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Les doctrines existentialistes

Jolivet : Heidegger - L’analytique fondamentale du Dasein

Régis Jolivet

mardi 16 décembre 2008

Extrait du livre « Les doctrines existentialistes », par Régis Jolivet. Editions de Fontenelle, 1948.

II L’analytique fondamentale du Dasein Dasein
Da-sein
être-là
être-le-là
ser-aí
estar-aí
pre-sença
being-there
 [1]

1. La première question qui se pose dans la recherche du sens de l’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
, est celle du caractère du Dasein ou de la structure structure D’une manière générale, la façon dont les éléments participants d’un système sont organisés entre eux. Un phénomène est dit structurel (opposé à conjoncturel) s’il est inhérent au mode d"organisation d’un système, d’une société. de l’existant que je suis. L’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
de cet existant, c’est le mien [2]. Or deux caractères s’imposent immédiatement à l’analyse. D’une part, l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de l’être (c’est-à-dire ce qu’il est) réside dans son existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, en tant même qu’il ne peut être séparé ni distingué de ses modes d’être. L’être-tel de l’existant est donc l’être primaire et le seul être réel de l’existant. Ses propriétés ne sont que des modes possibles de l’existant et non des puissances cachées de l’être. Le Dasein est la possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
concrète totale de mon existence, ce qui revient à dire que l’existence a priorité sur l’essence [3].

D’autre part, le Dasein est toujours le mien. Il ne doit donc pas être saisi ontologiquement comme un cas ou un exemplaire d’une espèce d’existant, ni comme un aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
phénoménal d’un substrat immobile sous le flux du changement. Il est mien totalement et on ne peut l’exprimer correctement que par l’adjonction du pronom personnel : « Je suis », « Tu es », de quelque façon que je sois ou que tu sois. L’existant que je suis est relativement à son être dans le même rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
qu’à sa propre possibilité : il faut dire que le Dasein est sa possibilité et non qu’il a ou possède sa possibilité comme une chose présente et actualisable. C’est pourquoi il a à se choisir et à se conquérir, mais il peut aussi se perdre ou ne se gagner qu’en apparence. Il est placé entre l’existence authentique et l’existence inauthentique, — et cette dernière n’est pas un"« moindre » être ou un degré « inférieur » de l’être : c’est un être encore pleinement concret, mais autre absolument que celui de l’authenticité [4].

2. L’explication du Dasein ne peut être évidemment une construction à partir d’une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de l’existence. Il s’agit de décrire le Dasein réel, tel qu’il se voit et se comprend, même s’il se- trompe, puisque l’erreur même est un mode d’être réel, une manière d’exister. C’est donc de la quotidienneté moyenne et banale qu’il faut partir, sans se soucier pour le moment de distinguer ce qu’il y a là-dedans d’authentique ou d’inauthentique. Seule la structure de l’existence est ici en question. Mais l’analyse de la quotidienneté ne doit pas nous apparaître facile, car si l’on peut redire, avec saint Augustin, note Heidegger : « Quid propinquius meipso mihi ? », on doit ajouter avec lui : « Ego ego
egoísmo
egoism
egoisme
certe laboro hic et laboro in meipso : factus sum mihi terra Terre
Terra
Earth
Tierra
difficultatis et sudoris nimii » [5].

L’ être-dans-le-monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
, déclare Heidegger, est la détermination fondamentale du Dasein, celle qui se présente en premier lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
quand nous tournons notre attention vers l’être de l’existence, tel qu’il-est donné dans l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
ou l’autre de ses modes, et par conséquent dans son indifférence par rapport à ceux-ci. Le phénomène phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
phénomène
fenômeno
phenomenon
La phénoménologie de Edmund Husserl se définit d’abord comme une science transcendantale qui veut mettre au jour les structures universelles de l’objectivité.
« être-dans-le-monde », saisi dans sa totalité concrète, peut être envisagé sous trois trinité
trois
triade
ternaire
L’archétype divin de tous les ternaires positifs est la trinité védantine Sat, Chit, Ananda : Dieu, à partir de son Essence surontologique, est pur "Être", pur "Esprit", pure "Félicité". Quand la trinité est horizontale, elle exprime les facultés a priori divines ; quand elle est verticale, elle exprime les tendances cosmiques. [Frithjof Schuon]
aspects différents, qui sont le monde, l’être de l’existant, et l’être-dans.

