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Les Cahiers d’Hermès I

Denis Saurat : THÈMES TRADITIONNELS CHEZ VICTOR HUGO

Dir. Rolland de Renéville

mardi 16 décembre 2008

Les Cahiers de’Hermès.Dir. Rolland de Renéville. La Colombe, 1947

Hugo est le grand voyant de notre littérature, dans laquelle les voyants ne sont pas encouragés. Gérard de Nerval aussi était un voyant — de bien moindre envergure, quoique de beaucoup plus de précision — et il devint fou. Pascal, le plus grand peut-être de tous les Français, était plutôt un intuitif du cœur qu’un voyant proprement dit. Il n’a pas vu le Christ en agonie jusqu’à la fin du monde : il l’a senti, ce qui est bien au-delà de la vision, parce que la vision déforme toujours son objet ; mais le cœur de Pascal n’a pas déformé le Christ.

Il faut peut-être distinguer entre le voyant et le visionnaire : il me semble (la distinction peut être arbitraire) que le visionnaire est celui qui n’est pas maître de sa vision, ne la dépasse pas, ne va pas au-delà jusqu’au spirituel ; alors que le voyant domine ses images et a la vue du monde entier, de ce qu’il sent être Dieu : la synthèse cosmique. La France n’a jamais manqué de visionnaires d’un ordre inférieur — elle en a plus que jamais aujourd’hui. Mais elle a eu peu de voyants, sauf peut-être dans les rangs de l’orthodoxie, qui cache ses voyants, avec raison, quand même elle ne les décourage pas, en quoi elle a tort.

Mais dans le « monde » non catholique Hugo est une exception. Lamartine n’est pourtant pas un médiocre — mais il n’a pas pris ses dons suffisamment au sérieux. Lamartine est le plus manqué des grands hommes — pourtant un très grand homme.

En dehors de l’Eglise, qui fait comme elle peut la police dans son domaine — assez mal d’ordinaire, car il y a trop de rebelles — le peuple de France, qui a du goût et des dons pour les visions, se satisfait, à un niveau assez bas, par les médiums, les sorciers et tout le personnel inférieur de la magie populaire. Peut-être ne comprend-on pas assez que les médiums constituent un phénomène de sociologie : un médium, intellectuellement, cela n’existe pas ; mais tous les médiums pris ensemble (si on pouvait) donneraient l’état des croyances du fond du pays. En étudier un est assez vain : c’est comme étudier un petit phénomène électrique, les forces d’un morceau d’ambre frotté, ou le tonnerre ; c’est l’ensemble des phénomènes électriques qui compte. L’étude des tables tournantes de Jersey et des relations entre ce qui a été dicté par les tables avec les idées de Hugo est intéressante, mais insuffisante. Hugo se rattache par ces dictées des tables à toute une masse populaire dont les traditions refoulées de siècle en siècle se manifestent toutes les fois où un mécanisme quelconque, hypnotisme ou planchette ou vieille sorcière, permet d’endormir la volonté consciente tout en laissant s’exprimer les puissances du rêve.

Mais Hugo est plus grand que cela. Souvent, en effet — presque toujours — les traditions populaires sont en état de décomposition, et donnent des réalités spirituelles des formes décousues et recousues maladroitement. De grandes et belles choses s’y trouvent parfois, mais on y trouve aussi — et en bien plus grand nombre — des absurdités, des faits déformés jusqu’au grotesque, et surtout des explications fabriquées par une logique très inférieure. On pourrait croire que, dans les croyances du peuple, les faits, déformés sans doute par l’imagination, mais présents encore, tiennent la plus grande place : en réalité ce sont les tentatives puériles d’explication qui occupent la plus grande partie du Rameau d’Or.

En cela Hugo est bien du peuple : sa théorie compliquée et parfaitement mécanique de la réincarnation, basée peut-être sur un fragment de vision juste, occupe dans sa pensée et dans la Bouche d’Ombre une place disproportionnée. Et cette théorie de la réincarnation est le plus grand obstacle à notre acceptation de ses idées. Mais c’est justement cette tendance à la mécanisation qui caractérise la pensée religieuse des masses inférieures : les centaines de millions de Bouddhistes ou d’Hindous pensent aussi mécaniquement que Hugo sur ce sujet. Et l’Eglise a longtemps enseigné aux masses occidentales une théorie de l’enfer à tarif fixe qui est aussi mécanique (et aussi anti-chrétienne vraiment) que les idées de Hugo sur la réincarnation, parce que l’Eglise était bien forcée de s’adapter à la mentalité des masses si elle voulait les influencer. Le mépris de l’Eglise pour les médiums ou poulies bouddhistes est injuste, puisque l’Eglise même se conduit d’une façon parallèle, et ne peut faire autrement. Mais c’est toujours la partie mécanique d’une doctrine qui révolte les âmes délicates. Voyez Péguy et le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc sur la question de l’enfer.

Mais Victor Hugo est plus grand que cela. Les vrais maîtres voient, ou sentent, ou veulent, directement, les choses spirituelles. Ils ne dépendent pas d’une tradition, ni même de l’enseignement d’un autre maître. C’est au cours de leur propre développement interne qu’ils appréhendent la réalité. Et ce sont au contraire les traditions et les enseignements qui se fondent sur les maîtres, toujours en diminuant leur vision. Une tradition est une dégénérescence ; un enseignement est une mécanisation, une détérioration.

Essayons donc de discerner d’abord ce que Hugo a perçu lui-même, et nous verrons ensuite que ce qu’il a reçu de la tradition a plutôt gâté ses intuitions personnelles.

La perception intuitive la plus élevée de Hugo est la perception de la chaleur spirituelle.

