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Anthologie Persane (XIe-XIXe siècles).

Saadi : Extraits du Dîvân

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 décembre 2008

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

Sur la destruction du califat de Bagdad.

Le ciel verserait justement des larmes de sang sur la terre, car le pouvoir de Mo’tacim, l’émir des croyants, a pris fin. Mahomet ! si tu dois lever la tête en sortant de la terre, au jour du Jugement dernier, lève-la sans tarder ! regarde ce jugement parmi ton peuple. Sans pitié, des vagues de sang passèrent le seuil du harem où vivaient les femmes charmantes ; nos pleurs de sang teignent nos manches. Crains les révolutions du monde, les changements de la fortune ! Nul ne saurait imaginer comment tournera telle chose. Lève les yeux, toi qui as vu la splendeur de la Maison sainte, quand les empereurs de Byzance et de Chine s’y prosternaient. Le sang des descendants de l’oncle du Prophète (Abbâs), on l’a répandu sur le sol où les sultans posaient leur front ! Sur le sang de ces êtres purs, ô malheur ! la mouche se jette : que jusqu’au Jugement dernier, le miel semble amer à sa bouche ! Dorénavant, il ne faut plus espérer de repos au monde. Lorsque la pierre en est tombée, la bague n’a plus que ciment. L’eau du Tigre est mêlée de sang ; désormais s’il poursuit son cours, il pétrit de sang le terrain de la palmeraie de Bathâ. Et la mer a crispé sa face devant ce triste événement ; sur sa face on peut reconnaître les rides marquées par les flots. Les pleurs sont sans profit ; et laver à grande eau le chagrin dans le cœur de l’homme est aussi vain que vouloir effacer une marque au fer chaud mise à la croupe d’un cheval. Mais, étant bon croyant, plein de compassion, le cœur de l’ami se consume quand il a perdu ce qu’il aime. Il ne convient pas de gémir sur le sang de tous ces martyrs ; pour eux, le paradis sublime sera le moindre des bonheurs. Attends ! demain viendra le jour d’équité, de résurrection : ces morts sortiront de leur tombe, encor tout sanglants de blessures. La poudre de leurs pieds, sur terre, était pour les yeux un collyre ; au Jugement dernier, leur sang fardera la joue des houris. Le corps navré, s’ils ont roulé dans la terre et le sang, que craindre ? Leur âme pure est tout auprès des faveurs du Maître des mondes. Il ne sied point de se fier et de livrer son cœur au monde, car du ciel tu reçois, ô frère ! tantôt l’amour, tantôt la haine. On dirait que la terre et le ciel qui gravite sont les deux meules d’un moulin entre lesquelles, jour et nuit, le cœur des humains est mis en poudre. Au jour fixé pour le trépas, le bras du courage est sans force ; quand le destin vient, il ne reste nulle vigueur à l’esprit ferme ; le glaive tranchant ne sort pas du fourreau, le jour du combat, lorsque la mort en embuscade attend, cachée, l’homme vaillant. L’expérience est inutile quand le bonheur s’est détourné ; que gagne-t-il à attaquer, celui dont la selle a glissé ? Quand les vautours se font la guerre pour la charogne qu’est ce monde, reste à l’écart si tu es sage, ô frère ! imite le griffon. Que vaut donc l’empire du monde ? Notre seul besoin est ceci ! que Dieu nous assure l’empire de la foi, de la certitude. (Dîvân, éd. Calcutta, 1791, p. 249 v°.)

Dignité de l’homme.

Le corps de l’homme est respectable par l’âme qui est propre à l’homme. Ce n’est pas un joli costume qui symbolise humanité. Si l’homme n’était que par l’œil, la langue, l’oreille et le nez, en quoi donc différerait-il d’un dessin tracé sur un mur ? Manger, dormir, désir, colère sont bruit, ignorance et ténèbres ; et l’animal n’a notion ni d’âme ni d’humanité. Sois un homme en réalité ; sinon tu n’es qu’un perroquet qui dira les mêmes paroles dans la langue d’un être humain. Tu as vu l’oiseau s’envoler ; donc, des entraves du désir échappe-toi car tu verras l’essor de ton humanité. N’étais-tu pas un être humain qui restait captif du démon, alors que l’ange n’atteint pas à cet état d’humanité ? Si cet instinct de violence peut mourir en ton naturel, tu passeras toute ta vie avec une âme d’être humain. L’homme peut atteindre au degré où il ne voit plus rien que Dieu : considère à quelle grandeur parvient l’état d’humanité ! Sois être humain grâce aux conseils, non par toi-même, car Saadi apprit lui-même d’un autre homme ce que c’est que l’humanité. (Id. p. 277 v°).

Confiance en Dieu.

