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L’entrée en métaphysique

Gaboriau : L’emprise cartésienne : ou le détournement métaphysique

Florent Gaboriau

samedi 16 mai 2009

Extrait de « L’entrée en métaphysique » de Florent Gaboriau. Casterman, 1962.

Peut-être sommes-nous en mesure de récupérer maintenant une liberté perdue. Une liberté captive depuis des siècles. Le sort de la Métaphysique dépend de cette libération : son régime de vol ; son altitude de départ.

Précisons l’objet de ces deux carrefours. L’un concerne le « niveau » propre de la métaphysique à rétablir, l’autre les recherches qui affectent son point de départ. Notre intérêt se porte ici, non sur l’histoire, mais sur la philosophie ; notre investigation s’oriente vers les problèmes plutôt que vers les hommes. Mais dans la mesure où des hommes ont pesé sur la solution de ces problèmes, en infléchissant leur présentation même, il est éclairant d’en repérer la genèse, au niveau de leurs options.

Qu’on élargisse le concept de « Physique » au-delà de sa signification scolaire, nous sommes les premiers à applaudir. Mais cela suffit-il pour démanteler l’équivalence qui a cours en beaucoup d’esprits entre « sciences » Physique (ou Mathématique) ? En appeler au patronage de Descartes, comme à « la grande tradition de la philosophie », c’est invoquer pour corriger la situation, celui qui en est à l’origine, le vrai responsable. Or il me paraît d’autant plus important de bien situer l’angle d’aiguillage de cette option cartésienne que nous sommes déportés quasi à notre insu. Tranquillement imprégnés de cartésianisme à l’âge où on vous l’inocule parmi tant de disciplines innocentes, le jeune Français est excusable de n’en point soupçonner les servitudes : il est roseau plus que pensant. Adulte, il ne parviendra point sans peine à se débarrasser d’une tournure et d’habitudes d’esprit qui ont bénéficié de sa malléabilité adolescente et qui depuis lors, durcies, ont déterminé sa structure. L’ingratitude à l’égard des valeurs du grand siècle n’aurait-elle pas quelque chose de monstrueux, lorsque le chœur des louanges cartésiennes est ici renforcé de voix puissantes, de voix allemandes. « Descartes est un héros. Il est en réalité le véritable promoteur de la philosophie moderne en tant qu’elle érige en principe la pensée. Il a repris entièrement les choses par le commencement... L’influence de cet homme sur son temps et sur l’allure de la philosophie ne saurait être exagérée. » Voilà ce qu’affirme Hegel [1]. Sur quoi Husserl enchaîne, et salue en Descartes « le plus grand penseur de la France », celui qui « inaugure un type nouveau de pensée » dont la sienne, se reconnaît comme une filiation plus radicale. L’historien ne contredit pas à ces panégyristes : il est de fait que par « un acte de la plus radicale et la plus décisive originalité » Descartes a su « fournir à la philosophie moderne sa tradition la plus constante et la plus féconde » [2].

Le moment est venu de mesurer l’exacte portée de cette « révolution cartésienne » et peut-être d’en desserrer l’emprise, « constante » c’est un fait, « féconde », c’est à voir. Car en voulant fonder et féconder sa Physique, Descartes a justement stérilisé la Métaphysique [dont il se voulait aussi représentant qualifié]. Il préparait sans le savoir l’étouffement progressif de ce qu’il annexait à tort, en la subordonnant comme on va voir [3].

Descartes a certes bien raison de voir largement l’unité de la Physique, de ce qu’il appelle la Nature matérielle. Son grand traité de Physique, prêt à paraître dès 1633, s’intitule Traité du Monde ou de la Lumière, et témoigne de cette largeur de vues. (La 5e partie du Discours de la méthode en présentera un abrégé.) Il envisage du même regard des problèmes d’optique, de météorologie, de structure moléculaire ; et des problèmes tels que celui du fonctionnement du cœur ou du mouvement des bêtes. Tout cela est pour lui la Physique, tout cela ne fait qu’un. Mais, — et c’est un indice équivoque, — il persiste à désigner tout cela du nom de « philosophie » (philosophie « naturelle » = Métaphysique).

Or, les évolutions de cette physique s’accomplissent selon des lois telles que leur investigation approfondie requiert le secours des Mathématiques. La première édition du Discours fournira, en adjonction, des spécimens d’études qui ressortent à ce domaine : traité de géométrie, traité d’optique, traité de météorologie.

