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Esprit et réalité

Berdiaeff : Le sens de l’ascèse (I)

Nicolas Berdiaeff

vendredi 19 décembre 2008

I

Ce n’est pas seulement la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
chrétienne, c’est la conscience religieuse universelle qui conçoit la voie Tao
Dao
Voie
Way
de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. spirituelle comme semée d’obstacles et de difficultés qu’il faut tout d’abord vaincre. Selon les temps l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
a pris diversement conscience de son état de péché, de son accablement sous le poids d’une faute ancienne, de son appartenance à un monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
déchu. De cette conscience dépend la profondeur de son sentiment de la vie, et si l’homme contemporain a perdu le sens du péché et de son état de déchéance, il a également perdu la spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
et il se trouve ainsi rejeté à la surface de la vie, déchiqueté par le monde. L’homme contemporain est profondément malheureux, et c’est pour cela sans doute qu’il se laisse séduire par l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
absurde d’organiser le bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
. En cela il est infiniment inférieur aux anciens sages, à Confucius, à Bouddha, aux Stoïciens. L’épicurisme a toujours été une doctrine superficielle et frivole, bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
qu’Épicure ait été un penseur intéressant, en tous cas plus intéressant que les matérialistes modernes. Les passions et la concupiscence attirent non seulement l’homme vers les bas-fonds, mais dénaturent encore la vie spirituelle. Les passions peuvent tout défigurer — les rapports de l’homme avec Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, l’amour amour
eros
éros
amor
love
du prochain, la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
et la réalisation de l’équité. La croissance dans la vie spirituelle présuppose une purification purification
purificação
purificación
katharsis
, le détachement desapego
desprendimento
détachement
apatheia
d’un monde d’où naissent concupiscence et désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
. L’austérité de l’ascétisme chrétien fut provoqué par le désir de se séparer du paganisme, par la nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de vaincre le déchaînement des éléments grossiers et barbares. C’est le problème de l’ascétisme physique, appliqué au corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
. Le mot ascétisme peut correspondre à des sens différents, et concerner des domaines différents. On peut tout d’abord employer le mot ascétisme dans un sens très large et formel. L’ascétisme en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
ne tranche pas le problème religieux du mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
et du péché. Littéralement ascétisme signifie exercice ; on peut le pratiquer dans différents domaines et pour des buts divers. L’ascétisme est une concentration dés forces intérieures, une prise en mains de soi-même. Pour devenir maître de lui-même l’homme a besoin d’un exercice, d’un détachement de soi qui lui permettent de concentrer le maximum de ses forces pour atteindre à un but donné, fût-ce un but sportif. En ce sens un certain ascétisme est nécessaire en tous les domaines. La dignité de l’homme en dépend. L’homme ne doit, pas être son propre esclave, l’esclave de ses instincts les plus bas, comme il ne doit pas être esclave du monde qui l’entoure. L’ascétisme signifie la libération délivrance
libération
liberação
moksha
liberation
liberación
de l’homme.

