation totale de lumière, obscurité. Le mot est attesté dès le XIIe siècle. Du latin tenebræ, ayant la même signification. que brille la lumière

 (être)

10. et les ténèbres ne l’étoufîèrent point.

 

11. Parut un homme, envoyé de Dieu

(devenir)

12. Son nom : Jean

13. Ce dernier vint en témoignage afin de
témoigner au sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
de la lumière afin que tous crussent à travers lui.

 

14. Il n’est pas, lui, la lumière ; mais pour
témoigner au sujet de la lumière

(être)

15. Elle est la Lumière, la vraie ;celle-là qui
éclaire tout homme en venant dans le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
,

(être)

16. dans le monde elle est

(être)

17. Et le monde à travers elle (ou à travers
lui) ; est-venu et le monde ne l’a pas reconnu,
lui ; (comme logos)

 

(devenir)

18. Il vint dans ce qui était sien et les siens ne l’ont
pas accueilli

 

19. Et le Logos devint chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
 ; et il demeura
parmi nous ; et nous vîmes sa « gloire »

(devenir)

20. gloire qu’il tient de son Père, comme Fils-Unique
rempli qu’il est de grâce et de vérité.

 
21. Jean témoigne de lui. Il s’est écrié : « Voici qu’il est celui dont j’ai dit : qui vient derrière moi (être)
est-passé devant moi (devenir)
parce qu’il est avant moi. (être)
31. La « Loi » à travers Moïse nous fut donnée. La grâce et la vérité à travers Jésus-Messie est-venue (devenir)
32. Dieu, personne ne l’aperçut jamais (aoriste historique comme en 19 1re et 3e ligne)
33. (Fils-Unique, Dieu) (absent de nombreux mss)
l’Étant sur le sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
du Père celui-là l’a explicité.
(comme penché ; dans, « vers », acc. demouvement)


Notre effort a été de reproduire aussi littéralement que
possible la
tournure des phrases, la place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de chaque terme, le temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. de chaque
verbe, et l’identité des prépositions (par ex. dia = à travers).

Or précisément deux verbes jouent ici un rôle manifestement
capital,
encore qu’il passe souvent inaperçu : le verbe « être » et le verbe « 
devenir » (ou « paraître », venir à l’être, se produire). Nous les
distinguons. La Bible de Jérusalem les emploie l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
pour l’autre. On
verra si nos scrupules sont légitimes. On ne peut en tout cas se
refuser a priori à une méthode 25 strictement littérale.

Dans le même souci souci Le grec merimna, terme usité chex Pindare (Olymp., 2,60 ; Istmi., 7,13), les tragiques (Eschyle, Eum, 131 ; Sophocle, OR, 1460...), signifiait l’embarras, l’inquiétude profonde, voir l’anxiété en s’appliquant en mauvaise part à la pensée philosophique. D’où le néologisme ironique d’Aristophane dans Les Nuées (101) de merimnophrontizai, les « médito-penseurs » (P. Chatraine). La notion retrouvera dans le Nouvau Testament traduit par sollicitudo dans la Vulgate. Inquiétude mais aussi accès de la vérité. Hésichios d’Alexandrie, lexicographe de Ve siècle glosera, par son redoublment intensif : mermeros (lat. memor, mémoire), merimma par phrontidos axia : ce qui est digne de réflexion. La notion de souci se voit cernée par l’articulationet le désaccord entre rationalité du réel et son pendant, sa dynamique affective. Récemment capté par la phénoménologie heidéggérienne. (selon J.-M. Bai) de traduction mot à mot, nous observons que
ces
verbes se trouvent différemment conjugués. Non point le verbe « être »,
qui est toujours à l’imparfait (sauf une fois le participe présent,
33). Mais le verbe « devenir », tantôt à l’imparfait, et tantôt au
parfait.

La Bible de Jérusalem traduit le verbe « être » (à l’imparfait
en
grec), de manière constante, par l’imparfait français : « au
commencement le Verbe était, et le Verbe était avec Dieu, etc.. »

Elle traduit le verbe « devenir » et très précisément egeneto
très
différemment, tantôt par « fut », tantôt par « parut », tantôt par « est
passé », tantôt par « s’est fait ». Ainsi : « tout fut par lui... Parut
un homme... le Verbe s’est fait chair... qui vient après moi
est
passé devant moi ». On a dans tous ces cas l’imparfait grec, désignant
un fait qui continue d’être vrai, qui n’est point achevé.

