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Le Romantisme allemand

VLADIMIR JANKÉLÉVITCH : LE NOCTURNE

Org. Albert Béguin

dimanche 1er février 2009

Le Romantisme allemand. Org. Albert Béguin. Cahiers du Sud, 1949

  Sommaire  

Favorable minuit, je te salue. (Young, XIIe Nuit.)

Savez-vous quelque chose sur la nuit, monsieur le comte ? (VlLLIERS DE l’ISLE-ADAM, Isis.)

Pascal, apostrophant Descartes, s’écrie, non sans cynisme : « Qu’on ne nous reproche donc point le manque de clarté, puisque nous en faisons profession. » La philosophie de Descartes commence avec l’évidence la plus aiguë, et celle de Pascal, au contraire, dans les ténèbres de la nuit, « depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi », comme il est écrit dans le Mémorial. Le romantisme allemand, lui aussi, déteste la grande lumière cartésienne, dont il connaît seulement ce que le « siècle des lumières », l’Aufklärung du XVIIIe siècle, lui a enseigné : Toutefois la nuit de Pascal n’existe qu’en vue de l’aurore qui se prépare en elle ; Dieu est un Dieu caché, Deus absconditus, mais à demi caché, car s’il est faux que le christianisme soit manifeste, il n’est pas vrai non plus qu’il soit entièrement obscur ; Pascal épaissit comme à plaisir les ténèbres du désespoir, parce qu’il sait que le premier éclair de la grâce ne luira que dans la nuit la plus extrême ; la nuit de Pascal, en somme, c’est le clair-obscur, comme dans les toiles de Rembrandt, les rayons à travers les ombres. Le romantisme, lui, découvre les vertus positives et la puissance des ténèbres ; il se plaît dans le noir, non par défi ou pour mettre le cartésianisme à l’envers, mais parce que, comme les oiseaux nocturnes, il est spécialement organisé pour sentir et pour voir dans la nuit. La nuit il se passe une foule de choses étonnantes, dont les esprits forts n’ont aucune idée. Quels secrets ont-ils donc surpris, tous ces noctambules du romantisme, et Novalis, et Mendelssohn, et Robert Schumann, dans leur voyage aux confins de la nuit ?

 I

Le romantisme, par-delà les disjonctions qui pèsent sur l’homme moderne, a recherché passionnément l’indivision du bien et du mal, de la liberté et de la nécessité, de la conscience et de la nature. Qu’ils invoquent « Ungrund », le « Sujet-objet », ou l’ « Identité absolue », Schelling et ses contemporains appeh lent à grands cris la divine confusion [1] où se mêle tout ce que la pensée classique avait travaillé à séparer ; la chimie romantique, science des affinités — Wahlverwandtschaften — sollicite l’une vers l’autre les qualités sensibles et les idées distinctes ; la chimie romantique joue avec les corps comme l’humour romantique avec les mots. Là où le dualisme cartésien allait spontanément aux « natures simples », c’est-à-dire aux notions pures et sans mélange d’aucune autre, le romantisme, tout à l’opposé, va aux « mixtes ». L’opposition de Descartes et de Maine de Biran, dans l’histoire des idées françaises, résume brutalement ce contraste en mesurant tout l’intervalle qui sépare l’évidence aiguë du Cogito et la trouble réalité du fait primitif— ce « fait » qui est l’effort ou la force, qui est à la fois de l’âme et des muscles, du moi et du non-moi. Singulier retour des choses de la pensée ! Une génération de philosophes, de poètes, de musiciens, d’alchimistes et d’humoristes suffit à défaire ce que la critique cartésienne avait fait. L’idée distincte, je veux dire l’idée qui n’est qu’elle-même, apparaît maintenant comme le produit secondaire d’une abstraction, l’une des suites du Péché ; on veut rompre avec la spiritualité cartésienne, et l’on ne réfute, en vérité, que l’analyse de Condillac et cet atomisme réflexif qui croit les éléments plus anciens que la totalité. L’alchimie romantique brasse dans ses creusets les natures simples pour obtenir les natures concrètes d’avant le péché : car c’est l’impur, désormais, qui est l’original, l’amalgame qui préexiste aux claires différences. La Nature elle-même, la nature de la « Naturphilosophie », désigne maintenant la matrice de ces différences, l’au-delà obscur où se confondent encore l’objet et le moi, le comique et le tragique, l’action et l’entendement.

