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La présence totale

Lavelle : L’IDENTITÉ DE L’ÊTRE ET DE LA PENSÉE

Louis Lavelle

mercredi 24 décembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

I La pensée ne se distingue de l’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
que par son inachèvement.

Bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que l’être enveloppe et dépasse en droit toute pensée actuelle, n’est-on pas astreint en fait à l’enfermer dans les limites de celle-ci ? Autrement, comment serait-il possible d’en avoir l’expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
D’un point de vue très théorique, une expérience est un engagement dans une situation de mise à l’épreuve d’un élément d’ordre spéculatif, souvent appelé hypothèse lorsqu’elle s’inscrit dans un système logique. Cette situation et cet engagement ne sont pas toujours recherchés, il arrive ainsi qu’on parle d’expérience mystique quand se produit une révélation d’ordre spirituel. Au contraire, dans les disciplines scientifiques, les expériences sont qualifiées de scientifiques parce qu’elles sont conduites en respectant des protocoles aussi rigoureux que possible, concernant aussi bien la planification et la mise-en-oeuvre concrète de la situation expérimentale, que le recueil des données (souvent au moyen d’instruments de mesure) ou l’interprétation théorique qu’il en est faite.
et même d’en parler ? Sans doute, il semble, puisque la pensée est une détermination dé l’être, que l’être doit pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
C’est infini ce qui n’est déterminé par aucune frontière ; c’est tout d’abord la Potentialité ou la Possibilité en soi, et ipso facto la Possibilité des choses, donc la Virtualité. Sans la Toute-Possibilité, il n’y aurait ni Créateur ni création, ni Mâyâ ni Samsâra. [Frithjof Schuon]
être considéré comme le genre et la pensée comme l’espèce. Mais alors ne devons-nous pas dire que nous avons affaire à un genre dont nous ne connaissons qu’une seule espèce ? Bien plus, nous n’avons pu poser le genre qu’en lui attribuant déjà les caractères de l’espèce, c’est-à-dire en faisant de l’être une pensée possible qui est une pensée non actuelle.

Cependant il se trouve que cette définition est justifiée par l’analyse de l’opéra » tion même de la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
. Si, en effet, au moment où la pensée se pose, elle apparaît toujours comme l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
d’un sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
, fini, si elle est toujours fragmentaire et inachevée, mais s’il est vrai qu’elle reçoit son mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. de plus haut, même quand elle cherche et quand elle tâtonne, si enfin elle se perfectionne dans le temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. en se conformant de plus en plus étroitement à son objet, on demandera comment elle peut concevoir cet objet qu’elle distingue d’elle-même et avec lequel elle aspire à s’identifier. En disant qu’elle ne peut le considérer que comme son propre achèvement ou sa propre perfection perfection
perfeição
perfección
, on veut dire que l’objet n’est point, par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à elle, dans un univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] séparé, qu’il ne lui appartient pas d’en prendre possession grâce à une sorte de détente ou de renoncement en laissant envahir par lui sa propre puissance passive et réceptive, comme le soutiennent certains défenseurs de l’intuition intuition
intuitio
intuitus
Le terme d’intuition désigne une forme de savoir dans lequel l’objet connu est immédiatement et totalement présent à l’esprit. Le terme garde toujours un rapport proche ou lointain avec l’acte de voir, le regard, que désigne au sens propre l’intuitus latin. [F. de Buzon]
, mais qu’au contraire l’objet ne peut, au moment où il est atteint, donner à la pensée une satisfaction plénière que parce qu’il se confond avec son pur exercice, de telle sorte que, si le contenu du réel paraît être devenu d’une transparence absolue, c’est qu’en fait ce contenu s’est évanoui : alors seulement il n’oppose plus à l’esprit esprit
pneuma
L’esprit est constitué par l’ensemble des facultés intellectuelles. Dans de nombreuses traditions religieuses, il s’agit d’un principe de la vie incorporelle de l’être humain. En philosophie, la notion d’esprit est au cœur des traditions dites spiritualistes. On oppose en ce sens corps et esprit (nommé plus volontiers conscience par la philosophie et âme par certaines religions. En psychologie contemporaine, le terme devient synonyme de l’ensemble des activités mentales humaines, conscientes et non-conscientes.
aucune résistance, même pas cette résistance purement logique que crée la dualité.

On vérifie ainsi une fois de plus que notre pensée Be trouve placée à mi-chemin entre un objet encore inconnu, dont elle détache par l’analyse une suite d’aspects qui forment les états de la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
subjective, et un objet parfaitement connu, qui est le terme de son effort, qui recouvre l’objet primitif auquel elle s’était appliquée d’abord, et qui doit être conçu désormais comme une idée pure, bien que la conscience, inséparable de l’individu et distincte par essence essence
ousía
Les termes "substance" et "essence" sont souvent synonymes, mais à rigoureusement parler, le premier terme suggère une continuité, et le second, une discontinuité ; le premier se référant plutôt à l’immanence, et le second, à la transcendance. [Frithjof Schuon]
de l’objet qu’elle enveloppe, se retire nécessairement de celui-ci au moment où, par sa plénitude même, elle vient se confondre avec lui. L’écart entre la pensée et l’être, c’est donc l’écart entre une pensée inachevée et une pensée achevée, entre une pensée qui se cherche et une pensée qui se trouve.

On comprendra dès lors pourquoi il y a entre l’idée et le réel à la fois homogénéité, distinction et liaison. Il y a entre eux homogénéité, ou en d’autres termes le semblable seul peut connaître lé semblable, puisque la pensée doit participer à l’être et que l’être auquel la pensée s’applique ne peut être pensé lui-même que comme une pensée sans limitation. Il y a entre eux une distinction, car cette distinction est la condition sans laquelle une pensée individuelle, limitée et imparfaite, mais capable de progrès, c’est-à-dire une conscience, ne pourrait pas se constituer. Enfin, la liaison de ces deux dualité
deux
dyade
Quand la dualité est horizontale, elle exprime les pôles "actif" et "passif" ; quand elle est verticale, elle exprime les degrés "absolu" et "relatif", dans l’Ordre divin d’abord et dans l’ordre cosmique ensuite. [Frithjof Schuon]
termes est la loi selon laquelle, au sein d’une pensée totale, s’insère une pensée particulière qui tient de la première à la fois son origine et son essence, mais qui se meut dans le temps et qui, pour rendre sienne l’activité primitive à laquelle elle participe, doit rompre l’unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) de celle-ci en opposant l’être à la pensée et chercher ensuite à les unir empiriquement dans un admirable circuit, toujours recommencé et toujours incapable d’être fermé, qui constitue la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. émouvante de tous les esprits finis.

II La pensée de l’être porte déjà en elle l’être même qu’elle pense.

Au moment où la pensée se distingue de l’être pour nous le révéler, il faut pourtant que nous la considérions comme possédant l’être elle-même, c’est-à-dire comme étant d’abord une détermination de l’être. Ainsi, puisque la pensée de l’être est elle-même un être, elle doit jouir par rapport à son objet d’une compétence et d’un privilège que l’idée de l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
ne possédera jamais non pas seulement à l’égard de l’être, mais même à l’égard de l’homme. C’est par ce trait que la pensée de l’être accuse, d’une part, sa puissance et sa fécondité et, d’autre part, sa distinction à l’égard de toutes les pensées particulières auxquelles elle doit fournir nécessairement une garantie et un point d’appui.

