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Anthologie Persane. (XIe-XIXe siècles).

Attar : Le calife et ses sept fils.

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 décembre 2008

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

 [1] Un homme qui avait parcouru l’univers, le cœur en désarroi, ses affaires troublées, pour chercher un ami qui avait disparu, me conta, le tenant de gens bien renseignés, qu’un calife était père, autrefois, de sept fils ; or chacun d’eux avait conçu de hauts desseins ; ils ne renonçaient pas à la présomption ; en toute science qui existait de leur temps, chacun d’eux ressemblait à une perle unique. Comme ils étaient versés dans les arts de ce monde, faisant honneur à l’homme en ce monde et dans l’autre, leur père un jour les fit asseoir tous près de lui, disant : « Chacun de vous connaît une des sciences du monde ; nés de moi, vous êtes souverains ; que désirez-vous donc de ce monde, chacun ? Eussiez-vous cent désirs, n’en eussiez-vous qu’un seul, exposez-moi chacun tout ce que vous voulez ; sachant ce que chacun de vous a dans l’esprit, je réaliserai le désir de chacun. »

Alors le premier fils révéla son secret dans un discours transmis par de grands personnages : « Le roi des fées possède une fille encor vierge, telle qu’on ne pourrait lui comparer la Lune ; elle a l’esprit solide et l’âme bienveillante ; sur terre et dans le ciel, c’est la beauté parfaite. Si mon désir atteint son accomplissement, il sera comblé jusqu’au Jugement dernier. Quelqu’un pourrait-il donc chercher perfection chez autrui, en dehors d’un être si parfait ? Alors qu’un homme peut s’approcher du soleil, pourrait-il souhaiter d’être auprès d’un atome ? Donc tel est mon désir ; si je ne l’obtiens pas, je n’aurai qu’un chemin : celui de la folie. » Le père dit : « Bravo ! la passion te domine ; cet asservissement te rend tout à fait ivre ; lorsque le corps de l’homme est aux liens du sexe, il devient étranger à tout, hors au désir. »