Quand le verbe est au parfait, la Bible de Jérusalem traduit
soit en
recourant au substantif : « tout être » (pour « ce qui a été produit ») ;
soit par « est passé » (ligne 21, 5).

De fait le verbe genesthai a bien ce sens : devenir, paraître,
venir
à l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, se produire. Et non point tout uniment : « être, exister
 ». Sans doute les réalités de tous les jours, les destinées
particulières qui s’y meuvent, bref l’histoire, les événements et les
personnes sont aussi [bien] des formes d’existence. Mais la confusion
n’étant point faite dans le texte johannique entre ce à quoi on
attribue le verbe « être », et ce à quoi on attribue le verbe « devenir
 » (ou paraître), il me semble correct de ne la point commettre en
traduisant ; et de réfléchir effectivement à une distinction qui
pourrait bien correspondre à un discernement fort significatif. Le
leitmotiv y paraît fait d’alternances très étudiées.

Il est de fait que tout au long de ce Prologue, « être »
s’applique
au Logos, à Dieu, à la Vie, à la Lumière (« l’authentique »), qui
éclaire tout homme, et dont on dit qu’elle est, dans le cosmos, quand
bien même ce dernier la méconnaît.

« Devenir », paraître, venir à l’existence, convient à tout le
reste
 : « toutes choses » dit le texte, tout ce qui est livré au fil de
l’histoire, ayant un début en dépendance de Logos qui est au principe.
Devenir convient donc au « cosmos », (verset 10). Et finalement au « 
Logos » lui-même, devenu chair et paraissant de la sorte (si bien qu’on
voit sa gloire, — héritée de son Père, — tandis que Dieu lui-même
personne ne l’a jamais aperçu). Ce « Fils-Unique du Père », héritier de
sa gloire, « est passé devant moi » dit Jean (Bible de Jérusalem), dans
l’ordre même du devenir et de l’histoire : car il appartient désormais
à cet ordre de réalités charnelles. N’empêche qu’il demeure et qu’il
n’en demeure pas moins, de par son existence même, « premier » : protos mon en, « il est avant moi », ajoute le Baptiste ; le verbe choisi est
là encore significatif.

Cette paraphrase suppose qu’on tienne compte dans la
traduction,
d’une remarque d’ailleurs classique relative à la conjugaison des
verbes. Nos langues conjuguent en fonction du temps (catégorie
historique) : présent, passé, futur. En hébreu, comme en d’autres
langues orientales le verbe se modifie (désinences et cadences) en
tenant compte de l’état où en est l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
(l’action, catégorie
métaphysique plus importante). L’action est-elle accomplie ? « Parfait
 » ! Inachevée ? « Imparfait » ! Deux formes donc, et deux formes seulement
dont aucune ne se superpose exactement à nos « temps » de conjugaison.
Or on est toujours tenté de calquer un langage sur l’autre, sans
prendre garde qu’on transfère, si l’on peut dire, la pensée d’un
prédicament à l’autre, d’un « genre d’être » à un tout différent.
Conscients du système, essayons de nous en déprendre pour mieux
comprendre, pour rejoindre ce que la pensée de l’auteur a pu comporter
de signification existentielle, au moment où l’imparfait grec
venait sur ses tablettes prendre la place, dans son
esprit, de l’imparfait araméen [1].

« Au commencement est le Logos ». Voilà ce qu’il y a au
Principe.
Certes, il « était » hier, il sera demain, comme nous disons, en
conjuguant et liant aux « temps », ce qui surpasse leur durée, ce qui « 
est » (à) leur Principe, (à) leur Début, (à) l’Origine de tout. Ce « 
Logos » continue d’exister, pense l’auteur : et voilà donc le verbe à
l’imparfait sémite. La même forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
verbale marquera qu’il ne cesse
d’être face à Dieu, d’être Dieu, d’être vie, pour ce qui, à travers
Lui, vient à l’être (devient). Non plus que la vie, dont nous savons
désormais le Nom, ce Logos ne cesse d’être la lumière de l’Humanité.

