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Anthologie Persane (XIe-XIXe siècles).

Roumi : Extraits du Masnavi

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 décembre 2008

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

Moïse et l’agneau.

Un des moutons du troupeau de Moïse — Moïse, l’interlocuteur de Dieu — s’enfuit ; jusqu’à la nuit, Moïse le chercha ; ses pieds furent enflés, il perdit ses sandales ; mais cette bête était cachée à ses regards. Cependant, épuisée, elle resta sur place. Or Moïse, enlevant du mouton la poussière, de sa main caressant et son dos et sa tête, cajolait ce mouton comme aurait fait sa mère. « Je l’admets ! ». lui dit-il, « tu n’as pas eu d’égards envers moi ; mais pourquoi donc te nuire à toi-même ? » Et c’est alors que Dieu dit aux anges ces mots : « Moïse a mérité vraiment d’être prophète ». (Masnavi, éd. Nicholson, livre VI, v. 3281.)

Signes distinctifs de l’homme pleinement intelligent et de l’homme à demi-intelligent, de l’homme complet et de l’homme incomplet, du malheureux égaré sans valeur.

L’intelligent, celui qui porte le flambeau, guide la caravane en marchant devant elle. Mais en allant devant, il suit réellement la clarté qui est sienne et, sans avoir conscience, il ne fait, ce marcheur, que se suivre soi-même. Il a foi en lui-même ; et vous, ayez donc foi en cette clarté dont il a nourri son âme. Un autre homme, qui est demi-intelligent, croit que son œil est tout à fait intelligent ; il s’en tient à son œil comme l’aveugle au guide, pour être clairvoyant, alerte et distingué. Mais l’âne qui n’a pas un grain d’intelligence, stupide, ne suit pas le guide intelligent ; de son itinéraire il ne sait peu ni prou, mais à suivre le guide, il ressentirait honte ; il avance à travers le désert infini, tantôt désespéré, boiteux, tantôt courant ; il n’a pas un flambeau qui lui montre la route et pas même un demi-flambeau pour s’éclairer ; il ne possède ni la pleine intelligence qui le ferait comme un vrai vivant respirer, ni même la demi-intelligence afin de former le propos de se donner la mort. Car celui qui est à demi-intelligent doit devenir comme un cadavre, en ses rapports avec celui qui a la pleine intelligence, afin que du bas-fond il parvienne au pinacle ; il n’est ni le vivant qui sache respirer d’accord avec Jésus, ni le mort qui devienne, en renonçant à soi, le canal par lequel le souffle vivifiant de Jésus passerait. Son âme aveugle met ses pas de tous côtés ; enfin, sans progresser, elle saute sur place. (Masnavi, éd. citée, IV, v. 2188.)

Histoire de l’étang, des pêcheurs et des trois poissons — l’un intelligent, le second demi-intelligent, le troisième aveuglé, sot, négligent, bon à rien.

Homme obstiné ! voici l’histoire de l’étang dans lequel vivaient trois poissons de grande taille. Tu l’auras lue dans Kalila ; mais ce n’était que l’écorce ; en voici la pulpe nourricière. Auprès de cet étang quelques pêcheurs passèrent ; ils virent les poissons qui s’y trouvaient cachés ; ils se hâtèrent donc d’apporter des filets ; les poissons avertis se tinrent en éveil. L’un d’eux, intelligent, décida d’émigrer de prendre malgré soi la route difficile. Il dit : « Je ne prendrai point conseil des deux autres, car ils amolliraient sûrement ma vigueur ; l’amour du lieu natal maîtrisera leur âme et ils m’inspireront paresse et ignorance. » Pour te donner conseil, il faut un vrai vivant, qui fasse vivre ton esprit ; mais où est-il ? Prends l’avis de celui qui connaît le voyage, toi qui veux voyager ! car l’avis d’une femme rendra ton pied boiteux au cours de ton voyage. Ne soit donc pas séduit par « l’amour du pays » (hobb-ol-watan ; allusion au hadith : hobb-ol-watan min al-îmân « l’amour de la patrie fait partie de la foi ») ; ne te tiens pas au sens littéral de ces mots, car ta patrie n’est pas ici-bas, ô mon âme ! ta vraie patrie se trouve en un autre univers ;, si tu veux la trouver, franchis donc le grand fleuve ; ne lis pas de travers ce hadith véridique. (Ibid., v. 2202.)

