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Dialectique existentielle du divin et de l’humain

Berdiaeff : LA SPIRITUALITÉ

Nicolas Berdiaeff

vendredi 12 décembre 2008

Dialectique existentielle du divin et de l’humain, par Nicolas Berdiaeff. Janin, 1947

Chapitre IX LA SPIRITUALITÉ

La conquête de la spiritualité constitue la tâche principale de la vie humaine. Mais il faut entendre la spiritualité dans un sens différent de celui qu’on lui attribue ordinairement. L’homme a besoin de la spiritualité pour la lutte qu’il livre dans la vie. Seule la spiritualité rend possibles les grands sacrifices et les grands exploits. La joie que procure la lumière du soleil est une joie spirituelle. Le soleil lui-même est spirituel. La forme du corps humain, le visage humain sont pénétrés de spiritualité. Celui-là même qui, en raison de l’état dans lequel se trouve sa conscience superficielle ou par simple malentendu, se considère comme un matérialiste, peut, au fond, être pénétré de spiritualité. Cela est vrai de notre Tchernichevski [1], par exemple. Si une philosophie de la spiritualité devient possible, elle ne ressemblera en rien à ce spiritualisme abstrait et d’école qui fut une des formes de la métaphysique naturaliste. L’esprit n’est pas une substance [2]. Il n’est pas seulement une réalité autre que celle du monde de la nature, mais une réalité dans un sens tout à fait différent. L’esprit est liberté et libre énergie intervenant par irruption dans le monde historique et dans celui de la nature. On ne saurait, certes, refuser une vérité relative au dualisme, sans lequel l’indépendance de la vie spirituelle serait incompréhensible. Mais ce dualisme n’est pas celui de l’esprit et de la matière, ou de l’esprit et du corps. Il est avant tout le dualisme de la liberté et de la nécessité. L’esprit est liberté, et non nature. L’esprit n’est pas partie constitutive de la nature humaine : il est la plus haute valeur qualitative. La qualité spirituelle et la valeur spirituelle, au lieu d’être déterminées par une nature quelconque, résultent de l’union de la liberté et de la grâce. L’esprit est révolutionnaire dans ses rapports avec le monde de la nature et de l’histoire ; venant d’un autre monde, il fait irruption dans ce monde-ci, dont il bouleverse l’ordre fondé sur la contrainte. Délivrance de l’esclavage, tel est la tâche fondamentale de la vie de ce monde. Mais les émancipateurs et libérateurs ont commis une erreur fatale, en admettant que la libération pouvait venir de la matière, de la nature. La liberté vient de l’esprit. Plus fatale encore fut l’erreur de ceux qui, tout en se posant en défenseurs de l’esprit, étaient persuadés que l’esprit, au lieu de se libérer, lie et soumet à l’autorité. Les uns et les autres avaient une fausse idée de l’esprit et préparaient la ruine de la spiritualité. L’esprit n’est pas seulement liberté, mais il est aussi sens, car le sens du monde est un sens spirituel. Lorsqu’on dit que le monde et la vie n’ont pas de sens, on reconnaît par là l’existence d’un sens qui est au-dessus de la vie et du monde, c’est-à-dire que pour déclarer que la vie du monde n’a pas de sens, on se place au point de vue de l’esprit. Jaspers dit avec raison que l’esprit occupe une place paradoxale entre des choses contradictoires. L’esprit et la spiritualité réélaborent, transforment, transfigurent le monde de la nature et de l’histoire, en y apportant la liberté, en lui conférant un sens. Il se produit une objectivation de l’esprit qu’on considère comme une incarnation et une réalisation.