Ce n’est pas seulement le christianisme ou une renaissance spirituelle quelconque qui exigent de l’homme une limitation de ses besoins, mais tout homme conscient de la vie, tout homme qui prétend atteindre à un but est forcé de s’imposer des limitations. Épicure lui aussi l’exigeait. L’ascétisme n’est pas uniquement spirituel, il peut être sportif. Il est même probable que c’est la seule forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’ascétisme qu’admette l’homme contemporain, et il le pratique plus facilement et plus arolontiers que l’ascétisme subordonné à la vie spirituelle. Le sportif court des dangers qui exigent un sérieux entraînement, physique et même spirituel. Il se trouve parfois face à face avec la mort Tod
mort
morte
muerte
death
et doit être prêt à la subir. Les découvertes techniques exigent de l’ascétisme et parfois même un ascétisme héroïque, lorsque l’homme, par exemple, s’envole vers la stratosphère ou descend dans les profondeurs de l’océan. Il existe aussi un ascétisme révolutionnaire. Tant qu’il n’est pas victorieux, tout mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
révolutionnaire suppose une ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
. Sans ascétisme les hommes n’auraient jamais pu vaincre ni réaliser une œuvre révolutionnaire. Le héros du roman utopiste de Tchernichevski, Rakhmetov, dort sur des clous pour s’habituer à la souffrance souffrance
sofrimento
suffering
sofrimiento
et même aux tortures. Le Catéchisme de la Révolution de Netchaeff [1] nous offre un intérêt tout particulier, du point de vue de l’ascétisme révolutionnaire. Netchaeff représente simultanément le type d’un fanatique exalté admettant des moyens immoraux et inhumains et le type du héros-ascète. Le Catéchisme de la Révolution donne l’impression expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
d’un traité d’ascétisme, d’une doctrine sur la vie spirituelle écrite par un révolutionnaire qui exige un renoncement complet au monde. Il impose au révolutionnaire de se détacher du monde, de n’aimer rien de ce qui appartient à ce monde. Le principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
fondamental est le même que celui de l’ascétisme de la vie spirituelle et mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
. Il faut se détourner du monde multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
, sacrifier tout ce qui lie à ce monde, et se tourner vers l’Un L'Un
hen
hén
Uno
the One
, s’attacher uniquement à l’Un et Lui offrir toute sa vie. Cet Un est la révolution. Le monde multiple, l’ancien monde est considéré comme entièrement mauvais, pécheur. Le révolutionnaire est un homme sacrifié. Il doit renoncer à tout intérêt personnel, aux affaires, aux sentiments, aux amitiés, aux biens, même à son nom. Tout s’oriente en lui vers un intérêt unique, une pensée unique, une passion unique : la révolution. Le révolutionnaire rompt avec la vie sociale et le monde civilisé, avec la morale de ce monde. Celui qui tient à quelque chose dans ce monde n’est pas un révolutionnaire. L’ascétisme révolutionnaire est une des transformations et des déformations de l’ascétisme religieux. Le but change, mais la psychologie de l’homme reste presque identique. On voit par là qu’on peut définir l’ascétisme de façon purement formelle indépendemment des conceptions religieuses et métaphysiques. On peut trouver une ressemblance formelle entre Netchaeff et Isaac le Syrien ou Ignace de Loyola, bien que leurs contenus et leurs buts soient opposés. Tout ascétisme tend à fortifier la volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é.

Mais on entend également par ascétisme un principe religieux et métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
, et c’est là un sens qui convient mieux à ce mot. La métaphysique ascétique se propose de résoudre le problème du mal. Il existe deux formes fondamentales de la métaphysique ascétique. La première conçoit la vie et le monde comme un mal. Telle est tout d’abord la position de la métaphysique hindoue en tant qu’elle considère le monde comme illusoire et mauvais. Le bouddhisme est la forme extrême de cette métaphysique ascétique. En Grèce, on trouve une métaphysique ascétique, mais sous une autre forme. Celle-ci est principalement propre à l’orphisme. La source du mal réside dans la matière matière
matéria
matter
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
qui est non-être. Le pessimisme grec tardif imprégné d’angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
et du désir de l’oubli reconnaît définitivement comme mauvais tout le monde matériel. Le néoplatonisme est une forme de métaphysique ascétique et il enseigne la délivrance du monde matériel. Chez Plotin le monde multiple se confond avec la matière, c’est-à-dire avec le non-être, et il est par conséquent mauvais. Il faut se libérer de ce monde multiple par l’ascèse et chercher une délivrance dans l’Un. Nous aurons l’occasion d’y revenir. La pensée grecque a toujours vu le mal dans la matière, bien qu’elle ait compris celle-ci autrement que Descartes et que les penseurs des XIXe et XXe siècles. Le dualisme d’origine persane admet un dieu mauvais à côté du Dieu bon. Le mal est substantiel, il existe un être mauvais. Dans le manichéisme le dualisme atteint à des formes extrêmes. Le gnosticisme est également imprégné de dualisme et abhorre la matière. Dans ce genre de métaphysique le principe matériel ne peut être transfiguré et éclairé, on ne peut que le retrancher du principe spirituel, l’inférieur ne peut être élevé vers le supérieur. L’ascétisme signifie ici la séparation vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
singularidade
individuation
séparation
, le retranchement et l’envol de l’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
hors de la matière. Le spirituel rejoint sa patrie spirituelle, et le matériel retourne à son état de non-être. Le problème du mal n’est pas rattaché au problème de la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
. Avec la délivrance, rien n’est changé au fond, il est simplement mis un terme au mélange et tout revient à son état primitif. On ne peut vaincre la matière mauvaise, on peut seulement se séparer d’elle. C’est pourquoi l’ascétisme signifie l’abandon de ce monde multiple, le renoncement à toute promiscuité avec la matière. L’esprit ne saurait spiritualiser la matière ; comme elle le gâte et le matérialise, il ne lui reste d’autre issue que d’échapper à ses prises. L’élévation de l’homme vers le spirituel idéal est un pur détachement du monde matériel. L’esprit ne pénètre pas dans le monde comme une force bienfaisante et transfigurante. Ce type de métaphysique ascétique ignore l’incarnation incarnation
sárkosis
encarnação
encarnación
de Dieu dans l’homme. L’homme est le produit du mélange de l’esprit avec la matière. Ascétisme signifie ici désincarnation et déshumanisation. Mais l’homme alors perd son caractère spécifique et original.

