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Le livre du ça

Le livre du ça - chapitre 2

Georg GRODDECK

vendredi 17 avril 2009

Georg GRODDECK (1886-1934)

(1923)

le livre du ça

Traduit de l’Allemand par L. Jumel

Titre original :
DAS BUCH VOM ES

Chère amis, vous n’êtes pas satisfaite ; il y a dans ma lettre trop d’éléments personnels et vous me voulez objectif. Je croyais l’avoir été.

Voyons, récapitulons : je vous ai entretenue du choix d’une profession, de répulsions, de dissociations intimes existant depuis l’enfance. Certes, j’ai parlé de moi-même ; mais mes expériences sont typiques. Transférez-les à d’autres, et vous verrez que c’est vrai. Avant tout, vous vous apercevrez que notre vie est gouvernée par des forces qui ne s’étalent point au grand jour, qu’il faut rechercher avec soin. Je voulais vous démontrer par un exemple, par mon exemple, qu’il se passe en nous beaucoup de choses en dehors de notre pensée consciente. Mais sans doute ferais-je mieux de vous dire tout de suite ce que je me propose de faire dans ces lettres. Vous déciderez alors si l’objet vous en paraît assez sérieux. S’il m’arrive de m’égarer dans des bavardages oiseux ou dans des discours inutiles, vous m’en ferez l’observation. Cela nous rendra service à tous deux.

Je pense que l’homme est vécu par quelque chose d’inconnu. Il existe en lui un « Ça », une sorte de phénomène qui préside à tout ce qu’il fait à tout ce qui lui arrive. La phrase « Je vis… » n’est vraie que conditionnellement ; elle n’exprime qu’une petite partie de cette vérité fondamentale : l’être humain est vécu par le Ça. C’est de ce Ça que traitent mes lettres. Êtes-vous d’accord ?

Encore un mot. Nous ne connassons de ce Ça que ce qui s’en trouve dans notre conscient. La plus grande partie — et de loin ! — est un domaine en principe inaccessible. Mais il nous est possible d’élargir les limites de notre conscient par la science et le travail et de pénétrer profondément dans l’inconscient quand nous nous résolvons non plus à « savoir », mais à « imaginer ». Hardi, mon beau docteur Faust ! Le manteau est prêt pour l’envol ! En route pour l’inconscient…

N’est-il pas étonnant que nous ne nous remémorions plus rien de nos trois premières années de vie ? L’un ou l’autre d’entre nous glane çà et là le faible souvenir d’un visage, d’une porte, d’un papier de tenture qu’il croit avoir vu dans sa petite enfance. Mais je n’ai encore rencontré personne qui se rappelât ses premiers pas, la manière dont il a appris à parler, à manger, à voir, à entendre. Et pourtant, ce sont là de véritables événements. Je croirais volontiers que l’enfant qui s’élance pour la première fois à travers sa chambre éprouve des impressions plus profondes qu’un adulte pendant un voyage en Italie. Je me figure sans peine que l’enfant reconnaissant soudain sa mère dans cet être qui lui sourit tendrement en est plus profondément ému que l’homme qui voit sa bien-aimée franchir pour la première fois le seuil de sa porte. Pourquoi oublions-nous tout cela ?

A cela, il y aurait beaucoup à dire. Mais avant de répondre, commençons par éliminer une première objection : la question est mal posée. Nous n’oublions pas ces trois premières années ; leur souvenir ne fait que quitter notre conscient, il continue à vivre dans l’inconscient, y reste si vivace que tout ce que nous faisons découle de ce trésor de réminiscences inconscientes : nous marchons comme nous avons appris à la faire à cette époque, nous mangeons, nous parlons, nous ressentons de la même manière qu’alors. Il existe donc des souvenirs qui sont repoussés par le conscient, bien qu’ils soient d’une importance vitale et qui, parce qu’ils sont indispensables, sont conservés dans des régions de notre être que l’on a baptisées du nom d’inconscient. Mais pourquoi le conscient oublie-t-il des expériences sans lesquelles l’être humain ne pourrait pas subsister ?