La considération du monde dans lequel j’existe m’impose la tâche de déterminer la structure de ce « monde » et l’idée de la « mondanité » comme telle. L,’existant est toujours sous le mode de l’être-dans-le-monde. Nous avons à nous demander qui est cet existant, c’est-à-dire qui est le Dasein en tant qu’engagé dans la quotidienneté. Etre-dans évoque d’abord le fait d’être contenu en quelque chose, comme l’eau l’eau
água
water
dans le verre et l’habit dans l’armoire. Mais ce n’est pas en ce sens prédicamental que le Dasein est dans le monde. L’ « être-dans » est proprement existentiel, c’est-à-dire qu’il appartient à la structure spécifique de l’être, alors que l’ « être-dans » prédicamental ne signifie qu’une modalité accidentelle s’ajoutant à l’existence. Le moi ne peut donc s’atteindre et se penser que lié au monde, c’est-à-dire à tout cet ensemble extérieur qui n’est pas le moi, mais qui est lié de telle sorte à lui que cette liaison soit proprement constitutive du moi lui-même [6].

L’être-dans du Dasein revêt des formes multiples, dont les plus communes sont celles de l’habito et du diligo, et aussi celles d’entreprendre, d’exécuter, de s’informer, de questionner, de considérer, permettre, décider, etc. Mais tous ces aspects de l’être-dans se rattachent plus profondément au mode d’être caractéristique de la préoccupation (Besorgen) dont la signification ontologique (ou existentiale) se réfère à un être-dans-le-monde possible du Dasein : parce que l’être-dans-le-monde appartient essentiellement au Dasein, le rapport de son être au monde est essentiellement préoccupation. Celle-ci fait donc partie elle-même de la structure ontologique de l’être [7].

3. Comment connaissons-nous le monde ? Le Dasein n’en saisit d’abord que les objets qui répondent à ses besoins. Le sentiment préontologique que nous avons du monde se trouve en fait modelé par les choses avec lesquelles nous sommes en rapport quotidien. Cela va si avant que le Dasein lui-même finit par se faire chose parmi les choses et par se constituer en monde séparé et clos, avec les objets qui suscitent son intérêt immédiat. Le monde est devenu son monde.

Il faut cependant résister à cette tendance naturelle et nous efforcer de saisir le monde lui-même. La question est de savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
si la méthode de Heidegger lui permet vraiment de passer de notre monde au monde où nous sommes. Heidegger opère le passage comme s’il allait de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
pour le philosophe qui analyse son expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
. Il s’agit pour lui de tirer au clair l’idée de la mondanité en général [8]. La démarche naturelle, ici, est de ramener le monde à la somme des objets qu’il contient : maisons, arbres, hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
, montagnes, astres. Mais on voit aisément que le monde ne peut être une somme de choses : le phénomène « monde » est une totalité, car déjà il est présupposé par les choses. Celles-ci sont par lui et non lui par elles. En réalité réalité
le réel
Le mot réalité désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par opposition à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif. Les questions que pose ce concept sont fondamentales pour la science et la philosophie.
, « monde » désigne l’idée existentiale de « mondanité » (Weltlichkeit). Cette idée peut s’accomoder des structures de divers mondes particuliers, mais elle contient toujours la notion a priori de la mondanité, et cette notion est, non pas celle d’un monde d’objets, mais celle du monde du Dasein. Le caractère a priori de la mondanité interdit évidemment de la survoler et de la dépasser : notre effort doit être simplement de l’expliciter [9].