Paraissent enfin les Principes de Philosophie et son Traité de l’homme, où se confirme la même attitude synthétique : ces principes de philosophie » sont, pour l’essentiel, des principes de physique. Nous y reviendrons.

L’intention qui inspire toute cette évolution tient à l’idée que se fait Descartes de l’unité de la science.

« Ce dont il faut se persuader, c’est que toutes les sciences sont tellement liées ensemble qu’il est bien plus facile de les apprendre toutes à la fois que d’en apprendre une seule en la détachant des autres. » (Regulae ad directionem ingenii, Reg. I ; Ad et T., X, 361.)

Telle est l’idée mère de la mathématique ou de la physique universelle. Et Descartes l’exprime sans ambages : « Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale » (Ad et T., IX, 14).

Le tronc est central. Branche et racines sont du même arbre, même nature ligneuse. Les branches prolongent, les racines fixent ce tronc qui est la Physique. Et la « philosophie » comprend l’ensemble. La métaphysique représente dans cet ensemble une partie, mais sa distinction d’avec les autres parties tient moins à une différence spécifique d’objet, qu’à un ordre de liaison et de dépendance logique sur le même plan.

Or c’est cet enchaînement qui est inouï. Si Descartes en vient à la Métaphysique ou comme il le dit prudemment à « ce qu’on peut nommer la première philosophie ou bien la métaphysique » (Préf. aux Principes, A. T., IX, 16), c’est pour subvenir à sa Physique. Or de cette manière ^ latérale, il en détourne l’objet, il en altère la fonction. Accordant à la Physique et plus encore à la géométrie une certitude telle que la solidité en apparaît indubitable, et ne trouvant pas d’autre part en ces disciplines le fondement dernier de leur validité, il se tourne vers une discipline » avocate qui en assurera la défense. Telle quelle, ladite Métaphysique sera donc « la chose du monde la plus importante » (Disc. II, A. T., VII, 22). Mais convoquée de la sorte, la Métaphysique reçoit une vocation, qui n’est pas la sienne. Elle est appelée à « douter » et à commencer par ce doute en vue de justifier la connaissance du monde. Or telle n’est pas en vérité sa vocation première. Elle y parvient certes, mais non point si on l’y violente ; requise pour la solution d’ « une » question particulière, (question de Physicien, inquiet de sa propre validité), elle se voit infléchie dès l’abord, à formuler un point de départ tel qu’il réponde à « cette » question, de Physicien inquiet, au lieu d’en venir à considérer, comme toutes les autres sciences, sans idée préconçue ni intention suggérée, son propre objet, c’est-à-dire l’existence sous toutes ses formes (dont celle également de la Physique).

Mais si la Métaphysique n’est convoquée là que pour assurer l’enracinement de la Physique, alors on la dénature ; et ce n’est point sans escroquerie qu’on peut alors la « nommer la première philosophie ». Car ce qui est le premier dans cette perspective demeure la Physique, à quoi on adjoint comme pour munir l’arbre de racines, un fondement, la Métaphysique. Celle-ci est appelée à vérifier le tout, et donc pour commencer, à le mettre en « doute ». Or telle n’est pas encore une fois la « vocation première » de la métaphysique.

Et pourquoi voudrait-on qu’elle le fût. Quel arbitraire si l’on y songe ! Toutes les connaissances pré-scientifiques tablent sur la réalité de ce v qu’elles enregistrent ; les techniques réussissent l’exploitation de cette réalité ; les sciences physiques et les mathématiques prétendent avoir dans leur objectif autre chose que « rien ». Et le métaphysicien, quand il se mêle de philosopher, penserait — mais de quel droit ? — que les autres sont occupés à « néant » ! S’il n’est pas admissible qu’il réduise les autres à « rien », pour commencer, c’est que leur objet « existe », en quelque façon. On n’en dira pas plus ; mais on n’en peut dire moins. Et c’est cela même qui constitue un secteur à prospecter, l’existence. Or « prospecter » c’est d’abord accepter de voir, examiner ce qui se présente dans l’objectif. Ce n’est pas avant l’examen rejeter par un doute arbitraire, — qui aurait dû se produire aussi bien à d’autres niveaux — ce dont tous les autres font justement la solidité de leur raison d’être. Pourquoi alors réserver à la Métaphysique comme entrée de jeu un doute absolu, une négation, d’être dont aucune discipline ne se veut charger, ni n’accepterait sincèrement la prétention...? De quel droit en effet le métaphysicien viendrait-il d’emblée contester aux autres ce qu’ils connaissent mieux que lui. Les autres disciplines prétendent bien avoir dans leur objectif autre chose que le néant ; commencer par en douter c’est commencer arbitrairement la métaphysique. Elles sont en effet, elles préexistent... Que la métaphysique, tout bien considéré, relativise après examen certaines « choses », ce sera son affaire d’en graduer la « réalité », mais quand elle aura pris ses « mesures », quand elle aura « raison » de les appliquer ! Prononcer par contre d’entrée de jeu une suspension d’être, constitue le plus artificiel, le plus arbitraire des artifices...

