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Le livre du ça

Le livre du ça - chapitre 30

Georg GRODDECK

vendredi 17 avril 2009

Georg GRODDECK (1886-1934)

(1923)

le livre du ça

Traduit de l’Allemand par L. Jumel

Titre original :
DAS BUCH VOM ES

Voilà donc la raison de votre long silence ! Vous pesiez longuement les possibilités de la publication ! Vous accordez à ma part de cette correspondance votre imprimatur et la refusez à vos lettres. Ainsi soit-il ! Et que Dieu vous bénisse.

Vous avez raison, il est grand temps que j’analyse sérieusement le Ça. Mais les mots sont parfois inexpressifs, c’est pourquoi je vous serais reconnaissant de faire de temps à autre le tour de l’un d’eux et de l’examiner sous toutes ses faces. Vous en concevez une opinion nouvelle ; c’est cela qui est important, et non la justesse ou la fausseté de cette opinion. Je m’efforcerai de rester objectif.

Pour commencer, je vais vous faire une communication affligeante : à mon avis, il n’y a pas de Ça tel que je l’ai supposé ; je l’ai fabriqué de toutes pièces. Mais parce que je m’occupe essentiellement et exclusivement de l’humanité, des êtres humains, je suis obligé d’agir comme s’il existait, détachés du Dieu-nature, des individus appelés hommes. Je dois faire comme si cet individu était isolé du reste du monde qui sont en dehors des limites qu’il s’est lui-même fixées une position indépendante. Je sais que c’est faux ; je ne m’en tiendrai pas moins fermement à l’hypothèse que chaque être humain est un Ça individuel, avec des limites définies, un commencement et une fin. J’insiste sur ce point, très chère amie, parce que vous avez déjà plusieurs fois tenté de m’entraîner dans des discussions sur l’Ame. Universelle, le panthéisme, Dieu-nature, etc. Je n’en veux point entendre parler et je déclare solennellement ici que je ne m’occuperai que de ce que j’appelle le Ça de l’être humain. En vertu de mon titre d’épistolier, je fais commencer le Ça à la fécondation. L’instant précis du processus extrêmement compliqué de la fécondation qui devra compter comme point de départ m’est indifférent, tout comme je laisse à votre bon plaisir le soin de choisir dans la masse des phénomènes accompagnant la mort le moment que vous voudrez considérer comme fin.

Étant donné que je reconnais d’emblée avoir consciemment introduit dans mon hypothèse une erreur, il vous sera loisible de découvrir dans mes analyses telle faute consciente ou inconsciente qu’il vous plaira. Mais n’oubliez pas que cette première faute, qui consiste à avoir détaché de l’univers des objets, des individus sans vie ou vivants, fait partie intégrante de la pensée humaine et qu’il n’est de propos qui n’en porte la marque.

Mais voici qu’il s’élève une difficulté. En effet, cette hypothétique monade du Ça, dont nous avons décidé que l’origine était déterminée par la fécondation, contient deux unités-Ça : une unité féminine et une unité masculine, sans parler pour autant du fait assez troublant que ces deux unités, issues de l’œuf et des spermatozoïdes, sont à leur tour non pas uniques, mais multiples remontant dans le temps jusqu’à Adam et aux protozoaires, et formées d’un enchevêtrement inextricable de masculin et de féminin existant côte à côte sans se mélanger. Je vous en prie, souvenez-vous que ces deux principes ne se confondent point : ils co-existent. Car il s’ensuit que chaque Ça humain contient au moins deux Ça, unis on ne sait trop comment en une monade et pourtant indépendants l’un de l’autre.

