Philosophia Perennis

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L’entrée en métaphysique

Gaboriau : Au principe est le logos

Florent Gaboriau

lundi 18 mai 2009

Extrait de « L’entrée en métaphysique » de Florent Gaboriau. Casterman, 1962.

Si la Métaphysique est aussi une « philosophie de la religion
 », si
du moins elle consiste à « vérifier » tout ce qui se dit, pour le
passer au crible du réel, rien de ce qui s’écrit, — y compris dans les
livres sacrés d’une sagesse comme celle de l’Évangile, — ne saurait
laisser indifférent le penseur (ni échapper à sa critique). Sans doute
doit-on admettre que l’entière vérité d’un tel message, la portée
mystérieuse d’un tel langage, ne puissent passer aux yeux des croyants
pour une conquête de la raison : la philosophie s’en rend compte, et la
tradition de foi catholique l’affirme. N’empêche que la sagesse
rationnelle trouve une singulière consonnance à des textes comme
celui-ci où se trouve souligné le rapport dont la vie chrétienne
illustre l’importance : parole-pensée-vie.

Il faut entendre ce Prologue de Jean, en se souvenant des
Grecs à
qui il s’adresse, dans leur langue, et du Sémite qu’il est resté
foncièrement, dans son esprit. Nul doute que le texte ne reçoive de ce
double éclairage un supplément d’âme, — de sens, je dis bien,
authentique. Ce n’est pas en effet acquérir l’intelligence d’une page
assurément pesée, (issue de longues méditations), que d’en borner la
portée aux horizons qui nous sont plus ordinaires, professionnellement
plus accessibles. S’ouvrir à cette confidence, c’est, quand la
perspective dans l’esprit de l’auteur s’élargit, ne point la
restreindre par un effet du nôtre. Le retrait devrait alors avoir une
raison : scientifiquement, il faudrait la donner, pour refuser au texte
la portée qu’il semble présenter. Si l’on s’y ferme, on l’ampute,
pensons-nous ; on lui fait subir un traitement tel, que les orientations
propres du « positif » (et des « sciences positives ») en éliminent
toute valeur métempirique.

Pourtant, l’évangéliste écrit à Éphèse, patrie d’Héraclite, à
des
Grecs dont il n’ignore pas les préoccupations. Il veut rencontrer leur
attention. Or des mots comme « logos », « theos », « cosmos », « arche
 », pour ne citer que les principaux, sont lourds d’un héritage
culturel, où la sagesse des siècles a déposé d’indéniables références.
L’Apôtre ne peut ignorer le halo où baigne un tel vocabulaire, ni les
approximations doctrinales qui s’y frayent un chemin. Par ailleurs,
Jean est sémite. Et si l’œuvre n’est point une traduction, il faut
savoir que son style se ressent, jusque dans la syntaxe, de ce qui est
une transcription plus ou moins laborieuse de sa pensée native.
L’intelligence du substrat en conditionne la lecture.

Tenant compte de ces deux données, voici la lecture que nous
proposerions en numérotant les énoncés. La justification suivra par
mode de paraphrase, basée sur des considérations littérales.
Nous
signalons immédiatement dans la marge l’emploi respectif des verbes « 
être » et « devenir », — en attendant plus d’explication.

1. Au commencement est le Logos

(être)

2. et le Logos est face-à Dieu

(être)

3. et il est Dieu le Logos

(être)

4. ce dernier est, au commencement, face à Dieu.

(être)

5. Toutes-choses paraissent à travers Lui

(devenir)

6. hors de lui ne paraît rien

(devenir)

7. ce qui est-paru en lui Est Vie

(devenir)-(être)

8. et la vie est la lumière des hommes

9. C’est en ténèbres que brille la lumière

 (être)

10. et les ténèbres ne l’étoufîèrent point.

 

11. Parut un homme, envoyé de Dieu

(devenir)

12. Son nom : Jean

13. Ce dernier vint en témoignage afin de
témoigner au sujet de la lumière afin que tous crussent à travers lui.

 

14. Il n’est pas, lui, la lumière ; mais pour
témoigner au sujet de la lumière

(être)

15. Elle est la Lumière, la vraie ;celle-là qui
éclaire tout homme en venant dans le monde,

(être)

16. dans le monde elle est

(être)

17. Et le monde à travers elle (ou à travers
lui) ; est-venu et le monde ne l’a pas reconnu,
lui ; (comme logos)

 

(devenir)

18. Il vint dans ce qui était sien et les siens ne l’ont
pas accueilli

 

19. Et le Logos devint chair ; et il demeura
parmi nous ; et nous vîmes sa « gloire »

(devenir)

20. gloire qu’il tient de son Père, comme Fils-Unique
rempli qu’il est de grâce et de vérité.