Si étrange que cela puisse paraître à certains, nos perceptions sensorielles sont des représentations grossières de perceptions spirituelles. C’est pour cela que nous avons des sensations grossières, comme la faim, la sensualité, le toucher, la vue, etc. Platon, dans le Banquet, a montré cela une fois pour toutes, et indiqué comment, par exemple, on s’élève de la sensualité à l’amour divin. Puis, les mystiques de toutes races nous ont fourni d’innombrables exemples pour tous les sens : Dieu peut être un goût, une couleur, un son. Nos sens s’exercent d’abord sur ce qui nous semble être la matière ; ainsi se développe l’art, qui est la méthode innombrable par laquelle nous choisissons parmi nos sensations, nous prenons les plus raffinées, nous les raffinons encore et les transposons, et arrivons ainsi aux perceptions spirituelles. Pour les interprètes mystiques d’Omar Khayyam, le goût du vin que nous buvons vraiment par la bouche et goûtons par le palais et la langue est le commencement du goût de Dieu.

Hugo perçoit Dieu par une spiritualisation du sens du toucher.

Je sens de la chaleur, j’avance, c’est le bien ; je sens du froid, je recule, c’est le mal. L’affinité de Dieu avec mon âme se manifeste par une ineffable caresse obscure quand je m’approche de lui. Je pense, je le sens près de moi ; je crée, je le sens plus près ; j’aime, je le sens plus près ; je me dévoue, je le sens plus près encore.

Ceci n’est ni de l’observation, car je ne vois ni ne touche rien ; ni de l’imagination, car la vertu serait imaginaire alors, c’est de l’intuition. (Post-Scriptum, p. 263.)

C’est là la base inébranlable pour Hugo de toutes ses convictions. Aussi peut-il écrire à George Sand :

Je crois en Dieu plus qu’en moi-même ; je suis plus sûr de l’existence de Dieu que de la mienne propre.

La seconde intuition de Hugo est en effet l’intuition de la valeur éternelle du moi ; ici son sentiment est moins clair quoique aussi fort que son sentiment de Dieu ; et par contre ses idées sont plus claires. Il est à remarquer que le sentiment clair — celui de Dieu — se conjugue avec des idées peu claires ; car le sentiment est un fait concret irréfutable (puisque ce n’est pas intellectuel), mais aussi inanalysable ; alors que, dès que le sentiment devient moins fort et plus confus — le sentiment du moi — il devient analysable. En quoi l’intelligence est, en fait, une dégradation du sentiment : sitôt qu’on peut penser on devient moins sûr ; la pensée laisse échapper le plus précieux de la vie. Cependant, pour Hugo, la certitude du moi subsiste aussi.

Rien n’existe que lui, le flamboiement profond
Et les âmes, les grains de lumière, les mythes,
Les moi mystérieux, atomes sans limites
Qui vont vers le grand moi, leur centre et leur aimant,
Points touchant au zénith par leur rayonnement. (Dieu.)

Cette intuition du moi comporte deux mouvements : la liberté et la responsabilité ; ce qui entraîne l’immortalité, et même, en haute théorie, l’éternité ; cela en ce qui concerne l’homme ; en ce qui concerne Dieu, l’intuition de la liberté, et de la responsabilité et de l’éternité du moi humain rejaillit sur notre conception de Dieu et nous fait concevoir Dieu lui-même comme un Moi parfait personnel qui a, mais à l’infini, les qualités du moi humain.

(Post-Scriptum :) La liberté, c’est l’âme !

Liberté implique résurrection ; car résurrection c’est responsabilité. Pour accomplir sa loi, c’est-à-dire pour devenir de liberté responsabilité, il faut absolument qu’après sa vie ce phénomène, qui est l’homme même, persiste. Donc, et irrésistiblement, voilà la survivance de l’âme au corps démontrée. Ce sont là les ténèbres sacrées. (Les Misérables :)

Si l’infini n’avait pas de moi, le moi serait sa borne, il ne serait pas l’infini ; il ne serait pas. Or, il est, donc il a un moi : le moi de l’infini, c’est Dieu.

L’absolu doit être pratique. Il faut que l’idéal soit respirable, potable et mangeable à l’esprit humain. C’est l’idéal qui a le droit de dire : « Prenez, ceci est ma chair, ceci est mon sang. »

Cet infini est-il un, immanent, permanent, nécessairement substantiel, puisqu’il est infini, et que, si la matière lui manquait, il serait borné là, nécessairement intelligent, puisque si l’intelligence lui manquait il serait borné là ?

En même temps qu’il y a un infini hors de nous, n’y a-t-il pas un infini en nous ? Ces deux infinis ne se superposent-ils pas l’un à l’autre ? Le second infini n’est-il pas sous-jacent au premier ? N’en est-il pas le miroir ?... Ce second infini pense-t-il, aime-t-il, veut-il ? Si les deux infinis sont intelligents, chacun d’eux a un principe voulant, et ily a un moi dans l’infini d’en haut comme il y a un moi dans l’infini d’en bas ; le moi d’en bas, c’est l’âme ; le moi d’en haut, c’est Dieu.

Et enfin nous pouvons discerner une troisième intuition chez Hugo : l’intuition de la valeur du doute et de la souffrance. Les deux sont, au fond, la même chose, mais développée par le doute dans le domaine intellectuel, par la souffrance dans le domaine sentimental. Les deux, souffrance et doute, conditionnent la liberté humaine, donc le moi humain, qui, sans cela, n’existerait pas.

J’éprouve
Le vertige divin, joyeux, épouvanté
Des doutes convergeant tous vers la vérité. (Troisième Légende.)

