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Anthologie Persane (XIe-XIXe siècles).

Roumi : Extraits du Divan.

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 décembre 2008

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

  Sommaire  

 I

J’ai donné ce message à l’étoile, hier soir : « A cet objet aimé, présente mes devoirs ! De ma part salue donc cet astre de lumière dont la splendeur transforme en or la rude pierre. » J’ai dit, montrant mon sein, de blessures saignant : « De moi parle à l’Ami qui consume mon sang. » Ça et là, dans l’espoir que mon coeur soit calmé, j’errais ; l’enfant s’endort quand il se sent bercé. Allaite donc mon cœur-enfant ! Sèche ses pleurs ! ô Toi qui, chaque instant, répares cent malheurs ! Mon cœur ne connaîtra jamais qu’un seul asile : s’unir à Toi ! Mais Toi, si longtemps Tu l’exiles ! Oh ! je me tais ! Mais pour dissiper ma torpeur, enivre donc, ô Dieu ! mon œil plein de langueur !

 II

Mais qui donc frappe à l’huis ? Ton humble serviteur ! Quel est donc ton dessein ? Te saluer, Seigneur ! Persévéreras-tu ? Oui, jusqu’à ton appel. Resteras-tu fervent ? Oui, jusqu’au Jugement : je prétends à l’Amour et j’ai fait le serment que pour lui je perdrais grandeur et royauté. Le Juge, en ce procès, réclame des témoins. Les témoins sont mes pleurs ; mon teint pâle est la preuve. Récusables témoins ! ton œil fut perverti. Par la gloire de ta justice, ils sont justes et sans péché. Quelle est donc ton intention ? L’amour et la fidélité. Mais que désires-tu de moi ? Ta grâce qui s’étend à tous. Qui donc t’accompagnait ? Ton image, ô mon roi ! Qui t’attirait ici ? Le parfum de ton graal. Où donc est-on le mieux ? Dans le palais du Maître. Qu’y contemplas-tu ? J’y vis cent miracles. Il est désert ; pourquoi ? Par crainte des brigands. Quels sont donc ces brigands ? Les critiques du monde. Mais comment donc s’en préserver ? Par l’abstinence et la piété. L’abstinence, qu’est-ce donc ? C’est le chemin du salut. Comment ressent-on douce peine ? En s’approchant de ton amour. Ici, comment te trouves-tu ? Dans la stable béatitude.

 III

O Toi, repos de l’âme au temps de la souffrance ! O trésor de mon cœur en mon âpre indigence ! Ce que je ne savais rêver ni concevoir me vient de Toi vers qui je tourne mon espoir. Je m’attends, par Ta grâce, à la vie éternelle à moins d’être égaré par les forces mortelles. Même sans Ton appel, m’est plus douce que chants la faveur de celui qui porte tes nouvelles... A Toi de pardonner à tous les infidèles : n’as-tu pas absolu pouvoir sur les méchants ? Si même une bonté qui n’a point de limite me faisait roi, me donnait tout ce qui existe, mon plus secret trésor, c’est Toi qui le serais ! Devant Toi, de tout moi, je me prosternerais ; et je dirais, le front posé sur la poussière : « Son amour me suffit. O richesses, arrière ! »

 IV

Mon cercueil cheminant, au jour de mon trépas, ne crois pas que ce monde ait retenu mon cœur. Ne pleure pas sur moi ; ne t’écrie pas : « Hélas ! » car tu serais captif du démon (quel malheur !) En voyant mon convoi, ne dis pas : « C’est fini » lorsque je Le rencontre et qu’à Lui je m’unis. Me livrant au tombeau, ne me dis pas adieu, car je m’y suis caché pour rejoindre mon dieu. Songe, en m’y déposant, à mon prochain réveil : ne se couchent-ils pas, la lune et le soleil ? Lorsque le jour renaît, tu crois au crépuscule ; le tombeau nous délivre : il te semble cellule ! Le sol produit, quand tu y plantes quelque graine : en est-il autrement pour la semence humaine ?... Attendant l’autre monde, ici-bas tu te tais : tu crieras de bonheur, devant l’immensité.

 V

Comment donc ne point s’élancer quand, de la Majesté sublime, ces mots de suave douceur parviendront à l’âme : « Viens donc ! » Mis à sec, comment le poisson ne sauterait-il pas dans l’onde en écoutant le grondement des flots de l’océan limpide ? Comment, de sa proie, le faucon ne volerait-il vers son maître au battement du tambourin qui l’avertit de revenir ? Pourquoi ne danserait-il pas comme un atome, le mystique, au soleil de l’éternité qui le sauvera du trépas ?... Oiseau ! va donc ! envole-toi ! retourne à ton lieu d’origine, puisque tu t’enfuis de ta cage et que tu déployas tes ailes... En avant, mon âme ! en avant ! car nous aussi, nous arrivons de l’univers d’isolement à l’univers de l’union. Semblables aux petits enfants, combien de temps, sur cette terre, mettrons-nous cailloux et tessons dans les poches de notre robe ? Secouons de nos mains la terre et vers le ciel envolons-nous ! Evadons-nous de notre enfance ; attablons-nous avec les hommes. Vois donc ! tu fus depuis longtemps captif de ce moule terrestre : déchire donc ton enveloppe et lève la tête, plus haut !... A l’âme arrive cet appel : « Avance-toi vers le mystère ! reçois ces dons et ces trésors ! ne te plains plus de ta misère ! »

 VI

Parmi tout l’univers, mon seul élu, c’est Toi ! Permettras-tu que je m’asseoie dans le chagrin ? Tu tiens mon cœur, comme un calame, dans ta main. C’est par Toi que je suis dans la peine ou la joie. Hors de ce que Tu veux, que pourrais-je vouloir ? Si Tu ne l’as montré, quoi donc saurais-je voir ? De moi tu fais sortir ou l’épine ou la rose ; ou bien j’arrache l’une, ou je respire l’autre. Au cuvier d’ici-bas, c’est Toi qui teins mon cœur : qu’y suis-je donc ? que vaut ma haine ou mon amour ? Toi qui fus tout d’abord, qui survivras à tout, rends ma fin préférable à mon commencement. Si Tu te tiens caché, je suis un mécréant ; mais si Tu m’apparais, je redeviens croyant. En dehors de Tes dons, je ne possède rien : que Te reste-t-il donc à trouver en mon sein ?