Nous nous trouvons ici en présence du cercle cercle
círculo
circle
vivant dans lequel notre pensée s’enferme elle-même dès son origine et dans chacune de ses démarches. Ce cercle est le véritable, terme primitif que toute philosophie cherche d’abord pour donner un fondement fondement La métaphore sous-jacente à la notion de fondement en explique l’importance dans la tradition philosophique occidentale. Depuis que Socrate a refusé le savoir dispersé et versatile, donc sans fondement, des sophistes, cette tradition s’est en quelque sorte proposé l’entreprise séculaire de fonder le savoir et les pratiques humaines. En ce sens radical, fonder, c’est trouver le point d’où partir pour que ce que l’on construit ne puisse être ébranlé et remis en question. (selon les éditeurs des « Notions Philosophiques ») solide à la suite des opérations de la pensée ; mais c’est un terme qu’il ne convient pas d’oublier une fois qu’on l’a rencontré, au moment où l’on parcourt ensuite dans le temps les autres anneaux de la chaîne. Il justifie tous les actes particuliers de notre esprit, qui l’impliquent, mais qui le divisent. Il est constamment présent dans chacun d’eux. On peut l’énoncer sous la forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
suivante : la pensée de l’être est adéquate parée qu’elle est réciproque de l’être, de la pensée, ou, en d’autres termes, parce qu’il est nécessaire d’inscrire dans le même être son opération et son objet.

Lorsqu’on insiste, comme on le fait surtout depuis Descartes, sur l’intérêt que présente la découverte de la pensée par elle-même, on méconnaît la véritable portée de cette découverte, qui est moins de donner à notre être propre un caractère purement subjectif, que de lui ouvrir une place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, grâce à cette forme subjective, à l’intérieur de l’être absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
dont la présence nous est alors révélée par la révélation Révélation La Révélation (on emploie généralement une majuscule dans cette acception du mot) est, pour une religion, la connaissance qu’elle affirme détenir de source divine. Les manifestations divines par lesquelles cette connaissance est parvenue aux hommes sont tantôt des apparitions (théophanies), tantôt l’inspiration à des prophètes de textes considérés comme sacrés. Les religions rattachées à la trilogie judaïsme-christianisme-islam, en particulier, sont dites révélées. de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
même de notre moi. C’est une des illusions les plus curieuses de l’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] de croire que, lorsque nous avons rencontré la pensée, nous avons besoin d’un nouvel effort de la pensée elle-même pour qu’elle atteigne l’être par une sorte de saut périlleux qu’elle ferait hors de ses propres frontières. Il est également impossible de soutenir que l’être est transcendant transcendance Sous le rapport de la transcendance, Dieu seul est le Bien ; lui seul possède, par exemple, la qualité de beauté ; au regard de la Beauté divine, la beauté d’une créature n’est rien, comme l’existence elle-même n’est rien à côté de l’Etre divin ; c’est là la perspective de transcendance. [Frithjof Schuon] à la pensée, et que la pensée, demeurant enfermée en elle-même, est incapable de jamais rencontrer l’être, puisque la pensée ne peut se poser sans poser son être, c’est-à-dire sans poser l’être indivisible qu’elle détermine.

Cependant la plupart des hommes considèrent une existence de pensée comme n’étant pas une existence du tout ; et ils cherchent le véritable modèle de l’existence dans la limitation que la pensée reçoit au moment où elle se heurte aux données de la sensibilité. Mais le caractère distinctif d’un esprit philosophique, c’est sans doute d’être capable de considérer les idées comme ayant une existence dans l’entendement qui, bien qu’étant liée à l’existence que les objets possèdent dans la sensibilité, ne lui est pas inférieure en dignité : aussi bien la fonction de la pensée est-elle exclusivement de distinguer les opinions individuelles des idées vraies, c’est-à-dire universelles. Au lieu d’opposer la fugacité de l’idée à la stabilité relative de l’objet, on s’apercevra alors qtie, bien que l’idée soit un acte et sans doute parce qu’elle est un acte, elle surpasse infiniment tous les objets en résistance et en durée. Elle prouve son ascendant sur tous ceux-ci, non pas seulement dans l’opération par laquelle elle cherche à les saisir, mais plus encore dans l’opération par laquelle elle nous permet de les modifier et même de les engendrer, évoquant ainsi naturellement dans notre esprit l’image image
eikon
eikón
Il n’y a pas de théophanie qui ne soit préfigurée dans la constitution même de l’être humain, car celui-ci est "fait à l’image de Dieu" ; l’ésotérisme entend actualiser ce que Dieu a mis de divin dans ce miroir de lui-même qu’est l’homme. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
admirable par laquelle Platon voulait que les objets fussent comme des ombres et les idées comme leurs corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
. Une fois done que l’on s’est affermi dans cette certitude que la pensée ou l’idée est une existence réelle, disons simplement une existence comme les autres et non pas même une existence privilégiée, — car c’est une chose singulière que l’existence privilégiée de la pensée ne soit utilisée que pour détruire, au lieu de la fonder, la notion d’existence en général, — une fois que, renversant l’argument familier à tous les penseurs idéalistes, on s’habitue à considérer non pas seulement tous les êtres comme des pensées, mais toutes les pensées comme des êtres, on ne se contentera pas de mettre la pensée de l’être sur le même plan que toutes les autres. On reconnaîtra qu’elle a une valeur absolue et qu’elle est la seule idée qui soit nécessairement adéquate à son objet. Toute idée générale en effet possède un excès de puissance qui lui permet de déborder son objet et un défaut de richesse par lequel elle permet à l’objet de la déborder à son tour. Mais il est contradictoire que l’idée simple de l’être puisse dépasser l’être, puisque rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. ne le dépasse, ou être dépassée par lui, puisqu’elle le contient elle-même : elle joue donc par rapport à lui à la fois le rôle de contenant et de contenu ; il y a entre elle et son objet une sorte de réciprocité, ce qui veut dire qu’elle est de toutes les idées la seule qui soit en même temps une intuition.

Toutes les autres idées évoquent, en se distinguant au moins théoriquement de leur objet et à plus forte raison de l’être de leur objet, une marge entre le possible et le réel que l’idée totale de l’être abolit nécessairement. Mais, si les idées prises en elles-mêmes sont des êtres, ce seul caractère suffit pour que l’idée de l’être acquière un privilège auquel les autres ne peuvent pas prétendre, puisqu’en disant que l’idée de l’être est un être, on obtient entre la représentation et l’objet une exacte superposition, qui ne saurait être réalisée ni par la pensée du bleu, qui n’est pas bleue elle-même, ni par la pensée de l’arbre, qui n’est pas elle-même un arbre.