Cette nature, qui est le laboratoire de toutes les disjonctions civilisées, elle commence à parler aux hommes quand les ombres du soir s’allongent dans les vallées, quand les jardins du jour s’emplissent de mystère, de fraîcheur et de musique. Ceux qui ne dorment pas savent retrouver dans la nuit un témoin de l’origine des temps et comme la revanche de ces forces élémentaires que chassera de nouveau, au grand jour revenu, le vent du nord de la raison :

Hinunter in der Erde Schoss,
Weg aus des Lichtes Reichen !

Le jour est le fils de la nuit, selon les théogonies romantiques, et je crois bien que Goethe lui-même, l’apollinien, fait dire à Méphistophélès quelque chose de ce genre. Il y a chez Novalis, Schelling, Schumann, tout un pathos de l’ombre qui exprime la nostalgie romantique de la confusion et où je distingue deux « thèmes nocturnes » étroitement apparentés. Le premier de ces thèmes pourrait s’appeler l’Être du non-Etre, ou le positif du négatif. Une grande partie du romantisme allemand a vécu sur l’idée d’un néant maternel où sommeillent, connue dans le chaos d’Hésiode, les claires figures de la démiurgie consciente. Le dernier Schelling, l’ami de Baader, l’héritier de Boehme et de Christophe OEtinger, se donne beaucoup de mal pour distinguer le Rien qui est zéro et le Néant qui est fécondité et plénitude ; entre l’existence et l’inexistence il découvre le possible, nature ambiguë dont on ne peut dire qu’elle soit quelque chose bien qu’elle ne soit pas nulle ; son talent de double vue lui permet de sentir la présence des absences et le plein du vide. De là tout un foisonnement d’êtres nocturnes tels que le mal, la mort, la maladie, l’erreur et le péché ; avec une infinie délicatesse Schelling surprend les nuances innombrables de la négation, et il écrit une géographie de l’Erèbe, qui est l’Olympe à l’envers, comme les astronomes dressent la carte du ciel nocturne. Quant au second thème, il consiste dans l’intuition d’un certain ordre vital selon lequel l’informe progressivement monte à la lumière. Les logiciens se donnent d’abord le superlatif de la clarté et, de ce maximum, descendent peu à peu vers les notions plus obscures et moins parfaites par une déduction qui va sans cesse se détaillant ; et, au contraire, l’opération de la vie telle que la conçoit Schelling va de bas en haut et de l’étroit au large par un déploiement de formes implicites : tel est Yordo generativus de Christophe OEtinger, le mouvement ascensionnel que suivent à la fois l’intuition de l’artiste et les puissances biologiques de la végétation ; l’une, mûrie dans l’inconscient, se fraie un chemin vers l’expression ; comme Pelléas dans les caves du château, elle tâtonne parmi les pressentiments pour trouver le soupirail au-delà duquel-elle sait qu’il y a la plaine, et les fleurs, et les chants, et toutes les cloches de midi ; le germe, d’autre part, travaille dans les profondeurs maternelles du sol où se prépare son avènement à la lumière. C’est pourquoi Novalis appelle la nuit le « lieu des révélations » (Offenbarungen) : la nature ne va pas de la cause à l’effet, mais du possible au réel par une émergence ou éclosion de sa force germinale.