 
21. Jean témoigne de lui. Il s’est écrié : « Voici qu’il est celui dont j’ai dit : qui vient derrière moi (être)
est-passé devant moi (devenir)
parce qu’il est avant moi. (être)
31. La « Loi » à travers Moïse nous fut donnée. La grâce et la vérité à travers Jésus-Messie est-venue (devenir)
32. Dieu, personne ne l’aperçut jamais (aoriste historique comme en 19 1re et 3e ligne)
33. (Fils-Unique, Dieu) (absent de nombreux mss)
l’Étant sur le sein du Père celui-là l’a explicité. (comme penché ; dans, « vers », acc. demouvement)


Notre effort a été de reproduire aussi littéralement que
possible la
tournure des phrases, la place de chaque terme, le temps de chaque
verbe, et l’identité des prépositions (par ex. dia = à travers).

Or précisément deux verbes jouent ici un rôle manifestement
capital,
encore qu’il passe souvent inaperçu : le verbe « être » et le verbe « 
devenir » (ou « paraître », venir à l’être, se produire). Nous les
distinguons. La Bible de Jérusalem les emploie l’un pour l’autre. On
verra si nos scrupules sont légitimes. On ne peut en tout cas se
refuser a priori à une méthode 25 strictement littérale.

Dans le même souci de traduction mot à mot, nous observons que
ces
verbes se trouvent différemment conjugués. Non point le verbe « être »,
qui est toujours à l’imparfait (sauf une fois le participe présent,
33). Mais le verbe « devenir », tantôt à l’imparfait, et tantôt au
parfait.

La Bible de Jérusalem traduit le verbe « être » (à l’imparfait
en
grec), de manière constante, par l’imparfait français : « au
commencement le Verbe était, et le Verbe était avec Dieu, etc.. »

Elle traduit le verbe « devenir » et très précisément egeneto
très
différemment, tantôt par « fut », tantôt par « parut », tantôt par « est
passé », tantôt par « s’est fait ». Ainsi : « tout fut par lui... Parut
un homme... le Verbe s’est fait chair... qui vient après moi
est
passé devant moi ». On a dans tous ces cas l’imparfait grec, désignant
un fait qui continue d’être vrai, qui n’est point achevé.

Quand le verbe est au parfait, la Bible de Jérusalem traduit
soit en
recourant au substantif : « tout être » (pour « ce qui a été produit ») ;
soit par « est passé » (ligne 21, 5).

De fait le verbe genesthai a bien ce sens : devenir, paraître,
venir
à l’existence, se produire. Et non point tout uniment : « être, exister
 ». Sans doute les réalités de tous les jours, les destinées
particulières qui s’y meuvent, bref l’histoire, les événements et les
personnes sont aussi [bien] des formes d’existence. Mais la confusion
n’étant point faite dans le texte johannique entre ce à quoi on
attribue le verbe « être », et ce à quoi on attribue le verbe « devenir
 » (ou paraître), il me semble correct de ne la point commettre en
traduisant ; et de réfléchir effectivement à une distinction qui
pourrait bien correspondre à un discernement fort significatif. Le
leitmotiv y paraît fait d’alternances très étudiées.

Il est de fait que tout au long de ce Prologue, « être »
s’applique
au Logos, à Dieu, à la Vie, à la Lumière (« l’authentique »), qui
éclaire tout homme, et dont on dit qu’elle est, dans le cosmos, quand
bien même ce dernier la méconnaît.

« Devenir », paraître, venir à l’existence, convient à tout le
reste
 : « toutes choses » dit le texte, tout ce qui est livré au fil de
l’histoire, ayant un début en dépendance de Logos qui est au principe.
Devenir convient donc au « cosmos », (verset 10). Et finalement au « 
Logos » lui-même, devenu chair et paraissant de la sorte (si bien qu’on
voit sa gloire, — héritée de son Père, — tandis que Dieu lui-même
personne ne l’a jamais aperçu). Ce « Fils-Unique du Père », héritier de
sa gloire, « est passé devant moi » dit Jean (Bible de Jérusalem), dans
l’ordre même du devenir et de l’histoire : car il appartient désormais
à cet ordre de réalités charnelles. N’empêche qu’il demeure et qu’il
n’en demeure pas moins, de par son existence même, « premier » : protos mon en, « il est avant moi », ajoute le Baptiste ; le verbe choisi est
là encore significatif.