Or que fait Descartes ? Au lieu d’assigner à la Métaphysique cette considération de l’objet qui lui revient, il en prohibe l’examen : « Ceux qui cherchent le droit chemin de la vérité, ne doivent s’occuper d’aucun objet dont ils ne puissent avoir une certitude égale aux démonstrations mathématiques » (Reg. II ; A. T., X, 366).

L’ordre est formel. En s’interdisant la perspective d’une certitude qui, pour être différente, n’en serait pas moins forte que celle de la Physique ou de la Mathématique, et n’en serait pas moins une certitude « scientifique », on se ferme la voie à l’objet précisément que seule une telle discipline peut atteindre. Descartes aggrave son cas, en écrivant mieux encore, ceci :

« Entre toutes les sciences connues, l’arithmétique et la géométrie (sont) les seules exemptes de fausseté et d’incertitude » (Reg. II ; A. T., X, 364).

Ainsi la totalité du domaine de la connaissance est susceptible de la méthode d’une science unique. Tout est de son ressort, Mais si ce ressort est limité, on aura du même coup tronqué la perspective.

« Ces longues chaînes de raisons toutes simples et toutes faciles dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avaient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, s’entresuivent en même façon ; et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre » (Discours, II ; A. T., VI, 19).

Ainsi donc, il n’y a rien (de réel), dont la méthode préconisée ne puisse permettre la découverte ! Et la méthode préconisée étant celle de la » géométrie mathématique, rien ne sera réel de ce qui lui échappe ! On n’en aura aucune certitude ! Sans doute il n’y a point de défaut en cette logique. Mais l’arbitraire est au point de départ, considérable !

Pourtant, qu’on reprenne les trois citations précédentes. Ne voit-on pas qu’elles sont l’expression spontanée de notre mentalité la plus commune ? Tant il est vrai que nous sommes imbibés du courant qui nous porte, et que s’en dégager représente une performance dont la philosophie contemporaine n’a pas jusqu’ici réussi l’effort. Le cartésianisme prend corps en nous dès l’adolescence, il se poursuit à l’Université sous une forme « traditionnelle » dont les variantes importent assez peu, et dont la critique n’est jamais radicalement entreprise. Et c’est ainsi que « noués » pour la vie, nous risquons tantôt de répudier l’idée même de la métaphysique comme superflue, tantôt d’en pratiquer, sous le nom usurpé, un ersatz universitaire. Cartésiens sans le savoir, mais répartis de reste entre diverses obédiences (car idéalisme, matérialisme et existentialisme peuvent aussi bien se réclamer de Descartes), il est fréquent d’ailleurs que cette paternité s’exerce sur nous et nous modèle, à l’abri de l’anonymat. On procède de lui comme d’un père inconnu. Réalise-t-on que « la figure v de Descartes domine toute la philosophie des trois derniers siècles d’histoire humaine » et que « sa signification historique est inépuisable » ? Encore moins remarquera-t-on (car il y faut du courage lucide) qu’ « il tient sous son influence quelques siècles d’histoire humaine, et des dégâts dont nous ne voyons pas la fin » [4].

Notre intention n’est pas de soulever contre ce Louis XIV de la philosophie tant de loyaux sujets bien soumis, petits et grands, les grands faisant profession d’une allégeance qui contribue à leur gloire... Il faut rendre au monarque cette justice, c’est qu’à la différence de ses lecteurs vassalisés, il mesurait fort consciemment la portée de son pouvoir, tandis qu’il en préparait les degrés. Il confesse à propos de ses Méditations Métaphysiques :

« Je vous dirai, entre nous, que ces six méditations contiennent tous les fondements de ma physique. Mais il ne le faut pas dire s’il vous plaît ; car ceux qui favorisent Aristote feraient peut-être plus de difficulté de les approuver. Et j’espère que ceux qui les liront s’accoutumeront insensiblement à mes principes et en reconnaîtront la vérité avant que de s’apercevoir qu’ils détruisent ceux d’Aristote » (Lettre à Mersenne, 28-1-1641, A. T. III, 297-298.)