Je ne sais pas si je dois présupposer chez vous comme chez les autres femmes — et aussi chez les hommes, naturellement — une complète ignorance du peu que l’on croit savoir sur le développement du destin de l’œuf fécondé. Pour les buts que je poursuis, il suffira de vous apprendre qu’après la fécondation, l’œuf se divise en deux moitiés, deux cellules, selon le nom que la science s’est plu à donner à ces êtres. Ces deux parties se subdivisent en quatre, huit, seize cellules, etc., jusqu’à ce que soit enfin réalisé ce que nous appelons communément un être humain. Je n’ai, Dieu merci, pas à entrer dans les détails de ces divers processus. Je me contenterai donc d’attirer votre attention sur un fait très important à mes yeux, encore qu’il me paraisse incompréhensible. Dans cet être minuscule qu’est l’œuf fécondé se trouve je ne sais quoi, un Ça capable d’entreprendre sa division et ses subdivisions en une multitude de cellules, de leur donner des aspects et des fonctions variées, de se grouper en peau, os, yeux, oreilles, cerveau, etc. Que diable peut-il bien devenir du Ça au moment de la division ? Il est évident qu’il se divise aussi, car nous savons que chacune des cellules porte en elle ses possibilités de vie indépendante et de subdivision. Mais au même temps, il reste quelque chose de commun aux deux cellules, un Ça qui les lie l’une à l’autre, pèse d’une manière ou d’une autre sur leurs destinées et est influencé par elles. Ces réflexions m’ont poussé à admettre qu’en dehors du Ça individuel de chaque humain, il existe un nombre incalculable d’êtres-Ça faisant partie de chacune des cellules. N’oubliez pas, en outre, que le Ça-individu de l’homme intégral comme les Ça de chacune des cellules recèlent chacun un Ça masculin et un Ça féminin, sans compter les minuscules êtres-Ça de la chaîne ancestrale.

Je vous en prie, ne perdez pas patience. Ce n’est pas ma faute si je suis obligé de semer le désordre dans des choses apparemment si simples pour la pensée et le langage quotidiens. Je veux espérer qu’un dieu bienveillant viendra nous tirer des broussailles dans lesquelles nous nous débattons.

Provisoirement, je vais vous entraîner plus profondément encore dans ce maquis. J’ai l’impression qu’il doit exister encore d’autres êtres-Ça. Au cours de l’évolution, les cellules s’unissent pour former des tissus de toutes sortes — épithéliaux, conjonctifs, substance nerveuse, etc. Et chacune de ces formations paraît être un nouveau Ça individuel, exerçant une action sur le Ça-collectif, les unités-Ça des cellules et les autres tissus, tout en leur laissant le soin de se diriger dans les manifestations de vie. Mais ce n’est pas encore assez. De nouvelles formes-Ça se présentent, groupées sous l’aspect d’organes : rate, foie, cœur, reins, os, muscles, cerveau, moelle épinière ; en outre, d’autres puissances-Ça se pressent dans le système des organes. On dirait même qu’il se forme également des Ça-feints, vivant de leur mystérieuse existence, bien que l’on pourrait dire d’eux qu’ils ne sont qu’apparences et noms. C’est ainsi que je suis obligé, par exemple, de prétendre qu’il y a un Ça de la moitié supérieure et de la moitié inférieure du corps, un autre de la droite et de la gauche, un du cou et un de la main, un de l’espace vide de l’être humain et un de la surface de son corps. Ce sont des entités ; on pourrait presque imaginer qu’elles naissent de pensées, de conversations, d’actes, voire qu’elles sont des créations de cette intelligence tant vantée. N’allez pas croire cela, au moins. Cette manière de voir ne provient que des efforts vains et désespérés pour tâcher de comprendre quelque chose à l’univers. Sitôt que l’on s’y essaie, un Ça particulièrement malicieux, caché dans quelque coin, nous joue des tours pendables et manque mourir de rire de notre prétention, de l’outrecuidance de notre nature.