Mais l’esprit objectivé est un esprit devenu étranger à lui-même, ayant perdu son ardeur, sa force et sa jeunesse créatrices, un esprit adapté au monde du quotidien et au niveau moyen [3]. Contrairement à ce que prétend Hegel, il ne saurait être question d’esprit objectif. Il n’existe qu’un esprit subjectif ou, plutôt, un esprit qui est au delà du subjectif et de l’objectif. « Spiritualité objective », l’association de ces deux mots constitue un non-sens. La spiritualité est toujours « subjective », réfractaire à l’objectivation. L’esprit objectivé est un esprit tari et ossifié. La spiritualité est en dehors du monde phénoménal objectivé ; loin d’émaner de ce monde, c’est elle qui y fait irruption. Hegel avait tort de croire au développement progressif de l’esprit et de la spiritualité au cours de l’histoire. Ce n’est pas comme résultant du développement progressif de l’esprit au cours de l’histoire que se présentent à nous les sommets de la spiritualité dans le monde.

Atteindre à la spiritualité, c’est se libérer du pouvoir du milieu social et naturel, ce qui équivaut, pourrait-on dire, à l’irruption du nouménal dans les phénomènes. L’accroissement de la spiritualité dans l’homme n’est pas l’effet d’une évolution s’effectuant conformément à certaines lois. Là où agit la liberté, il n’y a pas de processus nécessaire, et la création est exclusive de l’évolution, au sens naturaliste du mot. La spiritualité est un problème qui se pose à l’homme et de la solution duquel dépend son attitude à l’égard de la vie. Et le paradoxe consiste en ce que c’est d’une force spirituelle immanente à l’homme lui-même que dépend l’accroissement de sa spiritualité, autrement dit que cet accroissement ne peut être que le résultat de ses états spirituels. L’inférieur ne donne jamais naissance au supérieur ; mais il faut qu’il en contienne l’ébauche, qu’il le renferme à l’état potentiel. Le développement spirituel est une actualisation du possible. Même des expériences de la vie qui, en apparence, ne comportent rien de spirituel peuvent éveiller les fores spirituelles de l’homme : tel peut être l’effet d’une maladie, de la misère, d’une injustice, d’une trahison. Mais le fait est que la force spirituelle permet d’affirmer qu’elle existait déjà précédemment à l’état caché, latent. La liberté qui s’oppose à la nature est toujours esprit. L’erreur de la théorie naturaliste de l’évolution consistait en ce qu’elle croyait l’inférieur capable d’engendrer le supérieur, le matériel capable de créer le spirituel. Originellement, la force spirituelle de l’homme n’est pas seulement humaine, mais à la fois humaine et divine. La spiritualité est un état dans lequel l’humain et le divin se trouvent unis. Dans les profondeurs de sa spiritualité l’homme se trouve en contact avec le divin, et c’est de la source du divin qu’il reçoit un appui. Contrairement à ce que pensaient Hegel et beaucoup d’autres avec lui, l’histoire spirituelle du monde n’est pas soumise à une évolution nécessaire. L’histoire du monde nous présente une objectivation de l’esprit. Mais l’objectivation de l’esprit équivaut à sa diminution. L’objectivation s’oppose à la transcendance, c’est-à-dire au mouvement vers Dieu. Mais ce serait une erreur de voir dans le processus d’objectivation de la spiritualité, telle qu’elle se traduit dans l’évolution de la civilisation, un processus purement négatif. Dans les conditions de ce monde phénoménal le processus en question a également une signification