 II

Richesse occulte du non-être, épanouissement des possibles enveloppés, ces deux thèmes vont donner tout son sens à la métaphysique du nocturne. Le nocturne représente d’abord la fusion des qualités que l’intellect vigilant sépare en registres bien distincts ; il joue sur tous les claviers à la fois. Avant Baudelaire et Rimbaud, les romantiques ont pressenti la correspondance des sons et des couleurs ; Jean-Paul, qui module des sons aux parfums, a été très attentif à ces sympathies [2] ; et aussi Robert Schumann. « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir », et toutes nos sensations chavirent, emportées par le vertige langoureux de l’humour. La couleur elle-même perd sa substantialité, ce quelque chose d’opaque, de spécifique et d’absolu qu’elle avait encore dans la classique Farbenlehre de Goethe. La nuit, plaisante Hegel, tous les chats sont gris : les couleurs deviennent fusibles et transparentes comme des âmes ; dans leur diffluence infinie elles renoncent au quant-à-soi des couleurs du prisme ; elles tourbillonnent à perdre haleine, deviennent vapeur, brouillard et fantasmagorie, jusqu’au moment où leurs teintes légères se résorbent dans la nuit propice. C’est ce que Novalis appelle magisches Farbenspiel : quand la féerie s’éclaire, elle nous apparaît aussi multicolore que le pourpoint d’Arlequin, et elle s’étourdit follement pour reconstituer en plein soleil les enchantements de l’ombre. Mais surtout la musique, qui brouille souverainement les qualités, apparaît aux romantiques comme le plus nocturne et le plus dionysien de tous les arts : keine Farbe ist so romantisch als ein Ton. C’est là le secret qu’une chaude nuit d’été a appris à Mendelssohn, dans le silence des grands bois. Sous le scintillement nocturne du chromatisme, le majeur et le mineur, brutalement séparés par Rameau, tendent à se confondre comme disparaît aussi la polarité brutale de la lumière et de l’ombre : la prosaïque royauté de do majeur, la luminosité abstraite de la couleur blanche, tout cela ne s’efface-t-il pas dans les profondeurs abyssales de la nuit ? Le goût, de la modulation, chez Chopin et chez Liszt, trahit bien ce glissement perpétuel de la qualité, toujours impatiente de devenir une autre, et puis une autre encore ; de même les basses fiévreuses de Schumann, avec leurs notes de passage, leurs accentuations à contretemps et leurs syncopes, tendent sous la main droite une sorte de fond mouvant qui se dérobe sans cesse. De là le pittoresque volatil, fuyant et tout dynamique, qui caractérise la palette d’un Tieck ou d’un Hoffmann. La nuit, submergeant les fragiles distinctions de la logique, refait ce Mélange infini d’Anaxagore que le nous avait défait.

De là encore les puissances magiques de la nuit. La nuit tout est possible, et les difficultés de l’action et de la connaissance fondent comme par enchantement dans l’immensité océanique de l’ombre. La lumière, au fond, est plus décourageante encore que rassurante : elle nous révèle un monde cloisonné, compartimenté et articulé en corps impénétrables qui n’occupent chacun que leur portion d’étendue ; l’espace est ce qui distribue les places et délimite, sur la mappemonde de la nature, des territoires bien extérieurs les uns aux autres ; indifférent aux corps qui le meublent, l’espace diurne veut pour chacun un lieu privé, et absolument exclusif de tout autre. Telle nous apparaît justement la lucidité cartésienne : non pas, comme chez les mystiques, flamme aveuglante, feu rayonnant dans les ténèbres, mais bien plutôt clarté diffuse, et qui n’est pas autre chose que la variété même des solides qu’elle éclaire ; au lieu que la clarté mystique, toute concentrée dans son foyer, éblouit et brûle en éclairant, la clarté du grand jour figure tout entière dans les choses de l’espace entre lesquelles elle se partage. La nuit fait disparaître ces frontières ; la nuit étend dans les campagnes le en kai pan, l’Alleinheit [3] morcelée par la raison ; l’écran s’évanouit, qui interceptait au moi la vision du cosmos. Le poète russe Tiouttchev le dit presque dans les mêmes termes que Novalis : « Tout est en moi... je suis en tout » [4] ; à la prosaïque lucidité de l’après-midi, le crépuscule fait succéder une espèce de clairvoyance radioscopique qui rend l’opaque transparent. Le discours sépare les concepts, mais la clairvoyance les fait exister uno eodemque loco ; l’intellect prévoit par supputation et calcul, mais l’intuition devine le futur par une prophétie qui traverse instantanément toute l’épaisseur de la durée. La conscience nocturne, comme elle vole à tire d’aile du passé à l’avenir, figure aussi partout ensemble dans l’espace : le prophétisme n’est-il pas le don d’ubiquité par rapport au temps ? De là toutes ces actions à distance — télépathies et télurgies — qui représentent, selon G. H. von Schubert, le « côté nocturne » (Naehtseite) de l’âme et que le sommeil développe étrangement. L’obscurité est bonne conductrice : dans le noir toutes sortes de communications magiques se nouent entre les âmes ; le courant n’exige plus, pour passer, des moyens termes au contact, mais il s’établit aussi immédiatement que l’éclair ; véhicule de" toutes les puissances « sympathétiques » du monde, il circule entre les âmes comme circulent, dans l’éther, les influences astrales. La nuit, c’est l’immanence. Le sabbat des qualités, qui se célèbre à minuit, rend vraisemblables les analogies les plus bizarres, les calembours et les accouplements les plus saugrenus. À minuit tout est permis ; n’importe quoi déteint sur n’importe quoi, et chaque être participe de tous les êtres. Comme l’imagination devient légère et merveilleusement absurde au clair de lune ! La voici qui gambade avec les salamandres et les esprits élémentaires dans la prairie violette, qui respire à pleine poitrine le fluide de minuit... Finis, les travaux forcés de la médiation, et la patience, et le labeur, et l’étroitesse ! L’armée immense des possibles envahit les chemins de la causalité, et les contradictoires nouent dans l’ombre toutes sortes de pactes occultes. Au clair de lune on n’y regarde pas de si près ! Complice et amie de foutes les contrebandes, l’obscurité noie dans ses effluves les durs dilemmes du savoir. Gelobt sei uns die ewge Nacht ! Ainsi, vive minuit, l’heure où tout est facile et romanesque. Restrictions, alternatives et incompatibles s’évaporent, le rêve rejoint la plus médiocre réalité, et les lourdes ailes de l’espérance battent follement sous les étoiles.

