Philosophia Perennis

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Dialectique existentielle du divin et de l’humain

Berdiaeff : LA BEAUTÉ

Nicolas Berdiaeff

vendredi 12 décembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Chapitre X LA BEAUTÉ beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza

La beauté, loin d’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
un aspect particulier de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, constitue la caractéristique de l’état qualificatif le plus élevé de l’être. On peut dire que la beauté est une catégorie non seulement esthétique, mais métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
. S’il est quelque chose que l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
perçoive d’une façon intégrale, c’est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
la beauté. Nous parlons d’une belle âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
, d’une belle vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. , d’une belle action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
, etc. En le disant, nous n’énonçons pas seulement un jugement esthétique, mais un jugement intégral. Tout ce qui est harmonieux dans la vie ressortit à la beauté. Il y a une beauté dans tout accord, dans toute correspondance des choses. La Beauté est le but final de la vie de l’homme et du monde. Le Bien est un moyen, un chemin, et il est né par opposition au Mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
(connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
du Bien et du Mal). La Beauté est au delà de la connaissance du Bien et du Mal. Quant au Bien, il ne se trouve au delà de la connaissance du Bien et du Mal que lorsque le Mal est déjà ’oublié, et c’est alors qu’on est en présence de la Beauté. La perversion luxure
porneía
prostitution
sexe
perversion
La passion de luxure consiste dans un usage pathologique que l’homme fait de sa sexualité. Le mot grec signifie littéralement prostitution. Mais les Pères englobent sous ce vocable toutes les formes des passions sexuelles.
morale, propre au Mal, est étrangère à la Beauté. La beauté du Mal est une illusion et un mensonge. Le Royaume de Dieu Dieu La conception exacte de Dieu varie en fonction des philosophies et des religions. Dieu désigne généralement un « être suprême » dont les qualités sont illimitées, l’individuation personnelle ou impersonnelle du principe de l’univers, c’est-à-dire sa raison « première » en tant qu’essence primordiale - Dieu est alors souvent considéré comme le démiurge ou créateur - et sa raison « dernière » en tant que finalité et sens de la vie, dans les religions monothéistes. ne peut être conçu que comme le règne de la Beauté. La transfiguration du monde est une manifestation manifestation Métaphysiquement, la manifestation ne peut être envisagée que dans sa dépendance à l’égard du Principe Suprême, et à titre de simple « support » pour s’élever à la Connaissance transcendante, ou encore, si l’on prend les choses en sens inverse, à titre d’application de la Vérité principielle ; dans tous les cas, il ne faut voir, dans ce qui s’y rapporte, rien de plus qu’une sorte d’« illustration » destinée à rendre plus aisée la compréhension du « non-manifesté », objet essentiel de la métaphysique, et à permettre ainsi, comme nous le disions en interprétant la [26] dénomination des Upanishads, d’approcher de la Connaissance par excellence. (René Guénon, L’Homme et son devenir selon le Vedanta) de beauté, et toute beauté qui existe dans le monde est ou une réminiscence du paradis Paradis Tout le drame qui se joue entre l’Infini et l’Existence se trouve symbolisé dans l’histoire du Paradis terrestre. Tout le problème est dans le fait que le serpent se trouvait au Paradis. S’il n’y avait pas été, le Paradis eût été Dieu, ou plutôt, il n’aurait pas pu avoir d’existence séparée. Exister, c’est ne pas être Dieu, donc être « mauvais ». Frithjof Schuon] ou une prophétie prophétie Annonce d’événements futurs par voyance, pressentiment ou conjecture annonçant l’avènement d’un monde transfiguré. Toute expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
D’un point de vue très théorique, une expérience est un engagement dans une situation de mise à l’épreuve d’un élément d’ordre spéculatif, souvent appelé hypothèse lorsqu’elle s’inscrit dans un système logique. Cette situation et cet engagement ne sont pas toujours recherchés, il arrive ainsi qu’on parle d’expérience mystique quand se produit une révélation d’ordre spirituel. Au contraire, dans les disciplines scientifiques, les expériences sont qualifiées de scientifiques parce qu’elles sont conduites en respectant des protocoles aussi rigoureux que possible, concernant aussi bien la planification et la mise-en-oeuvre concrète de la situation expérimentale, que le recueil des données (souvent au moyen d’instruments de mesure) ou l’interprétation théorique qu’il en est faite.
d’un état harmonieux est une expérience de beauté. La Beauté est l’idéal suprême d’où toute disharmonie, toute perversion, toute bassesse sont exclues. Il importe de distinguer nettement entre la beauté et la joliesse. Le joli est une fausse beauté, une beauté trompeuse, une beauté propre au monde phénoménal, tandis que la- vraie beauté contient un principe Principe
arche
arkhê
L’Univers total comporte quatre degrés fondamentaux : le Principe en soi, qui est "pur Absolu" ; le Principe déjà compris en Mâyâ, lequel est le Dieu créateur, législateur et salvateur ; le Principe réfléchi dans l’ordre créé, lequel est l’ordre "céleste", et aussi l’Avatâra ; et la création périphérique, qui est purement "horizontale" et "naturelle". [Frithjof Schuon]
nouménal. Mais la beauté a sa dialectique dialectique Du grec dialegesthai, converser, et dialegein, trier, distinguer.