Puis-je laisser cette question sans réponse ? Je serai encore souvent obligé d’y revenir. Mais pour l’instant et puisque vous êtes une femme, je tiens davantage à ce que vous m’appreniez pourquoi les mères sont si peu renseignées sur leurs propres enfants, pourquoi elles oublient, elles aussi, l’essentiel de ces trois années ? Peut-être les mères font-elles seulement semblant. A moins que, chez elles également, l’essentiel ne parvienne pas jusqu’à leur conscient.

Vous allez vous fâcher parce que je me moque une fois de plus des mères. Mais comment m’en tirer autrement ? Cette nostalgie vit en moi. Quand je suis d’humeur triste, mon cœur appelle la mère et ne la rencontre pas. Dois-je en vouloir à Dieu et à l’Univers ? Il vaut mieux rire de soi-même, de cet état d’infantilisme duquel on ne sort jamais. Car on est rarement l’adulte comme l’enfant joue à être une grande personne. Pour le Ça, il n’y a pas d’âge et le Ça est notre vie même. Examinez l’être humain au moment de ses douleurs les plus profondes, ses joies les plus intenses : le visage devient enfantin, les mouvements aussi ; la voix retrouve sa souplesse, le cœur bat comme dans l’enfance, les yeux brillent ou se troublent. Certes nous cherchons à dissimuler tout cela, mais ce n’en est pas moins visible et nous le remarquons sans nous y arrêter parce que nous ne discernons pas chez nous-mêmes ces petits signes, qui parlent si haut ; pour cette raison, nous ne les découvrons pas chez les autres. On ne pleure plus quand on est adulte ? Sans doute uniquement parce que ce n’est plus dans les mœurs, parce que quelque idiot a banni les larmes de la mode. Qu’Arès eût crié comme dix mille quand il fut blessé m’a toujours paru plaisant. Et qu’Achille ait versé des larmes sur Patrocle ne l’humilie que dans l’esprit des glorieux. Nous sommes des hypocrites, voilà tout. Nous n’osons même pas rire franchement. Mais cela ne nous empêche pas, quand nous ne savons pas quelque chose, d’avoir l’air d’écoliers pris en faute, que nous avons la même expression d’angoisse qu’à l’époque de notre enfance, que de petits détails dans notre façon de marcher, d’être couché, de parler nous accompagnent tout au long de notre vie et que tous ceux qui veulent bien le voir peuvent dire : « Regarde, un enfant ! » Observez quelqu’un qui se croit seul, et tout de suite surgit l’enfant, parfois sous une forme très comique : on bâille, on se gratte la tête, le derrière, on fourrage même son nez et — il faut bien le dire — on pète. La dame la plus distinguée pète. Ou contemplez des êtres entièrement pris par une action, plongés dans une méditation, voyez des amoureux des malades ou des vieillards ; tous, il donnent, çà et là des signes d’infantilisme.

Quand on essaie de mettre un peu d’ordre dans tout cela, la vie vous apparaît comme un bal masqué à l’occasion duquel on se déguise peut-être dix, douze, cent fois ; en réalité, l’on s’y rend tel que l’on est ; sous le déguisement et au milieu des masques, on reste ce que l’on est et on quitte le bal semblable à ce que l’on était en y arrivant. Dans la vie, on commence par être un enfant et on traverse l’âge adulte par mille chemins aboutissant tous au même point : l’on redevient un enfant ; la seule différence entre les êtres est qu’ils retombent en enfance ou redeviennent enfantins.