positive. Il a pour effet le refoulement de la nature animale, sauvage, barbare de l’homme, l’épanouissement de sa conscience. Mais c’est là un processus tout à fait élémentaire et qui ne permet pas d’atteindre les sommets de la spiritualité. Il nous est d’ailleurs impossible de savoir exactement où se manifeste la vraie spiritualité, car elle peut également se manifester ailleurs que sur les sommets de la civilisation. Il importe aussi de savoir que la spiritualité ne s’oppose pas au corps et à l’âme, mais qu’elle s’en empare et les transfigure. C’est que l’esprit est avant tout une force de libération et de transfiguration. L’homme doué d’une forte spiritualité n’est pas du tout un homme retiré de la vie du monde et de l’histoire. Il se montre, au contraire, actif au sein même de la vie du monde et de l’histoire, mais il s’est affranchi du pouvoir de cette vie et s’applique à la transformer. Une spiritualité qui se détourne du monde pluraliste, comme le font certaines formes de spiritualité, celles de l’Inde, de Plotin, de l’ascèse monastique, ne peut être considérée comme chrétienne, parce qu’elle est en opposition avec le caractère à la fois divin et humain du christianisme et avec l’amour du prochain prêché par le Christ. La spiritualité chrétienne n’est pas seulement une ascension, mais aussi une descente, et seule cette spiritualité, à la fois ascendante et descendante, est humaine. Il y a aussi une spiritualité inhumaine, hostile à l’homme, et des déviations de ce genre ont été souvent observées. L’homme doit assumer la responsabilité non seulement de sa propre destinée et de celle de ses proches, mais aussi de celle de son peuple, de l’humanité et du monde. Il lui est interdit de s’isoler de son peuple et du monde pour se retirer sur d’inaccessibles sommets spirituels. Le danger de l’orgueil nous guette sur le chemin qui mène à la spiritualité, et les avertissements à ce sujet n’ont pas manqué. Ce danger est, lui aussi, la conséquence de la rupture du lien qui unit l’humain au divin. Un exemple de cet orgueil nous est offert par les brahmanes qui se prétendent surhommes. Il est propre également à certaines formes de l’occultisme. Ce qu’il faut chercher à acquérir, c’est la spiritualité humaine qui soit en même temps divine. Il y a plusieurs types de spiritualité : il y a la spiritualité chrétienne et la spiritualité extra-chrétienne, et au sein du christianisme il y a plusieurs types de spiritualité, comme, par exemple, la spiritualité orthodoxe et la spiritualité catholique [4]. Mais il y a aussi des éléments qui forment la base universelle et éternelle de la spiritualité. Celle des Hindous est une spiritualité très profonde. Entre les mystiques de tous les temps et de tous les peuples il existe comme un accord qui leur permet de communiquer les uns avec les autres et de se comprendre les uns les autres. La prière a une signification éternelle. En quoi consiste la prière ? Elle répond au besoin qu’éprouve l’homme de se sentir comme n’étant pas sous la dépendance totale de la nécessité qui règne dans le monde, des forces fatales de ce monde [5]. La prière est une conversation avec un Etre qui s’élève au-dessus des choses de ce monde, au-dessus de l’injustice dans laquelle le monde est plongé. La spiritualité chrétienne diffère de la spiritualité non-chrétienne par son affirmation constante de la personne, de la liberté et de l’amour. Il faut considérer comme non-chrétienne toute spiritualité qui n’affirme pas