La dialectique est une méthode de raisonnement, de questionnement et d’interprétation qui a pris plusieurs formes au cours des siècles. Ses sens sont nombreux et difficiles à cerner.
à elle, et c’est Dostoïevski qui en parle dans des termes excellents. Il croyait que la beauté sauvera le monde. Mais il dit encore : « La beauté est une chose non seulement terrible, mais mystérieuse. C’est le diable diable
diabolos
malin
Le diable est la personnification humanisée — au contact de l’homme — de lá aspect subversif de la puissance existentielle centrifuge ; non de cette puissance en tant qu’elle a pour mission de manifester positivement la Possibilité divine. [Frithjof Schuon]
qui lutte avec Dieu, et c’est le cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
humain qui est le champ de bataille. » Comment interpréter ces paroles ? Ne pourrait-pn pas dire que la Beauté marque une interruption de la lutte et comme une initiation Initiation [...] les aptitudes ou possibilités incluses dans la nature individuelle ne sont tout d’abord, en elles-mêmes, qu’une matiera prima, c’est-à-dire une pure potentialité, où il n’est rien de développé ou de différencié ; c’est alors l’état chaotique et ténébreux, que le symbolisme initiatique fait précisément correspondre au monde profane, et dans lequel se trouve l’être qui n’est pas encore parvenu à la seconde naissance. Pour que ce chaos puisse commencer à prendre forme et à s’organiser, il faut qu’une vibration initiale lui soit communiquée par les puissances spirituelles, que la Genèse hébraïque désigne comme les Elohim ; cette vibration, c’est le Fiat Lux qui illumine le chaos, et qui est le point de départ nécessaire de tous les développements ultérieurs ; et, au point de vue initiatique, cette illumination est précisément constituée par la transmission de l’influence spirituelle [...] (Aperçus sur l’initiation, pp. 33–34) au monde divin divin
divinité
Ce terme désigne la qualité d’être un dieu ou une déesse (une déité), ou Dieu (la Déité). Il est alors synonyme de divinité en tant que substantif.
 ? Mais la Beauté se crée et s’épanouit dans un monde obscurci, engagé dans une lutte passionnée. Et dans l’âme humaine elle peut également être entraînée dans une lutte entre des principes opposés. Une tragédie peut comporter la plus grande beauté, et Dostoïevski lui-même était un écrivain tragique. Ce n’est pas une vie harmonieuse que nous présente une tragédie, mais un conflit entre des principes opposés. Mais d’après la théorie de la catharsis aristotélicienne, c’est par la tragédie que nous éprouvons l’expérience de la beauté. La beauté tragique est la plus profonde de toutes les formes de beauté, elle rayonne d’une lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. divine. Une beauté extérieurement harmonieuse peut être fausse et trompeuse, servir de masque à la laideur. Comme tout principe séparé de la source de la lumière, la beauté peut se transformer en son contraire. Aussi peut-on dire qu’elle est à la fois harmonie et repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
après une lutte douloureuse, comme elle peut servir de « champ de bataille » aux luttes qui mettent aux prises Dieu et le diable. Le diable veut se servir de la beauté pour ses propres fins. La beauté, celle de la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
et celle créée par l’art Kunst
arte
art
, apporte une grande joie dans notre vie. Les jugements purement esthétiques ne comportent pas cet élément de douleur qui existe dans les jugements moraux. Et c’est peut-être pour cette raison que le diable voudrait se servir de la beauté pour ses propres fins. La beauté peut devenir démoniaque, non en raison de sa nature, non en raison de ce qu’elle est, mais comme moyen de lutte entre des forces radicalement opposées. La beauté peut être trompeuse, comme l’est celle de certaines femmes, de certaines œuvres d’art. Le principe démoniaque n’est inhérent ni à la beauté ni à la création Création
Criação
criação
creation
creación
, mais aux dispositions et à l’orientation intérieures de l’homme. On parle volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] iers du principe démoniaque de certaines créations de Léonard de Vinci, de son Saint-Jean-Baptiste, de sa Gioconde, par exemple. Mais le démoniaque, qui était peut-être inhérent à Léonard lui-même, s’est consumé dans ses créations qui furent autant d’actes de transfiguration et de réalisation. L’esthétisme qui ne reconnaît que les valeurs esthétiques et les substitue à toutes les autres, à la Vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
et au Bien par exemple, constitue un terrain favorable aux déviations démoniaques. Mais les grands créateurs n’ont jamais été des esthètes. L’esthétisme n’est pas un état de création, mais un état de passivité. L’esthète se laisse déborder par les choses, il vit dans un monde non primaire, mais secondaire. Il ne recherche jamais la vérité, il ne l’aime pas, comme on n’aime pas un souvenir désagréable. Les déviations démoniaques qui naissent sur ce terrain n’ont aucune profondeur. Je suis toutefois disposé à croire que les esthètes n’aiment même pas la beauté, car ils n’éprouvent aucune attraction vers des hauteurs divines. En faussant tous les jugements, l’esthétisme a produit dans la vie sociale les effets les plus nocifs.