Ce phénomène, ce quelque chose qu’il y a en nous, et se manifeste à sa convenance à tous les degrés de l’échelle des âges, s’observe aussi chez l’enfant. L’aspect vieillot d’un visage de nouveau-né est notoire et a donné lieu à mille commentaires. Mais allez dans la rue et observez les petites filles de trois ou quatre ans — car c’est plus évident chez elles que chez les garçons, et il doit exister quelque bonne raison pour cela — elles agissent entre elles comme le feraient leurs mères. Et toutes, pas une par hasard, particulièrement marquée par la vie ; non, toutes ont, à un moment ou à un autre, cette curieuse expression de vieillesse. Celle-ci a la bouche querelleuse d’une femme aigrie, celle-là, des lèvres révélant son goût pour les commérages ; plus loin, nous voyons la vieille fille et là-bas, c’est la coquette. Et puis, n’arrive-t-il pas souvent que l’on découvre déjà la mère dans le plus petit enfançon ? Ce n’est pas seulement une question de mimétisme, c’est le Ça qui se manifeste. Il prévaut parfois sur l’âge et décide du vêtement que l’on portera aujourd’hui ou demain.

Peut-être est-ce aussi la jalousie qui me pousse à me moquer des mères ; la jalousie de n’être pas moi-même une femme, de ne pas pouvoir devenir mère.

Ne riez pas, c’est tout à fait et il n’y a pas qu’à moi que cela arrive, tous les hommes en sont là, voire ceux-là qui se croient le plus complètement virils. Le langage en est une preuve éclatante ; le plus mâle des hommes n’hésite pas à dire qu’il « est en pleine gestation », il parle de l’enfant de son cerveau et appelle une tâche qu’il a eu de la peine à mener à bien « un accouchement difficile ».

Et ce ne sont là que des tournures de phrases. Vous ne jurez que par la science ? Eh bien, l’être humain se compose à la fois de l’homme et de la femme, c’est une vérité scientifique reconnue, même si l’on refuse d’en tenir compte par la pensée ou par la parole, comme il advient si souvent quand il s’agit de vérités premières. Ainsi donc, dans l’être appelé homme, il y a une femme ; dans la femme, se trouve un homme et la seule étrangeté que l’on relève dans l’idée qu’un homme peut désirer mettre un enfant au monde, c’est qu’on le nie avec autant d’entêtement.

Ce mélange de l’homme et de la femme est quelquefois néfaste. Il existe des gens dont le Ça reste hésitant ; ils envisagent tout sous deux angles et sont esclaves d’une dualité d’impression éprouvée dans leur petite enfance. Parmi ces hésitants, je vous ai cité les enfants allaités par une nourrice. Et, ce fait, les quatre personnes dont je vous ai entretenue possèdent un Ça qui, par périodes, ne sait plus s’il est homme ou femme. En ce qui me concerne, vous vous rappelez sûrement que mon ventre enfle sous certaines influences et se dégonfle brusquement quand je vous en parle. Vous vous souvenez que j’appelle cela ma « grossesse ». Mais vous ne savez pas — ou vous l’aurais-je dit ? Peu importe, je vais vous le raconter à nouveau — Il y a environ vingt ans, il me poussa au cou un goitre. A cette époque, je n’étais pas encore instruit de ce que je sais — ou crois savoir — maintenant. Bref, je me suis promené pendant dix ans de par le monde avec le cou énorme et j’avais fini par me résigner à emporter avec moi dans la tombe cette grosseur suspendue à mon gosier. Puis vint le temps où je fis connaissance du Ça et je me rendis compte — la voie par laquelle j’y parvins ne vaut pas la peine d’être mentionnée — que ce goitre était un enfant imaginaire. Vous vous êtes vous-même étonnée de la manière dont je me suis débarrassé de cette monstruosité, sans opération, sans traitement, sans iode et sans thyroïdine. A mon avis, le goitre disparut parce que mon Ça apprit à entrevoir et enseigna à mon conscient à comprendre que, comme beaucoup de gens, j’ai vraiment une double vie et une double nature sexuelles, et qu’il devenait inutile de prouver l’évidence par une tumeur. Poursuivons : cette femme, qui, sans y être obligée, allait jouir à la maternité de la délivrance d’inconnues, traverse des périodes où ses seins se flétrissent complètement ; C’est alors que s’éveille en elle l’homme ; il la pousse, dans les jeux amoureux, à coucher sous elle son partenaire et à le chevaucher. Le Ça de la troisième de ces solitaires fit naître entre ses cuisses une excroissance présentant un peu l’aspect d’une petite verge ; assez curieusement, elle la badigeonna d’iode, pour la faire disparaître, croyait-elle, en réalité pour donner à l’extrémité de cette tumescence le rougeoiement du gland. Le dernier enfant élevé par une nourrice dont je vous ai parlé est comme moi : son ventre se gonfle en une grossesse imaginaire. Il souffre alors de coliques hépatiques, des douleurs d’enfantement, si vous voulez ; mais il a surtout des troubles appendiculaires — comme tous ceux qui voudraient être castrés, devenir des femmes. Car la femme naît — c’est ce que croit le Ça infantile — de l’homme par l’ablation des parties sexuelles. Je lui ai connu trois crises d’appendicite. A chacune d’entre elles, le désir de devenir femme se laissa déceler sans difficulté. Ou l’aurais-je persuadé de ce souhait ? Ce n’est pas facile à dire.