La nuit romantique n’a donc rien de commun avec les espaces noirs, muets et désespérants de Pascal ; c’est, au contraire, une nuit infiniment peuplée, une nuit où circulent toutes sortes de présences, où il y a des craquements, des trilles, des frôlements, des rires furtifs, et des lambeaux de valses qui tournoient, puis disparaissent. Dieu sait tout ce qui se trame et se chuchote dans l’innombrable nuit de Scarbo ! Il y a tant de forces mystérieuses, et nous sommes si lourds ! Les âmes des morts, selon Lamartine et selon Ossian, voltigent la nuit entre les tombes : car les romantiques hantent parfois les cimetières pour y capter ces ondes qui parcourent l’air du soir et qui troublent si profondément le cœur des jeunes hommes. C’est en cela, à y bien réfléchir, que le romantisme peut passer pour mystique : il n’y a de mysticisme que s’il y a possibilité de vie religieuse, ou communion avec l’absolu ; la tiède nuit mystique, toute sonore, toute transparente, n’est pas muette à l’homme romantique, mais, au contraire, elle le regarde dans l’ombre de ses mille prunelles, elle l’enveloppe d’amitié et de conseils persuasifs ; il s’enfonce en elle avec ravissement et la découvre vivante jusque dans ses plus extrêmes profondeurs. Cette mystique est donc naturiste, animiste et panthéiste [5]. Franz Liszt, par exemple, connaît des nuits impériales, pleines d’héroïsme et d’épopée ; Liszt a entendu les orgues de l’univers, et l’hymne qu’il adresse à la nuit évoque, non pas, comme chez Chopin, la solitude d’une âme blessée, mais la musique des sphères [6]. De là encore les mille qualités de l’ombre dans les nocturnes de Musset : nuit de mai, toute parfumée d’aromates, de musique et de lilas, nuit hallucinante de décembre, soirées d’août et d’octobre. Et même une seule nuit récapitule à sa manière toute l’histoire du monde : d’abord est le soir, moment équivoque où les esprits de la nature sortent de leurs cachettes et qui. pour une conscience attentive à surprendre le « passage », est aussi passionnant que l’automne ; dans le premier des Fantasie stücke de Schumann, de soir descend lentement sur le parc immobile en décrivant de grands ronds qui s’étalent sur les pelouses et sur toute la nature pacifiée. Après la « toile d’araignée du crépuscule », comme il est dit dans Gaspard de la Nuit, l’obscurité se développe pour atteindre son apogée à Minuit. Minuit, c’est, pour ainsi dire, le zénith du néant, midi à l’envers ; minuit est l’heure où se célèbrent, sur le Mont-Chauve de Moussorgski, les orgies de la confusion ; c’est le vrai carnaval romantique, celui où les vives couleurs de l’Italie se fondent dans un paysage lunaire qui n’admet plus ni limites ni contrastes. Les ombres lunaires vont dès lors guetter anxieusement le chant du coq et la première pâleur de l’aube. Six heures ont à peine sonné aux clochers de la ville, et déjà se dissipent les folles ivresses de la nuit, comme dans cet épilogue des Papillons de Schumann, qui est tout plein de brouillard et de rosée : Chopin s’enfuit avec ses arpèges et Paganini avec son violon ; les Lettres dansantes, qui dansent à l’endroit et à l’envers, se cachent dans un tronc d’arbre ; et Chiarina, éternellement amoureuse, disparaît avec Eusebius dans le grand parc obscur. Du pays des songes il ne reste plus qu’un jeu de rosée et toute la fraîcheur humide du matin.