Doutons. Shakespeare avait, raison de vous dire : le doute est au fond de toutes les œuvres humaines... C’est le duel de la chair avec l’esprit, c’est le sombre champ clos du doute, c’est la lutte éternelle de Jacob avec l’ange. (Tables tournantes de Jersey, p. i4o.)

Maintenant, comment moi, qui ai entendu la parole divine, ai-je douté ?... Comment Jésus a-t-il douté sur le calvaire ? Parce que le doute est, l’instrument de l’esprit humain. Le jour où l’esprit humain ne douterait plus, l’âme humaine s’envolerait et laisserait la charrue, ayant l’aile. Votre terre resterait en friche. Or, Dieu est le semeur et l’homme le laboureur. Le grain céleste commande au soc humain de rester dans le sillon. Homme, ne te plains pas de douter. (Pp. 173-174.)

L’homme doit ignorer.
Il doit être aveuglé par toutes les poussières
Sans quoi, comme l’enfant guidé par les lisières,
L’homme vivrait, marchant droit à la vision.
Douter est sa puissance et sa punition,
Il voit la rose, et nie ; il voit l’aurore, et doute.
Où serait le mérite à retrouver sa route
Si l’homme, voyant clair, roi de sa volonté,
Avait la certitude, ayant la liberté ?
(Bouche d’Ombre, pp. 490-498.)

Quant à la souffrance, c’est également la parallèle de la liberté ; aucune vertu n’existerait s’il n’y avait pas de souffrance à supporter, et c’est la souffrance qui crée en l’homme l’amour de Dieu ; seuls ceux qui ont souffert aiment :

O douleur ! clef des cieux ! L’ironie est fumée.
L’expiation rouvre une porte fermée ;
Les souffrances sont des faveurs...
Regardons, au-dessus des multitudes folles,
Les grands sacrifiés rêveurs.
Monter, c’est s’immoler. Toute cime est sévère.
L’olympe lentement se transforme en calvaire ;
Partout le martyre est écrit ;
Une immense croix gît dans notre nuit profonde ;
Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde
Les quatre clous de Jésus-Christ.
L’homme est sombre ; qu’il souffre, il brillera, Dieu bon
Refait le diamant avec le vil charbon.
(Quatre Vents, III, 27.)

L’âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu, comme la pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour. (Les Misérables, vol. II, p. 88.)

Ce sont là, suivant le texte fameux de Villequier, « les choses inconnues », quand le poète dit à Dieu :

Peut-être faites-vous des choses inconnues
Où la dou,leur de l’homme entre comme élément.

Et Baudelaire ne fait qu’admirablement développer l’intuition de Hugo, la souffrance crée l’amour de Dieu :

Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés.
Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Notons donc qu’ici Hugo (et donc Baudelaire, soit dit seulement en passant) n’est pas dans la rigide tradition chrétienne. La souffrance, pour le chrétien, n’est que le châtiment de la faute originelle, et n’aurait pas existé si l’homme n’était pas tombé. Pour Hugo, la souffrance est tout autre chose : c’est l’effort que fait l’homme pour collaborer avec Dieu ; et l’idée de la chute n’a rien à voir avec cela. Dieu a besoin de la souffrance de l’homme pour créer l’amour. Il faut donc que l’homme souffre : il aura la récompense de ce travail, fait dans le doute — car sans cela il ne serait vraiment ni pénible ni efficace — dans sa participation à l’amour.

La création est la création de la souffrance : le don à l’homme de la liberté, de la responsabilité, de la possibilité d’aider Dieu. Aussi l’homme, qui est un moi, se pose en dignité devant Dieu, qui est le Moi de l’infini, et un pacte est établi entre l’homme et Dieu sur une base d’égalité. L’homme ainsi, tout en restant individuel, fait vraiment partie de Dieu, activement et non passivement.

On peut considérer donc qu’en cela Hugo n’est pas dans la tradition orthodoxe, alors que ses deux premières intuitions sont pourtant en harmonie avec les bases du christianisme. Mais on peut considérer pourtant que l’écart n’est pas considérable, et que, quand tout est dit, Hugo reste dans la sphère chrétienne par ses intuitions morales.

Mais il n’en est plus ainsi quand on passe de la sphère de l’intuition à la sphère de l’imagination ; et moins encore quand on descend plus bas encore (pour Hugo) dans la sphère de l’intelligence et de la logique.

Pourtant, le plus grand effort, semble-t-il, de l’imagination de Hugo est d’accord avec la tradition la plus ferme. Hugo est un homme pour qui les anges existent, et même existent physiquement.

Les êtres inconnus et bons, les providences
Présentes dans l’azur où l’œil ne les voit pas,
Les anges qui de l’homme observent tous les pas,
Leur tâche sainte étant, de diriger les âmes
Et d’attiser, avec toutes les belles flammes,
La conscience au fond des cerveaux ténébreux,
Ces amis des vivants, toujours penchés sur eux...
(Plein Ciel.)

Les anges sont faits d’une substance matérielle éthérée, comparable à la lumière et à l’air, et nous ne les voyons pas parce que la lumière les traverse sans dévier :

Puisque des transparences vivantes habitaient l’eau, d’autres transparences, également vivantes, pouvaient habiter l’air..., aucun surnaturalisme, mais la continuation occulte de la nature infinie. (Travailleurs, I, p. 98.)