Nous en avons la preuve dans les conceptions de Nietzsche et de Léontiev. Combattre la nécessité nécessité Nécessité, en Grec Ananké, est mère des trois Moires :

* Clotho présidait au passé (de klôthousa, filer),
* Lachésis au présent (de léxis,prédestination),
* Atropos au futur (d’atrepta, irréversible).
d’une plus grande justice dans la vie sociale, pour la seule raison qu’il y avait plus de beauté dans les injustes régimes sociaux du passé, est une attitude inadmissible. L’esthétisme historique et le romantisme Romantisme Le romantisme allemand (en allemand Romantik) est l’expression en Allemagne du mouvement artistique appelé romantisme. Ce mouvement a débuté en Allemagne en 1798 et a perduré jusqu’au milieu des années 1830. Il a aussi bien touché le domaine littéraire que celui de la musique ou des arts visuels.

En Allemagne, le romantisme succède au mouvement appelé classicisme représenté en grande partie par Goethe et Schiller.
de Léontiev ne sont que mensonge et fausseté.

La perception perception La perception est le phénomène physio-psychologique qui nous relie au monde sensible par l’intermédiaire de nos sens. intuitive de la beauté de la nature, de l’homme, d’une œuvre d’art est une victoire créatrice sur le chaos, la décomposition, la laideur. La perception de la beauté, c’est la pénétration au delà de la laide écorce qui recouvre le monde. Demander, comme cela se fait dans les livres d’esthétique, si la beauté est subjective ou objective, c’est mal poser la question. En disant que la beauté n’est pas objective, mais subjective, on entend par là qu’elle n’est qu’une illusion subjective, dépendant de l’état subjectif de l’homme. Il est également inexact de dire que la beauté est objective. Mais dire que la beauté est subjective, c’est tout de même affirmer sa réalité, car la réalité est dans la subjectivité, dans la vie originelle encore pleine d’ardeur, et non dans l’objectivité dans laquelle la flamme de la vie est déjà refroidie. Ceci nous met en présence d’une question très complexe, qui est celle des rapports entre l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
créateur et l’objectivation objectivation L’objectivité est ce qui caractérise un objet, par opposition à ce qui caractérise un sujet. Elle caractérise ce qui est propre à l’objet ou, plus généralement, ce qui constitue un objet. Que ce soit au sens passif d’une constatation (description de ses constituants), ou au sens actif d’une objectivation (processus de constitution). Dans le premier cas on considère un objet déjà constitué, dans le second un objet en cours de constitution. ou aliénation [1]. Peut-on dire que la réalisation de chaque acte créateur soit une objectivation ? Que la beauté issue des forces créatrices de la nature et de celles de l’homme soit nécessairement une beauté « classique », « objective » ? De la réponse à ces questions dépend l’issue du débat entre le classicisme et le romantisme. Le classicisme est fondé sur le postulat de la perfection perfection
perfeição
perfección
objective des œuvres créées par l’homme. Mais les produits de la nature peuvent également posséder une perfection classique, comme, d’autre part, la nature peut aussi être romantique.

Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les romans de Walter Scott. L’objectivité classique est la perfection réalisée dans le fini, elle est comme une victoire remportée sur l’Infini Infini L’Infini est pour ainsi dire la dimension intrinsèque de plénitude propre à l’Absolu ; qui dit Absolu, dit Infini, l’un n’étant pas concevable sans l’autre. [Frithjof Schuon] amorphe. Ce n’est pas par hasard que les Grecs associaient la perfection au fini et redoutaient l’Infini comme chaotique. Or le romantisme qui, à vrai dire, ne se manifeste qu’au cours de la période chrétienne de l’histoire, ne croit pas à la possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