 III

Malebranche, au début des Entretiens sur la Métaphysique, ferme les volets pour faire le noir, et parce que le Verbe ne parle en nous que dans le silence des perceptions. Lès philosophes de la nuit, eux, cherchent l’obscure clarté, non pas pour se rendre attentifs au logos, mais pour écouter les voix de la nature. C’est là, si l’on peut dire, la philosophie de l’obscurantisme éclairé. A la Physique de la nuit cherchons maintenant quels états d’âme correspondent au dedans du sujet. Le moi, livré au magnétisme nocturne, tantôt se rétracte et tantôt se dilate, comme la poitrine de l’océan que soulève périodiquement l’action de la lune. D’une part, la nuit est propice au recueillement : avant que le matin affairé ne ramène le tumulte des vaines paroles, profitons des heures sacrées où la confidence est possible, où l’âme s’approfondit, se concentre et tout entière se possède. La soirée isole et dépayse le Gemüt en même temps qu’elle enveloppe les choses d’irréalité. C’est là le nocturne élégiaque de Chopin, et c’est surtout le nocturne du grand Fauré avec ses arpèges, ses soupirs ; ses bruits d’ailes. Mais, d’autre part, la nuit provoque en nous un mouvement d’expansion centrifuge, et c’est là, faut-il le dire, le nocturne panthéiste de Novalis. Les émotions que la nuit fait naître dans une âme romantique sont en général des émotions indéterminées, et qui n’ont pas de cause particulière ; des émotions paniques, pourrait-on dire ; des sentiments qui sont toujours un peu plus qu’eux-mêmes, religiosité sensuelle, érotisme chrétien ou jubilation désespérée. Comme le pathos de Chateaubriand, dans les nocturnes du Génie du Christianisme, apparaît tour à tour esthétique et mystique, ainsi on ne sait trop si c’est à Sophie ou à Jésus-Christ que s’adressent les Hymnes à la Nuit. Ce vertige, qui ravit l’âme romantique aux approches de la nuit, est-ce du spleen ou de la joie ? faut-il rire ou pleurer ? Disons plutôt que la nuit nous ramène à un stade élémentaire où les sentiments sont encore indifférenciés dans le laboratoire du Gemüt. Éros, par exemple, n’est pas l’amour motivé et qui s’adresse toujours à une personne, mais le raptus amoureux, profond et général comme la nature, celui qui emporte Iseut et Tristan vers l’extase aveugle et vers la mort, après qu’ils ont bu le philtre enchanté. Cet « Éros cosmogonique », n’est-ce pas l’amour à l’allemande ? Il s’appellera ici Vouloir vivre, là Germen, ailleurs encore Libido et, comme chez Frédéric Schlegel, il tend à confondre les sexes dans la chimère d’un Androgyne, ainsi chez les métaphysiciens il prétendra confondre les individus dans l’élan d’une volonté spécifique.

Il arrive que la nuit, cessant d’inviter au recueillement ou à l’amour panique, réveille dans l’âme de vieilles terreurs assoupies. Comme nous voilà loin des nuits de Gabriel Fauré, nuits mauves, nuits douces, et tout habitées de silence ! Cette fois la nuit agit sur la conscience par sa barbarie immémoriale ou, comme dit Schelling, par son élément « typhonien » ; il y a dans la vieille nature un principe de tragédie mal refoulé qui menace perpétuellement notre civilisation intérieure. Ce principe sauvage sort de sa cachette à minuit, quand se relâche la censure des forces vigilantes, tout comme l’âme « tellurique », selon von Kieser, profite du sommeil pour tromper la surveillance de l’âme « solaire », On sait quelle place occupent, dans la Naturphilosophie d’un Schubert, d’un Kieser ou d’un Treviranus, la théorie du somnambulisme et la séparation des systèmes ganglionnaire et cérébral : les forces inconscientes se libèrent en même temps que les étoiles deviennent visibles dans le ciel par le déclin du jour, de là les rêves fantastiques et toutes les images indomptables du délire. Pour Leibniz, qui pense en termes de calcul différentiel, l’inconscient n’est qu’une conscience infinitésimale, comme le mal, selon la Théodicée, n’est qu’un moindre bien ; et, au contraire, la première phrase de C. G. Carus, dans sa Psyché, est pour déclarer la précédence de l’inconscient ; le principe sinistre n’est pas une raréfaction de la lumière, mais il représente bien plutôt l’être fondamental que chacun de nous serait ou redeviendra pour peu que la police de l’entendement vienne à faiblir. « Oh ! que de fois je l’ai entendu et vu, Scarbo, lorsqu’à minuit la lune brille dans le ciel comme un écu d’argent sur une bannière d’azur semée d’abeilles d’or ! » Scarbo, n’est-ce pas la vieille méchanceté affolante que tout homme porte en soi et qui lui révèle, aux douze coups de minuit, sa secrète parenté avec la nature ?