C’est pour cela que dans Booz endormi les anges sont invisibles dans l’air, mais cependant à certains de leurs mouvements on perçoit quelque chose d’eux :

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer, dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

Peut-être qu’en stricte théologie tout cela n’est pas très fondé, mais cela correspond certainement à de nombreuses croyances populaires, et l’ange du Seigneur, dans la Bible, lorsqu’il extermine les premiers nés d’Egypte ou remue les eaux de la fontaine miraculeuse, fait montre de pouvoirs physiques, comme l’ange de Hugo qui coupe la tête de Ratbert. Moins orthodoxe, mais plus intéressante encore est une imagination de Hugo dont on ne trouve dans les traditions que quelques traces : la conception d’êtres qui n’existent pas. Ces êtres ne sont que des apparences : ils ont pourtant conscience d’eux-mêmes, volonté, activité, puissances physiques, et même corps matériel. Ils se conduisent comme des hommes ou des anges. Pourtant ils n’ont pas d’existence réelle, et ils disparaissent sans laisser aucune trace. Pour Hugo, contrairement à certaines théories actuelles, l’existence ne prouve pas l’être. On peut exister et n’être pas. Hugo est anti-existentialiste.

Dans la sphère spirituelle, Isis Lilith de La Fin de Sedan est un exemple de ces non-êtres existants. Lilith est, non un être, mais une absence d’être. Elle est le phénomène produit lorsque l’Ange-Liberté est absent. Lorsque l’Ahge-Liberté se présente à Lilith, Lilith disparaît dans la mesure où Liberté grandit. Quand l’Ange est en pleine splendeur, Lilith cesse.

L’ange sans dire un mot regarda le fantôme
Fixement, et gonfla sa lèvre avec dédain.
L’étoile qu’elle avait au front se mit soudain
A grandir, emplissant d’aurore l’ombre obscure.
O vision terrible et sublime ! A mesure
Que l’astre grandissait, la larve décroissait ;
L’ardent grossissement de l’étoile poussait
Lilith-Isis vers l’ombre, et mêlait à la fange
Le fantôme rongé par la clarté de l’ange ;
Les rayons dévoraient l’affreux linceul flottant ;
L’étoile aux feux divins, plus large à chaque instant,
Météore d’abord, puis comète et fournaise,
Fondait le monstre ainsi qu’un glaçon dans la braise.
Quand l’astre fut soleil, le spectre n’était plus.

Satan lui-même, en la partie de lui-même qui nous concerne, sa partie mauvaise, est une existence de ce genre. Le Satan en lui disparaît et Lucifer renaît ; mais dans ce cas ce n’est pas tout Satan qui disparaît à jamais : il est re-transformé en son être premier, le grand archange lumineux des Temps Parfaits. On peut cependant dire que Satan, tel que nous le connaissons, cesse d’être.

Dieu lui dit :

Viens ; l’Ange Liberté, c’est ta fille et la mienne.
Cette paternité sublime nous unit.
L’archange ressuscite et le démon finit.
Et j’efface la nuit sinistre et rien n’en reste.
Satan est mort ; renais ô Lucifer céleste.

Retenons pourtant que ce processus n’est pas applicable à Lilith : elle cesse absolument.

Hugo va plus loin : il y a des hommes qui ne sont pas. Certains monstres d’apparence humaine ne sont rien ; eux aussi cesseront d’être. Ce sont, avant tout, les tyrans créés par la bassesse ambiante :

Même les tyrans de chair sont des choses. Caligula est bien plus un fait qu’un homme. Il résulte plus qu’il n’existe... (William Shakespeare, p. 344.)

Une certaine fermentation putride des bassesses préexistantes engendre l’oppresseur.

Le loup est fait de la forêt. Il est le fruit farouche de la solitude sans défense. Réunissez et groupez le silence, l’obscurité, la victoire facile, l’infatuation monstrueuse, la proie offerte de toutes parts, le meurtre en sécurité, la connivence de l’entourage, la faiblesse, le désarmement, l’abandon, l’isolement ; du point d’intersection de ces choses jaillit la bête féroce. Un ensemble ténébreux dont les cris ne sont point entendus produit le tigre. Un tigre est un aveuglement affamé et armé. Est-ce un être ? A peine. La griffe de l’animal n’en sait pas plus long que l’épine du végétal. Le fait fatal engendre l’organisme inconscient. En tant que personnalité, et en dehors de l’assassinat pour vivre, le tigre n’est pas. Mourawieff se trompe s’il croit être quelqu’un. (William Shakespeare, p. 347.)

Le Possible est une matrice formidable. Le mystère se concrète en monstres. Des morceaux d’ombre sortent de ce bloc, l’immanence, se déchirent, se détachent, roulent, flottent, se condensent, font des emprunts à la noirceur ambiante, subissent des polarisations inconnues, prennent vie, se composent on ne sait quelle forme avec l’obscurité et on ne sait quelle âme avec le miasme, et s’en vont, larves, à travers la vitalité. C’est quelque chose comme les ténèbres faites bêtes. A quoi bon ? à quoi cela sert-il ? Rechute de la question éternelle. (Travailleurs, pp. 196-197, vol. II.)

Ceci s’applique également aux hommes monstres et aux animaux impossibles, et inspire à Hugo une des pages les plus curieuses des Travailleurs de la Mer :

Ces animaux sont fantômes autant que monstres. Ils sont prouvés et improbables. Être est leur fait, ne pas être serait leur droit. Ils sont amphibies de la mort. Leur invraisemblance complique leur existence. Ils touchent la frontière humaine et peuplent la limite chimérique. Vous niez le vampire, la pieuvre apparaît. Leur fourmillement est une certitude qui déconcerte notre assurance. L’optimisme, qui est le vrai pourtant, perd presque contenance devant eux. Ils sont l’extrémité visible des cercles noirs. Ils marquent la transition de notre réalité à une autre. Ils semblent appartenir à ce commencement d’êtres terribles que le songeur entrevoit confusément par le soupirail de la nuit.

