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La présence totale

Lavelle : La présence de l’être crée notre propre intimité a l’être.

Louis Lavelle

mercredi 24 décembre 2008

Extrait de « La présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
totale », par Louis Lavelle. Aubier, 1934.

Première partie. La découverte de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
.

VI La présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
crée notre propre intimité a l’être.

Si toute connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
et toute action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
sont supportées par une expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
fondamentale que l’on peut appeler une expérience de présence, celle-ci, dès qu’on l’analyse, manifeste aussitôt un triple aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
 : elle nous donne tour à tour la présence de l’être, puis notre présence à l’être, enfin notre intériorité par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à l’être. En la décrivant sous sa forme pure, on est assuré de faire apparaître ses trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
faces associées.

En premier lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, elle nous donne la présence de l’être, d’un être 6ans doute indéterminé apeiron
indéterminé
indeterminado
ilimitado
illimité
undetermined
unlimited
encore pour la connaissance, c’est-à-dire non pas pauvre, puisque, là où il est, il est nécessairement tout entier, mais indivisé et qui doit rendre possibles toutes les divisions ultérieures. Dira-t-on que, pour être connu, il suppose déjà le moi auquel il est d’abord suspendu ? Mais ce moi ne se découvre précisément que par une analyse de l’être, auquel on ne peut l’opposer qu’à condition qu’il en fasse partie : l’originalité du sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
individuel, c’est en effet de n’envelopper l’être en tant que sujet qu’à condition d’être enveloppé par lui en tant qu’individu. Ainsi la pensée est un moyen pour le moi de reconnaître son insertion dans l’être plutôt que d’engendrer l’être, que cette pensée elle-même suppose. Celle-ci nous permet de faire constamment l’épreuve de la présence de l’être ; seulement, comme elle est engagée dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
, elle semble exiger à tout moment que l’on considère sa propre opération ’ comme un commencement absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
, une première révélation Révélation
révélation
revelação
revelation
revelación
apocalypsis
apocalipse
, à partir de laquelle la genèse genèse
genesis
génesis
simultanée de la connaissance et de l’être redevient possible. C’est une illusion de ce genre qui a permis de faire de l’argument cartésien « je pense donc je suis » le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
de l’idéalisme, alors que la pensée apparaît ici comme une détermination de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, et non l’existence comme un produit de la pensée. Autrement l’existence étant elle-même une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
, il n’y aurait plus d’existence de l’idée. Il n’y a donc de terme vraiment primitif que celui qui, présent tout entier avec chaque opération de la pensée, permet à celle-ci, sans subir lui-même aucun enrichissement, d’enrichir indéfiniment le moi variable qui puise en lui son aliment.

Dans une seconde démarche, la présence de l’être devient notre présence à l’être. Et sans doute cette seconde phase de l’expérience initiale était impliquée dans la précédente, mais elle n’en était pas encore distinguée. Être présent à l’être, c’est seulement poser un repère, sans lequel la présence de l’être ne serait pas reconnue. Avec notre présence à l’être, la notion du moi apparaît, mais nous ne savons pas encore ce qu’il est. C’est qu’il n’est que ce qu’il pourra devenir. Il est essentiellement instable et toujours en voie Tao
Dao
Voie
Way
d’accroissement. A l’origine, il n’exprime même qu’une tendance et une possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
. Aussi demande-t-il à s’appuyer sur un être, dont la présence surabondante est pour lui le gage d’un développement indéfini. On comprend aussi pourquoi la découverte du moi précède logiquement celle de son contenu. C’est que ce contenu est l’effet, comme on va le reconnaître dans une troisième étape, d’un choix, et même d’une appropriation poursuivie indéfiniment par le moi au sein de l’être total, grâce à laquelle il ne cesse de constituer et de renouveler sans trêve sa propre nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
. Mais à partir du moment où nous avons distingué la présence de l’être et notre présence à l’être, nous concevons très bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que l’être puisse nous être toujours présent sans que nous lui soyons nous-mêmes toujours présent.

La même expérience comporte un troisième degré : car, après avoir reconnu notre présence à l’être, il nous faut encore reconnaître notre intériorité par rapport à l’être, et pour cela apercevoir que les deux observations précédentes n’en font qu’une, — ou encore que l’être dont nous avions découvert la présence totale et l’être que nous venons de nous attribuer à nous-même sont un seul et même être, considéré sous deux aspects différents, — ou enfin que la notion même de l’être est univoque. En effet, notre intériorité à l’être ne peut être qu’une participation participation
participação
participación
metoche
métochè
, et celle-ci n’est possible que si le moi est une pensée homogène à l’être même qu’elle pense. Par suite, les choses doivent se passer comme s’il fallait poser d’abord, sous le nom d’être, la pensée en général, c’est-à-dire la réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
de tout le pensable, et saisir immédiatement en elle, sous le nom de moi, la condition actuelle sans laquelle il nous serait impossible d’exercer cette pensée sous une forme individuelle et limitée. Un tout qui nous est présent et auquel nous sommes présent, sans être capable d’actualiser sa présence sous forme d’états distincts autrement que par étapes, — parce que cet acte acte
puissance
energeia
dynamis
réciproque de présence doit être l’œuvre de notre nature finie, — tels sont les termes du problème qu’il n’est possible de résoudre qu’en assurant notre intimité à l’être par une pensée qui, en fait, est toujours contenue dans l’être, et, en droit, le contient toujours. Quant à l’intervalle entre le fait et le droit, il est creusé par le temps qui va permettre à notre individualité de se réaliser elle-même par sa propre opération.

Sans doute lés trois étapes que l’on vient de distinguer sont solidaires : l’être se découvre d’abord au moi qui, se découvrant lui-même, doit nécessairement s’inscrire dans l’être. Mais il est nécessaire de garder à chacune d’elles son caractère original, si l’on veut que la formation de notre personnalité, au lieu d’apparaître comme une création Création
Criação
criação
creation
creación
autonome, reçoive son sens véritable, qui est d’être toujours éprouvée comme une participation.


Voir en ligne : Heidegger et ses références