La portion qui n’a pas été fixée par Dieu avant que nous soyons doués de l’existence, tous les efforts que nous tentons pour l’obtenir sont aussi vains qu’un souffle. Car Dieu garde la clef des trésors de ce monde ; et nul ne les conquiert par la force du bras. Il faut donc obéir et savoir accepter ; ce que fait le Seigneur est toujours équitable. S’il montre une peinture aux yeux des gens retors, ces gens estimeront qu’elle n’est pas d’un maître. Si tu es clairvoyant, tu verras que de Dieu procèdent le bien et le mal ; si tu vois double, c’est ton œil qui a regardé de travers. Or c’est Dieu qui créa cultures et palmiers pour assurer ta subsistance, créant aussi les sauterelles. Si tu observes bien celui qui se lamente, son mauvais naturel est cause de ses plaintes. Mais toi, frère ! sois pur, sans crainte de personne ; garde en mémoire ces conseils que j’ai retenus de mon père : « Que tu précipites tes pas, que tu te hâtes en pensée, Dieu ne t’accordera pas un seul jour en sus de ceux qu’il a fixés d’avance. A Dieu sont la grandeur et l’absolue puissance ; il les prête sans les donner à d’autres que tu vois régner en ce bas monde. Si tu es inspiré, tu tourneras ton cœur vers l’au-delà, non pas vers ce monde ruineux qui n’est qu’un séjour de tourment. Homme ! n’avance pas sur terre avec grâce et gaieté, car il est tout pétri, ce terrain que tu foules, d’êtres pareils à toi. Ce bas monde est posé sur l’eau ; les hommes de sens savent bien que rien de stable ne se fonde à la surface de l’onde. Saadi ! sache te contenter de l’arrêt promulgué par Dieu : celui qui s’avoue son esclave se libère de ses semblables. (Id., p. 218 v°.)

Songe que tu mourras !

O toi qui as passé cinquante ans et qui dors ! sauras-tu te servir des quelques jours qui restent ? Le vent de cet orgueil, l’ardeur de ce courroux, jusqu’à quand ? Sois honteux ! toi qui n’es qu’un peu d’eau. Toi qui es homme fait, tu restes un enfant ; et devenu vieillard, tu fais le jouvenceau. Assis, tu joues, alors que de droite et de gauche vont les flèches du ciel ruisselant de clarté. Tant que, du troupeau que nous sommes, il restera quelque mouton, le destin ne cessera pas de faire office de boucher. Tu as mis ton flambeau sur le chemin du vent ; tu es comme une maison sur le passage d’un torrent. Or t’élèverais-tu jusqu’au ciel saturnien ; aurais-tu la beauté du soleil, de la lune ; ou surpasserais-tu le vent par ta vigueur ; ou t’élancerais-tu, tel l’impétueux éclair ; te serait-il permis même de transmuter la pierre brute en or natif, par alchimie, pourtant tu ne pourrais, par ton art et tes ruses, échappera la main de l’ange de la mort. Toute perfection finit par un déclin ; et la rose s’effeuille alors qu’elle était fraîche. O toi qui, sur le sein de celle que tu aimes, poses ta tête, aie donc en mémoire la brique qui sera ton coussin dans la nuit du tombeau ! (Id., p. 239 v°.)

Tout passe.

Ce bas monde est fondé sur l’onde ; les humains sont jouets du vent ; je suis donc l’humble serviteur de qui ne s’y attache point. Le palais des biens d’outre-tombe doit être ton tombeau suprême ; vois donc si le sol est solide lorsque tu te mets à construire. Ce bas monde n’est point durable ; heureuse donc l’âme d’un homme dont il subsiste après sa mort un bon souvenir ici-bas ! Comment donc vivre en ce jardin, où le vent du terme fatal ne cesse de déraciner le buis dont la tige se dresse ? L’existence est une demeure seulement prêtée et construite sur le passage d’un torrent ; notre vie est comme une lampe sur une fenêtre, en plein vent. Sans nous, bien des fois, le soleil se lèvera, se couchera ; bien des fois, au temps du printemps succéderont l’été, l’automne. Oh ! n’attache donc pas ton cœur à ce qui passe : car le Tigre longtemps coulera dans Bagdad après le trépas du calife... Le destin joue avec nous tous comme si nous étions des enfants ; il use envers nous de traitrise... Il jettera derrière soi maint regard chargé de regret, celui qui n’a rien préparé en vue de sa résurrection. Le vent n’a-t-il pas emporté le trône du roi Salomon ? tout trône, en quelque lieu qu’il soit, ne finit-il donc pas de même ? Conserve donc en ton oreille mon précepte ; et conduis-toi bien ; je sais qu’après ma mort, de moi tu garderas bon souvenir. (Id., p. 221 r°.)

Quousque tandem...