Il faut encore que je vous parle d’un cinquième enfant nourri du lait d’une nourrice, un homme plein de talent, mais qui, en sa qualité d’être doué de deux mères, se sent partout partagé et tente de venir à bout de cette dissociation par l’usage du pantopon. C’est par superstition, prétend la mère, qu’elle ne l’a pas allaité elle-même ; elle avait perdu deux fils et n’avait pas voulu donner le sein au troisième. Mais lui ne sait pas s’il est un homme ou une femme, son Ça ne le sait pas. La femme se réveilla en lui pendant sa petite enfance et il souffrit d’une péricardite, une grossesse imaginaire du cœur. Et plus tard, cela s’est renouvelé sous la forme d’une pleurésie et d’une irrésistible pulsion homo-sexuelle.

Riez tout à votre aise de mes contes de nourrice. J’ai l’habitude d’être raillé et ne déteste pas, de temps à autre, avoir l’occasion de me réaguerrir.

Puis-je encore vous conter une petite histoire ? Je la tiens d’un homme, mort à la guerre et enterré depuis longtemps. Il est entré joyeux dans le néant, car il appartenait au type du héros. Il me rapporta qu’une fois le chien de sa sœur, un caniche — le garçon pouvait alors avoir dix-sept ans — s’était frotté contre sa jambe en se masturbant. Il l’avait regardé, intéressé, lorsque, soudain, au moment où le liquide séminal coula sur sa jambe, il fut saisi par l’idée qu’il allait maintenant donner naissance à de jeunes chiens ; cette idée l’avait poursuivi pendant des semaines, voire des mois.

Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons pénétrer au pays des contes, parler de ces reines qui, aux lieu et place des vrais fils qu’elles espèrent y trouver, découvrent dans les berceaux des chiens nouveaux-nés que l’on y a déposés et nous pourrions rattacher à ce fait toutes sortes de considérations sur le rôle curieux que le chien joue dans la vie cachée de l’être humain, considérations qui jetteraient une nouvelle lumière sur l’horreur pharisaïque qu’affichent les êtres humains devant les sentiments et les actes dits pervers. Mais peut-être serait-ce trop intime. Tenons-nous en à la grossesse chez l’homme. Elle est fort répandue.