Nous savons qu’on ne gagne rien d’ailleurs en disant que l’être auquel la pensée s’applique est différent de l’être même de cette pensée. Partout où l’on rencontre l’être on le rencontré tout entier parce que sa notion est simple et indécomposable. Et comme on ne peut pas distinguer l’être et le tout, il est évident que l’être de la pensée, même s’il est qualifié dans une seconde démarche comme l’acte d’un sujet, doit s’identifier avec l’être sur lequel porte la pensée, même s’il est qualifié corrélativement comme l’objet de cet acte ou comme un état de ce sujet.

III L’idée de l’être contient toutes les idées particulières.

Dira-t-on que, quelle que soit la manière dont l’être puisse être considéré, c’est toujours la pensée qui le considère et qu’elle ne doit par suite atteindre sous ce nom qu’une idée et même la plus abstraite de toutes ? Ainsi, en attribuant à la pensée une sorte d’ascendant par rapport à l’être, dont on fait un objet pour la pensée, on est amené à regarder l’être comme une idée particulière parmi beaucoup d’autres. Le problème métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
se pose alors sous la forme suivante : entre tous les termes possibles de la pensée, y en a-t-il un qui mérite proprement le nom d’être, quel est ce terme et quel droit avons-nous de le poser ?

Pour que l’être devînt une idée particulière il faudrait le définir, c’est-à-dire limiter son idée de quelque manière en l’opposant à quelque autre idée qui serait limitée autrement. Mais cette entreprise se heurte à d’insurmontables difficultés. Car si on essaie de saisir l’être sous la forme d’une idée indépendante, en la distinguant de toutes les autres idées qui forment justement son contenu, on voit cette idée s’appauvrir peu à peu, puis se volatiliser et s’évanouir. Il devient impossible de la déterminer, puisque tous les caractères que l’on essaierait de lui accorder seraient l’objet de quelque autre idée particulière. Ainsi l’idée de l’être serait la plus déficiente de toutes et, par une sorte de paradoxe, elle serait la plus éloignée de son objet et la plus proche du néant néant La notion de néant est directement et indissociablement liée à la notion d’existence. Évoquer le néant revient à révoquer l’existence et réciproquement.

Le néant est un substantif définissant, selon l’usage, soit un état soit un caractère, l’article suivant s’attache à expliquer ces deux aspects.
.

Cependant on n’en continue pas moins à opposer le néant à l’être. Mais ce ne peut être qu’en conférant maintenant à celui-ci quelque réalité, au moins comme objet de pensée : il devient ainsi l’acte positif par lequel l’idée de l’être est niée. Et dès lors on est naturellement incliné à introduire entre l’être et le néant une série de termes intermédiaires qui expriment précisément toute la richesse du monde. Entre la simple affirmation et la simple négation viennent prendre place toutes les opérations mixtes qui participent de l’une et de l’autre et par lesquelles nous appréhendons tous les objets particuliers.

Mais ce sont là des artifices de la logique pure destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
és à nous donner l’illusion de reconstruire le monde dans l’abstrait, quand nous ne faisons qu’introduire en lui notre activité concrète et participée. Il est évident qu’il ne faut pas s’étonner, dans une telle conception, qu’aucune idée ainsi isolée ne puisse coïncider avec l’être, l’idée de l’être moins que toutes les autres, bien que toutes, même l’idée du néant, participent à l’être. C’est qu’en réalité il est nécessaire de distinguer autant de formes de l’être que de termes auxquels la pensée s’applique. En ce sens, tout objet de la pensée est lui-même un être, y compris le néant : puisqu’on ne peut le nommer sans en faire une idée actuelle, il y a contradiction à vouloir l’opposer à l’être et par conséquent à le mettre hors de lui. D’une manière plus générale, tous les termes que l’on distingue de l’être en sont des aspects. Toutes les idées abstraites sont obtenues par une analyse de l’être, mais l’être qui les contient toutes et qui est le principe Principe
arche
arkhê
L’Univers total comporte quatre degrés fondamentaux : le Principe en soi, qui est "pur Absolu" ; le Principe déjà compris en Mâyâ, lequel est le Dieu créateur, législateur et salvateur ; le Principe réfléchi dans l’ordre créé, lequel est l’ordre "céleste", et aussi l’Avatâra ; et la création périphérique, qui est purement "horizontale" et "naturelle". [Frithjof Schuon]
vivant de leur séparation et de leur accord est aussi la seule idée qui ne soit ni séparée ni abstraite. Ainsi, en demandant quel est le terme auquel l’être convient, on renverse d’une manière illégitime le problème véritable : car l’être n’est pas un terme spécifié, mais chaque terme est une spécification de l’être total.

Si l’être ne peut être considéré comme une idée séparée, c’est parce qu’il faudrait pour l’obtenir répartir d’abord dans des idées particulières tous ses attributs. Mais alors que pourrait-il lui demeurer comme attribut propre ? C’est pour cela qu’il est plus aisé de lui refuser tout attribut que de lui en garder un privilégié ; si pauvre qu’on l’imagine, on serait incapable de le caractériser. Mais on peut lui refuser sans inconvénient tout attribut à condition que ce soit par une opération positive, et non point négative, qui permette de considérer tout attribut possible comme contenu en lui, dès qu’on commence à le déterminer. C’est le signe que la véritable idée de l’être ne se distingue pas de l’être lui-même, et qu’en particulier, au lieu de poser d’abord la pensée antérieurement à l’être afin de lui permettre ensuite d’en poser la notion, — ce qu’elle ne réussit à faire alors que d’une manière purement nominale, — il est nécessaire d’inscrire primitivement la pensée dans l’être de manière à ce que toutes les déterminations qu’elle opère, au moment où elles surgissent, apparaissent aussi comme des déterminations de l’être.

Il ne faut point s’étonner maintenant que l’idée de l’être puisse être considérée comme étant de toutes les idées celle qui a en même temps le plus de généralité et le plus de richesse. C’est qu’elle précède à la fois la division du’ monde en individus indépendants et sa division en idées distinctes : elle est la source commune où puisent ces deux sortes de division. On pourrait à la fois la définir comme une idée parfaite, c’est-à-dire, la seule idée qui soit capable de rejoindre le concret, et comme un individu parfait, c’est-à-dire le seul individu capable de jouir d’une indépendance absolue. C’est que l’idée de l’être pur est précisément l’idée d’une activité dont l’opération, ne recevant aucune limitation, ne s’opposerait à aucune autre, puisqu’elle contient dans son unité l’efficacité de toutes avec la loi même de leur opposition, et ne connaîtrait pourtant aucun recommencement puisque, dès qu’elle s’exerce, elle atteint nécessairement d’un seul coup la perfection plénière de son exercice.

Dire maintenant que cette idée est mienne, c’est dire non pas seulement qu’elle est le principe actuel qui permettra à ma pensée individuelle de renouveler indéfiniment son opération participée, mais que ma pensée s’individualise par sa liaison avec un corps privilégié qui lui fournit à la fois le centre centre
centro
center
original de sa perspective et sa teinte affective, — de telle sorte que, si je ne puis rien penser que l’être, il faut aussi à chaque instant que je sente que c’est moi qui le pense.

IV L’être est la totalité du possible.