l’unicité de la personne, la liberté de l’homme et l’amour de l’homme. Toute spiritualité qu’on peut considérer comme moniste, parce que niant l’indépendance de la personne humaine, est extrachrétienne. La spiritualité de l’Inde, très élevée sous certains rapports, est une spiritualité froide en comparaison de la chrétienne, et cela justement à cause de son caractère panthéiste qui comporte la négation métaphysique du principe de la personne. Dans ses commentaires à Bhagavat Ghita, Aurobindo dit que le sage a la même bienveillance pour tous, il est indifférent à tout, il n’a pas de désirs, il nie la différence entre le bonheur et le malheur [6]. Ces conceptions ont également pénétré dans la spiritualité chrétienne, surtout dans la spiritualité ascétique syrienne, où elles ont trouvé leur résumé dans la Philokalia. Ce détachement du monde pluraliste caractérise également la mystique de Plotin et du néoplatonisme. Mais la spiritualité véritablement chrétienne est une spiritualité christologique, c’est-à-dire humaine et divine à la fois, une spiritualité qui ne fait pas disparaître l’homme dans l’identité et l’unité indifférentes. Cette spiritualité, à la fois divine et humaine, peut bien avoir pour point de départ la conscience de la nature pécheresse et de l’indignité de l’homme plongé dans les éléments du monde, mais elle doit finir par affirmer sa dignité comme étant celle d’un être semblable à Dieu et prédestiné à l’éternité. Le sentiment amer que nous éprouvons devant la bassesse de l’homme ne doit pas dissimuler à nos yeux la hauteur à laquelle il est destiné. La spiritualité chrétienne n’est pas un désintéressement froid, mais elle est ardente. Si elle comporte le détachement du monde, la libération de ses éléments, elle exige aussi que l’homme partage les destinées du monde, de l’humanité et de toutes les créatures qui souffrent. La spiritualité doit transfigurer, et non étouffer la nature passionnelle de l’homme. Le christianisme délivre l’homme des esprits élémentaires de la nature et. affirme ainsi l’indépendance et la liberté de l’homme et de l’esprit. Mais cela ne signifie nullement qu’il cherche à rendre l’homme indifférent au monde et aux hommes. Le christianisme repose sur le commandement de l’amour de Dieu et du prochain, et c’est en cela que consiste son caractère humain, c’est-à-dire à la fois humain et divin. Rien n’est plus opposé à l’indifférence pour le monde de la multiplicité. L’amour du prochain est en même temps amour du monde multiple. S’adresser à l’Unique ne signifie nullement qu’on doive se détourner du multiple, de ce qui est individuel dans le monde. Mais, à l’exemple de tout dans ce monde, la spiritualité s’objective, assume un caractère formel et légaliste, se refroidit, s’adapte à la quotidienneté sociale et au niveau de l’homme moyen. Ce qui frappe dans la vie dite spirituelle des églises et confessions officielles, c’est justement son caractère non spirituel. On a réussi à élaborer une spiritualité conventionnelle, à base de signes et de rhétorique, qui a fait prendre le christianisme en dégoût. Le fait que la spiritualité était primitivement attachée au mythe présente déjà une signification plus profonde. Tout mythe plus ou moins important est relié à une réalité, mais ce lien peut se relâcher, et la soif de vérité et de sincérité dans la vie spirituelle peut exiger la séparation entre la spiritualité et le mythe. Ce qui marquera le passage du symbolisme au réalisme, au réalisme mystique.