Ces prolongements de monstres, dans l’invisible d’abord, dans le possible ensuite, ont été soupçonnés, aperçus peut-être, par l’extase sévère et par l’œil fixe des mages et des philosophes. De là, la conjecture d’un enfer. Le démon est le tigre de l’invisible. La bête fauve des âmes a été dénoncée au genre humain par deux visionnaires, l’un qui s’appelle Jean, l’autre qui s’appelle Dante.

Si, en effet, les cercles de l’ombre continuent indéfiniment, si après un anneau il y en a un autre, si cette aggravation persiste en progression illimitée, si cette chaîne, dont pour notre part nous sommes résolu à douter, existe, il est certain que la pieuvre à une extrémité prouve Satan à l’autre. (Vol. II, p. 197.)

Donc quand Satan disparaîtra, tous ces êtres disparaîtront avec Lilith, comme Lilith.

Ces êtres, qui ont l’existence, mais non l’essence, sont assez étrangers au christianisme, quoique non aux peuples chrétiens. Les magies populaires ont toujours su créer des fantômes où des êtres qui vont faire une œuvre mauvaise pour leur maître et puis disparaissent. Les Juifs de la Cabale savent construire le Gho-lem, homme fait de matière morte animée mais irrésistible — pas nécessairement mauvais — mais esclave absolu de son créateur. Le poète de la Reine des Fées, le plus grand des visionnaires anglais, et le plus charmant (deux qualités rarement réunies, grandeur, charme), a inventé l’homme de fer, Artigal, qui lui aussi exécute les missions de son maître, mais qui pourtant au fond est bon. Cette notation, la possibilité de la bonté, frappe d’incertitude la tradition cabaliste et l’imagination de Spenser. L’imagination de Hugo, ici, rejoint une intuition plus profonde, quoique peu claire : pour Hugo ces êtres sont mauvais, ne peuvent être que mauvais. C’est le Mal qui les crée ; à la disparition du Mauvais, les mauvais cesseront d’être. Ce sont des fragments passagers des rêves de Satan.

Aussi le maître, c’est-à-dire l’homme conscient de son existence éternelle et divine, n’a pas peur de ces monstres ; ils ne peuvent rien sur lui. Devant lui, comme devant l’ange lumineux Liberté, ils disparaissent :

Mais tous les efforts des ténèbres
Sur mon essor s’épuiseront,
Sans faire fléchir mes vertèbres
Et sans faire pâlir mon front.
Au monstre, au prodige, au problème,
J’apparaîtrai, monstre moi-même.

Car l’homme, double, a en lui le mal ; il peut disperser ce mal qu’il porte en lui, et, du coup, il disperse aussi le mal extérieur.

Comme Satan, quand il avoue son amour de Dieu, disperse la fatalité et redevient Lucifer, dans le ciel où il n’y a ni méchants ni monstres.

Le juste est sans peur : le mal, le monstre extérieur, n’a pas prise sur lui. Hamlet devant le fantôme n’a pas peur :

Ma vie n’a pas pour moi la valeur d’une épingle,
Et mon âme — que peut lui faire cet esprit,
Puisque mon âme est immortelle comme lui ?

L’âme humaine a en effet des pouvoirs souvent insoupçonnés ; de par son essence, elle peut résister à tout monstre ; elle a sur le monstre la supériorité de l’essence sur la simple existence.

Par une cause semblable, l’âme domine le monde matériel. Elle peut échapper à son corps, dans le sommeil ou l’extase, et aller explorer les astres, qui sont d’autres mondes. En cela aussi, Hugo est héritier d’une longue tradition. Paul a expliqué qu’il connaissait un homme qui était monté au troisième ciel (lui-même évidemment), mais si c’était avec son corps ou sans son corps, Dieu le savait, Paul ne le savait pas. Et William Blake nous a décrit les étonnantes aventures du Voyageur mental. Sur ce point, Les Tables Tournantes de Jersey nous révèlent les aventures cosmiques de l’âme de Hugo pendant le sommeil de son corps :

Quand le vivant s’endort, il s’établit immédiatement une communication entre son lit et sa tombe. Tout corps couché prend la ligne de l’horizon de l’âme. L’endormi devient le réveillé de l’ombre ; il n’est pas immobile, il vole dans l’immensité ; il n’est pas aveugle, il voit dans l’infini ; il n’est pas sourd, il entend dans l’espace ; il n’est pas muet, il parle dans la mort ; il n’est pas couché, il est ailé ; il n’est pas étendu, il est planant ; il n’est pas tombé, il est ressuscité ; l’endormi est l’assaillant de la nuit ; tout sommeil fait le siège du mystère ; tout grabat est une brèche du sépulcre ; les rêves sont les projectiles des étoiles ; le jour tu vis, la nuit tu meurs ; les millions de soleils percent ton plafond et se mettent à éclairer ta chambre : ta veilleuse est éteinte, un astre s’y allume ; ta lampe pendant toute cette nuit va consumer une des gouttes de la Voie lactée... — ton squelette est ton formidable vêtement de guerre de la nuit, ô assiégeur de la forteresse obscure ; mets, ô vivant, cette armure d’ivoire devant le donjon d’ébène et vois ; rêves, venez, tombez sur l’endormi, vous êtes les visions douces ou terribles ; vous jaillissez de Vénus souriante ou de Saturne irrité ; vous êtes le baiser de l’archange ou le coup de couteau du spectre ; vous êtes les amours ou les crimes... — pendant que dans la chambre ténébreuse le cadran vertigineux, boussole du vaisseau de l’endormi, tourne éternellement son aiguille vers la mort.