Cette paraphrase suppose qu’on tienne compte dans la
traduction,
d’une remarque d’ailleurs classique relative à la conjugaison des
verbes. Nos langues conjuguent en fonction du temps (catégorie
historique) : présent, passé, futur. En hébreu, comme en d’autres
langues orientales le verbe se modifie (désinences et cadences) en
tenant compte de l’état où en est l’action (l’action, catégorie
métaphysique plus importante). L’action est-elle accomplie ? « Parfait
 » ! Inachevée ? « Imparfait » ! Deux formes donc, et deux formes seulement
dont aucune ne se superpose exactement à nos « temps » de conjugaison.
Or on est toujours tenté de calquer un langage sur l’autre, sans
prendre garde qu’on transfère, si l’on peut dire, la pensée d’un
prédicament à l’autre, d’un « genre d’être » à un tout différent.
Conscients du système, essayons de nous en déprendre pour mieux
comprendre, pour rejoindre ce que la pensée de l’auteur a pu comporter
de signification existentielle, au moment où l’imparfait grec
venait sur ses tablettes prendre la place, dans son
esprit, de l’imparfait araméen [1].

« Au commencement est le Logos ». Voilà ce qu’il y a au
Principe.
Certes, il « était » hier, il sera demain, comme nous disons, en
conjuguant et liant aux « temps », ce qui surpasse leur durée, ce qui « 
est » (à) leur Principe, (à) leur Début, (à) l’Origine de tout. Ce « 
Logos » continue d’exister, pense l’auteur : et voilà donc le verbe à
l’imparfait sémite. La même forme verbale marquera qu’il ne cesse
d’être face à Dieu, d’être Dieu, d’être vie, pour ce qui, à travers
Lui, vient à l’être (devient). Non plus que la vie, dont nous savons
désormais le Nom, ce Logos ne cesse d’être la lumière de l’Humanité.

Partout le verbe « être » se trouve à l’imparfait. Mais ce
serait,
croyons-nous, une aberration que d’y calquer l’imparfait français, avec
le sens qu’il a chez nous d’un passé net, tranché. L’histoire qu’on
nous raconte, en ce prologue, ne concerne pas un événement classé, un
événement d’hier. Certes, on remonte au « principe » et donc en un sens
au début, mais à un début qui signifie la tête. Ce principe, l’Arche,
est justement ce que toute la sagesse de l’hellénisme, à Éphèse
notamment où elle n’est point ruinée, s’évertue à saisir, et qu’elle a
cru trouver jadis dans l’eau, l’air, le feu, etc.. Cet élément « 
primordial » que dans la Nature cherchaient les « Physiciens », Jean
nous dit d’un coup : c’est le logos. Parole et pensée, voilà pour des
Grecs, un logos ; mais traduisant l’hébreu « dabar » dans la Bible des
Septante, le « logos » est encore un fait, une réalité, avant d’être un
récit. Bref, de tous les étages de signification possibles, il n’en
faut écarter aucun, dès là qu’ils sont usuels : parole-pensée-fait
réel. « Arche » signifiera donc aussi bien le « principe primordial »
que le « début historique ». Et « Logos » de même, n’est pas seulement
une parole, une pensée, mais un acte, un fait, — disons (au moins
cela), un acte d’être, encore que l’imparfait sémite suffise à écarter
pour le moment l’idée d’un Dieu identifié à l’Acte Pur ou Achevé, —
étrangère encore à cette mentalité.

« En premier, donc, existe le Logos » : telle est
l’affirmation
capitale. La seconde affirmation (2) n’est pas moins lourde de sens. En
disant : « le Logos est face-à Dieu », elle n’identifie pas encore l’un
et
l’autre, à strictement parler ; elle les met en relation, vis-à-vis. La
troisième, en réunissant les deux précédentes, achève d’étonner car
elle identifie : « il est Dieu le Logos ». La quatrième proposition
rassemble alors le tout, en maintenant le paradoxe d’une distinction
relative « ce dernier est, au Principe, face-à Dieu ». Il ne suffirait
donc point de traduire comme le fait la Bible de Jérusalem « le Verbe
était avec Dieu ». La préposition pros axe sur Dieu, oriente ce Logos,
qui est au Principe, face à Dieu : exactement comme feront au verset 18
els et l’accusatif de mouvement, avec le même verbe « être », (cette
fois au participe présent), pour dire « celui-qui-est au sein du Père
 ». « Avec » est statique. Or le dynamisme d’une relation est incorporé
au texte johannique. Il convient de le traduire, car il importe.

