Philosophia Perennis

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Anthologie Persane (XIe-XIXe siècles).

Djâmi : Du silence, moyen de salut et parure de l’élévation spirituelle.

Dir. Henri Massé. Payot, 1950.

vendredi 12 décembre 2008

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

Toi qui as prononcé des paroles subtiles, dans tes propos montrant originalité, sur ta langue ce beau discours met une tache, et par elle, ta langue a subi préjudice. Si tu effaces de ta langue cette tache, le ciel sera soumis à l’écrit de tes ordres. Quand un homme répand le bruit d’un beau renom sous le dôme du ciel couleur de nénuphar, la réelle grandeur lui viendra du silence : le silence est un fer qui détruit l’ignorance. Parler trop n’est pas beau ; si le tambour rugit, c’est simplement parce qu’il n’a pas de cervelle. La jarre emplie de vin est vidée de tout son ; vide, reprenant voix, elle s’emplit de bruit. Lorsqu’en ton cœur s’ouvrit une fleur de mystère, en parlant indûment, ne la mets pas au vent. Ta bouche n’étant pas close aux prétentions, comment ton cœur deviendrait-il trésor de sens ? Quand la fleur est encore en bouton, tu vois bien que le rubis et l’or sont cachés en son centre ; mais le gracieux lis qui montre son pistil reste, la bourse vide et de rubis et d’or. Le ramage du perroquet forme le péril de son âme et met sur lui le cadenas à la cage de la tristesse. Mais le corbeau qui sait se taire peut se montrer impunément pour se promener au jardin. La bassesse du naturel, en ce vieux monde, vient de l’impatience et des discours prolixes. Le ciel, en mouvement perpétuel, se tait ; mais la roue du cardeur pousse mille clameurs. La rangée de tes dents forme un front bien lié ; devant ce rang, ta lèvre est là, tondant un voile ; mais tu fais de la langue un glaive, pour parler ; jusqu’à quand rompras-tu le voile de ta lèvre et desserreras-tu la rangée de tes dents ? Oui, la parole est un attribut de la vie, mais elle peut causer cent sortes de tourments. Ne rabâche donc pas des propos en désordre, afin d’accroître la durée d’un cœur vivant. Aie l’œil fixé sur les mouvements de tes souffles ; surveille donc ces deux ou trois qui vont sortir. Chacun d’eux, devenant matière de parole, subit une impression soit bonne, soit mauvaise. Par ta noblesse, si tu l’empreins de beauté, lui donnant les vertus de la perfection, il servira de titre au feuillet de ta vie et d’introduction au registre du bien. Mais, si dans ta folie, tu le marques d’erreur, l’entraînant aux degrés du mal et du désordre, il biffera d’un trait la page de la foi, et il aveuglera l’œil de la certitude. Sois garant de l’esprit quand tu ouvres la bouche ; sinon, retiens ta langue et garde le silence. Qu’est donc l’esprit ? C’est la connaissance de Dieu, connaissance vidée du mal de l’incurie. Quand ton cœur participe à cette connaissance, le rang de ton bonheur devient plus élevé. Ne t’enhardis donc pas aux propos inutiles sinon tu tomberais au-dessous de ce rang. Aux bords d’un fleuve, une tortue, par cent tendresses, se lia d’amitié avecque deux canards. Le fondement de leur commerce s’affermit à l’abri des chagrins que nous cause le sort. Mais certain jour, le ciel cédant à sa nature, manqua de bienveillance et leur voulut du mal. Aux deux canards, il enleva le goût de l’onde : l’envie de voyager prit place dans leur cœur. La tortue de gémir : « Compagnons sans souci du chagrin que je sens de la séparation ! de vos civilités j’avais pris l’habitude, et j’avais pris ma part de vos afflictions. Malgré que mon dos soit aussi dur qu’une pierre, sous le poids du chagrin j’ai le cœur en morceaux. Personne auprès de moi ne tiendra votre place ; or j’avais pour appui votre fidélité. De vous accompagner, je ne suis point capable ; rester seule sans vous, je n’en ai point la force. Dans ces conditions, je suis bien en détresse, et mon dos s’est courbé sous un pareil fardeau. » De la forêt au bord de l’onde était tombé un bâton qui était aussi droit qu’une flèche. Chacun des canards prit un bout de ce bâton ; de ses dents, la tortue serra fort le milieu. La voilà voyageant au gré des deux canards ; étant leur parasite, elle devint oiseau. Tandis qu’ils survolaient un territoire sec, ils vinrent à passer par-dessus une foule. Alors, de tous, un cri s’éleva : « O merveille ! une tortue en compagnie de deux canards ! » La tortue, entendant ce cri, ouvrit la bouche et dit : « Que l’envieux soit aveugle en ce monde ! » Ouvrir la bouche et choir du zénrth, ce fut un. Ce propos superflu qu’elle jeta soudain ferma la voie pour elle et sa félicité. Djâmi ! sois donc sagace et tiens tes lèvres closes, afin de t’abstenir d’inutiles propos. (Tuhfat-ul-ahrâr, éd. Falconer, 1848, p. 59.)


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