Ce qui frappe chez une femme enceinte, c’est son gros ventre. Qu’avez-vous pensé quand j’ai affirmé tout à l’heure que chez l’homme aussi, un gros ventre peut être considéré comme un des symptômes de la grossesse ? Bien sûr, il n’a pas vraiment d’enfant dans son ventre. Mais son Ça se procure ce gros ventre par la nourriture, la boisson, des ballonnements, etc., parce qu’il désire concevoir et, en conséquence, se croit en période de gestation. Il existe des grossesses et des enfantements symboliques ; cela se passe dans l’inconscient et dure plus ou moins longtemps ; mais disparaît toujours quand le processus inconscient de leur signification symbolique se découvre. Ce n’est pas très simple, mais de temps à autre, on y réussit, notamment quand il s’agit de gonflement du ventre dû à des gaz ou de n’importe quelles douleurs symboliques d’enfantement dans le ventre, les reins ou la tête. Car le Ça est bizarre au point que ne tenant aucun compte de la science anatomo-physiologique, il renouvelle de sa propre autorité l’exploit accompli par Zeus dans la vieille légende athénienne et enfante par la tête. J’ai assez d’imagination pour croire que ce mythe — et bien d’autres — doit ses origines à l’action de l’inconscient. Faut-il que l’expression « être en pleine gestation d’une idée » soit profondément ancrée chez les hommes, leur tienne particulièrement à cœur pour qu’ils l’aient transformée en légende !

Il va de soi que ces grossesses et ces douleurs symboliques apparaissent également chez les femmes capables d’enfanter, peut-être même avec plus de fréquence encore ; mais elles se produisent également chez les vieilles femmes et semblent même jouer pendant et après la ménopause un rôle primordial dans les formes de maladie les plus variées ; les enfants se livrent, eux aussi, à ces fantaisies de reproduction, même ceux dont les mères sont persuadées qu’ils croient encore à la cigogne.

Dois-je vous fâcher davantage par d’autres affirmations extravagantes ? Vous confierais-je que les symptômes secondaires de la gravidité, les nausées, les maux de dents ont des sources symboliques ? Que les hémorragies de tous ordres, et surtout les hémorragies utérines intempestives, mais aussi les hémorragies nasales, rectales, pulmonaires, sont étroitement liées à des notions d’enfantement ? Ou que les petits vers dans le rectum, ce fléau qui tourmente un grand nombre d’être humains pendant toute leur vie, trouvent la plupart du temps leur origine dans l’association vers-enfant et disparaissent dès qu’on leur retire le terrain de culture propice créé par le désir symbolique de l’inconscient ?

Je connais une femme — elle fait partie de celles qui font profession d’adorer les enfants et n’en ont point, car elle hait sa mère — dont les règles cessèrent pendant cinq mois ; son ventre grossit, ses seins se gonflèrent ; elle se crut enceinte. Un jour, je lui parlai longuement du rapport existant entre les vers et les idées de grossesse chez une de nos amies communes. Le soir même, elle « accoucha » d’un ascaride, et, dans la nuit, ses règles réapparurent, cependant que son ventre s’aplatissait.

Me voici donc parvenu aux origines occasionnelles de ces grossesses mentales. Elles appartiennent — on peut dire toutes — au domaine des associations dont je viens de vous donner un exemple : celui du rapport enfant-vers. Le plus souvent, ces associations s’étendent très loin, elles sont multiformes et, parce qu’elles émanent de l’enfance, ne se laissent que difficilement amener jusqu’au conscient. Mais il y a aussi des associations simples, évidentes, qui frappent immédiatement tous les esprits. Un de mes amis me raconta que dans la nuit précédant l’accouchement de sa femme, il essaya de prendre à son compte cet événement, à son avis très douloureux. Il rêva en effet qu’il mettait lui-même l’enfant au monde, le rêva dans tous ses détails, qu’il connaissait à cause de naissances antérieures, se réveilla au moment où l’enfant venait au monde et constata qu’à défaut d’enfant, il avait émis quelque chose ayant une chaleur vitale, ce qu’il n’avait plus fait depuis son adolescence.

C’était un rêve, soit ; mais si vous demandez à vos amis de deux sexes, vous découvrirez avec stupéfaction qu’il est extrêmement fréquent pour les maris, les grand-mères, voire les enfants, d’éprouver dans leur propre corps l’accouchement de leur parente.