Lorsque l’auteur continue : « Toutes choses viennent à l’être
à
travers lui, et hors de lui n’apparaît rien », il montre assez par le
choix du verbe « devenir » qu’un autre plan s’institue, un plan de
réalités qui sont sous l’emprise du primordial Principe. Le second
membre redit alors sous forme négative l’affirmation de ce fait : car
il faut insister, le cosmos en évolution ne tient à l’être que « par »
et « à travers » le Logos (dia). Il lè redit donc et donne plus de
force à l’affirmation par le jeu d’une opposition, entre « tout » et « 
rien », aux deux extrémités du distique. Effectivement, ce Logos Divin
est la vie de tout ce qui s’est jamais produit. Car la vie en Lui
existe, et elle est essentiellement la lumière de l’humanité.

Aux lignes 9 et 10, on a successivement un présent et un
aoriste. Un
présent d’abord, pour exprimer une simple constatation, loi générale et
fait d’expérience : à savoir, que la lumière brille dans les ténèbres ;
on ne l’allume que pour les repousser. Puis un aoriste historique : par
où l’auteur se prépare à regagner, après ce prélude métempirique, le
terrain des événements, et annoncer la venue de Jean : « Parut un
homme... ». Historiquement donc, c’est un fait, les ténèbres ne
réussirent point à étouffer la lumière : les hommes, dans leur vie, ont
ce moyen de vaincre la nuit, ils allument des lampes.

Or précisément, voici la clef de ce symbole, le mystère de
cette
histoire : un homme est venu témoigner en faveur de la lumière, et nous
désigner la vraie. Il n’est point, lui, la Lumière : il l’affirme ; la
lumière authentique est le Logos dont il était question, au principe de
tout, et qui est face-k Dieu, qui est Dieu lui-même. Car ce Logos
historiquement est apparu, il devint chair. On a vu sa gloire. Sans
cesser d’être « axé sur le sein du Père », il en a dévoilé, en « 
devenant » parmi nous, les secrets, rempli qu’il est de grâce et de
vérité. « De sa plénitude nous avons tous reçu ».

En vérité, oui tous, s’il est vrai que ce Logos est Principe
de
tout, — comme la Foi l’admet (en tenant cet évangile pour parole de
Dieu), et comme la Philosophie incline à le concevoir, encore qu’il
faille bien mesurer le caractère étonnant de la toute première
affirmation johannique aux yeux de la pensée pure. Là où on attendrait
au principe, « Dieu », Seul et Unique, c’est le Logos qui s’y trouve ;
et Face-à-Dieu ; et quand même identique à Lui.

En contrepoint à la Genèse, — ce premier récit des
commencements, —
voilà donc une sorte de Prélude métaphysique en tête de l’Évangile,
pour son Prologue [2]. Mise en place grandiose de la scène où va se
dérouler le Drame. Annonce et cadre d’un conflit, dont les
protagonistes sont dès l’abord clairement désignées : Dieu, Son Logos
monogène, le cosmos, et toutes choses venues par ce Logos à l’existence
historique ; la vie, la lumière et les ténèbres hostiles. Ouverture
quasi-ontologique à la destinée, sans quoi l’Évangile historique manque
d’une dimension capitale, lorsque l’événement se produit, et que « 
parait un homme », un précurseur, sur la scène. L’entrée de ce
personnage fait présager celle du Messie. Sans doute leur Mission n’est
accessible qu’à la Foi, cette lumière, aux prises désormais avec ce qui
reste tout autour d’obscur, de profondément obscur. Mais le grandiose
Prologue est ce Proscenium, où l’être du Logos se « relate » le devenir
du monde : un plateau, un « praeambulum », où la Pensée — stupéfaite,
mais non point défaite, admirative au contraire, — ne peut manquer de
s’interroger sur ce qui va se passer en fait, non plus en droit... Et
de réfléchir aux événements.