L’analyse de la mondanité en général partira du « monde environnant » (Umwelt), qui est déterminé multiplement par les formes diverses de la préoccupation [10]. L’existant n’est pas l’objet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
d’un « monde théorique », mais essentiellement de celui dont la préoccupation lui impose la présence présence Le sens du sacré, c’est aussi la conscience innée de la présence de Dieu, c’est sentir cette présence sacramentellement dans les symboles et ontologiquement en toutes choses. [Frithjof Schuon] . L’être quotidien vit dans un monde d’ustensiles, qui ont un caractère pragmatique et une référence essentielle au Dasein qui s’en sert. L’ustensilité (Zeughaftigkeit) est donc constitutive de la chose comme outil : celui-ci n’existe comme tel que par l’activité qui l’utilise ( « utiliser » est proprement constituer en « outil » ). Cela revient à dire que notre première saisie du monde est non pas théorique et désintéressée, mais pratique et utilitaire. Mais comme, d’autre part, la chose-ustensile renvoie ontologiquement à d’autres choses-ustensiles, elles-mêmes engagées dans la même relation avec d’autres complexes-ustensiles, tout outil implique le monde, et 1’ « être-en-soi » de l’existant intra-mondain ne peut être saisi ontologiquement que sous- l’aspect du phénomène « monde » [11] et par conséquent sous l’aspect du Dasein, qui est le centre centre
centro
center
nécessaire du système des ustensiles et des relations qu’ils signifient et n’est lui-même référé à rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. d’autre. La totalité dans laquelle l’existant est engagé est de telle sorte qu’elle se présente comme l’ensemble des possibilités constituant le Dasein. C’est donc bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
le Dasein qui confère aux objets intra-mondains leur sens et leur intelligibilité, c’est-à-dire qui les fait être (sinon ils ne seraient que des « choses », existants bruts non encore émergés de l’obscur chaos). Comme je suis mes possibilités, l’ordre des ustensiles intra-mondains est l’image image
eikon
eikón
Il n’y a pas de théophanie qui ne soit préfigurée dans la constitution même de l’être humain, car celui-ci est "fait à l’image de Dieu" ; l’ésotérisme entend actualiser ce que Dieu a mis de divin dans ce miroir de lui-même qu’est l’homme. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
projetée de mes possibilités, c’est-à-dire de ce que je suis. Le monde est donc ce à partir de quoi le Dasein se fait annoncer ce qu’il est. L’être du monde comme tel est une détermination existentiale (ontologique) du Dasein [12].

Heidegger précise [13] que cette position est très éloignée de l’idéalisme et qu’elle devrait plutôt être définie comme réaliste. Pour lui, le fameux problème de l’existence du monde extérieur est un pseudo-problème. Cette existence en effet ne requiert aucune preuve ; elle est immédiatement évidente, le Dasein ne pouvant absolument pas se penser sans le monde. Mais le réalisme, de son côté, a le tort de penser que le recours à l’existant (à savoir, ici, l’en-soi et la substance substance
substantia
substances
substância
substancia
) puisse suffire, alors qu"il s’agit d’expliquer l’être de l’existant, — et aussi, et par le fait même, que la réalité du monde exige d’être prouvée, et que cette preuve est possible. En fait, le monde est au delà de toute preuve, Dasein et monde étant ensemble et indissolublement « l’être-dans-le-monde » [14].

4. Reste à savoir comment le Dasein nous apparaît comme étant dans le monde. Cela revient à poser le problème de l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
. Ce problème, en fait, se décompose en trois problèmes distincts, relatifs à la spati alité des êtres intra-mondains, — à la spatialité de l’être-dans-le-monde, c’est-à-dire du monde comme tel, — enfin à la spatialité du Dasein lui-même et de l’espace [15].