Je vous en supplie, très chère, n’oubliez jamais que notre cerveau, et, avec lui, notre raison, sont une création du Ça ; assurément, une création qui agira à son tour en créateur mais qui n’entre que tardivement en action et dont le champ de création est limité. Le Ça de l’être humain « pense » bien avant que le cerveau n’existe ; il pense sans cerveau, construit d’abord le cerveau. C’est une notion fondamentale, que l’être humain devrait garder présente à sa mémoire et ne cesse d’oublier. Cette hypothèse que l’on pense avec le cerveau — certainement fausse — a été la source de mille et mille sottises ; assurément, elle a été aussi la source de découvertes et d’inventions extrêmement précieuses, en un mot, de tout ce qui embellit et enlaidit la vie.

Êtes-vous satisfaite de la confusion dans laquelle nous sommes plongés ? Ou dois-je vous raconter encore que, sans cesse et dans un pêle-mêle de changements, on voit apparaître des êtres-Ça, comme s’il s’en réait en quelque sorte de nouveaux ? Qu’il y a des êtres-Ça des fonctions corporelles, de l’alimentation, de la boisson, du sommeil, de la respiration, de la marche ? Qu’il y a des êtres-Ça des fonctions corporelles, de l’alimentation, de la boisson, du sommeil, de la respiration, de la marche ? Qu’un Ça de la pneumonie peut se déclarer ou un de la grossesse ; que ces entités bizarres peuvent naître du métier, de l’âge, du lieu de séjour, des toilettes et du pot de chambre, du lit, de l’école, de la Confirmation et du mariage ? Confusion, perpétuelle confusion. Rien n’est clair, tout est obscurément, inévitablement enchevêtré.

Et pourtant, pourtant ! Nous maîtrisons tout cela, nous pénétrons en plein dans ce flot bouillonnant et l’endiguons. Nous nous emparons de ces forces et les entraînons ici et là. Car nous sommes des êtres humains et notre manière de nous y prendre n’est pas sans quelque pouvoir. Nous classons, organisons, créons et accomplissons. Au Ça s’oppose le Moi et quoi qu’il en soit ou qu’on en puisse dire pour les hommes, il reste toujours cette proposition : Je suis Moi.

Nous ne pouvons pas faire autrement que de nous imaginer que nous sommes les maîtres de notre Ça, ces nombreuses unités-Ça et de l’unique Ça-collectif, voire aussi maître du caractère et des agissements de nos semblables, maîtres de leur vie, de leur vie, de leur santé, de leur mort. Nous ne le sommes certainement pas, mais c’est une nécessité de notre organisation, de notre qualité d’être humain que de le croire. Nous vivons et puisque nous vivons, nous ne pouvons faire autrement que de croire ; que nous sommes en mesure d’élever nos enfants, qu’il y a des causes et des effets, que nous avons la liberté de réfléchir et de nuire ou d’aider. En fait, nous ne savons rien du rapport des choses, nous ne pouvons pas prédire vingt-quatre heures à l’avance ce que nous ferons et nous n’avons pas le pouvoir de faire quoi que ce soit volontairement. Mais nous sommes forcés par le Ça de considérer ses actes, ses idées, ses sentiments pour des événements se passant dans notre conscient, avec l’accord de notre volonté, de notre Moi. Ce n’est que parce que nous sommes sous l’empire d’une erreur éternelle, parce que nous sommes aveugles, parce que nous ne savons rien de rien que nous pouvons être médecins et soigner les malades.

Je ne suis pas très sûr de la raison qui me fait vous écrire tout cela. Probablement pour m’excuser de rester médecin en dépit de ma ferme croyance en la toute-puissance du Ça, et parce que, au mépris de la conviction, que toutes mes pensées et tous mes actes sont régis par une nécessité placée hors de ma conscience, je recommence constamment à m’occuper de malades et à faire, tant vis-à-vis de moi-même que des autres, comme si j’étais responsable du succès ou de l’échec du traitement. La vanité et une trop bonne opinion de soi sont les traits de caractère essentiels de l’être humain. Je ne puis me retirer cette propriété, il faut que je croie en moi et à ce que je fais.