Il est nécessaire de définir l’être non pas comme ce qui est connu, mais comme tout ce qui peut l’être, ou encore comme l’objet absolu d’une pensée adéquate et, puisque cette pensée se confond avec son objet, comme la Pensée parfaite. (On saisit bien ici l’originalité des deux termes absolu et parfait en même temps que leur rapport. L’absolu est antérieur à la pensée individuelle, mais il la fonde et c’est pour cette raison que celle-ci est relative. La perfection est le terme vers lequel tend la même pensée individuelle à travers la série infinie de ses opérations qu’elle ne pourrait achever qu’en disparaissant elle-même : aussi reste-t-elle imparfaite aussi longtemps qu’elle garde une existence séparée.)

Mais une telle conception n’aboutit-elle pas à une réalisation préalable illégitime et purement verbale de tout le possible ? Ne consiste-t-elle pas à ramasser et à solidifier dans un terme unique et transcendant, être absolu ou pensée parfaite, tous les actes de connaissance que tous les êtres limités pourront jamais accomplir ? Ce qui choque le plus les empiristes dans les Idées de Platon ou dans la Substance substance
ousia
substances
Des points de vue philosophique ou métaphysique, la substance est la réalité permanente qui sert de substrat aux attributs changeants. La substance est ce qui existe en soi, en dessous des accidents, sans changements ; ce qui en fait un concept synonyme de l’essence. Elle s’oppose aux accidents variables, qui n’existent pas en eux-mêmes, mais seulement dans la substance et par la substance. Le terme vient du latin substare, se tenir debout ; de substantia, ce qui est dessous, le support.
de Spinoza, c’est sans doute que ces deux philosophes, au lieu de prendre comme modèle de l’être le phénomène phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
phénomène
fenômeno
phenomenon
La phénoménologie de Edmund Husserl se définit d’abord comme une science transcendantale qui veut mettre au jour les structures universelles de l’objectivité.
, ont appuyé celui-ci sur une réalité plus stable, mais aussi plus riche et plus féconde, bien qu’elle ne dépasse pourtant tous les phénomènes que par la seule surabondance des possibilités dont chaque phénomène exprime une manifestation manifestation Métaphysiquement, la manifestation ne peut être envisagée que dans sa dépendance à l’égard du Principe Suprême, et à titre de simple « support » pour s’élever à la Connaissance transcendante, ou encore, si l’on prend les choses en sens inverse, à titre d’application de la Vérité principielle ; dans tous les cas, il ne faut voir, dans ce qui s’y rapporte, rien de plus qu’une sorte d’« illustration » destinée à rendre plus aisée la compréhension du « non-manifesté », objet essentiel de la métaphysique, et à permettre ainsi, comme nous le disions en interprétant la [26] dénomination des Upanishads, d’approcher de la Connaissance par excellence. (René Guénon, L’Homme et son devenir selon le Vedanta) particulière et isolée. On évite ainsi de faire de l’être un terme abstrait obtenu par un procédé de généralisation, mais c’est pour accumuler en lui, en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
d’une simple opération de langage langage Le langage est un ensemble de signes (vocaux, gestuel, graphiques, tactiles, olfactifs, etc.) doté d’une sémantique, et le plus souvent d’une syntaxe (mais ce n’est pas systématique[1]). Plus couramment, le langage est un moyen de communication. , toutes les propriétés que l’expérience nous révélera en lui tour à tour.

Cependant le possible est lié à l’être plus intimement que l’on ne croit. D’abord il est un être de pensée, ce qui veut dire non pas qu’il n’est pas un être véritable, mais qu’il est un être dont la pensée commence seulement à prendre possession. C’est même parce que la pensée ne fait encore que l’effleurer qu’on le considère comme une pure création Création
Criação
criação
creation
creación
de la pensée en lui opposant l’être actuel, c’est-à-dire un être mieux déterminé et dont la pensée a déjà reconnu quelques caractères essentiels. Car la pensée se sent plus libre dans son premier élan que dans la suite des démarches précises par lesquelles elle se calque sur le réel pour le recouvrir avec fidélité : il semble, à mesure qu’elle s’enrichit, qu’elle cherche à refouler et à perdre peu à peu par l’excès même de son activité la subjectivité qui était inséparable de son premier accès dans l’existence.

Il y a plus : le possible n’est pas seulement un acte de pensée indéterminé apeiron
indéterminé
indeterminado
ilimitado
illimité
undetermined
unlimited
et qui se trouvera oublié quand la pensée atteindra le réel ; non seulement cet acte initial reste présent dans tous les actes ultérieurs qui le développent, mais ces actes ultérieurs eux-mêmes expriment chacun pour leur compte un système de possibilités plus complexe. Au moment où la pensée saisit un objet, l’opération par laquelle cet objet est saisi, en tant qu’elle se distingue de cet objet, constitue précisément la possibilité de cet objet. Ainsi le possible se révèle à nous par l’activité de la pensée considérée à la fois dans son mouvement primitif et dans la multiplicité indéfinie de ses opérations. Il se confond avec l’existence même d’une pensée totale, soit que l’on ait en vue l’intégralité de sa puissance de développement, soit que l’on envisage tout le détail des manifestations par lesquelles s’exprime celle-ci. Mais alors la distinction entre l’être et le possible est abolie.

Au point où nous sommes parvenu, poser l’être, c’est poser tout le possible. Ce possible n’est point un abstrait puisqu’il est identique à l’universalité de l’acte pur : il ne devient un possible imparfait que par la participation participation Traduit métochè et désigne le pouvoir qu’on les énergies incrées de créer et de modeler les êtres. (glossaire de La Philocalie) imparfaite de tel être fini, bien qu’en donnant l’être à tous les individus, à toutes leurs opérations, à tous leurs états, à tous les phénomènes auxquels ils s’appliquent, il ne leur donne qu’un bien dont il jouit lui-même éternellement.

L’opposition du possible et de l’être comme celle de l’objet et de la pensée est donc produite par l’individualité et l’intervalle qui les sépare peut être considéré comme la condition de sa naissance : en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
elle n’a pas de signification. Bien plus, comment pourrait-on concevoir les objets non perçus autrement que comme les objets possibles d’une pensée qui dans l’instant ne s’exerce pas, et par conséquent la pensée qui ne s’exerce pas autrement que comme capable d’actualiser tous les objets réels au delà de la sphère de la pensée qui s’exerce ? Il arriverait même, si l’on voulait confondre l’être, comme on le fait souvent, avec l’actualité de la donnée, que le tout serait alors représenté d’une manière plus adéquate par l’idée du possible que par l’idée de l’être ; mais cette représentation ne serait pourtant valable qu’aux yeux d’un individu fini, et celui-ci ne manquerait pas de reconnaître que tout ce possible, qui marque par rapport à lui les limites de sa participation, possède vis-à-vis de son être participé une dignité et une efficacité singulières, puisque c’est en lui qu’il puise l’élan de son activité et la matière matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
de son devenir. Il y a plus : on pourrait dire, par une sorte de renversement, que si, à l’égard de l’être fini, l’être total paraît une pure possibilité, inversement, à l’égard de l’être total, qui demeure toujours inaltéré, quelle que soit la destinée des êtres finis qu’il abrite dans son sein, ceux-ci demeurent, même quand ils s’actualisent, des possibles toujours disponibles et qui peuvent toujours être remis sur le métier. Mais eh admettant, comme on le fait souvent, que le possible est plus riche que l’être, on laisse entendre que l’être peut être considéré comme exprimant seulement un aspect du possible. C’est le contraire qui est vrai. Les possibles particuliers sont toujours empruntés à l’être, ils sont obtenus par la soustraction de certaines de ses déterminations. Ils ne sont distingués les uns des autres que pour permettre à l’individu de participer à l’être par le double jeu de son intelligence et de sa volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é en constituant librement la sphère de sa connaissance ou celle de son action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
. Mais cela même nous oblige à affirmer que tous les possibles réunis ne se distinguent plus de l’être même. Et l’on peut dire alors que le caractère le plus profond de l’être, c’est précisément la possibilité vivante par laquelle il ne cesse de se réaliser.