C’est infini ce qui n’est déterminé par aucune frontière ; c’est tout d’abord la Potentialité ou la Possibilité en soi, et ipso facto la Possibilité des choses, donc la Virtualité. Sans la Toute-Possibilité, il n’y aurait ni Créateur ni création, ni Mâyâ ni Samsâra. [Frithjof Schuon]
d’obtenir la perfection dans le Fini, parce que toutes ses aspirations n’ont que l’Infini pour but et pour objet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
. Le classique est un principe aussi éternel que le romantique. La création humaine ne peut pas ne pas aspirer à la perfection de la forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
, de même qu’elle ne peut pas se contenter de ce qui est fini, enfermé dans ce monde. Le nouménal, qui est la source de la création, doit toujours dépasser les limites du phénoménal, le fini se briser contre l’Infini. Les rapports entre la forme et le contenu infini de la vie sont paradoxaux et contradictoires. Il n’y a pas de beauté sans forme, l’informe est laid et peut être monstrueux. La force créatrice de la vie doit recevoir une forme. Mais la forme peut durcir, s’ossifier, éteindre la flamme créatrice de la vie, refroidir et étouffer l’élan qui a donné naissance à l’œuvre. C’est alors que la flamme créatrice doit être ranimée, pour que soient brisées les formes devenues rigides, pour que soit ouvert l’accès au contenu infini [2]. C’est là une lutte éternelle qui ne peut se terminer dans les limites de ce monde-ci. La beauté est inséparable de la forme, mais elle est également inséparable de la force créatrice de la vie, de l’aspiration à l’Infini. Pour nous servir de la terminologie de Nietzsche, nous dirons qu’Apollon et Dionysos représentent deux dualité
deux
dyade
Quand la dualité est horizontale, elle exprime les pôles "actif" et "passif" ; quand elle est verticale, elle exprime les degrés "absolu" et "relatif", dans l’Ordre divin d’abord et dans l’ordre cosmique ensuite. [Frithjof Schuon]
éternels principes qui ne vont jamais l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
sans l’autre. L’éternel principe de la forme et l’éternel principe de la force infinie doivent être fondus ensemble, n’en former qu’un. S’il est vrai, ainsi que le dit Viatcheslav Ivanov, que Dionysos par lui-même est dépourvu de beauté, il est également vrai que sans Dionysos c’est Apollon qui serait dépourvu de beauté. Les mêmes forces manifestent leur action dans la vie cosmique. Mais la beauté comme telle n’est jamais une objectivité envers laquelle on ne pourrait avoir qu’une attitude passive. La beauté, alors même qu’on ne fait que la contempler, exige de la part du sujet une activité créatrice. Loin d’être une objectivité, la beauté est une transfiguration, et seule la transfiguration créatrice donne lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
à des réalités. L’art vraiment grand n’a jamais pu être uniquement classique ni uniquement romantique, n’a jamais pu prendre part à la lutte de tendances ni être pleinement objectivé, car il a toujours pour source la vie éternelle. Tout en se donnant des formes, le grand art ne s’est jamais perdu dans le formalisme pur et simple, car à ses formes correspondait toujours un contenu infini, une aspiration à l’Infini. Il en fut ainsi chez Gœthe, Tolstoï, Dostoïevski, Sophocle, Beethoven, Rembrandt, Michel-Ange anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
, etc. La beauté du visage humain doit également avoir une forme, sans laquelle il ne serait pas beau, mais cette forme doit refléter l’aspiration à la vie infinie, sans quoi la beauté serait une beauté morte. De même, la beauté de la nature doit refléter la vie, au lieu d’être une forme pure et simple. Benedetto Croce a raison de dire que l’art est lié à l’expression [3]. Non seulement il existe dans l’art une orientation qu’on appelle expressionniste, mais tout art et toute beauté doivent être expressionnistes. L’art exprime la vie infinie sous une forme finie.