Partout le verbe « être » se trouve à l’imparfait. Mais ce
serait,
croyons-nous, une aberration que d’y calquer l’imparfait français, avec
le sens qu’il a chez nous d’un passé net, tranché. L’histoire qu’on
nous raconte, en ce prologue, ne concerne pas un événement classé, un
événement d’hier. Certes, on remonte au « principe » et donc en un sens
au début, mais à un début qui signifie la tête. Ce principe, l’Arche,
est justement ce que toute la sagesse de l’hellénisme, à Éphèse
notamment où elle n’est point ruinée, s’évertue à saisir, et qu’elle a
cru trouver jadis dans l’eau l’eau
água
water
, l’air, le feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
, etc.. Cet élément « 
primordial » que dans la Nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
cherchaient les « Physiciens », Jean
nous dit d’un coup : c’est le logos. Parole et pensée, voilà pour des
Grecs, un logos ; mais traduisant l’hébreu « dabar » dans la Bible des
Septante, le « logos » est encore un fait, une réalité réalité
le réel
Le mot réalité désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par opposition à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif. Les questions que pose ce concept sont fondamentales pour la science et la philosophie.
, avant d’être un
récit. Bref, de tous les étages de signification possibles, il n’en
faut écarter aucun, dès là qu’ils sont usuels : parole-pensée-fait
réel. « Arche » signifiera donc aussi bien le « principe primordial »
que le « début historique ». Et « Logos » de même, n’est pas seulement
une parole, une pensée, mais un acte acte
puissance
energeia
dynamis
, un fait, — disons (au moins
cela), un acte d’être, encore que l’imparfait sémite suffise à écarter
pour le moment l’idée idée Une idée est une représentation de l’esprit. C’est un objet de l’univers intérieur humain qui s’appuie et se construit à travers des images diffuses et oniriques. L’idée n’existe que si elle est exprimée, autrement elle reste une partie d’une élaboration mentale (proche de la conscience). d’un Dieu identifié à l’Acte Pur ou Achevé, —
étrangère encore à cette mentalité.

« En premier, donc, existe le Logos » : telle est
l’affirmation
capitale. La seconde affirmation (2) n’est pas moins lourde de sens. En
disant : « le Logos est face-à Dieu », elle n’identifie pas encore l’un
et
l’autre, à strictement parler ; elle les met en relation, vis-à-vis. La
troisième, en réunissant les deux précédentes, achève d’étonner car
elle identifie : « il est Dieu le Logos ». La quatrième proposition
rassemble alors le tout, en maintenant le paradoxe d’une distinction
relative « ce dernier est, au Principe, face-à Dieu ». Il ne suffirait
donc point de traduire comme le fait la Bible de Jérusalem « le Verbe
était avec Dieu ». La préposition pros axe sur Dieu, oriente ce Logos,
qui est au Principe, face à Dieu : exactement comme feront au verset 18
els et l’accusatif de mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. , avec le même verbe « être », (cette
fois au participe présent), pour dire « celui-qui-est au sein du Père
 ». « Avec » est statique. Or le dynamisme d’une relation est incorporé
au texte johannique. Il convient de le traduire, car il importe.

Lorsque l’auteur continue : « Toutes choses viennent à l’être
à
travers lui, et hors de lui n’apparaît rien », il montre assez par le
choix du verbe « devenir » qu’un autre plan s’institue, un plan de
réalités qui sont sous l’emprise du primordial Principe. Le second
membre redit alors sous forme négative l’affirmation de ce fait : car
il faut insister, le cosmos en évolution evolução
évolution
evolution
evolución
ne tient à l’être que « par »
et « à travers » le Logos (dia). Il lè redit donc et donne plus de
force à l’affirmation par le jeu d’une opposition, entre « tout » et « 
rien », aux deux extrémités du distique. Effectivement, ce Logos Divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity

est la vie de tout ce qui s’est jamais produit. Car la vie en Lui
existe, et elle est essentiellement la lumière de l’humanité.