Esprit, n’as-tu pas des pensées secrètes, des visions, des perspectives mystérieuses, des effrois, des emportements foudroyants dans l’invisible ? Ton espérance de l’infini ne verse-t-elle pas parfois dans l’insondable ? Ne t’est-il pas arrivé de tourner brusquement sur Dieu à pic ? N’as-tu pas eu des tempêtes de constellations et des naufrages dans les étoiles ? Ton radeau n’a-t-il jamais heurté Saturne et touché les bancs de sable de la Voie lactée ? Tes deux yeux ne sont-ils jamais tout à coup emplis d’un million d’astres, si bien que tes paupières étaient les deux bords du firmament ? Ton ancre n’a-t-elle jamais cherché le fond de la nuit et n’a-t-elle pas voulu trouver l’abîme ? N’es-tu pas un chercheur de crânes, un fossoyeur de mondes, un Hamlet des soleils, un promeneur du cimetière Immensité, un preneur de planètes, une des bêches du ciel ? Ne t’es-tu jamais écrié : Oui ! Oui ! Oui ! dans ce grand Non sombre ? N’as-tu pas tenu tête aux nuits sans lune et dit : Bien ! aux nuits étoilées ? N’as-tu pas cru quelques fois comparaître devant un tribunal de globes muets ? N’as-tu pas eu peur, n’as-tu pas frissonné, n’as-tu pas senti tes cheveux se dresser et se prendre dans les étoiles comme dans des rouets terribles ? N’as-tu pas rêvé des formes à toutes ces créations ? N’as-tu pas rêvé des visages à ces regards, des lèvres à ces visages, et souvent aussi des dents à ces lèvres ? N’as-tu pas des amours pour ceux-ci et des terreurs de ceux-là ? N’es-tu pas un peu épris de Vénus ? N’es-tu pas très effrayé de Saturne ? Et tandis que tu sens des astres qui te parlent sur ta tête, n’as-tu pas des cailloux qui te parlent dans tes souliers ? N’as-tu pas des intrigues avec certaines ronces de la grève ? Ne donnes-tu pas des âmes aux bêtes ? Ne donnes-tu pas des âmes aux pierres ? Ne donnes-tu pas des âmes aux plantes ?...

Ces trois exemples : les anges, les démons non réels, les voyages cosmiques, nous montrent en son travail l’imagination de Hugo. Nous le voyons là bien plus éloigné des traditions occidentales que par ses intuitions ; il se rattache pourtant à des mythes populaires ou des conceptions savantes, mais les uns comme les autres sont plutôt en marge de nos grands courants. Hugo concentre sa vision sur quelque point assez négligé de la tradition et en tire un tableau impressionnant. Alors que dans ses intuitions nous retrouvons facilement notre vérité, et sommes au fond en harmonie avec lui ; dans ses imaginations nous le serions plus difficilement. Sans doute contiennent-elles des éléments de vérité ; sans doute présentent-elles sa propre expérience, car évidemment il ne ment pas, son accent est sincère, il a vu ces choses ; mais jusqu’où peut-on le suivre ? L’homme cultivé d’aujourd’hui n’en sait rien, admire, mais se défie grandement.

Quant aux conceptions purement logiques de l’intelligence hugolienne, elles sont parfois bien moins acceptables encore à l’homme cultivé d’aujourd’hui ; quoique d’autres fois elles paraissent puérilement, banales. Comme exemple de l’inacceptable, prenons sa conception de la réincarnation. Comme exemple de l’acceptable et presque l’accepté, prenons sa suppression de l’idée de l’enfer éternel. Dans les deux cas, Hugo prend des traditions universelles ; dans le premier, il en systématise une d’une façon inadmissible et totale ; dans le second, il en supprime une autre. Dans les deux cas, il ne s’agit pas de visions ou d’intuitions : il s’agit de logique. C’est l’intelligence de Hugo qui lui fait généraliser au maximum la réincarnation ; c’est l’intelligence de Hugo qui lui fait repousser l’idée de l’enfer éternel.

Hugo semble bien être l’inventeur de la théorie la plus complète possible de la réincarnation. Il est difficile de jamais être sûr qu’une théorie est complètement originale, et je ne puis donc qu’affirmer ne pas avoir trouvé de théorie semblable à celle de Hugo ni dans l’Inde ou le bouddhisme, ni dans la kabbale, ni dans le folklore. Et la théorie de Hugo me semble dépasser en ingéniosité toutes les autres théories que je connais sur la réincarnation. C’est avant tout dans Ce que dit la bouche d’Ombre. (Les Contemplations) que Hugo s’en explique.

A la mort de l’homme, par un mécanisme établi par Dieu, mais où Dieu n’a pas à intervenir chaque fois, les défauts de l’âme (déduction faite des qualités) pèsent sur elle et la font descendre dans l’échelle des êtres. Un homme coupable de cruauté devient, par exemple, un tigre ou un loup ; coupable à un degré plus grand, il devient une plante : une ortie, ou une rose ; pire encore, il devient un minéral. Plus il descend, plus il est aveugle ; l’animal se meut et perçoit certains aspects des choses ; le caillou enseveli dans la terre profonde est totalement muré.

L’âme ainsi tombée est toujours consciente d’elle-même, de son crime et de Dieu. Donc elle souffre, et plus elle est tombée bas, plus elle souffre : sa souffrance est la conscience de son crime et la conscience que Dieu la voit aussi dans sa nudité criminelle.