Il y a eu dans l’art un courant symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
iste ; il appartient déjà au passé. Mais l’art comporte un symbolisme symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
éternel. Ce qui serait d’un réalisme authentique, c’est un art qui serait capable de transfigurer la vie de l’homme et du monde. Mais l’art ne donne que des signes faisant pressentir cette transfiguration. Le sens de l’art consiste justement à donner une représentation anticipée de la transfiguration du monde. L’art est plein de symboles d’un autre monde. Toute beauté qui est réalisée est un commencement de transfiguration du monde. Mais cette transfiguration n’est pas atteinte dans les limites mêmes de l’art. L’art peut dépasser les limites qui lui sont imposées comme à une sphère de culture particulière. C’est ainsi que la littérature russe du x-ixe siècle a, dans ses productions les plus hautes, dépassé les limites de l’art, pour passer de la création d’oeuvres parfaites à la création d’une vie parfaite.

R. Wagner voulait, par l’union synthétique de la musique musique La musique est l’art consistant à arranger et ordonner les sons et les silences au cours du temps : le rythme est le support de cette combinaison dans le temps, la hauteur celle de la combinaison dans les fréquences, etc. Dans certains cas, l’intrusion de l’aléatoire a cependant dénié tout caractère volontaire à la composition. et de la poésie, transfigurer la vie tout entière. Les symbolistes voulaient, en dépassant les limites de l’art, atteindre ce qui est supérieur à l’art, mais n’y ont pas toujours réussi. En outre, le sentiment symbolique de la vie pouvait inciter à des exagérations démesurées d’événements tout à fait insignifiants de la vie personnelle de chaque auteur, comme ce fut, par exemple, le cas de poètes russes, tels que Block, Biéiey, etc., et conduire à une fausse élévation et à la perte du sentiment du réel. Mais il y avait aussi dans le symbolisme un élément important et significatif. Insatisfait du caractère fini de l’art classique et de la tendance à lui assigner des limites à l’intérieur de la culture et à le considérer comme une -sphère particulière de celle-ci, le romantisme s’est souvent montré incapable d’atteindre ce qu’il recherchait. Mais il y a un art qui exerce l’action la plus profonde sur l’âme humaine et qui est, par sa nature, plutôt romantique que classique : c’est la musique. La musique est un art dynamique, un art en mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. , un art se déroulant dans le temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. , et non dans l’espace espace L’espace est avant tout une notion de géométrie et de physique qui désigne une étendue, abstraite ou non, ou encore la perception de cette étendue. Conceptuellement, il est synonyme de contenant aux bords indéterminés. , un art qui n’a pas la forme achevée des arts plastiques et qui agit le plus sur l’émotivité de l’homme, met en mouvement son âme. On distingue, il est vrai, une musique classique et une musique romantique, mais c’est là une distinction tout à fait conventionnelle. La musique la. plus classique est celle de Bach qui cherche à exprimer l’harmonie des sphères célestes, plutôt que