Aux lignes 9 et 10, on a successivement un présent et un
aoriste. Un
présent d’abord, pour exprimer une simple constatation, loi générale et
fait d’expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
 : à savoir, que la lumière brille dans les ténèbres ;
on ne l’allume que pour les repousser. Puis un aoriste historique : par
où l’auteur se prépare à regagner, après ce prélude métempirique, le
terrain des événements, et annoncer la venue de Jean : « Parut un
homme... ». Historiquement donc, c’est un fait, les ténèbres ne
réussirent point à étouffer la lumière : les hommes, dans leur vie, ont
ce moyen de vaincre la nuit, ils allument des lampes.

Or précisément, voici la clef de ce symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
e, le mystère mystère
mysterion
mystères
Du grec musterion, fermer les yeux ou la bouche. Désigne un secret, les pratiques et les rites réservées aux initiés, un objet de difficile connaissance, et l’initiation des doctrines secrètes. (V. Siret)
de
cette
histoire : un homme est venu témoigner en faveur de la lumière, et nous
désigner la vraie. Il n’est point, lui, la Lumière : il l’affirme ; la
lumière authentique est le Logos dont il était question, au principe de
tout, et qui est face-k Dieu, qui est Dieu lui-même. Car ce Logos
historiquement est apparu, il devint chair. On a vu sa gloire. Sans
cesser d’être « axé sur le sein du Père », il en a dévoilé, en « 
devenant » parmi nous, les secrets, rempli qu’il est de grâce et de
vérité. « De sa plénitude nous avons tous reçu ».

En vérité, oui tous, s’il est vrai que ce Logos est Principe
de
tout, — comme la Foi l’admet (en tenant cet évangile pour parole de
Dieu), et comme la Philosophie incline à le concevoir, encore qu’il
faille bien mesurer le caractère étonnant de la toute première
affirmation johannique aux yeux de la pensée pure. Là où on attendrait
au principe, « Dieu », Seul et Unique, c’est le Logos qui s’y trouve ;
et Face-à-Dieu ; et quand même identique à Lui.

En contrepoint à la Genèse genèse
genesis
génesis
génération
Même dans l’Iliade (XIV 201, 246), où son usage est attesté pour la première fois, génesis désigne non seulement la "naissance", mais aussi la "génération", "le fait de venir à l’être". [Luc Brisson]
, — ce premier récit des
commencements, —
voilà donc une sorte de Prélude métaphysique en tête de l’Évangile,
pour son Prologue [2]. Mise en place grandiose de la scène où va se
dérouler le Drame. Annonce et cadre d’un conflit, dont les
protagonistes sont dès l’abord clairement désignées : Dieu, Son Logos
monogène, le cosmos, et toutes choses venues par ce Logos à l’existence
historique ; la vie, la lumière et les ténèbres hostiles. Ouverture
quasi-ontologique à la destinée, sans quoi l’Évangile historique manque
d’une dimension capitale, lorsque l’événement se produit, et que « 
parait un homme », un précurseur, sur la scène. L’entrée de ce
personnage fait présager celle du Messie. Sans doute leur Mission n’est
accessible qu’à la Foi, cette lumière, aux prises désormais avec ce qui
reste tout autour d’obscur, de profondément obscur. Mais le grandiose
Prologue est ce Proscenium, où l’être du Logos se « relate » le devenir
du monde : un plateau, un « praeambulum », où la Pensée — stupéfaite,
mais non point défaite, admirative au contraire, — ne peut manquer de
s’interroger sur ce qui va se passer en fait, non plus en droit... Et
de réfléchir aux événements.

Avant Jean d’Éphèse, Paul de Tarse avait précisé, de ce Logos
identifié à Jésus, qu’il « est l’image image
eikon
eikón
Il n’y a pas de théophanie qui ne soit préfigurée dans la constitution même de l’être humain, car celui-ci est "fait à l’image de Dieu" ; l’ésotérisme entend actualiser ce que Dieu a mis de divin dans ce miroir de lui-même qu’est l’homme. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
du Dieu invisible » (Col. 1,
15), qu’ainsi il le reflète côté monde, parce qu’il est bien face à
lui, au
commencement, dans le Principe. « Tout a été créé par lui et pour lui,
il est avant toutes-choses, et toutes-choses subsistent en lui... C’est
lui qui est principe arche) » (Col. 1, 16-18).