L’espoir n’a pas été déçu. Les lecteurs se sont accoutumés. Descartes règne. Mais ce régime qui « nomme » la Métaphysique et lui rend les honneurs, la prive de toute réalité, la ramène à un niveau où elle ne peut « exister ».Sans doute Descartes a-t-il eu « le projet d’une science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection » (lettre à Mersenne, mars 1636 ; A. T., I, 339). Mais ce degré, il le diminue d’un étage. Une discipline dont l’objet avoué (le seul objet indiqué) est non point l’être du monde (et ses normes existentielles), mais la connaissance ne se différencie point spécifiquement de la psychologie : elle étudie le sujet humain, le moi pensant. Bref, Descartes ne s’est jamais biÇ dégagé de la Physique : en la voulant fondée, il s’est détourné par cette intention même, trop particulière, de la considération qui commande rentrée en métaphysique.

C’est vers la métaphysique pourtant qu’il s’est dirigé, comme sous la motion d’une nécessité naturelle. On reconstitue clairement l’évolution vers l’annexion pure et simple. Après une incubation où les préoccupations mathématiques et physiques ont envahi son esprit oisif, Descartes (lettre à Beeckman, 23 avril 1619 ; Ad. et T., X, 162-3) trouve dans la nuit du 10 novembre 1619 « mirabilis scientiae fundamenta » (Olympica, X, 179), les assises de ce savoir admirable, dont il fournira les « Regulae ». Vient ensuite la découverte de ce qu’il appelle « puram atque abstractam Mathesim » (VII, 65) : la méthode de cette science qui sera dévoilée au public partiellement dans la « Géométrie », se trouvant portée à son maximum de rigueur, elle pose avec d’autant plus d’urgence le problème de la connaissance, sous la forme des « longues chaînes de raisons » de l’exposition mathématique à « l’ordre des questions de physique ». — Pour justifier enfin l’application d’une telle analyse à la physique. Descartes se tourne vers le sol où tout se trouve établi, en vue de vérifier les fondements tout premiers. La Métaphysique n’est que l’implantation d’une Physique car le doute, le « cogito » et la véracité divine (intervenant pour garantir finalement la valeur des sciences), achèvent la construction d’un système, qui est essentiellement celui d’une physique-géométrique, ou d’une physico-mathématique.

Descartes avait bien conscience de l’importance de sa « révolution ». Il sait « préparer le chemin et sonder le gué », c’est-à-dire préparer lentement l’opinion publique, à son Traité de Physique. Quand viendront 15 ans plus tard les « Principes » (dits « de Philosophie »), une première partie sans doute s’occupera des principes de la connaissance — « ce que l’on peut (c’est nous qui soulignons) nommer la première philosophie ou bien la métaphysique » (Préf. A. T., IX, 16) — mais les trois autres, de son propre aveu « contiennent tout ce qu’il y a de plus général en la Physique » : à savoir, l’explication des premières lois ou des principes de la nature, et la façon dont les cieux, les étoiles fixes, les planètes, les comètes, et généralement tout l’univers est composé ; puis en particulier, la nature de cette terre, et de l’air, de l’eau, du feu, de l’aimant... et de toutes les qualités qu’on remarque en ces corps, comme sont la lumière, la chaleur, la pesanteur, et semblables ; au moyen de quoi je pense avoir commencé à expliquer toute la philosophie par ordre » (IX, 16). Toute la philosophie par ordre ! On voit l’ordre suivi ! L’ordre discrètement suggéré, — l’ordre imposé — l’ordre reçu — l’ordre établi désormais depuis trois siècles. Et sans doute n’est-il pas question d’inviter à s’y soustraire, non plus qu’à s’y soumettre. Mais dût-on renier une filiation, dont l’hérédité a conditionné tant de nos réflexes, qu’il n’eût pas été convenable de le faire en ignorant ses origines. Descartes est celui qui en nous donnant la métaphysique pour ce qu’elle n’est pas, a occupé la place où elle aurait pu développer ce qu’elle est. Le grand Physicien qui domine la pensée française, la fourvoie dans le temps où il l’oriente. Parce qu’il emprunte le nom et confisque la chose, la métaphysique a chez nous trois cents ans de retard. Noble servante de la Physique, elle sera vite congédiée par ceux qui n’auront pas les mêmes a priori religieux que Descartes, et pour qui « connaître Dieu et se connaître soi-même » < ne constituent nullement « la voie » qui justifie les sciences [5]. Celles-ci ne pourront plus demeurer dans l’unité d’une « physique » artificielle malencontreusement grossie de pseudo-métaphysique. En se succédant, les classifications des sciences accentueront le spectacle d’un désarroi bien compréhensible, tant il est vrai que, détruit le cône de la sagesse, une dispersion les désagrège. Limitons-nous à reproduire, pour mémoire, deux des plus célèbres tableaux (proposés... et abandonnés).