En principe, tout ce qui se passe dans l’Homme est l’œuvre du Ça. Et c’est bien ainsi. Il n’est pas mauvais non plus de s’accorder parfois un moment de répit pour réfléchir tant bien que mal à la manière dont ces choses se déroulent complètement en dehors de notre connaissance et de notre pouvoir. C’est particulièrement nécessaire pour nous autres médecins. Pas pour nous enseigner la modestie. Que ferions-nous d’une vertu aussi inhumaine, pour ne pas dire surhumaine ? Elle ne peut être que pharisaïque. Non, ce serait plutôt parce qu’autrement, nous courrions le danger de devenir partiaux, de nous mentir à nous-mêmes et à nos malades en affirmant que tel ou tel traitement est le seul qui convienne. Cela paraît absurde, mais il n’en est pas moins vrai que tout traitement de malade est celui qu’il lui faut, qu’il est toujours et dans toutes les circonstances soigné au mieux, que ce soit selon les règles de la science ou celles du berger-guérisseur. Le résultat n’est pas obtenu par ce que nous avons ordonné conformément à notre savoir, mais par ce que le Ça fait de notre malade avec nos ordonnances. S’il n’en était pas ainsi, n’importe quelle fracture osseuse régulièrement réduite et plâtrée devrait guérir. Mais ce n’est pas le cas. Existerait-il vraiment une si grande différence entre l’habileté d’un chirurgien et celle d’un « interniste », d’un « neurologue » ou d’un « médicastre », que l’on aurait quelque droit de faire parade de ses cures réussies et d’avoir honte de ses insuccès. On n’a pas ce droit. On le fait, mais on n’en a pas le droit.

Cette lettre, me semble-t-il, est écrite dans un curieux état d’esprit. Et si je poursuis dans cette veine, il y a beaucoup à parler que je vais vous rendre triste, à moins que je ne vous fasse rire aux éclats. Ni l’un ni l’autre ne correspondrait à mon intention. Je préfère vous raconter comme j’en suis venu à la psychanalyse. Vous comprendrez mieux ainsi ce que je veux dire avec toutes mes circonlocutions, vous vous rendrez compte de mes singulières conceptions au sujet de ma profession et de son exercice.

Il faut d’abord que je vous mette au courant de l’état d’âme dans lequel je me trouvais à cette époque et qui peut se résumer en une phrase : j’étais au bout de mon rouleau. Je me sentais vieux, ne trouvais plus aucun agrément à la fréquentation des femmes ou des hommes, mes marottes m’ennuyaient et surtout, j’étais dégoûté de mes activités médicales. Je ne les pratiquais plus que pour gagner de l’argent. J’étais malade ; je n’en doutais pas, seulement je ne savais pas ce que je pouvais avoir. Ce n’est que quelques années plus tard qu’un de mes critiques médicaux me révéla de quoi je souffrais : j’étais hystérique, un diagnostic de l’exactitude duquel je suis d’autant plus convaincu qu’il a été établi sans contact personnel, uniquement par l’impression que laissaient mes écrits : les symptômes devaient donc être très clairs. C’est à ce moment que j’entrepris le traitement d’une dame gravement malade : c’est elle qui m’a obligé à devenir psychanalyste.

Vous me dispenserez, je l’espère, d’entrer dans les détails de la longue histoire des souffrances de cette femme ; cela me serait désagréable parce que je n’ai malheureusement pas réussi à la guérir complètement, même si, au cours des quatorze années de notre connaissance et de traitement, sa santé s’est améliorée à un point qu’elle n’eût jamais osé espérer atteindre. Toutefois, pour vous donner l’assurance qu’il s’agissait chez elle d’une solide maladie « organique », donc réelle, et non pas d’un mal « imaginaire », une hystérie, comme chez moi, je me réclame du fait que dans les années ayant immédiatement précédé notre rencontre, elle avait subi deux graves opérations et m’avait été envoyée par son dernier conseiller médical en tant que candidate au trépas et nantie de tout un attirail de digitale, de scopolamine et autres saletés.