Au dualisme absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
s’oppose le monisme absolu. Cette alternance se répète indéfiniment. Une telle métaphysique ascétique ignore l’amour et la charité, ignore le mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
de la personnalité comme elle ignore celui de la liberté. Schopenhauer, représentant d’une des formes extrêmes de la métaphysique ascétique du type bouddhique qui considère l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
comme un mal, connaît au moins la compassion. Dans l’ascétisme néoplatonicien, dans le gnosticisme avec son opposition absolue entre les spirituels, les psychiques et les matériels, il n’y a place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
ni pour l’amour, ni pour la compassion, c’est un ascétisme froid. Il est curieux de noter que dans les tendances gnostiques la lutte contre la matière se traduit aussi bien par une négation ascétique de la chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
que par la luxure, par l’extermination de la chair au moyen de la débauche, c’est-à-dire par un mauvais traitement. Cette remarque ne vaut évidemment pas pour Plotin qui n’aimait pas les gnostiques.

La métaphysique chrétienne a un tout autre caractère et par suite l’ascétisme chrétien prend également un autre sens. Car il résout bien autrement le problème métaphysique et religieux du mal. La métaphysique chrétienne dans sa pureté ne considère pas que le monde soit foncièrement mauvais, mais elle le considère comme déchu, pécheur. La source du mal n’est pas dans la matière ou dans une quelconque « nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
 », mais dans la liberté, dans la volonté. Ce n’est pas le monde multiple ni une quelconque substance substance
substantia
substances
substância
substancia
matérielle qui constituent le mal, mais bien les rapports du monde qui découlent de l’orientation de la volonté et qui revêtent une forme matériellement alourdie et enchaînée. Ni le néoplatonisme, ni le gnosticisme, ni le manichéisme n’ont compris le problème de la liberté. Cette ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
, de la liberté aboutit fatalement à un ascétisme qui ne conçoit pas que l’inférieur puisse être éclairé et transformé en supérieur. Ici ascétisme signifie retranchement ou destruction de l’inférieur. Le christianisme au contraire n’est pas forcé de nier le monde et l’homme, comme le fait la métaphysique moniste de l’identité. Le christianisme est divino divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
-humain. Il est vrai que le christianisme nous propose de ne pas aimer le « monde », ni ce qui est dans le « monde ». Seulement le « .monde » ne signifie pas ici la création Création
Criação
criação
creation
creación
de Dieu, ni la multiplicité de la vie cosmique et humaine, mais seulement l’état pécheur du monde, la déchéance du monde. Dans la littérature patristique, le mot « monde » s’applique aux passions pécheresses. Nous vivons, en effet, dans un monde mensonger qui n’est pas le monde authentique, qui n’est pas notre patrie, et nous ne devons pas nous attacher à ce monde, mais tendre vers un autre.