Car, en somme, le principe démonique n’est pas autre chose que cette même sympathie dont il est question dans les systèmes de Frédéric Hufeland, de Passavant et de von Schubert. Aïdès, dirait Schelling, est frère souterrain d’Éros, et le panthéisme amoureux de Novalis vient de la même source que le nocturne affolant de Hoffmann. Peureuse ou amoureuse, la panique a donc pour origine cette satyriasis universelle qu’on retrouve toujours dans les dérèglements de la sensualité gothique. Paiderastein meta philosophias, confusion et travesti... ce sont là jeux familiers à toute philosophia teutonica. Telle est, je pense, la raison des échanges singuliers qui s’opèrent dans une cervelle romantique entre la démence et les inspirations du génie. Dans la poitrine de Robert Schumann habite une folie latente qui décuple sa fantaisie et son audace ; l’élixir infernal circule dans toutes les premières œuvres, et surtout dans la folle Sonate en fa dièze ; mais plus Florestan vieillit, plus désespérément il apprivoise ce Scarbo indomptable qui le tuera : lui qui est possédé par tous les démons de la nuit, il fait comme si rien ne se passait, et il écrit de languissantes symphonies, des trios académiques, de la musique en prose. Ces mêmes alcools qui ont consumé Florestan entretiennent tous les romantiques dans un état intermédiaire entre la terreur et l’exaltation.

... Le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.

Une heureuse griserie enveloppe toute cette génération titubante, frénétique et géniale. Hegel, qui n’entend rien aux humoresques, prend le parti des esprits forts contre la déraison ; dans l’enthousiasme de Solger, de Novalis et autres Pierrots lunaires, il ne veut voir que de la Schwärmerei ; il n’a pas senti ce quelque chose de titanique et de passionné qui monte de la terre quand minuit règne sur toute la nature.

Il y a quelque chose à minuit qui fait battre le cœur. A minuit commence la « vita nuova », je veux dire le chaos dans la nature et le chaos dans la conscience, en même temps que se célèbrent les noces, de la conscience et de la nature. Car comme tout est lié sympathiquement à l’intérieur du macrocosme et à l’intérieur de l’âme, ainsi l’âme découvre de soi aux choses une foule de liens nouveaux, des sympathies entre les sympathies ; tous les bruits de l’univers trouvent leur écho dans la conscience, et inversement la conscience recouvre son pouvoir magique sur les bêtes, les fleurs et les métaux ; la nuit sur la nature n’est plus une allégorie de la nuit spirituelle, mais ces deux nuits ne sont plus qu’une seule et même nuit ; la lettre et l’esprit, le sens propre et le sens figuré se rejoignent, et les analogies ne sont plus des métaphores, mais la vérité vraie. Ainsi l’âme romantique n’est plus isolée dans le monde : en revenant aux nains et aux esprits de la terre, elle a guéri la solitude où trois siècles de civilisation classique avaient laissé le romantisme français. Pour se guérir tout à fait et entendre les conseils qui viennent du fond de l’occident, il faut aimer beaucoup la nuit, la chercher même durant le jour, là où on peut la trouver, dans les forêts et dans les cathédrales. « La nuit est profonde là-bas » ; mais elle est affectueuse, transparente et fraternelle. Le mystère de la nuit ne se révélera pas aux bourgeois qui la passent à dormir dans leur lit, mais seulement aux fantasques qui cherchent l’ombre parce qu’ils ont trop aimé la lumière.


Voir en ligne : Heidegger et ses références


[1Novalis, édit. Minor, t. II, p. 122.

[2Jean-Paul Fr. Richter, Vorschule der AEsthetik (1803), 9. Programm.

[3C’est le Vseedinslvo des mystiques russes.

[4Fédor Ivanovitch Tiouttchev, Soumerki (« Le crépuscule »).

[5Cf. Schelling, Philosophie der Offenbarung, 19e leçon (Werke, t. XIII, pp. 439-440).

[6« Harmonies du soir » (Etudes transcendantes, 2e cahier).