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Mythes grecs et mystère chrétien

Rahner : LE MYSTÈRE DE LA CROIX (introduction)

Hugo Rahner (trad. Henri Voirin)

samedi 13 décembre 2008

Extrait de « Mythes grecs et mystère chrétien », par Hugo Rahner. Trad. Henri Voirin. Payot, 1954.

CHAPITRE II LE MYSTÈRE DE LA CROIX

Fulget crucis mysterium,

Le bois sur lequel s’appuie Tirésias, c’est la croix. Et le mystère de lumière qui lui ouvre ses yeux aveugles, c’est le baptême.

Ce que nous avons présenté dans les exposés faits jusqu’à maintenant était peut-être par trop théorique ou même (cela pourrait facilement laisser cette impression) par trop apologétique. Cependant la précision avec laquelle nous avons opposé le mystère chrétien et le mystère antique, afin de pouvoir plus facilement ensuite les mettre en rapports, visait seulement à se mettre au service d’une méthode assurée et produit maintenant ses fruits, alors que nous nous préoccupons maintenant de revivre, en les célébrant, le mystère de la croix et du baptême dans la profondeur de leur contenu chrétien et la beauté de leur vêtement grec. « Le mystère de la croix étincelle » chantait jadis Venantius Fortunatus [1] et son chant résonna par toute la liturgie jusqu’à nos jours.

Pour saisir plus profondément ce que le Chrétien antique entendait par son mystère de la croix, nous devons encore un peu nous retourner vers ce qui a été acquis dans les exposés théoriques. Le mystère chrétien est le « Drame de la vérité » : le décret de salut dissimulé dans les profondeurs de Dieu se révèle dans la crucifixion du Christ, et, dans le voile qui couvre sa vie, se cache l’insondable mysterion tes eusebeias (I Timothée, 3, 16). C’est pourquoi tout ce qui se produit alors dans l’évolution historique de cette œuvre de salut, c’est-à-dire dans l’Église, prend sa part de ce caractère de mystère : tout y est à la fois ouvert et caché, et sous le voile de ce qui est simplement visible et sans complication se cache l’insondable sagesse de Dieu, qui devient seulement révélée à la fin des temps, la sophia en mysterion (I Corinthiens, 2,7). C’est ainsi que l’Église est elle-même un mysterion mega (Ephésiens, 5,32) parce que son être maintenant révélé permet de lever le voile sur le secret indiqué dans Adam et Eve (Gen. 2, 24) : mais c’est justement par là que l’Église elle-même est, de nouveau, dans sa forme historiquement perceptible, le voile d’un secret qui se découvre seulement sous le jour eschatologique, à savoir de l’union intime de sa vie avec le Christ (cf. Colossiens, 1, 27), union dont jaillira un jour la doxa qui agit déjà secrètement maintenant.