J’appelle objectivation Objektivierung
objectivation
objetivação
objectivación
objectifying
ce monde déchu pris dans son interprétation philosophique et gnoséologique. La détermination et la lourdeur matérielle y régnent. C’est le monde de la quotidienneté sociale. Mais une tendance différente de la volonté, la pénétration de l’esprit, c’est-à-dire de la liberté, peut changer l’état du monde. En soi la multiplicité du monde, la multiplicité humaine dans son sens existentiel n’est pas le mal et ne doit pas être retranchée et détruite, elle doit seulement être éclairée et transfigurée. Le pluralisme est plus près de la vérité que le monisme. Dans ce cas la spiritualisation peut signifier une victoire sur le monde matériel objectivé, elle ne signifie pas une désincarnation. Le « corps » appartient au plan existentiel et non pas seulement au plan de l’objectivation. L’ascétisme chrétien, qui exige une purification dés éléments hétérogènes, libère le corps du pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
des forces inférieures et le soumet au principe spirituel, c’est dire qu’il le spi-ritualise. On voit que l’ascétisme doit fournir des forces au corps en tant qu’instrument de l’esprit, et qu’il n’est pas une extermination ou un abandon du corps.

Mais des éléments néoplatoniciens, stoïciens et manichéens ont contaminé l’ascétisme chrétien. On comprit alors l’ascétisme comme une indifférence, une inimitié envers la créature. On crut que pour se tourner vers l’Un, pour aimer l’Un, il fallait à tout prix se détourner du monde multiple, y renoncer, c’est-à-dire renoncer au monde entier des créatures, à toute la multiplicité humaine. Ainsi fut rompue l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
du double précepte évangélique : l’amour de Dieu et, l’amour du prochain. On assista ainsi à une transformation, à une dégénérescence de l’ascèse. Elle devint un but au lieu de rester un moyen, une méthode. Il en résulta une concentration de l’attention, une méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
exclusive sur le péché, qui n’allèrent pas sans conséquences fatales. L’ascétisme monastique impliquait souvent non seulement de l’indifférence, mais même de l’hostilité envers la créature, envers le prochain. La créature apparut comme un péché, comme une tentation. On peut comprendre l’ascétisme d’une façon positive et d’une façon négative. On peut lutter contre les passions pécheresses en éveillant chez l’homme des forces spirituelles créatrices positives, en dirigeant sa volonté vers des valeurs supérieures. Même les passions qui se trouvent sous un signe négatif ou destructeur peuvent, en tant que matière du processus vital, se transformer en vertus positives, en passions créatrices au service de l’esprit. Les Pères de l’Église le savent bien. L’ascétisme positif est une lutte menée à l’aide de l’esprit créateur, de l’amour créateur, contre le péché, contre l’esclavage pécheur. L’ascétisme négatif veut écraser, détruire les passions pécheresses sans les diriger vers des actes créateurs positifs, sans susciter l’amour pour des valeurs créatrices positives. Il en résulte alors un refoulement des passions dont les conséquences ont été étudiées par Freud et les psychanalystes. La nature humaine est mutilée. On doute ainsi de la possibilité d’éveiller chez l’homme des forces spirituelles positives. L’homme concentre son attention uniquement sur le péché, il voit le péché partout, aussi bien en lui-même que chez les autres, et il se transforme en un être négatif hostile à la vie. Mais l’expérience nous apprend qu’on arrive mieux à bout du péché par des moyens positifs que par des moyens négatifs, en éveillant l’amour, le désir de la connaissance, de l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
créateur, en dirigeant l’attention vers la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
et la magnanimité, vers le sublime.