V L’être d’une chose est identique a la réunion de tous ses attributs.

Il est à craindre que les caractères que nous avons attribués à l’être ne paraissent point respecter la distinction classique entre la notion d’existence et celle de réalité. En effet, on pense en général que si l’existence est toujours identique à elle-même, c’est parce qu’elle est abstraite et la plus pauvre de toutes les notions, tandis que la réalité, qui au contraire est pleinement déterminée et indiscernable de la totalité du concret, doit recevoir une infinité de formes différentes toutes irréductibles l’une à l’autre. Ainsi, l’existence pourrait être appliquée, comme toutes les notions générales, à une multiplicité infinie d’objets, tandis que nous ne pourrions saisir tel objet réel que dans telle expérience particulière spécifiquement différente de toute autre.

Or ce que nous cherchons à atteindre en effet, c’est la notion d’existence pure, mais nous’ croyons que, là où l’existence est donnée, la réalité l’est aussi. Et sur ce point nous sommes d’accord avec le sens commun contre la spéculation. On ne peut parler de l’existence d’une chose sans admettre en même temps la présence en elle de la totalité de ses déterminations. Or, si l’on suppose au contraire que l’existence est un simple schéma conceptuel auquel il faut adjoindre, pour lui donner une valeur concrète, un ensemble de qualités, on admet d’une manière contradictoire que l’on peut poser une existence pure qui ne serait l’existence de rien, — non pas même l’existence d’une idée, puisqu’une telle existence serait concrète et plénière dans son ordre, — mais une pure existence en idée, à laquelle on conférerait ensuite une sorte d’existence nouvelle qui serait la seule existence réelle, le jour où on l’enrichirait par des attributs qui. sans participer primitivement à l’être, seraient capables pourtant, en s’unissant à cette existence abstraite, d’engendrer l’existence concrète.

Mais qui ne voit que l’existence, au lieu d’être une sorte de schéma abstrait et pour ainsi dire de cadre notionnel de toutes les autres notions, exprime au contraire la plénitude parfaite de chacune d’elles ? Car ce n’est que lorsqu’un acte intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
el est entièrement déterminé et qu’il n’y a plus rien en lui d’abstrait, c’est-à-dire d’inachevé, qu’il coïncide avec la réalité. Jusque-là, la distinction persiste toujours entre la connaissance et l’être : mais la perfection d’une connaissance ôte à celle-ci son caractère subjectif, la dénoue des lisières dans lesquelles l’enferme la perspective de chaque conscience et nous permet par conséquent de la confondre avec l’être lui-même. Et si l’on prétend que cette perfection ne peut être qu’idéale, nous sommes prêts sans doute à le reconnaître, mais nous nous demandons comment, dans une connaissance imparfaite, se réalise la distinction entre la représentation et l’objet, sinon parce que nous considérons l’objet comme une représentation qui serait achevée. Il ne faut pas s’étonner par suite si la notion de conscience implique toujours une limitation de l’être pensant sans laquelle la représentation et l’objet représenté seraient indiscernables. Mais dès lors on se rend compte que l’être est sans doute la plus riche de toutes les notions puisque nous ne pouvons employer ce terme légitimement que lorsque la connaissance ne trouve plus rien à ajouter à l’image qu’elle se fait du réel. C’est qu’alors, au lieu d’une image, on se trouve en présence du réel lui-même.

On objectera que, si cette idée de l’achèvement se confond avec l’idée même de l’être, il n’y a pas une seule idée de l’être, mais une infinité, autant d’espèces d’être qu’il y a d’objets différents formés d’un ensemble défini d’attributs particuliers. Mais on ne peut méconnaître que la notion de l’achèvement reste la même, quels que soient les différents éléments dont la réunion constitue précisément à nos yeux chaque objet individuel. Et ce paradoxe reçoit une justification si l’on s’aperçoit, d’une part, qu’à l’intérieur de tout objet il y a une richesse inépuisable d’attributs, d’autre part, que chaque objet se trouve en fait relié à tous les autres, de telle sorte que les différents objets contiennent en eux le même tout et qu’ils ne se distinguent que par la vue ou la perspective originale que chacun d’eux nous ouvre sur lui. On voit donc que si c’est par sa liaison avec tous les autres que chaque objet se réalise et s’achève, la notion d’être ou d’achèvement est partout la même. Elle se confond avec la notion même de cet univers indivisible à l’intérieur duquel chaque terme particulier est suspendu par les mêmes fils innombrables qui viennent se recroiser en lui comme en tous.

En résumé, saisir l’être d’une chose, c’est saisir sa perfection propre qui ne diffère pas de la perfection du tout dont elle fait partie. Et par conséquent cette notion de l’existence, qui est en apparence la plus étroite de toutes, exprime en même temps le dernier point que peut atteindre l’enrichissement d’une notion quelconque lorsqu’elle cesse d’être abstraite. Au point où l’on vient de parvenir, l’existence n’est plus une chose, elle redevient identique à l’acte infiniment fécond avec lequel elle s’était identifiée avant que l’analyse mît à notre portée la diversité des aspects du monde. Car c’est seulement à un acte que l’on peut demander de présenter cette unité d’une indivisible acuité à l’intérieur de laquelle il faut resserrer l’infinité des déterminations par lesquelles, dans chaque instant, nous actualisons, sous la forme d’une donnée particulière et limitée, les différentes étapes de notre vie participée.

VI La pensée totale et la totalité de l’être sont indiscernables.

. Nous savons que la pensée de l’être se confond avec l’être même : de fait, l’argument fondamental qui prouve que la notion d’existence est rigoureusement adéquate à son objet, et qui par là nous place d’emblée au centre de toute spéculation philosophique, est celui que l’on tire de l’existence nécessaire de la pensée elle-même, au moment où elle essaie de s’assurer l’existence de son objet. En effet, dans l’acte même par lequel notre pensée essaie vainement de poser l’existence d’un objet qui existerait indépendamment d’elle, elle ne peut faire autrement que de poser sa propre existence. Or, l’originalité et la valeur de la pensée de l’être doivent éclater à tous les yeux dès que l’on aperçoit que la pensée de l’être possède inévitablement l’être elle-même. Cette observation nous explique, mieux encore que la simplicité de sa notion, pourquoi l’être est, de toutes les pensées que nous pouvons avoir la seule qui soit adéquate.