Le bien nous vient parfois d’un ennemi.

Toi qui as l’esprit vif, retiens donc cette histoire ; laisses-en l’extérieur ; entends le sens caché. Un mouezzine avait une très laide voix ; toute la nuit il s’en déchirait le gosier ; il avait interdit le doux sommeil aux gens ; il donnait la migraine aux nobles et au peuple ; les enfants le craignaient sous leur habit de nuit ; sa voix, pour homme et femme, était un vrai supplice. Pour bannir cette épreuve et cet inconvénient, afin de l’empêcher, les gens se réunirent ; lui donnant de l’argent, ils lui dirent : « O toi ! nous avons joui de ton appel à la prière ; la nuit, le jour, tu fus bien généreux, ô maître ! A nous tous une chance est venue grâce à toi : le sommeil nous a fui depuis un certain temps. Tiens donc ta langue afin que nous soyons tranquilles ; et vers d’autres que nous dirige tes efforts. » Or une caravane allait vers la Kaaba ; tout triste, il prit l’argent et partit avec elle. Pour une nuit, les gens de cette caravane campèrent en un lieu hanté des infidèles ; alors ce mouezzine, amoureux de sa voix, se mit à psalmodier parmi ces mécréants. On lui dit : « Ne fais pas l’appel à la prière, car il y aura guerre et longue hostilité » ; mais sans précaution, cherchant noise, et querelle, il psalmodia l’appel parmi les mécréants. Les musulmans craignaient un conflit général, lorsqu’un des mécréants vint avec une robe, l’offrit au mouezzine avec cierge et halva : il venait témoigner son amitié cordiale, en demandant sans cesse : « Où est ce mouezzine ? le son de ses clameurs accroît ma quiétude. — Quel repos trouves-tu dans sa vilaine voix qui tomba tout à coup dans l’église ? Prends garde ! — Je possède une fille élégante et très belle ; elle veut devenir femme d’un musulman, et ce désir ardent ne sort pas de sa tête malgré l’exhortation des coreligionnaires ; dans son cœur a grandi l’amour de vos croyances ; ce chagrin me consume ainsi qu’un encensoir sur lequel je serais posé comme l’encens. J’étais dans la douleur, la peine et la torture, car son amour croissait de moment en moment. Je ne voyais aucun remède à cette affaire ; mais quand ce mouezzine entonna son appel, ma fille s’écria : « Quelle vilaine voix ! qu’à mon oreille elle est pesante et discordante ! je n’ai pas entendu, depuis que je suis née, une si laide voix, au couvent, à l’église. » Sa sœur répondit : « C’est l’appel à la prière ; c’est un des signes distinctifs des musulmans. » Elle ne la crut pas, s’informa près d’un autre ; et cet autre lui dit : « C’est bien cela, ma belle ! » Son visage pâlit quand elle en fut certaine ; à l’égard de l’Islam son cœur se refroidit ; je suis donc délivré de peine et de tourment ; cette nuit, j’ai dormi d’un paisible sommeil. Je dois donc mon repos à la voix de cet homme ; je dois le remercier ; j’apporte des présents ; où est-il ? » Le voyant, il dit : « Prends ces cadeaux, du moment que tu m’as protégé, soutenu ; la bonté, la faveur que tu m’as témoignées me font ton serviteur tant que je durerai ; si j’étais sans pareil en puissance, en argent, en domaines, j’aurais empli ta bouché d’or. » (Id., V, v. 3367.)

Voici la preuve qu’en réalité la construction n’existe que dans l’état de ruine, la concentration dans la dispersion, l’intégrité dans la fracture, le désir dans l’absence de désir, l’existence dans la non-existence, et ainsi de suite pour les autres couples et contraires.