A certains stades, comme dans le règne animal, l’âme doit, inévitablement, répéter le crime qu’elle a commis quand elle était humaine, tout en sachant que Dieu la regarde et en sachant que c’est un crime. Ainsi :

Le tigre ayant l’horreur secrète
De sa propre férocité,

est cependant forcé de continuer à tuer : il ne peut échapper à la nécessité de sa physiologie. Ainsi il apprend, jusque dans les profondeurs de son âme, que la cruauté est un crime, et que Dieu voit tout le crime et punit. Puis le tigre meurt.

Alors Dieu, dans sa bonté, brise la mémoire de l’âme ; la période de torture morale dans le corps du tigre a changé l’âme, lui a inspiré une horreur instinctive de la cruauté. Elle oublie sa période tigre, mais garde le sentiment qu’il ne faut pas tuer.

C’est là l’origine inférieure de la conscience morale. L’origine supérieure en est, naturellement, en Dieu même, qui parle toujours à toute âme, même quand l’âme ne le sait pas.

Mais l’âme redevenue humaine, si elle oublie ses existences antérieures, oublie aussi Dieu. L’homme, de tous les êtres, est le seul qui ne connaisse pas Dieu directement ; parce qu’ainsi, il est libre de choisir ce qu’il veut. S’il connaissait Dieu, il ne pourrait qu’obéir à Dieu ; il ne serait qu’un esclave, un prolongement de Dieu. Ne connaissant pas Dieu, il est donc libre de choisir, et s’il choisit le bien, il aide à l’œuvre même de Dieu ; il fait avancer l’action de Dieu, d’une façon mystérieuse que Hugo ne comprend pas très bien, mais dont il a l’intuition :

Le doute le fait libre et la liberté grand.

Ainsi Dieu peut acquérir l’amour d’êtres libres, qui ne sont pas forcés de l’aimer : c’est peut-être là le but de la création du monde, et cela demande donc le doute et la souffrance.

Dans cet état de doute et de liberté, l’homme donc choisit à nouveau ses qualités et ses défauts. Sans doute une première leçon ne suffit pas. L’âme a pu renoncer à la cruauté et s’attacher à l’avarice, et alors, à sa mort, peut-être tombera-t-elle dans une pierre ; toutes ses possessions, et rien d’autre, seront enfermées concrètement avec elle au fond de la terre. Ou bien peut-être sera-t-elle un morceau d’or dans un tas ; ou bien, la serrure du coffre d’un avare ; que sait-on ? Car les objets manufacturés eux-mêmes contiennent des âmes.

« Tout vit, tout est plein d’âmes. » Tout le monde matériel est fait d’âmes enfermées dans des morceaux de matière. La plume avec laquelle j’écris contient une âme, condamnée à cette prison ; le papier, l’encre, le bois mort, les légumes, les poissons, les chiens et les chats, tout est plein d’âmes. La femme qui met à sa robe quelques fleurs coupées porte au bal des âmes torturées enfermées dans ces fleurs ; les fils même de sa robe contiennent chacun une âme punie.

Et chacune de ces âmes voit Dieu et souffre.

Effroyable idée, que le poète ne peut pas supporter constamment dans sa sensibilité : la nature ne serait alors qu’un amas de tortures, et le sentiment de la nature est joyeux et optimiste dans Hugo. C’est donc sa logique seule, pas même son imagination, encore moins son sentiment, qui a fabriqué ce monde épouvantable.

L’âme humaine est ainsi punie autant de fois qu’il est nécessaire ; lorsqu’elle s’est enfin débarrassée de ses défauts un à un, elle est libre de monter vers les mondes spirituels supérieurs : sa conscience morale a été solidement construite par les châtiments successifs.

Ajoutons cependant que parfois, souvent même, la Terre ne suffit pas à enseigner à l’âme ce qu’il faut savoir. L’âme est alors envoyée dans d’autres mondes où l’enseignement est complété ; la planète Saturne, astre effroyable, est particulièrement notée par Hugo comme l’un des bagnes où les peines les plus rigoureuses sont infligées aux âmes coupables. Mais il y a aussi, hors de notre monde, des mondes de lumière et de joie, intermédiaires entre notre état et des mondes spirituels. Et, au-delà, des mondes non physiques, à notre sens, qui permettent à l’âme de progresser vers Dieu. Parfois, soit des mondes physiques plus élevés, soit des mondes spirituels, certaines âmes à vocation de prophète reviennent sur la Terre pour enseigner la vérité, sous un de ses aspects au moins, à leurs sœurs moins avancées. Hugo appelle âmes solaires celles qui ont acquis leur sagesse dans les planètes de notre système ; et probablement se regardait-il comme une de ces âmes solaires. Mais il y a des âmes plus élevées encore, et probablement que JésUs-Christ, pour Hugo, était venu vers nous de quelque Soleil cosmique central infiniment plus éloigné, plus « élevé » que le nôtre.

Mais — et ceci nous conduit à la suppression de l’enfer — aucune de ces étapes dans la souffrance animale n’est infiniment durable. Tout châtiment arrive à sa fin, puisque la souffrance n’est que l’instrument employé par Dieu pour nous corriger de nos défauts. Pas d’enfer éternel. Une grande variété de purgatoires, des minéraux terrestres aux astres lépreux ; mais de tous on sort.

Il est curieux de noter ici un synchronisme. Hugo abandonne la tradition chrétienne de l’enfer au même moment que certaines sectes dissidentes anglaises : au milieu du dix-neuvième siècle. Il n’y a aucune influence ; il est intéressant pourtant de marquer que la révolte de Hugo contre la cruauté de l’enfer éternel n’est pas un phénomène isolé. Probablement on trouve cette révolte dans toute l’Europe à cette époque : c’est un peu la révolte de 1848 — la suppression de l’esclavage va avec la suppression de l’enfer. C’est la même sentimentalité, la même logique : le triomphe de la sensibilité humanitaire. Pour donner un fait précis : c’est vers 1850 que le Dr Thomas fonde en Angleterre la secte des Christadelphes, qui répudie, comme Hugo, l’idée de l’enfer éternel. (Robert Roberts, Life of Dr. Thomas, 1873, Christendom Astray, 1884, c’est-à-dire l’Erreur du christianisme : livres dans lesquels l’idée de la non-existence spirituelle des mauvais est également soutenue, comme par Hugo.)