L’Évangile n’est pas un livre ascétique au sens où le sont les livres d’ascétisme chrétien qui ont paru plus tard, et qui sont des introductions ascétiques à la vie spirituelle. Il suffit de comparer l’Évangile à la Philocalia [2] et à l’Imitation mimesis
imitatio
copie
imitation
cópia
copy
imitación
de Jésus-Christ pour voir l’énorme différence de style qui correspond à une différence spirituelle fondamentale. Dans l’Évangile, c’est Dieu qui parle ; dans les livres ascétiques ce sont des hommes. Dans l’Évangile on trouve bien des éléments qu’on peut appeler formellement ascétiques, mais nullement une métaphysique voisine, par exemple, du néoplatonisme. L’Évangile est un livre messianique, un livre messianique révolutionnaire, si l’on veut, nullement un livre ascétique. Ni dans la Bible, ni dans le Judaïsme l’ascétisme ne prend le sens qu’il possède dans la spiritualité hindoue, dans l’orphisme, dans le néopythagorisme, dans le néoplatonisme. L’ascétisme n’apparaît que beaucoup plus tard, par exemple chez les Esséniens, mais il est déjà d’origine hellénistique. La voie de l’inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
prophétique n’est nullement une voie ascétique. Le prophète prophétie
profecia
profecía
prophecy
prophète
profeta
prophet
ne se détache pas, ne se détourne pas du monde, de son peuple et de l’humanité, il se dirige au contraire vers eux, il se met à leur service. Le prophétisme n’est pas Une école et une méthode d’ascension ascensão
ascension
spirituelle progressive. Le prophète vainc le monde d’une tout autre manière. Le messianisme se distingue profondément de l’ascétisme. L’Évangile plonge humainement dans une atmosphère judaïque, et les voies et méthodes ascétiques et mystiques des écoles hindoues et grecques lui sont étrangères. Sous sa forme humaine, Jésus-Christ ne fait nullement penser à un ascète. On fait valoir qu’il a passé quarante jours dans le désert. Mais il n’aurait pas été aussi un homme s’il n’avait connu la lutte contre la tentation. Toute voie religieuse et héroïque de l’homme passe obligatoirement par là. Jésus-Christ n’a jamais pensé à quitter le monde multiple, ce monde qui reste humain jusque dans ses manifestations les plus basses ; il ne se séparait pas du monde pécheur, il y descendait au contraire et s’y mêlait, Il vécut parmi les hommes, parmi les pécheurs et les publicains, il assista à des banquets. Les Pharisiens lui reprochaient de ne pas observer les règles de la pureté, d’entrer en contact avec les impurs. L’Évangile est la bienheureuse nouvelle de la venue du royaume de Dieu, non pas la révélation Révélation
révélation
revelação
revelation
revelación
apocalypsis
apocalipse
de méthodes ascétiques propres à sauver l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
. L’Évangile par lui-même ne peut être la base d’une école ascétique. L’ascétisme est une école et une méthode, un long chemin de perfectionnement et de développement. L’Évangile parle seulement d’une naissance nouvelle, d’une bienheureuse renaissance spirituelle. Tout en lui figure l’invasion du monde par l’esprit, tout y est conversion brusque et non progressive évolution evolução
évolution
evolution
evolución
. Le brigand se convertit instantanément au Christ et hérite le royaume de Dieu. Les publicains et les pécheurs sont les premiers à entrer dans le royaume céleste. L’Évangile n’enseigne pas une méthode pour le salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
individuel de l’âme. Il est messianique et tout orienté vers le royaume de Dieu. C’est en cela qu’il diffère avant tout de l’ascétisme. La négation de ce « monde » dans l’Évangile est une négation messiano-eschatologique, non une négation ascétique. L’ascétisme est individuel, l’Évangile est social, au sens religieux de ce mot comme l’avait été le pro-phétisme. On peut cependant jeûner, vivre dans la pauvreté, sacrifier tous les biens de ce monde. Mais il ne s’agit pas d’un exercice ascétique en vue de sauver une âme individuelle. Le sacrifice sacrifice
sacrifício
sacrificio
ne signifie pas encore ascétisme, il a un tout autre sens. L’Évangile n’exige pas l’ascétisme, mais le sacrifice fait par amour. L’ascétisme était ignoré de l’Église apostolique, du christianisme primitif. Les martyrs chrétiens n’étaient pas des ascètes, l’ascétisme apparut plus tard. Le principe de l’ascétisme ne se définit aucunement par la continence, la limitation des besoins, le renoncement aux biens de ce monde, par le sacrifice de soi-même au nom de Dieu, il se définit dans ses rapports avec le monde et l’homme, avec le multiple en tant que celui-ci s’oppose à l’Un. Un homme qui n’est pas Un ascète de principe peut mener une « vie plus ascétique » que l’ascète, tout en n’étant pas un ascète, c’est-à-dire prendre sur lui la souffrance du monde multiple, et partager le sort de la créature. Le principe de l’ascétisme s’oppose au principe de l’amour. L’Évangile n’enseigne nullement la verbosité dans la prière, le salut de l’âme par la prière solitaire, et ce n’est pas du tout de cela que le Christ demandera des comptes au jugement dernier.