Un certain homme vint pour entrouvrir le sol. Or un fou lui cria, sans s’écarter de lui : « Pourquoi donc gâtes-tu cette pièce de terre ? Pourquoi donc l’entr’ouvrir ? Pourquoi la déranger ? » L’autre répondit : « Fou ! va-t-en sans m’attaquer ! De la mise en valeur distingue donc la ruine : si ce sol n’était pas vilain et retourné, comment produirait-il du froment et des fleurs ? Comment deviendrait-il jardin, champ cultivé, comment porterait-il des fruits et des feuillages, si son ordre n’était mis sens dessus dessous ? Si tu ne perces pas une plaie infectée avec le bistouri, comment guérira-t-elle ? Si par quelque remède on ne purifie pas tes humeurs, comment donc bannira-t-on leur trouble ? Si le tailleur expert taille un coupon d’étoffe, y aura-t-il quelqu’un pour le frapper et dire : « Pourquoi donc as-tu mis en pièces cette soie ? cette étoffe de prix, déchirée, qu’en ferai-je ? » Quand on veut reconstruire un ancien édifice, ne commence-ton point par sa démolition ? Et pour le menuisier et pour le forgeron, pour le boucher aussi n’est-ce donc point de même ? ne détruisent-ils pas afin de reconstruire ? Quant au myrobalan qu’on met en fine poudre, nos corps se trouvent bien de sa destruction. Si tu n’écrases pas le froment sous la meule, comment donc notre table en sera-t-elle ornée ? (Id., IV, v. 2341).

L’épicier et le perroquet.

Il était un épicier qui possédait un perroquet, perroquet à la belle voix, perroquet parlant vertement. Et il surveillait la boutique dans laquelle il était perché ; et à chaque négociant il savait dire un bon mot. Lorsqu’il interpellait les hommes, il parlait le langage humain ; comme les perroquets aussi, il excellait par son ramage. Son maître étant allé un jour à sa maison, le perroquet montait la garde en la boutique. Un chat y sauta tout à coup : il poursuivait une souris. Aussitôt, craignant pour sa vie, et voletant de ça de là, le petit perroquet brisa quelques flacons d’huile d’amandes. Son maître, arrivant du logis, s’assit sur le banc, tout tranquille ; puis ayant vu le banc plein d’huile et ses vêtements tout tachés, il frappa d’un coup sur la tête le perroquet qui devint chauve et qui, durant plusieurs jours, coupa court à ses propos. Soupirant de repentir, tout en arrachant sa barbe, l’épicier disait : « Hélas ! le soleil de mon bien-être a sombré dans le brouillard. Oh ! si seulement ma main s’était brisée au moment où j’ai frappé ce beau parleur ! » A tout derviche qui venait, il offrait des cadeaux, pensant que peut-être il recouvrerait la parole pour son oiseau ; mais après trois jours et trois nuits, tout interdit et gémissant, il restait assis sur son banc et ne gardait aucun espoir ; à son perroquet il montrait curiosités de toutes sortes en supposant que d’aventure il se remettrait à parler. Vint à passer un derviche, tête nue et vêtu d’un sac ; or sa tête était sans un poil tout comme un bol ou un bassin. Incontinent le perroquet recommença de discourir ; il interpella le derviche de cette manière : « Hola ! l’homme ! pourquoi fais-tu partie des chauves ? renversas-tu des flacons d’huile ? » Raisonnant par analogie, il fit rire tout le monde parce qu’il avait supposé l’homme au froc identique à lui.