Cette nature du mystère chrétien peut se lire alors avant tout dans l’événement décisif du salut : la crucifixion de Dieu. C’est dans cet événement que le chrétien antique voit, depuis saint Paul, le mystère de toute la création. La mort du Christ sur la croix est sans que l’on enlève quoi que ce soit de son inexorabilité et de sa dureté historiques, et même par elles et à cause d’elles, un mystère, qui embrasse, en influençant l’avenir et le passé, le devenir entier du monde. Est mystère chrétien (afin d’utiliser la toute dernière expression spécialisée) « le décret de Dieu, antérieur au monde et caché au monde, mais ouvert aux Pneumatiques, qui est accompli en la croix du Kyrios tes doxes et qui enclôt en lui la glorification des fidèles. Avec cette empreinte, l’idée présente sa claire dépendance à l’égard de l’idée apocalyptique de la fin du judaïsme et son éloignement par rapport à celle des cultes des mystères et de la gnose. En tant que mysterion tou Theou l’histoire de la crucifixion et de la glorification du Christ est enlevée à la mainmise de la sagesse temporelle et caractérisée comme une histoire préparée dans la sphère de Dieu et mise en accomplissement... Du fait que le mysterion de Dieu s’accomplit dans le Christ, la création et l’achèvement, le commencement et la fin du monde sont rassemblés en lui et extraits de leur propre domaine de science et de réalisation. Dans la révélation du mystère divin, les temps arrivent à leur fin (Ephésiens, I, 10). Mais dans l’idée de mysterion il ne faut pas seulement entendre que l’on désigne un déroulement historique échappant aux lois de devenir et de science intérieures au monde et qui s’accomplit selon le décret secret de Dieu, mais aussi que ce déroulement historique s’accomplit dans le monde. Dans le mystère, une vérité céleste pénètre dans le domaine de l’ancien Éon : le Kyrios tes doxes meurt sur la croix que les Archontes du monde ont dressée. C’est dans la croix que se révèle le contraste entre la sagesse jusqu’alors cachée de Dieu et la sagesse des puissances — destructeur pour celles-ci, mais apportant le salut à ceux qui croient au Kerygma [2]. » Il est maintenant de grande importance, afin de comprendre le mystère de la croix, de se rapporter encore une fois à la structure fondamentale de chaque mystère et de la souligner — et cela nous semble être plus important pour l’intelligence du « mystère naturel » de la religiosité antique que ce qu’il y a de proprement cultuel et rituel. « Le secret de chaque vrai et grand mystère n’est-il pas peut-être d’être simple ? » a dit avec bonheur K. Kerényi [3]. La simplicité du symbole qui est celle de la vie primitive, l’épi, l’arbre qui bourgeonne, l’ablution, l’union des sexes productrice de vie, la lumière et l’obscurité, la lune et le soleil, tout cela déjà veut trouver dans le mystère naturel, du fait de la simplicité définitive des choses qui se comprennent d’elles-mêmes, l’expression la plus appropriée pour exprimer l’arrheton et l’aneklaleton de ce qui est pensé très profondément dans le symbole mystérieux. Mais cette structure fondamentale se répète aussi, quoique sur un tout autre plan et avec un contenu divin différent dans le mystère de la croix. Mort humaine, agonie, sang et blessure du cœur ; la forme primitivement simple de la croix aux pièces « croisées » ; tous les événements historiques de la mort et de la résurrection du Seigneur, racontés avec une humble simplicité, c’est là ce qu’il y a de peu d’importance, de scandaleux et de fou ; de petit et de faible (Ire Corinthiens, 1, 24-25) dans la mort sur la croix du « Seigneur de Gloire » (Ire Corinthiens, 2, 8). Mais, c’est justement là-dedans que, s’enveloppe le mysterion et c’est par le symbole qui paraît de faible importance que nous voyons la majesté qui contient le monde entier. Justin le Philosophe dit en un endroit que les païens nous accusent, nous chrétiens, de folie, parce que nous avons osé placer un homme crucifié à côté du créateur du monde entier. Mais ils n’ont parlé ainsi que « parce qu’ils ne comprenaient pas le Mysterion qui réside dans cet homme crucifié [4] ». Et l’un des plus vieux hymnes provenant du Christianisme primitif et qui nous a été conservé par un fragment de Melito de Sardes, chante ainsi :

« La nature frémit et parla consternée :
Quel est ce nouveau mystère ?
L’invisible est contemplé et n’en a point de honte,
L’insaisissable est saisi et ne s’en indigne point,
L’impassible souffre et ne se venge pas,
L’immortel meurt et ne s’y refuse pas.
Quel est ce nouveau mystère ? [5] »

Si donc nous commençons maintenant à parler du « Mystère de la croix », cela ne peut avoir que le sens suivant : que nous chercherons avec soin à pénétrer dans le monde auguste de pensée des chrétiens antiques, dans lequel, en considérant la croix de peu d’importance, la croix scandaleuse, la croix folle, ils apercevaient la splendeur qui s’y cachait, la doxa au sens paulinien qui, rayonnant de la croix contient tous les Éons et unit en elle, comme un point brillant qui illumine, aussi bien la création que la totalité de l’œuvre de salut de Dieu. Nous pouvons répartir la matière de ce que les sources de l’antiquité chrétienne ont à dire à ce sujet en deux points : la croix comme mystère cosmique (I) et la croix comme mystère biblique (II).


Voir en ligne : Christologie


[1Carmen II, 6 (Vexilla Régis prodeunt) : Analecta Hymnica 50 (Leipzig 1907), 74.

[2En ce sens Bornkamm dans G. Kittel : Theologisches (Wörterbuch zum Neuen Testament, IV, Stuttgart 1942, p. 826.

[3Einführung in das Wesen der Mythologie, p. 248.

[4Apologie I, 13 (Otto I, p. 42).

[5Melito de Sardes, Fragment 13 (Otto IX, p. 419). Traduction allemande dans : E. Hennecke, Neutestamentliche Apokryphen (2e éd.), Tubingen 1924, p. 598.