la tragédie de l’homme, comme le fait la musique de Beethoven. Mais même la musique de Bach nous transporte de ce monde dans un autre et ne réalise pas dans ce monde la perfection de la forme qui caractérise les arts plastiques. Ce n’est pas par l’effet du hasard que l’essor de la musique coïncide avec la période chrétienne de l’histoire, avec l’aspiration chrétienne à l’au-delà, au transcendant transcendance Sous le rapport de la transcendance, Dieu seul est le Bien ; lui seul possède, par exemple, la qualité de beauté ; au regard de la Beauté divine, la beauté d’une créature n’est rien, comme l’existence elle-même n’est rien à côté de l’Etre divin ; c’est là la perspective de transcendance. [Frithjof Schuon] . L’art le plus caractéristique de la Grèce est la sculpture. Mais déjà la peinture est un art plus compliqué que la sculpture. Quant à la littérature, sa forme la plus compliquée et la moins pure est représentée par le roman, genre très caractéristique de l’état d’âme des hommes du XIXe siècle. Cette forme correspond moins â la recherche de la beauté qu’à celle de la vérité. Ce fut là certainement une conquête, mais qui eut pour corollaire l’effacement de l’idéal de la beauté, l’art ayant commencé à se détacher peu à peu de cet idéal. Les ouvrages d’esthétique ont cessé de maintenir le lien entre la réceptivité et l’émotivité esthétique, d’une part, la beauté de l’autre. Il en résulta une profonde crise de l’art, dont nous avons des manifestations dans des courants tels que le futurisme, le cubisme, le surréalisme, etc. La poésie, l’art cessent d’être des souvenirs du paradis, ils parlent, plutôt de l’enfer enfer L’enfer est, selon de nombreuses religions, un état de souffrance extrême de l’esprit humain après sa séparation du corps, douleur expérimentée après la mort par ceux qui ont commis des crimes et des péchés graves dans leur vie terrestre. . L’enfer véritable est un des thèmes de la littérature moderne (Kafka et autres). Déjà avant notre époque l’art utilisait pour ses représentations des monstruosités (Goya, Gogol), mais le monstrueux dans l’art était alors le chemin conduisant à la transfiguration, tandis que de nos jours la transfiguration est ce qu’on recherche le moins. Quant aux tentatives de retour au classicisme, elles se sont avérées impuissantes et réactionnaires. La crise de l’art est une crise de l’homme et reflète l’état du monde. Le monde traverse une phase de liquéfaction, il perd ses formes, il ne contient plus de corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
solides. Dans les théories et découvertes de la physique moderne, le cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
apparaît sous des formes n’ayant aucune fermeté, aucune solidité. Il en est de même des formes de l’âme humaine telle que la font connaître les découvertes de la psychanalyse et les spéculations de la philosophie du désespoir, de la crainte et du tremblement ; il en est encore de même des formes de la vie sociale, à la suite de la décomposition du vieux monde, etc. L’art et la littérature éprouvent des difficultés de plus en plus grandes à se donner une forme solide.

Weh ! Weh ! — Du hast sie zerstört — Die ewige Welt — Mit mächtiger Faust — Sie stürtzt, sie zerfällt. (Faust.)