Mais c’est là le signe d’une relation plus étroite et plus radicale encore entre la pensée et l’être. Car, si la pensée de l’être parait être une pensée privilégiée, c’est parce qu’elle ne se distingue pas de la pensée universelle à l’intérieur de laquelle toutes les pensées particulières sont contenues. Dès lors, il convient d’observer, non seulement que, derrière la distinction de fait entre la pensée et son objet, une identité de droit doit nécessairement être présumée, — faute de quoi la pensée ne pourrait jamais actualiser en elle cet objet, — mais encore que la pensée contient en elle,tout le pensable de la même manière que l’être contient en lui tout ce qui est. On ne peut se contenter de prétendre que l’universalité de ces deux genres provient seulement de leur extrême abstraction et que c’est par leur vide vide
vazio
void
même qu’ils coïncident, puisqu’au contraire c’est l’acte universel de la pensée qui est le fondement de toute pensée concrète, comme c’est la participation à l’être universel qui donne un droit d’accès dans le monde à tous les individus particuliers.

Ainsi, si d’une part il n’y a rien d’étranger à l’être et que la pensée soit elle-même un être, si d’autre part il n’y a rien d’étranger à la pensée, et que l’être lui-même soit un objet de pensée, c’est la preuve que la pensée et l’être doivent nécessairement se confondre là où, faisant abstraction de leur limitation mutuelle ou, ce qui revient au même, les prenant ensemble, nous considérons la pensée et l’être, non pas à proprement parler dans leur somme, mais dans le principe commun qui fonde, grâce à leur opposition elle-même, la réalité originale de chacun de ces deux termes.

S’il y a donc identité entre la totalité du pensable et la totalité de l’être, on ne s’étonnera plus que les caractères les plus intimes de l’existence puissent nous devenir accessibles dans la pensée elle-même sans que nous courions pour cela le risque de rendre l’existence subjective dès le principe. De même, on comprendra pourquoi aucune idée particulière ne peut se séparer d’un objet sensible qu’elle dépasse en généralité et qui la dépasse à son tour en richesse, puisque sans cette distinction le sujet ne pourrait rencontrer un terme auquel il s’applique et la conscience ne pourrait pas naître ; mais on comprendra pourquoi en même temps l’idée de l’être, qui contient en elle à la fois toutes les idées et tous les objets, ne laisse subsister aucune distinction entre elle-même et son propre objet. C’est dire que, tandis qu’il y a une opposition entre les caractères de l’objet particulier et les caractères de la pensée qui le saisit, il faut admettre que la pensée qui cherche l’être possède en elle primitivement le même être qu’elle cherche.

Cependant on se heurte alors à une nouvelle difficulté ; en effet la pensée de l’être, saisie dans l’être même de la pensée, ne sera-t-elle pas une pure illusion, ou du moins une pensée sans conscience ? Car la dualité de l’acte et de l’objet est, semble-t-il, une condition sans laquelle la conscience doit disparaître. Ainsi, l’on verrait l’être échapper à la pensée en raison de sa présence même dans l’acte de la pensée, aussi sûrement qu’il lui échappait dans l’objet de la pensée en devenant, selon l’idéalisme, une pure représentation.

En fait, il ne s’agit plus ici pour la pensée de chercher à se rapprocher de plus en plus d’un être distinct d’elle et avec lequel elle ne peut jamais sans doute s’identifier sous peine uc s’évanouir. Si l’existence d’un objet n’est jamais distincte de cet objet lui-même, et si c’est la pensée de cet objet qui se distingue de son existence, on voit aussitôt qu’on peut appliquer aisément le premier principe à la pensée, qui ne peut être distinguée de l’existence de la pensée : quant au second principe, il n’est pas possible qu’il y ait une pensée de la pensée différente de l’existence de la pensée (ni par conséquent de l’existence en général), car cette pensée est nécessairement la même que la pensée qu’elle pense. S’il y a ici entre les termes que l’on oppose une réciprocité, un cercle, ou une régression qui va idéalement jusqu’à l’infini Infini L’Infini est pour ainsi dire la dimension intrinsèque de plénitude propre à l’Absolu ; qui dit Absolu, dit Infini, l’un n’étant pas concevable sans l’autre. [Frithjof Schuon] , c’est parce qu’entre la pensée pensante et la pensée pensée, il y a une distinction de raison, mais il n’y a aucune distinction réelle.

C’est donc le signe que la pensée pensante et la pensée pensée se recouvrent de la même manière que l’être de la pensée et la pensée de l’être. Par conséquent, on pourra bien dire encore en un sens que la pensée adéquate de l’être est une pensée sans conscience, mais c’est parce que, dépassant en effet la conscience bien qu’impliquée par elle, elle est identique à l’être même, c’est-à-dire à ce terme commun auquel toute conscience emprunte à la fois l’efficacité de son opération et l’objet auquel elle s’applique.

C’est donc parce que l’être est trop près de la pensée, puisqu’elle en fait encore partie au moment même où elle s’en distingue pour l’envelopper, qu’il lui semble qu’elle ne le perçoit pas. Et de fait, elle ne pourra jamais en faire une représentation qu’elle puisse réellement projeter devant elle. Mais c’est le signe de sa puissance à son égard et non pas de son infirmité. Car la connaissance est un effort pour posséder l’être et, si elle ne peut naître autrement qu’en paraissant s’en éloigner pour le contempler comme un spectacle, elle meurt de l’excès même de sa perfection, puisqu’en atteignant son objet il faut qu’elle vienne à nouveau se confondre avec lui.

Cependant cette oscillation inlassable et ce perpétuel mouvement de va-et-vient entre une pensée qui ne s’épuise jamais et un objet qui ne cesse jamais de lui fournir, permettent précisément d’introduire entre ces deux termçs, qui en droit se recouvrent, les opérations particulières d’une conscience qui oppose et croise en chaque point l’idée, par laquelle l’objet est appréhendé, à l’objet, par lequel l’idée reçoit une détermination et un contenu.

VII L’être est un acte omniprésent et non pas une somme.

L’être peut être considéré à deux points de vue différents selon que l’on essaie de l’embrasser dans la multiplicité infinie des objets auxquels sa notion s’applique, ou selon qu’on essaie de saisir dans chacun d’eux la multiplicité infinie des caractères que la pensée y découvre tour à tour. Dans ces deux opérations on soutiendra qu’il s’agit seulement d’un passage à la limite, du moins si l’on part d’abord de l’expérience du particulier, et qu’un passage à la limite est toujours hypothétique, on pourrait même dire chimérique. Aussi n’est-ce pas en assemblant d’une part des objets finis qu’on atteindra l’être total, ou l’existence même de l’univers, ni en assemblant d’autre part des caractères particuliers qu’on atteindra jamais l’être individuel, ou la pleine réalité d’une parcelle quelconque du concret.