Dans l’histoire du christianisme, l’ascétisme a connu d’importantes transformations sous des influences d’origines non-chrétiennes.. L’ascétisme monastique apparut à l’époque où d’énormes masses païennes se rallièrent à l’Église, où l’empire devint chrétien et où le niveau spirituel du christianisme s’abaissa de façon dangereuse. Auparavant les chrétiens formaient une élite spirituelle qui s’opposait au monde païen, à l’État païen. La persécution suscitait chez eux une concentration et une tension spirituelle. Après Constantin le Grand, les chrétiens devinrent des privilégiés, ils n’avaient plus d’ennemi extérieur pour les persécuter. Alors apparut un ennemi intérieur contre lequel il fallut engager la lutte. Il fallut organiser une sorte d’aristocratie au sein du christianisme qui se diluait et se vulgarisait. C’est ainsi que se créèrent les monastères et l’ascétisme monastique, centres d’une vie spirituelle plus intense. L’ascétisme monastique choisit la voie de la plus grande résistance, la lutte héroïque contre la nature avec ses passions pécheresses. Dans cette voie furent réalisés d’énormes gains. L’ascétisme eut une période de jeunesse et d’épanouissement, ainsi l’ascétisme du désert, l’ascétisme syrien et égyptien. Le désert connut ses mirages et ses mystifications, des visions démoniaques. Dans l’ascétisme syrien on trouve des éléments du dualisme manichéen. Tout n’y présentait pas Un caractère évangélique. Maison ne peut lui refuser une certaine grandeur grandeur
grandeza
greatness
. Il fut une des manifestations les plus remarquables de l’esprit humain. L’ascétisme n’était pas encore soumis à des lois, on y trouve un élan héroïque vers la lutte et vers une victoire sur le monde plongé dans le mal. L’ascétisme modéré de saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Jean Cassien tendait à la pureté du cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
. Le mot chair signifiait chez lui non pas la substance corporelle, mais la volonté charnelle, les mauvais désirs. La conscience de chacun est juge des limites qu’il faut imposer à ses désirs. L’orgueil est reconnu comme une passion universelle. On ne peut être sauvé que par la grâce et la liberté. L’homme est libre et accepte librement l’influence de la grâce. C’est ce qu’enseignait Cassien qui fut également apprécié en Orient et en Occident. L’ascétisme oriental considère la sobriété comme essentielle, celle-ci précisément est la lutte contre les passions. La sobriété est la pureté du cœur. Est moine celui qui renonce à toute pensée passionnelle. Saint Isichie de Jérusalem enseigne que le royaume de Dieu n’est pas une récompense pour les bonnes œuvres, mais un don de la grâce divine. A cette époque le principe utilitaire ne s’était pas encore introduit dans l’ascétisme. Saint Nil du Sinaï conseille de ne pas transformer en passion la lutte contre les passions. Il faut aborder l’immatériel immatérielle-ment. Le « monde », ce sont les passions suscitées par l’essor de la pensée.