La crise de l’art, comme celle de toute la culture, nous met en présence du thème eschatologique. Le sentiment direct de la beauté du cosmos est affaibli, ébranlé, et cela pour la simple raison qu’il n’y a plus de cosmos. Il a été détruit par les sciences science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
physiques, et le sentiment de sa beauté a été détruit par le pouvoir que la technique techne
tékhnê
Une technique (du grec τέχνη, art, métier savoir-faire) est une ou un ensemble de méthodes, dans les métiers manuels elle est souvent associée à un tour de main professionnel.
a pris sur l’âme humaine. La machine est venue s’interposer entre l’homme et la nature [4]. L’entrée dans une époque principalement technique a une signification, métaphysique. Et l’attitude de l’homme envers l’art se trouve transformée de fond en comble. On dirait que l’homme est en voie Tao
Dao
Voie
Way
Le Tao, qu’on traduit littéralement par "Voie", et qui a donné son nom à la doctrine elle-même, est le Principe suprême, envisagé au point de vue strictement métaphysique. René Guénon
de perdre les derniers souvenirs qui lui restent du paradis. Il entre dans une nuit où, au lieu de formes, il voit l’éclat des étoiles. On a ici l’impression d’approcher de la fin fin
finalité
telos
télos
Le finalisme est une option théorique qui affirme l’existence d’une cause finale de l’univers, de la nature ou de l’humanité. Elle présuppose un dessein, un but ultime, une signification, immanents ou transcendants, présents dès leur origine. Cette perspective est aussi dite téléologique.
. Au milieu de toutes ces formes en voie de décomposition, c’est le culte religieux qui présente la plus grande stabilité, et continue à agir aussi profondément que par le passé sur la vie émotionnelle de l’homme. Rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. de plus naturel, d’ailleurs, étant donné que c’est en lui que s’est le mieux conservé le lien qui rattache l’humain au divin. Mais il subira, lui aussi, un processus de pétrification, si les formes exprimant le processus de création religieuse ne sont pas renouvelées.

J’ai fait, il y a une trentaine d’années, une.conférence sur la « Ruine de la Beauté », dans laquelle j’ai développé la thèse pessimiste de la diminution de la beauté dans le monde. La beauté disparaît aussi bien dans la vie sociale humaine, qui devient de moins en moins belle, parce que manquant de style, que dans l’art qui renie de plus en plus la beauté. L’art veut représenter l’homme dans sa vérité, et cette vérité est amère et manque de beauté. C’est en cela que consiste le grand mérite de la littérature et de l’art qui, en procédant ainsi, nous aident à mieux connaître la vie. Pour la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contempalción
de la beauté plastique, les hommes s’adressent à des époques disparues. Ce siècle de la technique, des masses, du quantitatif écrasant, de l’accélération du temps, ne laisse pas place à la beauté. On dirait que le triomphe de la justice sociale rend la vie moins belle qu’elle ne l’était aux époques d’injustice sociale. C’est ce qui a plus particulièrement frappé K. Léontiev. Nietzsche était en pleine révolte contre la laideur du siècle démocratique. Aussi toutes ses préférences allaient-elles à la Renaissance, époque immorale, mais créatrice de beauté. Il y a conflit entre le Beau et le Bien, et ce conflit n’est pas aussi facile à résoudre que le pensent les esthètes et les moralistes. L’union du Beau et du Vrai suppose une transformation, une transfiguration complète de la vie. Or, le Beau, séparé du Vrai et du Bien,, ne tarde pas à entrer en décomposition, pour finalement dégénérer en laideur. On ne trouve pas, dans l’histoire de la culture, une augmentation progressive de la beauté, mais ce qu’on trouve, c’est un affinement de la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
et de la sensibilité esthétiques. Sur ce point, le pessimisme esthétique, il faut le reconnaître, a raison. L’esthétique est propre moins aux époques créatrices qu’aux époques auxquelles manque la Beauté. Ce n’est pas aux époques qui furent les plus grandes créatrices de Beauté que raffinement et la réceptivité de la conscience esthétique ont présenté le degré le plus élevé. Les hommes sont très prédisposés aux illusions esthétiques. Nous nous extasions devant la beauté de ruines historiques, mais nous oublions que ces ruines que nous admirons tant n’existaient pas dans le passé, qu’elles datent de nos jours. Dans le passé, ce temple en ruines était un temple neuf, récemment construit, et non un temple ancien. Et il en est de même du reste. Dans le passé, le passé qui attire l’esthéticien n’existait pas, il était le présent. Devant la laideur du présent, nous trouvons une consolation dans le fait que le passé soit devenu ancien. La mémoire, loin d’être une force passive, est une force de création, de transfiguration. Nous sommes obligés à tout instant de constater le caractère paradoxal du temps. Les jeunes représentants de la pensée et de la littérature de la France contemporaine ont abouti à. la philosophie _du désespoir, et leur dernier mot est pour postuler le néant néant La notion de néant est directement et indissociablement liée à la notion d’existence. Évoquer le néant revient à révoquer l’existence et réciproquement.