Le moi profond de l’homme est inséparable de la spiritualité. L’esprit est un principe de synthèse, qui maintient l’unité de la personne. L’homme doit sans cesse accomplir des actes créateurs par rapport à-lui-même. Ce sont ces actes créateurs qui président à l’auto-réalisation de la personne. Par ces actes, l’homme lutte sans cesse contre la multiplicité de ses faux « moi ». Dans l’homme se meut le chaos, il est lié au chaos que dissimule le cosmos. C’est de ce chaos qu’émergent des « moi » illusoires et faux. Chaque passion qui s’empare de l’homme peut faire naître un « moi » qui n’est pas le « moi » véritable, qui est ce que Freud appelle Es. Au cours de la lutte pour la personne, pour le « moi » authentique et profond, s’effectue un processus de désintégration, danger qui guette toujours l’homme, et un processus de synthèse, d’intégration. L’homme a davantage besoin de psychosynthèse que de psychanalyse qui, lorsqu’elle est seule, peut avoir pour effet une décomposition, une désintégration de la personne. C’est la spiritualité venant des profondeurs qui est la force à laquelle la personne doit sa formation et son maintien. Le sang, l’hérédité, la race n’ont, comme l’individu biologique en général, qu’une signification phénoménale. L’esprit, la liberté, la personne ont, au contraire, une importance nouménale. Les sociologues prétendent que la personne humaine se forme sous l’influence de la société, des rapports sociaux, que la société organisée est la source de la plus haute moralité. Mais les influences extérieures que l’homme subit exigent une adaptation à la quotidienneté sociale, aux besoins de l’Etat, de la nation, aux mœurs régnantes. L’homme se trouve ainsi transporté dans l’atmosphère du mensonge utile, du mensonge qui assure la conservation et la sécurité. Mais le pathos de la vérité et de la sincérité crée un conflit entre l’homme et la société. Ce qu’il y a de plus important et de plus significatif dans l’homme provient, non des influences extérieures, du milieu social, bref, non pas du dehors, mais du dedans. Le primat de la société, la domination de la société a pour effet la transformation de la religion en arme de tribu et d’Etat et la négation de la liberté de l’esprit. La religion romaine était fondée sur des sentiments sociaux très forts, mais au point de vue spirituel elle occupait un niveau assez bas. Le christianisme historique a été vicié par des influences et des adaptations sociales. Le dressage social a rendu l’homme indifférent à la vérité. Tout système de monisme social est hostile à la liberté de l’esprit. Le conflit entre l’esprit et la société organisée et légaliste est éternel. Mais ce serait se tromper que d’interpréter ce conflit comme ayant pour but le triomphe de l’individualisme et de l’esprit asocial. Insistons, au contraire, sur le fait qu’il existe une sociabilité interne, que l’homme est un être social et qu’il ne peut se réaliser pleinement que dans la société. Mais une société meilleure, plus juste, plus humaine ne peut être fondée que sur la. sociabilité spirituelle de l’homme, avec des éléments provenant de sa source existentielle, et non de l’objectivation. Au point de vue métaphysique, une société déifiée est un principe réactionnaire. Il est possible pour la spiritualité de pénétrer dans la vie sociale, et tout ce qu’il y a de meilleur dans celle-ci provient de cette source. La spiritualité apporte avec elle la libération, elle apporte l’humanité, tandis que la prédominance de "la société objective est un esclavage. Il faut complètement renoncer à la fausse théorie qui avait été en vigueur dans la deuxième moitié du xixe siècle et d’après laquelle l’homme serait créé pour le milieu social. Au contraire, c’est le milieu social qui existe pour l’homme. Cela ne veut pas dire que le milieu social soit sans action sur l’homme : au contraire, cette-action existe, et elle est même très forte. Mais un milieu social fondé sur l’esclavage et qui transforme l’homme en esclave est lui-même une création d’âmes serviles. Si Dieu n’existe pas, je suis l’esclave du monde. L’existence de Dieu est une garantie de mon indépendance par rapport au monde, à la société, à l’Etat. D’après Dostoïevski, c’est par orgueil que l’homme croirait parfois en Dieu. Le sens de cette idée, en apparence paradoxale, est que l’homme ne consent pas à s’incliner devant le monde, la société et les hommes, qu’il ne consent à s’incliner que devant Dieu qui est la seule source de son indépendance et de sa liberté en face des puissances du monde. Le bon orgueil consiste à ne vouloir s’incliner devant rien et devant personne, en dehors de Dieu. La spiritualité, qui est toujours inséparable de Dieu, signifie la possession d’une force intérieure qui rend l’homme capable de résister au pouvoir que le monde et la société font peser sur lui. Il est absurde de croire que l’existence de Dieu est une cause de ma pauvreté, parce que l’existence de Dieu comporterait l’aliénation de ce qui constitue ma richesse propre (Feuerbach). Non : l’existence de Dieu est pour moi une source de richesses indénombrables. Je ne suis très pauvre que pour autant que j’existe seul, qu’il n’y a rien qui soit au-dessus de moi. Et le monde entier serait pauvre et terne, s’il devait se suffire à lui-même, s’il ne renfermait pas un mystère.