Mais l’ascétisme du désert, du type syrien, enseigne dès le début l’impassibilité. Saint Grégoire le Sinaïte considère que l’impassibilité est l’état suprême sur terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
. Dans la mystique occidentale catholique c’est la compassion qui dominera. Selon l’enseignement des écrivains ascétiques de la Philo-alia, est moine celui qui, tout en se séparant de tous, reste uni à tous. Mais cette union est impassible et ne signifie jamais un attachement à la créature. Voici comment ces auteurs expriment les résultats de l’impassibilité : quiconque aime le monde est voué à d’innombrables tristesses, quiconque dédaigne tout ce qu’offre le monde demeure toujours gai. Cette impassibilité, cette indifférence envers la créature est surtout exigée à l’égard de la femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
. Nous la trouvons chez le plus profond des écrivains ascétiques, Isaac le Syrien. La vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de l’éloignement dù monde, dit saint Isaac le Syrien, consiste à ne pas encombrer son intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
par le monde. Tout ce qui est créature doit être éloigné de l’intelligence, qui peut alors se tourner vers le divin. Sois ami avec tous les hommes, mais reste seul dans ta pensée. Cette amitié impassible exclut tout élément personnel, toute chaleur. Il s’agit toujours de la même impassibilité envers la créature. Saint Maxime le Confesseur, qui unit mystique ascétique et mystique spéculative, dit : Bienheureux celui qui peut aimer également tous les hommes. Il affirme également que l’amour naît de l’impassibilité. Celui qui règle ses rapports envers les hommes selon leurs caractères en aimant l’un et en détestant l’autre pour tel ou tel motif, est loin de connaître le parfait amour. On retrouve toujours l’exigence d’une impassibilité absolue, l’absence de tout amour individualisé pour la créature, un amour indifférent, sans aucun élément sentimental même spiritualise. On sent ici l’influence de l’abstraction néoplatonicienne du multiple et de l’apatheia stoïcienne. Mais l’ascétisme pratique l’emporte alors sur la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
mystique.