Que ces idées humanitaires rayonnaient dans l’esprit européen à cette date est bien prouvé par les médiums, et en particulier par ceux des Tables tournantes de Jersey. Voici les principaux passages définitifs, dictés à Hugo par les tables, supprimant l’enfer, mettant historiquement le christianisme à sa place (la seconde) dans l’Histoire réelle des religions :

Les druides sont la première religion de l’homme et la première explosion de l’âme dans le corps. Ils rayonnent à travers les débris de la matière sanglante. Ils brisent le corps à coups de ciel. Ils assassinent l’homme à coups de Dieu. Ils tuent l’enfant à coups de prière. Ils écrasent le vieillard à coups de tombeau. Ils font de l’âme splendide la libératrice de tout et la meurtrière de tout... Le christianisme monte un degré sur la terre et en descend un dans le ciel. Il enseigne l’amour sous le nom de charité et la haine bous le nom d’enfer. L’homme est tout ; l’animal, la plante, la pierre, rien. Il dit : âme immortelle et peines éternelles. Il met le sacrifice humain dans le firmament, la question dans la tombe, la souffrance physique dans le monde immatériel, et il fait des étoiles d’infâmes tisons d’un bûcher de ténèbres. Pardon, mon Dieu, le christianisme se venge, le christianisme s’emporte, ie christianisme punit sans rémission, le christianisme meurt sur la croix et torture dans la nue. Il fait de la nuit la sombre volonté de la mort. Il dit ténèbres sur le péché, matière sur l’âme. La tombe, c’est la chute dans le corps et non l’essor dans l’âme. Le druidisme supplicie le corps vivant, le christianisme martyrise le cadavre... Le druidisme faisait de l’enfer sur la terre, le christianisme en fait dans le ciel ; le druidisme prenait le fer, la pierre, le plomb, l’airain ; il torturait l’âme vivante avec la matière ; le christianisme torturé le corps ressuscité avec l’immatériel... L’Évangile a fait de la tombe quelque chose de clément pour les repentirs, mais, et c’est ici son erreur, il en a fait quelque chose d’inexorable pour les scélérats. Le grand souci des religions devrait être moins les justes que les injustes, moins les bons que les mauvais, moins les repentirs que les remords. Les monstres sont le vrai troupeau de l’amour. La question n’est pas d’aimer les brebis, mais de se faire aimer des tigres... O hommes, il n’y a plus d’hommes ! O bêtes, il n’y a plus de bêtes ! O plantes, il n’y a plus de plantes ! O pierres, il n’y a plus de pierres ! O soleils, il n’y a plus de soleils ! O firmaments, il n’y a plus de firmaments ! Il n’y a que des âmes égales devant l’amour. Il n’y a que des amours égaux devant Dieu. L’enfer n’est pas. Le paradis est l’état normal du ciel ; les ténèbres sont des apparences ; la nuit est une illusion des étoiles, le gouffre Dieu est plein de colombes et non de corbeaux. L’immensité a des entrailles de mère ; les soleils sont pleins de pitié pour les souffrances, et le ciel a des larmes plein ses étoiles. O hommes ! tout aime. O bêtes ! tout aime. O plantes ! tout aime. O pierres ! tout aime. O mondes ! tout aime. Le firmament, ô vivants ! est un pardon infranchissable...

Ainsi, chose remarquable, le bon sens et la bonté de Hugo, la sentimentalité humanitaire de 1848, s’expriment par les exclamations les plus excitées des Tables : le maximum du bon sens fait explosion dans le maximum du non-sens. La position de Hugo devant la tradition est donc assez remarquable. Il a senti lui-même des vérités que les fondateurs de la tradition chrétienne ont senties ; il s’écarte d’eux dans sa présentation juste assez pour nous prouver que sa propre intuition des mêmes vérités est originale. Les passages où il exprime ces intuitions morales sont les plus élevés de son oeuvre.

Il a vu, lui-même, de fantastiques images assez semblables à d’autres vues par d’autres voyants de la kabbale, de l’Inde, de la zone poétique européenne (comme Blake) ; il a employé toute son imagination poétique à les concrétiser pour ses lecteurs ; et quelques-unes de ses plus grandes réussites poétiques, comme la figure d’Isis Lilith, sont dans ce domaine. Il a enfin adopté ou construit certaines théories sur les destinées de l’âme, mais ici son intelligence, parfois trop systématique, parfois trop élémentaire, l’a mal servi ; et peu de ses passages de théorie nous paraissent aujourd’hui avoir de la valeur.

Mais notre inévitable conclusion est notre commencement (in my end is my beginning, dit T. S. Eliot) : Hugo est le grand voyant de notre littérature, dans laquelle les voyants ne sont pas encouragés. Et Hugo est l’un des plus grands voyants de la littérature du monde. Il est regrettable d’avoir à constater qu’un grand nombre de critiques ne se rendent pas compte de ce fait capital, et continuent à critiquer Hugo pour ses innombrables petits ou grands défauts, que tout le monde connaît, et, pour finir par un pastiche du style de Hugo comme du style des Tables « ne s’aperçoivent pas de la puissance du lion dont ils comptent les poux ».

Denis Saurat.


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