La spatialité caractérise les êtres intra-mondains. Mais quelle est la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
de cette spatialité ? On en aura une première idée en observant que la proximité (Gegend) des objets par rapport à nous est moins la proximité « matérielle » (car des objets proches de nous peuvent être inexistants pour nous) que la proximité déterminée par la préoccupation : un objet fort lointain peut m’être proche s’il m’est de quelque façon utile (mes lunettes, une fois sur mon nez, me sont plus lointaines que l’objet que je considère à travers elles). Nous sommes ainsi conduits à penser que la relation brute de distance aux objets est toujours fonction des significations qui nous servent précisément à les constituer et par conséquent que la proximité résulte de la préoccupation et qu’elle désigne l’ensemble des places occupées par les objets affectés par nous d’utilité. Non pas qu’elle soit formée de la somme des objets utiles : en réalité, elle précède ceux-ci comme l’ordre des possibilités au sein duquel la préoccupation distingue des places et des lieux.

Nous attribuons la spatialité au Dasein. Mais cet « être-dans-l’espace » ne peut évidemment être saisi qu’en fonction de la manière d’être de cet existant. Le Dasein, qui n’a pas le caractère de l’ustensilité, n’a pas de place parmi les choses. Il n’est pas dans l’espace, encore qu’il soit « dans » le monde défini par les directions de la préoccupation. Si donc la spatialité lui convient de quelque façon, cela n’est possible que sous son mode particulier d’être-dans. Or cette spatialité a le double caractère du rapprochement et de la structuration. En effet, le Dasein tend constamment à intégrer à son monde environnant le plus grand nombre possible d’objets et par conséquent à supprimer la distance. La civilisation contemporaine illustre admirablement cette tendance constitutive du Dasein, dont on voit bien qu’elle est fondamentalement conditionnée par la préoccupation : l’ici est proprement défini par l’ustensilité. Mais ce monde de plus en plus rapproché du Dasein et comme rassemblé autour de lui, requiert encore d’être organisé. Cet ordre intérieur, qui affecte d’une structure déterminée l’ensemble des choses-ustensiles, est lui-même l’effet de la préoccupation. La vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. sociale nous impose en fait un monde déjà structuré, mais à l’intérieur duquel les préoccupations propres du Dasein introduisent des ordres et des structures nouvelles répondant à ses besoins individuels.

Le Dasein est donc spatial en tant qu’il est spatialisant, organiser étant situer un objet à une place, relativement à d’autres objets. On comprend en effet que les objets sur lesquels peut agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
le Dasein soient susceptibles d’être saisis de façon fort diverses, c’est-à-dire d’avoir entre eux des relations extrêmement nombreuses et variées. Ces relations constituent le champ des possibilités du Dasein et l’espace du monde n’est rien d’autre que ce champ de possibilités. L’espace résulte donc de la structure « être-dans-le-monde » du Dasein, qui est spatiale en tant qu’elle implique elle-même une sorte d’élasticité ou de mobilité à l’intérieur de la totalité du monde, condition fondamentale de la spatialité du monde [16].


Voir en ligne : Heidegger et ses références


[1SZ, p. 12-13. Nous citons à l’aide des sigles suivants : SZ : Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927.

Wgr : Vom Wesen des Grundes (De l’essence du fondement). Niemeyer, Halle, 1re édition, 1929.

KPM : Kant und das Problem der Metaphysik (Kant et le problème de la Métaphysique), Verlag G. Schulte Bulmke, Frankfurt-a.-M., 1934.

WM : Was ist Metaphysik ? (Qu’est-ce que la Métaphysique ?) Verlag G. Schulte Bulmke, Frankfurt-a.-M., 1930.

HWD : Hölderlin und das Wesen der Dichtung (Hölderlin et l’essence de la poésie), Albert Langen, Georg Müller, München, 1936.