Saint Jean Climaque, la plus grande autorité en matière d’ascétisme, dit dans un passage de l’Échelle : « Celui qui est enclin à la luxure est compatissant et miséricordieux, ceux qui sont enclins à la pureté ne le sont pas. » Ce passage est étonnant. Il en résulte que les personnes enclines à la pureté ne sont ni compatissantes ni miséricordieuses. Les personnes enclines à la luxure seraient plus humaines. On voit clairement l’opposition entre le principe de l’ascétisme et le principe de l’amour, de la compassion et de la miséricorde piété
piedade
piedad
piety
pietas
eleison
miséricorde
misericórdia
mercy
. À un autre endroit le même saint Jean Climaque dit : « Pour éviter la tristesse il faut prendre le monde entier en haine haine
mîsos
kótos
ódio
hate
 ; l’amour pour Dieu éteint l’amour pour ses proches et pour la créature en général. » L’ascétisme, la pureté ascétique entraîne l’extinction de l’élément humain, l’homme se trouve vidé de tout contenu humain. Poussé à l’extrême, l’ascétisme est antihumain. Les ascètes se soucient uniquement d’eux-mêmes, de leur pureté et de leur salut, et ils deviennent indifférents et implacables pour les autres. L’amour spirituel sans aucune trace sentimentale ou humaine est l’ultime résultat de la voie ascétique, que du reste presque personne n’a atteint. L’amour naît de la peur peur
frayeur
medo
miedo
fear
La peur est la résistance ou le rejet à ce qui EST.
. L’important n’est plus l’amour, la miséricorde, mais le renoncement à la volonté, l’obéissance. Saint Jean Climaque dit qu’il n’y a que l’humilité que les démons ne puissent imiter. Il faut croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
qu’ils peuvent imiter l’amour pour le prochain, la miséricorde, la compassion. De par son principe même la métaphysique ascétique est hostile à l’homme et s’insurge contre l’amour de Dieu pour l’homme. Sous une forme idéalisée, l’instinct sadique et masochiste a joué un rôle énorme dans la vie spirituelle et a souvent conditionné l’ascétisme. La lutte contre le péché se transforme alors en lutte contre « l’humain ». L’humanisme humanisme
humanismo
humanism
s’est révolté avec raison contre cette conception. L’ascétisme monastique n’a pas seulement substitué l’obéissance au commandement évangélique de l’amour, mais il a encore faussé la conception même de l’obéissance. A la soumission envers Dieu, au service de Dieu, on a substitué l’obéissance aux hommes. Même saint Siméon le Nouveau Théologien, le plus grand mystique de l’Orient orthodoxe, chez lequel on trouve des pensées d’une grande hardiesse, dit : « Ne demande pas une gorgée d’eau eau
água
water
hydro
, même si tu es brûlé par la soif, tant que ton père spirituel, par son propre mouvement intérieur, ne t’aura pas commandé de le faire. » Le plus important est de retrancher de soi la volonté humaine. Tout est adapté à la lutte contre le péché. Mais les formes extrêmes de l’obéissance et du repentir amènent l’homme à la perte de sa conscience et de sa dignité. L’ascétisme peut aboutir à l’endurcissement du cœur ët peut inspirer à l’homme la crainte de toute manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
sentimentale. La fierté devient un moyen d’intimidation constante qui provoque une fausse humilité et une fausse obéissance. Celte humilité et cette obéissance, liées au sentiment du pèche qui pèse sur l’homme, mènent facilement à un orgueil inconscient — l’orgueil des humbles —, à la malveillance et même à la méchanceté. Telle est la dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
de la vie spirituelle. Lorsqu’on propose de considérer tout ce qui est visible comme poussière et fumée, on est facilement conduit à considérer son prochain, l’homme, toute créature, comme poussière et fumée, à lui refuser toute autre valeur. Le souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
de détruire en soi toute passion pour les choses de ce monde peut se muer en indifférence, en froideur, en malveillance et en cruauté envers toutes les créatures, envers tout ce qui vit. Il faut cultiver en soi la crainte, la crainte de Dieu, l’intrépidité spirituelle passe pour une déchéance. L’ascétisme en tant qu’il conçoit le christianisme comme hostile à la vie et au monde, en tant qu’il est une constante conscience de l’état de péché et de l’impuissance de l’homme, est une erreur de direction, une tentation sur la voie spirituelle, une trahison de l’esprit ; l’ascétisme ainsi compris a quelque chose de sadique, de masochiste. Toute création humaine devient impossible. L’apathie qu’enseignait déjà Clément d’Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
, écrivain proche du stoïcisme et du néoplatonisme et qui conserve le sens de la mesure antique, a pris dans les formes ultérieures de l’ascétisme un caractère hostile au monde et à l’homme. L’impassibilité devient obéissance. L’ermite retrait
anachorèse
anachorète
ermite
érémitisme
retraite
pratique un ascétisme physique qui rappelle celui de l’Inde. Car l’ascétisme physique s’accompagne d’un mépris du corps allant jusqu’au refus de se laver. Dans l’ascétisme monastique l’obéissance a pris la première place parmi les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
commandements — pauvreté, obéissance, chasteté. La pauvreté et la chasteté sont parfaitement possibles même en dehors de la vie monastique’. On a dirigé la conscience du péché contre la dignité humaine, en voulant humilier l’homme. On a défini l’humilité comme la conscience de la bassesse et de la nullité de l’homme, au lieu de la définir comme la victoire sur l’égocentrisme et ses fantasmes.


[1Netchaeff, révolutionnaire russe de tendance extrémiste qui s’est illustré après 1870.

[2Anthologie des ascètes et des mystiques orientaux.