N’évalue pas d’après toi-même la condition des hommes purs. En persan, les mots chîr et chir signifient l’un lait l’autre lion, bien qu’on les écrive de même. Le monde entier se fourvoirait si trop peu de gens connaissaient ceux qui sont substituts de Dieu. Avec les prophètes, des hommes prétendent à l’égalité ; ils s’imaginent que les saints sont des gens tout pareils à eux. « Voyez ! nous sommes », disent-ils, « des créatures tout comme eux ; et comme nous, ils sont astreints à se nourrir et à dormir. » Mais, aveuglés, ils n’ont pas su qu’il est différence infinie entre eux et ces élus de Dieu. Deux espèces d’hyménoptères en un même lieu se nourrirent ; mais de l’un vint la piqûre, et l’autre produisit le miel. De deux espèces de gazelles qui se nourrirent-d’herbe et d’eau, l’une ne fit que de la fiente, et l’autre fournit le pur musc. D’une même eau, deux roseaux s’imbibèrent ; l’un resta vide ; mais l’autre devint canne à sucre. Vois donc par centaines de mille les analogies de ce genre ; l’intervalle qui les sépare, vois ! c’est septante années de route. Celui-ci se nourrit : de lui ne sortira qu’impureté ; celui-là mange et, tout entier, il devient lumière divine. L’un mange et ne donne naissance qu’à l’avarice et à la haine ; l’autre fait de même, et de lui naît tout l’amour spirituel. L’un ressemble à un terrain pur, l’autre au mauvais terrain salé. Celui-ci, c’est un ange pur ; l’autre un diable, une bête brute. Or s’ils se ressemblent tous deux par l’apparence, c’est admis ; l’onde amère est limpide aussi bien que l’eau douce ; mais qui saura les distinguer hors l’homme de goût ? dis le donc ! lui seul saura reconnaître de l’eau saumâtre l’onde douce. Unissant par analogie et la magie et le miracle, l’ignorant les croira fondés tous deux sur la supercherie. Les magiciens de Pharaon, pour chercher querelle à Moïse, faisaient usage d’une verge qui était semblable à la sienne ; mais entre ces deux bâtons, la différence était profonde, de même qu’entre leurs pratiques il y avait vaste intervalle. La malédiction divine suit l’une de ces deux pratiques ; mais l’autre reçoit pour paiement la bénédiction de Dieu. Les impies, dans cette dispute, ont le tempérament d’un singe ; leur naturel est devenu calamité dans leur poitrine. Le singe, quoi que l’homme fasse, imite d’instant en instant tout ce qu’il voit fait par l’homme ; il se dit : « J’ai fait comme lui » ; mais comment ce chercheur de noise connaîtrait-il la différence ? Lui n’agit que pour chercher noise ; l’autre agit par ordre de Dieu. (Id., I, v. 247.)

L’amour sacré.

L’état d’amour se manifeste par le gémissement du cœur ; aucune maladie ne vaut celle qui fait souffrir le cœur. L’infirmité de l’amoureux est à part de toutes les autres ; et l’amour est un astrolabe mesurant les secrets divins. Que tu viennes du ciel ou de la terre, amour ! pour finir, tu conduis à cette extrémité. Quoi que j’explique et que j’expose de l’amour, j’en serai tout confus quand je l’éprouverai. Bien que le commentaire apporte la lumière, l’amour même sans langue est encore plus clair. Ma plume se hâtait d’écrire ; mais lorsqu’elle en vint à l’amour, d’elle-même elle se brisa. La raison, commentant l’amour, comme un âne en la boue se couche ; car l’amour seul peut expliquer et l’amour et l’état d’amour. Le soleil a sa preuve en soi ; si donc il te faut une preuve, ne te détourne pas de lui. L’ombre ne fait que nous désigner le soleil : il donne, à tout instant, clarté spirituelle. Ces ombres — l’intellect et l’univers sensible — nous portent au sommeil comme propos nocturnes ; mais lorsque le soleil se lève, la lune se partage en deux (Coran LI, 1). Il n’est rien d’aussi merveilleux que le soleil en ce bas monde ; mais le soleil de l’âme seul est stable et à l’abri du temps. Bien que dans l’univers sensible le soleil soit un astre unique, on peut concevoir son semblable dans l’univers intérieur ; et ce soleil spirituel, plus haut que la sphère éthérée, n’a son pareil ni dans l’esprit ni dans notre univers sensible. Notre pouvoir d’imaginer aurait-il la capacité de présenter à notre esprit un soleil qui l’égalerait ? (Id., I, v. 110.)


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