Nous citons SZ directement d’après le texte allemand, - les autres ouvrages d’après la traduction de H. Corbin (Qu’est-ce que la Métaphysique ? par Martin Heidegger. Suivi d’extraits sur l’être et le temps et d’une conférence sur Hölderlin. Traduit de l’allemand avec un avant-propos et des notes par Henry Corbin, Paris, Collection Les Essais, n. VII, Gallimard, 1938).

[2Il importe de préciser dès maintenant le sens que Heidegger donne, quand il les distingue et les oppose, aux termes d’être (Sein) et d’existant (das Seiende). Inexistant désigne l’existence brute, située en deçà de toute intelligibilité, dans une indétermination totale (On pourrait, sous cet aspect, le rapprocher de la materia prima des Scolastiques, avec cette différence, il est vrai capitale, que celle-ci n’existe jamais dans cette indétermination, au contraire de l’existant brut de Heidegger). Quand il s’agira de l’opposer à l’être, nous l’appellerons l’existant brut. - L’être de l’existant est l’existant affecté par le Dasein d’une détermination qui en fait tel être et lui confère à ce titre intelligibilité et vérité (SZ, p. 230). C’est le monde (en tant que constitué par le Dasein, dit ailleurs Heidegger (Wgr, p. 67-68), qui détermine l’existant (brut) et en fait un être, en l’incorporant à une totalité.

[3Il importe de souligner que Heidegger ne dit pas que « l’existence précède l’essence » (comme s’exprime J.-P. Sartre), mais seulement qu’elle a une « prééminence » (Vorrang) sur l’essence (SZ, p. 43). Pour Sartre, au contraire, comme nous le verrons, l’existence, comme liberté absolue, non d’exister, mais d’exister-tel, précède rigoureusement l’essence (Cela, du moins, en théorie, car Sartre ne laisse pas de faire appel, en fin de compte, à une essence (« désir d’être ») qui conditionne fondamentalement, et par conséquent précède, l’existence). - En réalité, le mot d’existence n’a pas exactement le même sens chez Heidegger et chez Sartre. Chez Heidegger, il désigne expressément le mode d’être du Dasein, c’est-à-dire l’homme en tant que son être est en question pour lui-même. Par opposition, Heidegger se sert du mot Existentia pour désigner toute présence au monde à titre de donné (Cf. SZ, p. 42). Chez Sartre, l’existence englobe à la fois l’Existenz et l’Existentia et se définit purement et simplement par « présence effective au monde ».

Nous distinguerons donc, chez Heidegger, les sens suivants du mot être, bien marqués par les termes allemands qui les désignent :

1. Das Sein : l’être en général, - ou l’être de l’existant.

2. Das Seiende : l’existant brut (ou l’étant).

3. Das Wesen : l’essence, - ce que l’existant a « à être » (Zusein). - L’essence du Dasein réside donc dans son existence. Ou encore, selon la formule de Hegel : L’essence est ce qui « est été » (Wesen ist was gewesen ist).