Grandiose réponse à une éternelle question métaphysique I Les
exégètes catholiques — crainte du syncrétisme et maintes fois défiance
de la philosophie — ont plutôt tendance à accentuer la distance qui
sépare de l’évangéliste Jean, le païen Heraclite. Il y a une
différence, en effet considérable, mais aussi, quelle étonnante
préparation de la pensée humaine à l’insufflation chrétienne 1 Les
textes héraclitéens relatifs au logos permettront à chacun d’en juger
sur pièces. On y verra que le terme logos y connaît déjà cette
amplitude de sens qui l’habilite à désigner le propos le plus banal
aussi bien que la réalité mystérieuse dont la méconnaissance compromet
toute sagesse, parce que les hommes sont avec ce Logos « en perpétuel
contact ».

Fragments d’Héraclite d’Éphèse sur le « Logos »

« Ce logos, avec qui ils sont dans le plus continuel contact,
qui
régit toutes choses, ils s’en séparent, et ce sont les choses qu’ils
rencontrent tous les jours qui leur paraissent étrangères » (fr. 72).

« Quant à ce logos qui est éternellement, les hommes sont
éternellement incapables de le comprendre, aussi bien avant d’en avoir
entendu parler, qu’après en avoir entendu parler pour la première fois.
Alors que tout arrive conformément à ce logos, ils ressemblent à des
gens sans expérience, quand ils s’exercent à des paroles et à des actes
pareils à ceux que moi j’expose, distinguant chaque chose suivant sa
nature et expliquant ce qu’il en est » (fr. 1).

« Aussi faut-il suivre ce qui est commun. Le logos est commun,
et
pourtant la multitude vit comme si chacun avait sa propre intelligence
 » (fr. 2)

« Il est dans les mœurs d’un sot de s’extasier à tout logos »
(fr.
87). « Propre à l’âme est le logos qui s’augmente lui-même » (fr. 115).
« Penser juste est la plus haute vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, et la sagesse consiste à dire
des choses vraies et à agir selon la nature en écoutant sa voix » (fr.
112).


[1Les traductions ne tiennent pas assez
compte de ce fait. On
en
trouve d’autres exemples au fil du texte ; ainsi, Jn II, 42 : t Je sais
bien que tu m’exauces toujours (et non pas « je savais bien « , Bible de
J.) mais c’est pour tous ces hommes qui m’entourent que je parle. » Le
présent grec que saint Jean emploie aussi pour ce verbe « connaître »,
signifierait plutôt e j’ai appris, je sais » tandis que l’imparfait
indique qu’on savait et qu’on continue d’éprouver.

[2Au plan de la pensée, à vrai dire, pro-logue ou
épi-logue
ne
signifie qu’une position ici indifférente. C’est du Logos, tout
simplement qu’il s’agit, à la verticale du mouvement dont il prend la « 
tête ». Bereshit dit la Genèse ; en arche, dit l’Évangile johannique,
pour signifier que cette tête (rosh, disait tout à l’heure Isaïe) est à
comprendre comme un principe, à la façon des Grecs, source d’actualité,
élément dernier et premier de toute existence, épilogue autant que
prologue. Si bien qu’on peut dire avec la même vérité : à la Fin, il y
a le Logos.

La parole, le verbe — en français —, se contredistingue du
fait.
Logos, dans la bouche d’un sémite surtout, l’englobe. Au principe, il y
a donc ce fait qu’on n’exprime point, qu’on désigne seulement : Logos
par excellence.

Une lecture à plat reporte à tort les choses « au commencement
 »
(cf. traductions courantes). Une lecture littérale, attentive aux
dimensions profondes que le texte s’évertue à suggérer, montre
l’histoire enveloppée dans ce qui la dépasse. Le Logos s’étend, du fait
qu’il est (en) Tête, au passé comme à l’avenir. Dans son Présent
Indéfini, il ne <t commence » pas les choses ; il les englobe en
les
saisissant d’existence. (On songe malgré soi à l’Umgreifendes de
Jaspers.)