Au début, nos relations ne furent pas faciles. Qu’elle réagit à mon examen un peu impérieux par d’abondantes hémorragies utérines et intestinales ne me surprit point : j’en avais souvent vu d’autres dans ma clientèle. Mais ce qui me frappa, c’est qu’en dépit d’une intelligence remarquable, elle ne disposait que d’un vocabulaire ridiculement réduit. Pour la plupart des objets usuels, elle employait des périphrases, en sorte qu’elle disait par exemple au lieu d’armoire, « le truc à robes », ou au lieu de tuyau de poêle, « l’aménagement pour la fumée ». En même temps, elle prétendait ne pas supporter certains gestes, ; par exemple tirailler les lèvres ou jouer avec un quelconque gland de chaise. Divers objets, qui nous semblent indispensables à la vie quotidienne, étaient bannis de la chambre de la malade.

Quand je rejette un coup d’œil sur l’aspect clinique tel qu’il se présentait alors, il m’est difficile de croire qu’il y a eu un temps où je n’avais pas la moindre idée de ces choses. Et c’était pourtant ainsi. Je voyais bien qu’il s’agissait chez ma malade d’un étroit amalgame de ce que l’on est convenu d’appeler des manifestations physiques et psychiques, mais la manière dont ceci s’était produit et comment venir en aide à la malade, cela, je ne le savais pas. Une seule chose me parut claire dès l’abord : il existait entre moi et la patiente de mystérieux rapports qui la préparaient à avoir confiance en moi. A cette époque, je ne connaissais pas encore la notion du transfert, mais je me réjouis de l’apparente « suggestibilité » de l’objet du traitement et m’empressai de la mettre à profit, selon mon habitude. J’obtins un grand succès dès la première visite. Jusque-là, la malade avait constamment refusé de traiter seule avec un médecin ; elle exigeait que sa sœur aînée assistât à l’entretien, en conséquence de quoi toute tentative d’explication se faisait par l’intermédiaire de la sœur. Assez curieusement, elle accepta aussitôt ma proposition de me recevoir seule la prochaine fois : ce n’est que beaucoup plus tard que la vérité m’est apparue ; cela ressortissait du transfert et Mlle G. voyait en moi la mère.

Ici, je dois glisser une observation à propos du Ça du médecin. J’avais alors coutume d’imposer avec une sévérité absolue et — il faut que j’emploie cette expression — sans effroi mes rares ordonnances. Je me servais du tour de phrase suivant : « Mourez plutôt que de transgresser mes prescriptions. » Et je ne plaisantais pas. J’ai eu des malades de l’estomac atteints de vomissements ou de douleurs après l’ingestion de certains aliments et les ai exclusivement nourris de ces aliments jusqu’à ce qu’ils eussent appris à les supporter ; j’en ai forcé d’autres, qui étaient couchés à cause d’une quelconque inflammation veineuse ou articulaire à se lever et à marcher, j’ai soigné des apoplectiques en les obligeant à se plier tous les jours en deux et j’ai habillé des gens desquels je savais qu’ils devaient mourir dans peu d’heures et les emmener se promener ; j’ai même assisté à la mort de l’un d’eux devant la porte de sa maison. Cette façon de pratiquer comme un père bienveillant, plein de force, une suggestion autoritaire, infaillible, paternelle me venait de mon père ; je l’avais également apprise chez le plus grand maître de cet art du « médecin-père », Schweninger, et il est probable que j’en tenais une partie de naissance. Dans le cas de Mlle G., tout se déroula autrement, et cela, dès le commencement. L’attitude d’enfant — et comme il apparut plus tard, d’enfant de trois ans — qu’elle avait adoptée vis-à-vis de moi m’obligea à jouer le rôle de la mère. Certaines forces maternelles endormies de mon Ça furent éveillées par cette malade et orientèrent ma manière de procéder. Plus tard, lorsque j’examinai de plus près mes propres agissements médicaux, je découvris que des influences mystérieuses du même genre m’avaient déjà souvent forcé à observer envers mes malades une autre attitude que la paternelle, bien que je fusse consciemment et théoriquement tout à fait persuadé que le médecin devait être un ami et un père, devait dominer.