O cœur de pierre ! enfin ! jusqu’à quand serons-nous, toi sans souci de moi, moi tourmenté par toi ? En soupirant, de loin, contempler une rose, l’épine dans le pied, puis de l’eau de Jouvence revenir altéré, cela, jusques à quand ? Mon ouïe captivée par tes douces paroles, et mon œil tout surpris de ta charmante allure, cela, jusques à quand ? A tout instant, je crains d’émettre quelque plainte ; feindre la patience et me ronger le cœur en me cachant jusques à quand ? Tu dresses chaque jour coquettement la tête ; mais moi, jusques à quand devrai-je me plonger dans mes réflexions sur ton iniquité ? La teinte de ta main ne vient pas du henné, mais du sang de mon cœur ; jusqu’à quand boiras-tu le sang du cœur des hommes ? Sadi succombera quelque jour sous tes coups ; jusqu’à quand devra-t-il subir tes violences ou rester loin de toi ? (Id., p. 380 r°.)

La nature atteste un Créateur.

A l’aube, quand la nuit et le jour se confondent, on jouit à contempler la campagne au printemps. O çoufi ! sors de ta cellule pour planter la tente en la roseraie ; ce n’est point le temps de t’asseoir sans rien faire dans ton logis. Les rossignols, au temps des roses, sont venus pour gémir d’amour ; tu n’es pas moins enivré qu’eux, soupire donc, ô grand esprit ! Toute la création donne un enseignement à celui qui possède un cœur ; il en est dépourvu celui qui n’avoue pas qu’il croit en le Seigneur. La montagne, la mer et tous les végétaux chantent le los de Dieu ; mais tous ne peuvent pas. en écoutant cela, comprendre ces mystères. Et tous ces surprenants dessins tracés au mur de l’existence ne sont que dessins sur le mur pour qui ne sait pas méditer. Ils t’avertissent, les oiseaux qui dans les herbages te disent : « Dormeur ! lève la tête enfin du coussin de la négligence. Ceux qui ne voient pas aujourd’hui la marque du pouvoir de Dieu, pour la plupart, après leur mort, ne pourront pas jouir de sa vue. Jusques à quand, enfin, comme la violette, baisseras-tu la tète insouciante ? C’est grand dommage que tu dormes quand le narcisse est éveillé. » Qui donc peut, des branches des arbres, faire sortir les fruits vermeils ? Qui donc, de la tige épineuse, fait naître la rose à cent feuilles ?... O Dieu tout saint et impeccable ! à ta puissance souveraine, tu as assujetti la lune, le soleil, la nuit et le jour... C’est toi qui fais jaillir la source du rocher ; c’est toi qui fais tomber du nuage la pluie ; par toi, l’abeille fait le miel, la perle surgit de la mer. Nous venons de parler longtemps sur ce chapitre, ne disant que fort peu d’un sujet infini. (Id., p. 223 r°.)

L’homme de Dieu.

Celui qui n’a ni feu ni lieu peut résider en toute ville ; le pauvre trouve sa demeure partout où la nuit le surprend. L’homme sans maison, sans famille, qui n’a rien hors l’amour de Dieu, ne l’appelle donc pas mendiant, car le prince est son mendiant. L’homme de Dieu n’est étranger ni au levant ni au ponant, car en quelque endroit qu’il se rende, le royaume de Dieu est sien. Celui qui devint étranger à grandeurs, honneurs et richesses rencontrera des compagnons en quelque pays qu’il arrive. Tous les mortels à courte vue ne demandent que leur repos ; mais l’initié cherche l’épreuve car il y trouve son bien-être. L’amoureux qui est parvenu à contempler l’Ami céleste ne voit plus qu’êtres monstrueux en tous ceux qu’il regarde ensuite. Renonce à ce que tu possèdes ; passe outre, car ceci n’est rien ; ces quelques journées d’existence aux quelles le trépas fait suite. A tout être humain que frappa le glaive de l’amour divin, dis donc : « Ne te chagrine pas ! l’empire de l’éternité compensera ton sacrifice. » De la main de l’Ami céleste, tout ce que tu reçois est doux ; cherche donc à le satisfaire, ô Saadi ! sans penser à toi. (Id., p. 370, r°.)

En contemplant l’amie.

La vie est bonne, mais meilleure au bord des ondes. Le vin paraît meilleur au chant du rossignol. Oh ! qu’il fait bon dormir près du jasmin en fleurs ! La flûte est douce auprès d’une amie parfumée. Je renonce à la harpe, aux chants du musicien : je préfère causer avec ma chère amante. Ne te détourne point pour contempler la plaine, de ta fidèle amie : elle est plus agréable. Semblables aux maillons d’un haubert, ses cheveux, tout tordus et bouclés, surpassent par leur grâce les ondulations de l’onde sous le vent. Saadi, connaîtrais-tu ce que vaut ton amie, sans en avoir souffert ? Il est plus agréable d’obtenir ce qu’on veut quand on l’a recherché. (Id., p. 377 r°.)


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