Le néant est un substantif définissant, selon l’usage, soit un état soit un caractère, l’article suivant s’attache à expliquer ces deux aspects.
. L’homme est tellement rusé qu’il est capable de trouver une consolation jusque dans le désespoir. Ces courants se ressentent principalement de l’influence de Nietzsche et de Heidegger, en partie de celle de Kierkegaard et de Chestov, bien que les idées de ces deux derniers présentent une orientation religieuse. Citons, parmi les représentants de ces courants contemporains, Sartre, Bataille, Camus, etc. Pris de nausée devant la laideur de l’Etre, ils cherchent une issue dans l’activité créatrice. Mais l’homme est pour eux une chose inexistante, une nullité, une poignée" de boue. Comment pourrait-il donc manifester une activité créatrice ? D’où lui viendraient les forces que cette activité nécessite ? Le Bien est par lui-même impuissant et incapable de sauver. Mais tout aussi impuissante et incapable de sauver est la créativité artistique. A la suite de la rupture entre le divin et l’humain, l’homme se trouve amené au bord de l’abîme, abîme de non-être et de désespoir. La beauté dépérit, parce que l’homme se trouve livré à lui-même, ne cherche qu’à s’affirmer et prétend se suffire. C’est là une dialectique irréfutable de la vie elle-même, et non seulement de la pensée. Le thème de la beauté nous amène à celui de la fin, à l’eschatologie eschatologie Le mot eschatologie est composé du grec eschatos (ἔσχατος), le dernier, et logos, "parole", "étude". L’eschatologie est le discours sur la fin des temps. Il relève de la théologie et de la philosophie en lien avec les derniers temps, les derniers événements de l’histoire du monde ou l’ultime destinée du genre humain, couramment appelée la « fin du monde ». Dans de nombreuses religions, celle-ci est un événement futur prophétisé dans les textes sacrés ou le folklore. Plus largement, l’eschatologie peut embrasser des concepts qui sont liés tels que celui de Messie ou des temps messianiques, l’après-vie et l’âme. Wikipédia . L’homme suit le chemin de la croix croix Le terme croix vient du mot latin crux qui a le sens de « poteau », « gibet », voire « potence ». (voir crucifiement et la Crucifixion propre au Christ) Le terme grec pour désigner le même objet est stauros, dérivé lui de la lettre tau.

La croix est un symbole en forme d’intersection, formée de deux lignes ou plus. La « région » est une zone définie par l’intersection (il y a ainsi en général quatre régions).

Intègre un symbolisme cosmique universel extérieur au christianisme.
jusqu’au bout.


Voir en ligne : Théosophie


[1Voir mon livre : Création et objectivation.

[2On trouvera sur ces questions des idées intéressantes dans G. Simmel : Lebensanschauung.

[3Benedetto Croce : Esthétique comme science de l’expression.

[4Voir mon étude : L’homme et la machine.