... [2] Le deuxième fils vint, et il dit à son père : « De la magie je veux, moi, percer le secret ; ce que mon cœur veut de ce monde est la magie ; si la magie devient ici-bas mon profit, je me promènerai dans toutes les contrées et je vivrai joyeux dans n’importe quel coin ; et je serai tantôt en paix, tantôt en guerre, je pourrai m’élancer du levant au ponant ; je me transformerai parfois en volatile ; puis, homme de nouveau, j’aurai la tète haute ; devenant léopard, j’habiterai les monts ; ou devenu requin, je troublerai la mer ; j’apercevrai chaque beauté, malgré les murs, et je viendrai m’asseoir auprès d’elle en secret ; j’obtiendrai tout ce qu’il me faut ; et du Poisson, qui au fond de la mer soutient toute la terre, j’assurerai jusqu’à la Lune mon pouvoir. Examinez donc bien ces principes, mon père ! dites qui pourrait donc avoir mieux que cela. » Le père répondit : « Le démon te domine, puisque ton cœur aspire à la sorcellerie ; si tout cela n’était produit par le démon, tu n’aurais certes point ce désir dans ton cœur. Tu es sauvé si du démon tu te sépares ; si tu ne le fuis pas, tu seras son esclave. N’as-tu donc entendu jamais parler de Dieu, pour ne rien désirer que l’oeuvre sata-nique ? Tu ne donnerais pas au pauvre une galette, pour l’amour de Dieu ; mais tu maintiendras ouvertes aux passions cent voies qui conduisent vers toi. Généreux en désir et en hypocrisie, de ce fait, tu seras réprouvé devant Dieu... » [3] Et ce fils dit encore : « Toutes les créatures ont attaché leur cœur à leur propre désir ; elles n’avancent pas en dehors du désir, car aucun de leurs pas n’est sans hypocrisie. Du moment que ce siècle est celui des passions, je ne vois pas un coeur capable de les vaincre. Si moi de même, afin de combler mon désir, je gagne par magie quelque petite chose, du moment qu’à la fin je ferai pénitence, il n’y aura pas là tant de mal, ô mon père ! » Le père répondit : « Jeune présomptueux, qui te tiens éloigné des mystères du gâte pas dès aujourd’hui ton existence quand tu sais que demain tu n’existeras plus. Tu t’en vas à Babel, toi. homme décrépit, apprendre la magie de Hârout et Mârout : ces deux anges, depuis des milliers d’années, sont dans un puits, la tète en bas, mourant de soif ; de leurs bouches à l’eau du puits, fait surprenant ! il n’y a même pas un empan de distance ; puisqu’ils ne peuvent pas se procurer de l’eau, comment ces anges pourraient-ils t’ouvrir la porte ? Lorsque ces instructeurs se montrent incapables à tel point, qui voudrait devenir leur élève ? Je vois bien qu’aujourd’hui tu es devenu diable ; tu ne saurais demain te transformer en ange. Peut-être est-ce la mort qui te pousse à Babel : elle nous fait courir, égarés, éperdus. Si tu ne devais pas trépasser à Babel, tu n’aurais certes pas ce désir dans le cœur. On m’a dit qu’Azraël, l’ange qui prend les âmes, un jour entra dans le palais de Salomon. Or il vit un jeune homme assis en sa présence, et l’ange sur sa face attacha son regard ; et lorsqu’il l’eut bien vu, il sortit, le quittant ; mais le jeune homme fut bouleversé de crainte ; et vite à Salomon il parla en ces termes : « Ordonne qu’un nuage, à l’instant, promptement, me transporte d’ici vers un lieu très lointain : par crainte de la mort, je suis tombé malade. » Salomon ordonna qu’un nuage, sur l’heure, le transportât de Perse en pays d’Hindoustan. Lorsqu’un jour eut passé sur ce fait mystérieux, l’ange revint devant le trôna du monarque ; et Salomon lui dit : « Toi qui nous tues sans glaive, pourquoi donc jetas-tu ce regard pénétrant sur cet adolescent ? » Azraël répondit : « De la céleste cour m’était venu cet ordre : barre-lui donc la route, en ces trois jours qui viennent ; dérobe-lui soudain son âme en Hindoustan. Quand je le vis chez toi, je fus dans ce tourment : comment se rendrait-il là-bas dans les trois jours ? Mais comme en Hindoustan la nuée le porta, j’y allai et je pris possession de son âme. » Or toujours ce récit s’applique à ton état : on ne peut éluder l’ordre de l’Éternel.

... [4] Et le troisième fils vint fort civilement exposer sur-le-champ son état à son père : « Il existe une coupe où l’on voit l’univers ; je la veux ! je ne veux pas être souverain. La coupe est faite ainsi --- je l’ai entendu dire — que tout ce qu’on recherche y paraît clairement. S’il existe beaucoup de mystères cachés, elle te donnera des indices de tous. Qu’est ce charmant miroir où se montre l’image des diverses régions du monde ? je ne sais. Si pour toi quelque monde est encore un mystère, la coupe t’en apprend tout, clair comme le jour. Si une telle coupe en ma main vient, le ciel, tout sublime qu’il est, me semblera bien bas.

Je verrai de mes yeux les mystères du monde ; moi qui suis ignorant, je saurai bien des choses. » Le père répondit : « L’ignorance t’opprime. Voici pourquoi ton cœur recherche cette coupe : quand de tous les secrets tu seras informé, tu te croiras plus haut que l’univers entier ; et quand tu te verras au ciel, à ce degré, tu verras dans un puits toutes les créatures ; vaniteux de ton rang et tout plein de toi-même, tu resteras dans ton orgueil, et pour toujours. Mais, tenant devant toi la coupe de Djamchîd [5], y voyant tout atome aussi clair que soleil, à quoi te servira de les voir un à un quand la mort posera sur ta tête la scie ? Tu n’en profiteras pas plus que ce Djamchîd ; à la fin, tu mourras tristement comme lui. Puisque tu tomberas au puits par cette coupe, Dieu garde que du droit chemin tu ne dévies ! »


[1Ilâhi-nâmè, éd. Ritter, p. 30, 1. 12.

[2Ilâhi-nâmè, éd. Ritter, p. 87, 1. 12.

[3Ilâhi-nâmè, éd. Ritter, p. 100, 1. 12.

[4Ilâhi-nâmè, éd. Ritter, p. 139, 1. 12.

[5Sur cette coupe magique, voir Firdousi, Livre des Rois, III. p. 273.