Avant Jean d’Éphèse, Paul de Tarse avait précisé, de ce Logos
identifié à Jésus, qu’il « est l’image du Dieu invisible » (Col. 1,
15), qu’ainsi il le reflète côté monde, parce qu’il est bien face à
lui, au
commencement, dans le Principe. « Tout a été créé par lui et pour lui,
il est avant toutes-choses, et toutes-choses subsistent en lui... C’est
lui qui est principe arche) » (Col. 1, 16-18).

Grandiose réponse à une éternelle question métaphysique I Les
exégètes catholiques — crainte du syncrétisme et maintes fois défiance
de la philosophie — ont plutôt tendance à accentuer la distance qui
sépare de l’évangéliste Jean, le païen Heraclite. Il y a une
différence, en effet considérable, mais aussi, quelle étonnante
préparation de la pensée humaine à l’insufflation chrétienne 1 Les
textes héraclitéens relatifs au logos permettront à chacun d’en juger
sur pièces. On y verra que le terme logos y connaît déjà cette
amplitude de sens qui l’habilite à désigner le propos le plus banal
aussi bien que la réalité mystérieuse dont la méconnaissance compromet
toute sagesse, parce que les hommes sont avec ce Logos « en perpétuel
contact ».

Fragments d’Héraclite d’Éphèse sur le « Logos »

« Ce logos, avec qui ils sont dans le plus continuel contact,
qui
régit toutes choses, ils s’en séparent, et ce sont les choses qu’ils
rencontrent tous les jours qui leur paraissent étrangères » (fr. 72).

« Quant à ce logos qui est éternellement, les hommes sont
éternellement incapables de le comprendre, aussi bien avant d’en avoir
entendu parler, qu’après en avoir entendu parler pour la première fois.
Alors que tout arrive conformément à ce logos, ils ressemblent à des
gens sans expérience, quand ils s’exercent à des paroles et à des actes
pareils à ceux que moi j’expose, distinguant chaque chose suivant sa
nature et expliquant ce qu’il en est » (fr. 1).

« Aussi faut-il suivre ce qui est commun. Le logos est commun,
et
pourtant la multitude vit comme si chacun avait sa propre intelligence
 » (fr. 2)

« Il est dans les mœurs d’un sot de s’extasier à tout logos »
(fr.
87). « Propre à l’âme est le logos qui s’augmente lui-même » (fr. 115).
« Penser juste est la plus haute vertu, et la sagesse consiste à dire
des choses vraies et à agir selon la nature en écoutant sa voix » (fr.
112).


[1Les traductions ne tiennent pas assez
compte de ce fait. On
en
trouve d’autres exemples au fil du texte ; ainsi, Jn II, 42 : t Je sais
bien que tu m’exauces toujours (et non pas « je savais bien « , Bible de
J.) mais c’est pour tous ces hommes qui m’entourent que je parle. » Le
présent grec que saint Jean emploie aussi pour ce verbe « connaître »,
signifierait plutôt e j’ai appris, je sais » tandis que l’imparfait
indique qu’on savait et qu’on continue d’éprouver.

[2Au plan de la pensée, à vrai dire, pro-logue ou
épi-logue
ne
signifie qu’une position ici indifférente. C’est du Logos, tout
simplement qu’il s’agit, à la verticale du mouvement dont il prend la « 
tête ». Bereshit dit la Genèse ; en arche, dit l’Évangile johannique,
pour signifier que cette tête (rosh, disait tout à l’heure Isaïe) est à
comprendre comme un principe, à la façon des Grecs, source d’actualité,
élément dernier et premier de toute existence, épilogue autant que
prologue. Si bien qu’on peut dire avec la même vérité : à la Fin, il y
a le Logos.

La parole, le verbe — en français —, se contredistingue du
fait.
Logos, dans la bouche d’un sémite surtout, l’englobe. Au principe, il y
a donc ce fait qu’on n’exprime point, qu’on désigne seulement : Logos
par excellence.

Une lecture à plat reporte à tort les choses « au commencement
 »
(cf. traductions courantes). Une lecture littérale, attentive aux
dimensions profondes que le texte s’évertue à suggérer, montre
l’histoire enveloppée dans ce qui la dépasse. Le Logos s’étend, du fait
qu’il est (en) Tête, au passé comme à l’avenir. Dans son Présent
Indéfini, il ne <t commence » pas les choses ; il les englobe en
les
saisissant d’existence. (On songe malgré soi à l’Umgreifendes de
Jaspers.)