Mais cette impossibilité d’atteindre l’être par des opérations de totalisation, et la nécessité nécessité Nécessité, en Grec Ananké, est mère des trois Moires :

* Clotho présidait au passé (de klôthousa, filer),
* Lachésis au présent (de léxis,prédestination),
* Atropos au futur (d’atrepta, irréversible).
pourtant de le poser, prouvent précisément que sa notion est primitive et que la découverte de ses différents aspects est un effet de l’analyse. Or, il n’y a pas plusieurs manières d’entrer dans l’être et l’identité de la notion d’être, qui reste toujours mystérieuse si l’être doit être défini par une synthèse de termes tous différents destinée à rendre compte de son avènement, s’explique mieux si l’existence de chaque terme apparaît comme une délimitation du même tout, c’est-à-dire comme un témoignage de la présence de tous ces termes dans un univers unique. Dès lors, il n’y a pas de différence de nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
entre le tout de l’univers, qui appelle à l’existence tous les individus qui le réalisent, et le tout de l’individu, qui non seulement doit s’inscrire dans le tout de l’univers, mais qui l’exprime à sa manière et l’appelle à l’existence pour se soutenir.

C’est la raison dianoia
la raison
La raison est une faculté de l’esprit humain dont la mise en œuvre nous permet de fixer des critères de vérité et d’erreur, de discerner le bien et le mal et de mettre en œuvre des moyens en vue d’une fin donnée. Cette faculté a donc plusieurs emplois, scientifique, technique et éthique.
pour laquelle les philosophes sont d’accord pour admettre que le tout se trouve présent dans chacune de ses parties, ce qui peut être rendu intelligible intelligible En quel sens être en acte se dit-il de l’intelligible ? Est-ce au sens où la statue, comme couple de forme et de matière, est un être en acte ? Est-ce parce que chaque intelligible a reçu une forme ? - Non, c’est que chacun d’eux est une forme et qu’il est parfaitement ce qu’il est. L’intelligence ne passe pas de la puissance à l’acte, d’un état où elle est capable de penser à un état où elle pense effectivement (car il faudrait alors avant elle une autre intelligence qui ne fût pas passée de la puissance à l’acte) ; mais le tout de son être est en elle. L’être en puissance ne consent à passer à l’acte que par l’intervention d’un autre terme, nécessaire à la génération d’un être en acte ; mais l’être qui tire de lui-même et garde éternellement ses manières d’être, est un être en acte. Donc tous les êtres premiers sont des êtres en acte ; car ils possèdent d’eux-mêmes et toujours ce qu’ils doivent posséder. Il en est ainsi également de l’âme qui n’est pas dans la matière mais dans l’intelligible. Quant à l’autre âme, celle qui est dans la matière, comme l’âme végétative, elle est aussi en acte ; elle aussi, elle est ce qu’elle est, parce qu’elle est en acte. ENNÉADES - Bréhier : II, 5 (25) - Que veut dire en puissance et en acte ? 3 , dans la considération de l’univers matériel, en observant que chaque point est un nœud de relations qui réunissent ce point à tous les autres et, dans la considération de l’univers spirituel, en observant qu’aucune pensée particulière ne se suffit et que chacune d’elles implique toutes les autres. C ?est là le signe que, si l’être doit être nécessairement identifié avec le tout, le tout dont nous parlons n’est pas une collectivité, puisqu’on supposerait alors quelque terme antérieur au tout et qui, en se multipliant, fonderait sa réalité ; il est nécessairement donné en chaque point dans son intégralité comme une vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
unique et plénière, dont toutes les déterminations particulières expriment la richesse, mais en la limitant et sans jamais l’épuiser. Ce tout doit être conçu comme une unité antérieure à toutes les analyses et qui en fonde la possibilité. Si la synthèse par laquelle nous cherchons à le reconstruire parvenait un jour à s’achever, elle atteindrait un dernier point où on la verrait se dénouer eu un acte unique de pensée qui seul est capable de donner une existence parfaite et indivisible à l’univers entier et à tous les individus qu’il enveloppe et qui contribuent inlassablement à le former.

Mais s’il est utile de toujours considérer l’idée du tout afin que l’unité de l’être ne cesse de nous être présente, on ne saurait méconnaître pourtant que la seule considération de l’extension de l’univers risquerait de nous disperser en nous invitant à abandonner chacune des formes particulières de l’être, dès la première rencontre, afin de courir sans trêve de l’une à l’autre. Aussi est-il bon de se souvenir aussitôt que le tout est présent dans chacune d’elles et qu’il s’agit pour nous de pouvoir l’y retrouver grâce à un regard assez pénétrant. Dans ce sens on pourrait dire que les esprits les plus forts sont ceux qui saisissent l’être dans sa simplicité plutôt que dans sa variété, qui recherchent non pas une connaissance en largeur, qu’on obtient en parcourant pour les réunir le plus grand nombre possible des aspects du réel, mais une connaissance en profondeur qu’on obtient en bannissant toute vaine curiosité, en demeurant dans une sorte d’immobile activité qui nous permet, au-dessous de chaque aspect du réel, même le plus humble humilité
tapeinophrosyne
humble
humiliation
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), consiste pour l’homme à reconnaître ses limites, sa faiblesse, son impuissance, son ignorance, et aussi à s’abaisser volontairement, "à se regarder comme un néant malgré la grandeur et le nombre de ses mérites" (St. Jean Chrysostome).
, d’atteindre l’origine concrète et la racine commune de toute diversité. Lorsqu’un contact toujours identique et toujours nouveau, et qui, s’il n’est pas maintenu par une incessante opération, s’abolit aussitôt, est réalisé entre notre conscience et l’unité de la présence universelle, la, contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contempalción
des formes multiples de l’existence nous donne une joie pleine de sécurité qui, sans nous troubler et sans nous divertir, met à la portée de notre sensibilité cette abondance infinie que la première expérience intellectuelle de l’être nous avait fait pressentir et, en droit, livrée déjà tout entière.

Celui qui espère atteindre l’être en reculant indéfiniment par un mouvement impatient les bornes de son horizon s’engage dans une série indéfinie d’apparences qui , le déçoit et le rend esclave. Mais chacun de nous rencontre l’être en chaque point s’il consent à exercer un acte avec lequel il lui appartient de s’identifier et qui le rend indifférent aux états, bien que chaque état reçoive de cet acte tout son prix et qu’il illustre, en l’enfermant chaque fois entre des limites, sa fécondité sans mesure.

VIII La présence fonde toutes les différences plutôt qu’elle ne les contient.