En plus de la spiritualité dont parlent les livres mystiques qui décrivent le chemin suivi par l’âme pour parvenir à Dieu, il y a une spiritualité tout à fait différente, qu’on peut appeler prophétique. Le prophétisme est une inspiration venue de Dieu ; par lui, c’est une voix intérieure, la voix de Dieu qui parle des destinées du monde, de l’humanité et du peuple, des choses à venir. L’homme d’inspiration prophétique est solitaire, souvent lapidé par le peuple même qu’il sert, mais il est spirituellement social, spirituellement tourné vers la société. Le chemin que suit l’inspiration prophétique n’est pas celui de l’ascension méthodique, mais celui d’une illumination intérieure. La spiritualité prophétique diffère radicalement de la spiritualité mystique des écoles mystiques de l’Inde et de la Grèce. C’est une spiritualité d’un type propre à l’ancien Israël, mais aussi à l’iranisme et au christianisme. Mais ce dernier réunit les deux types de spiritualité. La spiritualité se rattache soit à l’eschatologie individuelle,, soit à celle de l’histoire universelle. Primitivement, le christianisme avait reçu en héritage le messianisme de l’ancien Israël, qui se rapportait aux destinées historiques, et la mystique grecque qui cherchait, dans ses mystères, à conquérir l’immortalité individuelle. Aussi constatons-nous que la doctrine chrétienne, relative à l’immortalité, présente deux couches superposées (immortalité de l’âme individuelle et résurrection des corps) dont il est difficile de réaliser l’unité. Mais la spiritualité est toujours une préparation à l’immortalité et un gage de celle-ci. La structure naturelle de l’homme n’est pas immortelle par elle-même, mais elle le devient, lorsque l’esprit, le principe par lequel se trouve réalisée l’union du divin et de l’humain, s’est emparé de l’homme. L’amour est la principale force spirituelle qui délivre de la mort et procure l’immortalité, il est plus fort que la mort. L’amour fait partie de la personne et exige l’immortalité pour la personne. Dans le livre que nous avons déjà cité, Nygren voit l’essence du christianisme dans l’agapé qu’il rattache au collectif, c’est-à-dire à l’Eglise. Dans l’Eros, c’est l’homme qui s’élève à Dieu, tandis que dans l’Agapé c’est Dieu qui descend jusqu’à l’homme. Dieu aime, parce qu’il aime, et non en raison de telles ou telles qualités de l’aimé. C’est ce qui caractérise justement l’amour humain. Mais il est impossible de faire rentrer l’amour, qui est un des phénomènes, les plus mystérieux de la vie du monde, dans les cadres de 1’, « Eros » et de 1’ « Àgapé ». D’après Nygren, la mystique et la gnose sont sous le signe de l’Eros et, pour cette raison, niés. La spiritualité, sous toutes ses formes, est une lutte ayant l’éternité pour enjeu. L’humanité véritable exige cette lutte, la mort étant le principe le plus inhumain. Dans la terminologie chrétienne, spiritualité signifie affirmation du Saint-Esprit dans le monde et dans l’homme. Mais le Saint-Esprit ne se révèle pas encore complètement, ne se répand pas tout entier dans la vie du monde. Il y a possibilité d’une nouvelle spiritualité, d’une spiritualité à la fois divine et humaine, grâce à laquelle les forces créatrices de l’homme se manifesteront comme elles ne se sont encore jamais manifestées jusqu’à ce jour. Ce qui caractérisera le plus cette nouvelle spiritualité, ce seront l’activité créatrice, la liberté, l’amour. Elle sera une réponse aux souffrances du monde, aux souffrances incessantes de l’homme. La vieille spiritualité ne s’est pas montrée capable de donner cette réponse. Mais l’épaississement des ténèbres précède toujours et nécessairement l’apparition de la lumière. Un affaiblissement apparent de la spiritualité peut bien préciser sa nouvelle intensification. Avant que se soit effectuée l’union du divin et de l’humain, on assistera encore à des explosions de l’inhumain, suites de la rupture entre l’homme et Dieu. La dialectique existentielle du divin et de l’humain n’a pas encore atteint son terme, mais elle touche parfois au terme et à la limite, de sorte que l’homme se trouve placé devant un abîme. L’attente de la nouvelle spiritualité est l’attente d’une nouvelle révélation du Saint-Esprit dans et par l’homme. Ce ne peut être une attente passive, mais un état actif de l’homme. Si l’homme était condamné à attendre, tremblant et passif, que les événements viennent d’en haut, la spiritualité ne serait pas humaine en même temps que divine, l’humanité divine serait impossible. Le paraclétisme s’est manifesté plus d’une fois dans l’histoire du christianisme, mais les temps n’étaient pas encore venus. Il y a tout lieu de croire que ces temps sont proches.


Voir en ligne : Théosophie


[1Critique, sociologue et révolutionnaire russe.

[2Voir mon livre : Esprit et réalité.

[3C’est une idée que je développe dans un livre qui doit bientôt paraître en plusieurs langues et ayant pour titre : Création et objectivation.

[4Voir mon livre : Esprit et Réalité.

[5Voir Fr. Heiler : Das Gebet.

[6Voir le livre déjà cité : Le Bhagavad Gitâ, interprétée par Shri Aurobindo.