Philosophia Perennis

Accueil > Soufisme > Saadi : Extraits du Boustân (Le parterre odoriférant)

Anthologie Persane (XIe-XIXe siècles).

Saadi : Extraits du Boustân (Le parterre odoriférant)

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 décembre 2008

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

Le mystique et la fourmi.

Apprends de moi ce trait d’un homme bienfaisant, si tu es bon toi-même et de noble conduite. Le mystique Chibli, sortant de la boutique d’un commerçant en blés, emportait au village, sur son épaule, un sac bien empli de froment. Or, regardant de près, il vit parmi les grains une fourmi courant éperdue en tous sens. Plein de pitié, n’ayant pu dormir de la nuit, il rapporta l’insecte à sa demeure, et dit : « Je serais inhumain si je laissais errer cette pauvre fourmi loin de son habitacle. » Raffermis donc le cœur des êtres en détresse si tu veux que le sort te maintienne en paix. Oh ! qu’il a bien parlé, le noble Firdousi ! que sur son pur tombeau Dieu répande sa grâce ! « Ne tourmente pas la fourmi qui traine son grain de froment, car elle vit ; et l’existence est une chose bonne et douce. » Celui qui veut que la fourmi soit malheureuse possède une âme noire, et son cœur est de pierre. De ton bras vigoureux, sur la tête du faible ne frappe pas ; peut-être, un jour, tu tomberas sous ses pieds, écrasé, faible comme fourmi. (Boustân, livre II.)

Trait de mansuétude.

J’ai ouï-dire qu’un jour de fête, le matin, saint Bayèzîd sortit d’une maison de bains. L’on jeta du haut d’un palais, sans l’avertir, sur lui le contenu d’un bassin plein de cendres. Son turban, ses cheveux en furent tout souillés ; mais essuyant sa face et rendant grâce, il dit : « Je mérite, ô mon Dieu ! de rôtir en enfer ; dois-je donc m’irriter devant ce peu de cendres ? » Ainsi les grands esprits ne font nul cas d’eux-mêmes ; ne recherchez donc point la vision de Dieu chez l’homme vaniteux qui ne voit que lui-même. (Id., livre IV.)

Dangers de l’indulgence envers les méchants.

J’ai ouï-dire qu’un homme était tout chagriné : les guêpes avaient fait leur nid dans sa maison. « Laisse-les donc ! que leur veux-tu ? » lui dit sa femme, « privées de leur abri, les pauvres seront tristes. » Ce prévoyant époux s’en alla travailler. Or les guêpes, un jour, piquèrent fort sa femme. Hors d’elle, sur le toit, dans la rue, à sa porte, elle poussait des cris ; et son mari de dire : « Ne montre pas aux gens cette face maussade ! N’as-tu pas dit : Ne tue donc pas ces pauvres guêpes ? » Lorsque l’on traite bien les méchants, l’on augmente leur penchant vers le mal, par cette tolérance. (Id., livre II.)

Trait de charité.

Un ivrogne portait un luth ; pendant la nuit, il le brisa, frappant la tête d’un dévot. Lorsque le jour parut, ce brave homme de bien vint offrir au brutal une poignée d’argent. « Hier, dit-il, tu étais ivre, donc excusable ; or tu as mis à mal et ton luth et ma tête ; ma blessure guérit et je suis rassuré ; mais ce n’est que l’argent qui guérira ton mal. » Si les amis de Dieu sont les premiers des hommes, c’est qu’ils savent subir les vexations d’autrui. (Id., livre IV.)

L’éternelle évolution.

Un roi d’Iran perdit un enfant plein de grâce ; il fut enseveli dans un linceul de soie, comme le ver à soie qui dort en son cocon, Or, quelque temps après, le roi vint au tombeau pour y verser des pleurs douloureux et brûlants. Voyant que le linceul était déjà gâté, il s’écria, plongé dans sa méditation : « Cette soie, je l’avais prise aux vers, par violence ; et maintenant, ils l’ont reprise à ce tombeau. » Le cyprès ne poursuit sa croissance au jardin que pour être abattu par le vent du destin. (Livre IX.)


Voir en ligne : Littérature persane