En définissant l’être par la pure présence on s’expose au reproche de lui refuser toute détermination particulière : mais toute détermination est abstraite et nejse réalise qu’en s’inscrivant, au milieu de toutes les autres, à l’intérieur d’une présence identique. Par suite, en paraissant vider la notion de la présence de tout contenu, au lieu de n’en faire la présence de rien, on en fait au contraire la présence de tout. Car le tout ne peut pas être distingué de la présence elle-même, comme en peuvent être distingués les termes particuliers. Le tout est la présence toute pure : il ne s’ajoute pas à celle-ci ; elle ne s’ajoute pas à lui ; ’il suffit que la présence soit donnée pour que l’être soit donné aussi tout entier dans la simplicité parfaite de sa position comme dans la richesse infinie de ses déterminations possibles. Mais il faut s’assujettir fermement dans cette présence pour en voir sortir par analyse toutes les formes du réel. Si l’on croit pouvoir alléguer contre la valeur objective de la simple idée de la présence l’impossibilité de la séparer de quelque terme défini, c’est parce qu’elle donne l’existence à tous les termes définis » Ainsi il faut justement qu’elle donne l’illusion de n’être d’abord la présence de rien, afin de pouvoir devenir la présence de tout lorsque les opérations particulières de la connaissance auront commencé de s’exercer. Comment deviendrait-elle en effet la présence de tout si originairement il fallait la borner en déterminant la nature de l’être auquel elle convient ? On s’attachera donc à maintenir le caractère vide de la présence afin de ne pas confondre l’être avec une chose, mais de pouvoir expliquer par lui comment toutes les choses deviennent en effet des choses.

On comprendra aussi pourquoi on ne voit pas l’existence, mais seulement ses aspects. L’erreur commune à la plupart des théories de l’être provient précisément de ce qu’on veut réaliser l’être dans un objet distinct de tous les objets particuliers et qui serait manifestement dépourvu lui-même de toute réalité. Mais nous avons essayé de montrer que l’être est le caractère identique qui fait qu’il existe des objets. Et si ce caractère est aussi l’acte par lequel ils se trouvent posés, on comprend qu’il n’y aura de visible que l’aspect varié que pourra revêtir cet acte pour des êtres limités qui, soutenant avec lui une multiplicité de rapports, ne coïncident jamais avec lui. Et il est pourtant remarquable que chaque être individuel, précisément parce que, participant toujours à l’être, il demeure toujours en contact avec lui de la même manière, ne laisse jamais entamer sa foi
foi
faith
pistis
Croire sincèrement, c’est croire comme si on voyait ; c’est admettre avec tout notre être ; c’est donc se détacher du multiple, du divers, de tout ce qui n’est pas l’Un ; c’est toute la voie, jusqu’à l’union. [Schuon]
dans la simplicité parfaite de cette notion, au moment où il en perçoit dans l’expérience les manifestations les plus hétérogènes.

Nous dirons donc que la présence du tout est antérieure à la distinction du sujet et de l’objet, mais qu’elle les comprend en elle, ou plutôt qu’elle leur permet de naître en les opposant et en les accordant. Cependant il faut pour cela que l’on considère le tout comme vide de tous les caractères particuliers qu’y découvre une analyse toujours inachevée. Il faut que ceux-ci ne soient point en lui sous une forme séparée afin de permettre à tous les individus, en les discernant, de constituer en lui leur propre nature. Ainsi, le tout est la racine d’où jaillissent toutes les qualités comme une gerbe infinie, à l’intérieur de laquelle chaque être fini assure son propre développement autonome en isolant certaines d’entre elles avec lesquelles il s’identifie.

IX L’être pur, qui est tout, n’est rien de particulier.

La notion du tout ne peut pas être formée par une accumulation d’éléments finis qu’il serait possible de clore ; et elle n’est pas non plus un infini qui nous déborde et qui nous échappe. Elle est le fondement et non pas la somme de cette multiplicité d’objets que l’on ne découvre qu’après coup par l’analyse et que l’on n’achève jamais d’énumérer. En réalité l’être contient toutes les différences et les abolit toutes.

On se rappellera à ce propos l’opposition classique entre là théologie positive et la théologie négative. La première nous oblige à affirmer de Dieu Dieu La conception exacte de Dieu varie en fonction des philosophies et des religions. Dieu désigne généralement un « être suprême » dont les qualités sont illimitées, l’individuation personnelle ou impersonnelle du principe de l’univers, c’est-à-dire sa raison « première » en tant qu’essence primordiale - Dieu est alors souvent considéré comme le démiurge ou créateur - et sa raison « dernière » en tant que finalité et sens de la vie, dans les religions monothéistes. et la seconde à en nier tous les caractères qui peuvent être observés dans chacune des formes particulières de l’être. Car tout ce qu’il y a en elles de réel doit être en Dieu comme dans le principe qui le fonde ; et tout ce qu’il y a en elles de fini, — et sans quoi il est impossible de les distinguer les unes des autres et par suite de les définir en leur donnant un contenu, — doit être exclu de la nature divine, de telle sorte que l’idée de Dieu pourra tour à tour être considérée, à l’égard du monde où se trouve à nos yeux toute réalité connaissable, comme une totalité infiniment remplie ou comme une vacuité infiniment féconde.

Il y a plus : l’antinomie de l’être et du néant doit trouver ici sa solution. Il est évidemment absurde de vouloir faire entrer le néant dans un jugement d’existence. Et !a seule affirmation, métaphysique qu’il soit peut-être impossible de contester est celle de Parménide : que l’être est et que le néant n’est pas. Aussi tout jugement négatif est-il un jugement positif dissimulé : en disant que A n’est pas, nous voulons dire qu’il y a là un terme qui n’a pas les propriétés qu’on lui prêtait, mais qui en a d’autres. Si maintenant il est vrai de dire du tout qu’il n’a aucun des caractères que nous pouvons attribuer aux objets particuliers dans notre expérience finie, (bien qu’il les contienne indivisiblement dans son unité, comme le principe qui permet à l’analyse de les découvrir et, pour ainsi dire, de les former en les opposant), on ne s’étonnera pas qu’en lui les deux idées d’être et de néant paraissent s’identifier, puisqu’il faut nier de lui chacune des formes de l’être pour qu’il puisse également donner l’être à toutes.

C’est ainsi que le contraste entre les qualités sensibles peut être regardé comme la rupture d’une indifférence qualitative, qui n’est point enrichie mais limitée par l’apparition de chaque qualité particulière : celle-ci serait d’ailleurs impossible à concevoir elle-même si elle n’appelait pas corrélativement toutes les autres.

En prenant un exemple encore plus étroit, le silence silence sera défini comme une sorte de synthèse compensatrice de tous les bruits. Chaque bruit romprait le silence en rompant pour ainsi dire son unité. C’est par sa distinction à l’égard de tous les autres bruits, c’est en s’opposant à eux qu’il pourrait être recueilli par l’oreille, qui est elle aussi un instrument d’analyse. Mais la somme de tous les bruits, l’essence commune dan3 laquelle ils sont puisés et qu’ils divisent, surpasse elle-même infiniment la capacité de l’oreille et doit être nécessairement pour celle-ci indiscernable du silence.

Et on peut imaginer aussi un état d’indifférence affective, qui n’est pas négatif, qui est peut-être au contraire la véritable condition de la sérénité et de la force, qui contient en puissance tous les plaisirs et toutes les douleurs et qui précisément ne les laisse filtrer d’une manière séparée qu’au moment où cette exceptionnelle réussite, cet équilibre parfait et fragile cesse de pouvoir être maintenu.

Dans le même sens enfin, les mystiques décrivent l’extase comme une élimination de toutes les différences, mais qui les comprend toutes et qui est en quelque sorte leur source et leur confluent.


Voir en ligne : Heidegger et ses références