Des rapports aussi clairs ne sont cependant pas indispensables. Il suffit souvent de la vue d’un bébé, d’un berceau, d’un biberon. Il suffit aussi de manger certains aliments. Vous devez connaître vous-même bon nombre de gens dont le ventre gonfle après avoir consommé du chou, des petits pois, des haricots, des carottes ou des concombres. Parfois surgissent également des douleurs d’enfantement sous forme de coliques et jusqu’à l’enfantement lui-même, représenté par des vomissements ou de la diarrhée. Les relations que le Ça — si sot par comparaison avec notre intelligence tant vantée — établit dans l’inconscient sont complètement ridicules. C’est ainsi, par exemple, qu’il trouve une ressemblance entre le chou et une tête d’enfant ; les pois et les haricots reposent dans leurs cosses comme l’enfant dans son berceau ou dans le sein de sa mère ; la soupe aux pois et la purée de pois évoquent pour lui les langes et quant aux carottes et aux concombres, je vous le donne en mille… Mais vous ne devinerez pas si je ne vous viens pas en aide.

Quand les enfants jouent avec un chien et suivent avec intérêt tous ses ébats, ils aperçoivent de temps à autre, là où se fixe l’appareil destiné à ses petits besoins, une sorte d’excroissance rouge et pointue, offrant quelque ressemblance avec une carotte Ils montrent ce curieux phénomène à leur mère ou à quiconque se trouve à ce moment dans les parages et apprennent par les regards et les paroles embarrassées de l’adulte que l’on ne doit point parler de ces choses et même ne pas les remarquer. L’inconscient en conserve l’impression avec plus ou moins de précision ; et parce qu’à un moment donné, il a identifié la carotte ave la pointe rouge du chien, il s’entête dans l’idée que les carottes sont, elles aussi, un sujet tabou et il répond à l’offre d’en manger par de la répugnance, du dégoût ou une grossesse symbolique. Car là aussi, l’inconscient, infantile, est étonnamment bête en regard de notre « remarquable » intelligence ; il croit que les germes de l’enfant viennent par la bouche et au moyen de la nourriture, pour aboutir dans l’abdomen, où ils croîtront ; à peu près comme les enfants craignent qu’un noyau de cerise avalé par mégarde ne fasse pousser un cerisier dans leur ventre. Mais malgré leur innocence, ils savent obscurément que le « truc » rouge du chien a un rapport avec la naissance des enfants ; ils le savent aussi confusément ou avec autant de netteté qu’ils soupçonnent qu’avant de venir aboutir dans le ventre de leur mère, le germe du petit frère ou de la petite sœur a séjourné d’une manière ou d’une autre dans ce bizarre appendice de l’homme ou du garçon semblable à une petite queue qui aurait été fixée au mauvais endroit et où il pend un sac miniature contenant deux œufs ou deux noix, dont on ne parle également qu’à mots couverts, que l’on n’a pas le droit de toucher autrement que pour faire pipi ou avec lequel la mère, seule, a le droit de jouer.

Vous voyez que le chemin qui va de la carotte à la grossesse imaginaire est long et peu aisé à découvrir. Quand on le connaît, pourtant, on sait aussi ce que signifie l’incongruité du concombre, car ce légume, outre sa ressemblance fatale et comique avec le membre du père, contient en son centre des pépins qui symbolisent de manière ingénieuse les germes des futurs enfants.

Je m’aperçois que je me suis fâcheusement éloigné de mon sujet, mais j’ose espérer, chère amie, qu’en raison de mes lettres qui vous paraîtront par trop embrouillées. Cela vous aidera peut-être à comprendre plus clairement ce que je cherche à expliquer par tous mes développements, c’est-à-dire en gros que le Ça, cette chose par laquelle nous sommes vécus, ne fait pas plus de différence entre les sexes qu’entre les âges. Je pense ainsi vous avoir au moins donné un aperçu du manque de bon sens de cette entité. Sans doute comprendrez-vous aussi pourquoi je suis parfois suffisamment féminin pour souhaiter mettre un enfant au monde. Si cependant je ne me suis pas montré assez explicite, je tâcherai d’être plus clair la prochaine fois.

À vous de tout cœur

Patrick Troll.


Voir en ligne : Groddeck, Georg