Et voici que je me trouvais placé tout à coup dans une singulière situation : ce n’était pas moi qui traitais le malade mais le malade qui me traitait ; ou pour traduire cela dans mon langage : le Ça de mon prochain cherche à transformer mon Ça, réussit effectivement à le transformer de manière qu’il puisse l’utiliser pour ses desseins.

Prendre conscience de cet état de choses représentait déjà de grandes difficultés ; car vous ne pouvez manquer de comprendre qu’ainsi, mes rapports avec le malade se trouvaient bouleversées. Il ne s’agit plus de lui prescrire des soins que je considérais devoir lui être favorables, mais bien de devenir tel que le malade avait besoin que je fusse. Mais de la prise de conscience à l’exécution des conséquences qui en découlaient, il y avait un bout de chemin ! Vous avez pu observer vous-même ce « chemin », vous m’avez vu vous-même devenir du médecin actif et entreprenant que j’étais un instrument passif ; vous m’en avez même souvent blâmé et le faites encore, vous me poussez sans cesse à conseiller ici, intervenir là, ordonner ailleurs et aider en guidant. Si seulement vous vouliez bien vous en abstenir. Je suis irrémédiablement perdu en ce qui concerne les activités de guide et de sauveur ; j’évite de donner un conseil, je m’efforce de supprimer toute résistance de mon inconscient au Ça des malades et à ses désirs ; je me sens heureux en le faisant, obtiens des réussites et suis moi-même bien portant. Si je regrette quelque chose, c’est que la voie dans laquelle je me suis engagé n’est que trop large et aisée, en sorte que je m’en écarte par pure curiosité et par excès d’exubérance, que je me perds dans des gouffres et des marécages et cause ainsi à ceux qui sont commis à ma garde comme à moi-même des difficultés et des dommages. J’ai l’impression que le plus difficile dans la vie, c’est de se laisser aller, de guetter et suivre les voix des Ça, tant pour le prochain que pour soi-même. Mais l’enjeu vaut la chandelle. Peu à peu, on redevient enfant et vous savez : ceux d’entre vous qui ne deviendront pas comme des petits enfants n’entreront jamais dans le Royaume de Dieu. On devrait renoncer à « faire les grands » dès l’âge de vingt-cinq ans ; jusque-là on a besoin de cela pour grandir, mais ensuite, ce n’est plus utile que pour les rares cas d’érection. Ne pas lutter contre l’amollissement, ne pas plus se dissimuler à soi-même qu’aux autres ce relâchement, cette flaccidité, cet état d’avachissement, c’est cela qu’il faudrait. Mais nous sommes comme ces lansquenets au phallus de bois dont je vous parlais l’autre jour.

Assez pour aujourd’hui. Il y a longtemps que je suis impatient de connaître votre opinion sur le degré atteint par moi dans ce retour à l’enfantillage et dans le « déMoiment ». Personnellement, j’ai le sentiment de n’être encore qu’aux préliminaires de ce processus dit de vieillissement qui m’apparaît comme un retour à l’enfance. Mais je peux me tromper : l’exclamation de colère d’un malade en me revoyant après deux ans de séparation : « Vous avez pris de l’embonpoint spirituel… » m’a rendu plus optimiste. Je vous en prie, communiquez votre avis à votre fidèle

Patrick Troll.


Voir en ligne : Groddeck, Georg