 VII

Que dois-je donc faire, ô croyants ? Je ne me connais pas moi-même : je ne suis ni chrétien ni juif ni mazdéen ni musulman, ni d’orient ni d’occident, ni de la mer ni de la terre, ni des cieux en rotation ni des mines de la Nature... Ma place est de n’en point avoir, mon signe est de n’en point montrer. Ne possédant âme ni corps, j’appartiens à l’Esprit suprême. Bannissant la dualité, je n’ai plus vu qu’un univers. Lui ! je le cherche et le connais ; je le perçois et je l’appelle. Lui ! c’est l’alpha, c’est l’oméga. Lui ! l’évident et l’invisible. Je ne sais nul autre que Lui, criant : « O Lui ! ô Lui qui est ! » Le vin de l’amour me rend ivre et j’oublie ce bas monde et l’autre. L’extase et le ravissement, c’est là tout ce que je désire. Si je pus me passer de Toi, dans mon existence, un instant, je me repens d’avoir vécu depuis ce temps, depuis cette heure. Et s’il m’est donné quelque jour d’être un instant auprès de Toi, j’aurai les Mondes sous mes pieds ; éperdument, je danserai.

 VIII

L’amour, c’est s’envoler au ciel, à tout instant fendre cent voiles, d’abord renoncer à soi-même et, pour finir, se perdre en Dieu, considérer comme irréelle la vision de ce bas monde, ne pas voir effectivement ce qui tombe sous le regard. « O mon cœur ! » dis-je, « quel bonheur ! entrer au cercle des mystiques, voir au delà de ce qu’on voit, descendre au gouffre intérieur ! D’où te vient cet élan, mon âme ? O cœur ! d’où te vient cet émoi ? Prends le langage des oiseaux : je puis comprendre ton secret. » Et l’âme dit : « Je demeurai tout près de Dieu tant qu’il pétrit le corps humain ; puis je voulus m’enîuir du monde qu’il créa ; mais j’y fus captive, épuisée, et comme au moule façonnée. »

 IX

On m’a dit que tu veux voyager : ne pars pas ! Offrir à d’autres ton amour ! Ne le fais pas ! Étranger ici-bas, tu n’es pas isolé ; quel cœur blessé poursuis-tu donc ? Ne le fais pas ! De moi ne t’enfuis pas, en faveur d’inconnus, leur jetant un regard furtif. Ne le fais pas ! Astre par qui le ciel se trouve en désarroi, tu nous rends éperdus, brisés. Ne le fais pas ! Où donc l’engagement que tu pris envers nous ? Passer outre au traité conclu ! Ne le fais pas ! Quelle est cette promesse et quel est ce serment ? Pourquoi donc les fouler aux pieds ? Ne le fais pas !... Toi qui tiens sous ta loi paradis et enfer, l’éden devient pour nous l’enfer. Ne le fais pas !.... Mon âme est toute en feu ; n’est-ce point suffisant ? Mon visage par toi pâlit. Ne le fais pas ! Sois sombre : de chagrin, la lune s’obscurcit ; son éclipse est ce que tu veux. Ne le fais pas !... Refusant tes douceurs à l’abstinent qui souffre, tu le rends plus souffrant encor. Ne le fais pas ! Malgré toi, mon regard dérobe ta beauté ; et tu veux châtier mon œil. Ne le fais pas ! Arrête, ô mon ami ! parler n’est plus de mise ; si tu veux t’absorber en Dieu, ne le fais pas !

 X

Oh ! l’heureux moment que tous deux en ce palais nous nous assîmes, différents de corps, de visage, mais n’ayant qu’une âme à nous deux. L’éclat des fleurs, les chants d’oiseaux nous donneront d’être immortels, en ce moment que nous viendrons au jardin secret, tous les deux... N’étant plus nous-mêmes, tous deux nous serons ravis dans l’extase. Des vagues et frivoles phrases, nous serons délivrés tous deux. Et même les oiseaux , célestes se sentiront tous malheureux, en cette demeure où, tous deux, nous connaîtrons telle allégresse.

 XI

Finalement, tu es parti pour t’en aller dans l’inconnu. O surprise ! par quelle route as-tu donc quitté ce bas monde ? Tu as enfin brisé ta cage, à force de battre des ailes. Tu t’es élancé dans les airs, allant au monde de l’esprit. Tu étais un noble faucon, prisonnier d’une vieille femme ; mais au battement du tambour, tu t’envoles vers l’infini. Tu étais un rossignol ivre, égaré parmi les hiboux ; mais sentant le parfum des fleurs, tu partis vers la roseraie. De l’âpre levain d’ici-bas, tu as supporté mainte ivresse ; mais enfin tu t’en es allé boire le vin d’Éternité.. On m’a dit que languissamment tu te retournais vers ton âme ; pourquoi donc, puisque te voilà parvenu à l’Ame des âmes ?... L’automne met la rose en fuite. Oh ! quelle étrange rose es-tu pour te diriger en glissant vers les vents âpres de la mort ?... Ne peine pas à discourir ; fais silence et reste en éveil, puisque tu cherchas un refuge auprès d’un aussi tendre Ami.