4. Dos Dasein : l’être-là, l’existant singulier concret.

5. Das In-der-Welt-Sein : l’être dans-le-monde ; le Dasein « en situation » dans le monde des choses-ustensiles.

6. Das Mit-Sein : l’être-avec ; le Dasein en relation avec les autres Dasein.

7. Das Existenz : l’existence ; le mode d’être de l’essence du Dasein.

8. Das Vorhandensein (ou Existentia) : présence au monde ; donné pur ; être de l’existant-chose, en tant que chose.

9. Das Zuhandensein : être de l’existant-ustensile, en tant qu’ustensile.

[4SZ, p. 42-43. - Heidegger ne veut pas (cf.. p. 43) donner un caractère moral à cette distinction. Il semble cependant que déjà l’appréciation morale soit impliquée dans l’opposition de l’être authentique et de l’être inauthentique, avec cette disgrâce de manquer de justification, faute d’un critère qui la fonde. Du point de vue de l’analyse, en quoi l’exister « authentique » est-il supérieur à l’exister « inauthentique », - ou bien, pourquoi l’un est-il qualifié « authentique » et l’autre « inauthentique » ? (Là-dessus, cf.. les justes remarques de A. de Waelhens, La Philosophie de Martin Heidegger, p. 31, n. 1). - Sartre (L’Etre et le Néant, p. 651-652) fait cette même critique et en ajoute une autre qui va loin. Dans la psychanalyse existentielle, dit-il, on ne doit s’arrêter que devant ce qui est évidemment irréductible, c’est-à-dire devant le projet initial, qui est tel lui-même que la fin projetée apparaît comme l’être même du Dasein. Or la classification en projet « authentique » et « inauthentique » n’est certainement pas irréductible. Heidegger la fonde sur l’attitude du sujet envers sa propre mort, que tantôt il fuit dans l’angoisse (inauthenticité) et tantôt il assume absolument (authenticité). Mais qui ne voit, que cela s’explique par le fait que nous tenons à la vie. Ainsi, ni la fuite devant la mort, ni la décision résolue ne peuvent être des projets fondamentaux. Au contraire, on ne peut les comprendre que sur la base d’un projet originel de vivre ou d’être, c’est-à-dire d’un choix originel de notre être. En somme, Heidegger est tombé lui-même dans la faute qu’il reproche si vivement à d’autres et qui consiste à s’arrêter à l’ontique ou à l’empirique, en croyant aborder à l’ontologique ou au métaphysique.

[5SZ, p. 41-45 (s. Augustin, Confessions, X, ch. 16).

[6SZ, p. 52-54.

[7SZ, p. 54-57.

[8SZ, p. 63.

[9A. de Waelhens (loe. cit. p. 42) fait remarquer que le monde, ainsi conçu, correspond sensiblement à ce que Gabriel Marcel appelle du nom de « mystère ».

[10SZ, p. 66 sv.

[11SZ, p. 76.

[12SZ, p. 88.

[13SZ, p. 202-208.

[14L’argumentation de Heidegger paraît des plus discutables, et sa conviction d’éliminer l’idéalisme est mal justifiée. J.-P. Sartre (L’Etre et le Néant, p. 308) observe avec raison que « la transcendance heideggerienne est un concept de mauvaise foi ». Elle veut bien dépasser l’idéalisme, en soulignant le caractère structural de l’être-avec, qui ne peut se penser sans le monde. Mais cela ne saurait suffire, car le moi n’apparaît dans ce contexte que comme une subjectivité contemplant ses propres images. L’idéalisme ainsi surmonté n’est, au fond, qu’une forme bâtarde de l’idéalisme, une manière de « psychologie empirico-criticiste ». Sans doute, le Dasein « existe hors de soi » ; mais le malheur est que cet « exister hors de soi » est, chez Heidegger, la définition du soi. Heidegger ne réussit donc pas à s’évader de l’idéalisme. Son procédé est finalement le même que celui du pseudo-réalisme (car le réalisme authentique est autre chose que ce que conçoit Heidegger) : il veut prouver la « réalité » du monde et n’y parvient pas.

[15SZ, p. 101-113.

[16SZ, p. 111. - A. de Waehlens (loc. cit. p. 333) observe ici avec raison que Heidegger suppose résolu le problème du Dasein comme corps. Celui-ci, selon lui, serait compris dans l’implication révélatrice de la spatialité dans le Dasein. Mais c’est là une affirmation gratuite, car la « révélation » de la spatialité ne saurait expliquer rien d’autre que la formation du sentiment d’espace, mais non qu’il existe un espace et spécialement un corps. - Heidegger pourrait arguer, il est vrai, que l’exister comme corps est garanti par l’équation : existence humaine = être-dans-le-monde. Mais, répond A. de Waelhens, « c’est là une grave illusion : le Dasein qui est dans le monde est conçu comme une pure subjectivité et non comme un être de chair, tandis que, réciproquement, ce monde est une forme d’intelligibilité et nullement un cosmos résistant ».