Tableau d’Auguste Comte (Cours de Philosophie positive, 2e leçon)

Mathématiques
Physique nature inorganique céleste astronomie
terrestre physique
chimie
nature organisée corporelle biologie
sociale sociologie

Il y a donc 6 sciences « fondamentales » pour Auguste Comte. La « philosophie » dans cette perspective a pour tâche de remédier à l’excessive spécialisation intervenue depuis, et que Descartes ne pouvait prévoir.

Tableau d’Herbert Spencer

Les sciences abstraites logique
mathématiques
abstraites-concrètes mécanique générale
mécanique moléculaire
concrètes astrogénie
biogénie
géogénie
sociologie
psychologie

On voit qu’H. Spencer croit devoir faire place tout en haut du tableau à une discipline plus simple et plus fondamentale, la logique. Autre remarque : un grand nombre d’aspects de la physique se présentent comme retraçant l’histoire du monde. Spencer ne parle pas d’astronomie, mais d’astrogénie ; de géologie, mais de géogénie ; etc...

De toute façon, la Métaphysique n’est plus. Chez A. Comte, le mot « positivité » sert constamment, comme synonyme de « science », à en désigner le caractère essentiel. L’âge positif est celui qui dans le développement de l’humanité (d’après une « loi sociologique » de son crû) succède à l’âge théologique, puis à l’âge métaphysique, tous les deux révolus. Il n’y a de science, et de positivité que « physique ». Etc. On peut suivre, de nos jours, dans les milieux les plus divers, les derniers avatars du cartésianisme persistant, sous les formes les plus variées (classification d’Ampère, etc.)

Peu d’esprits ont secoué le joug, que dès l’adolescence on nous place sur le cou, et qui contribue, selon le vœu de Descartes, dans ce climat des « humanités », « à nous y habituer insensiblement »... La vision du monde s’en trouvera limité pour l’adulte, tantôt à un matérialisme, tantôt à un idéalisme, l’un et l’autre se réclamant de la même « grande tradition ».

Une autre tradition se voit rejointe par l’analyse que nous avons quant à nous proposée. La « Physique » n’y est soumise à aucune limite : tout ce qui se meut, devient, advient, se transforme, lui appartient, — l’être entier de ce monde, passible de mouvement. La « Mathématique » a le champ libre, à l’intérieur du quantique. Et la « Métaphysique » n’outrepassant pas ses limites, n’accepte non plus aucune intrusion et demeure à l’abri de toute annexion. Elle ne supplante aucune des sciences mais dans la mesure où de quelque façon il existe, leur objet, — comme aussi bien celui de toute connaissance pré-scientifique, — fait question. Ainsi ce ne sont pas les méthodes, dont chaque science est juge, mais les objets dont chaque science se distribue le détail, que la métaphysique accepte — à son niveau strictement axé sur l’être, — de reconsidérer.


Voir en ligne : Heidegger et ses références


[1F. W. Hegel, Vorlesungen liber die Gesehichte der Philosophie, II, 1 ; Berlin, Édit. Michelet, 1844, t. XV, p. 301.

[2Y. Delbos, Figures et doctrines de philosophes, Pion, 1946, p. 95.

[3Descartes, Œuvres, Paris, Édit. Charles Adam et Paul Tannery, Léopold Cerf, 1897 à 1910.

[4J. Maritain, Trois Reformateurs, Pion, 1925, p. 78.

[5« J’estime que tous ceux à qui Dieu a donné l’usage de cette raison sont obligés de l’employer principalement pour tâcher à le connaître et à se connaître eux-mêmes. C’est par cette voie que j’ai tâché de commencer mes études, et je vous dirai que je n’eusse jamais su trouver les fondements de la physique si je ne les eusse cherchés par cette voie ». (15.1.1630 ; A.T., I, 144).