Philosophia Perennis

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Anthologie Persane. (XIe-XIXe siècles).

Avicenne : La philosophie à Alâ

Trad. Henri Massé

vendredi 12 décembre 2008

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

Hekmat-è Alâï (préface).

Louange et action de grâces au Créateur qui nous accorda la raison ! Béni soit le prophète élu de Dieu, l’envoyé qu’il a choisi ! Qu’Allah prie sur lui, sa famille et ceux qui l’aiment ! Moi, l’humble serviteur de sa cour, j’ai entendu le commandement suprême de mon seigneur, le prince équitable, assisté de Dieu, victorieux, lui, bras droit de la foi, gloire de sa dynastie, honneur du peuple croyant, diadème de la communauté musulmane : Abou-Djafar Mohammed fils de Doschmenzyâr, client du Calife. Longue vie à lui ! Que sa fortune prospère et que sa royauté grandisse ! C’est qu’en le servant j’ai réalisé tous mes désirs : sécurité, grandeur, dignité, capacité, culte de la science et résidence auprès de lui. Il faut donc que, pour les serviteurs de cette auguste cour, je rédige en persan le présent livre où j’ai concentré sous une forme très abrégée les principes et les finesses de cinq sciences qui nous viennent de nos devanciers : la logique, science de l’équilibre intellectuel ; la science de la nature, connaissance des choses qui tombent sous les sens et qui sont en évolution ; l’astronomie, connaissance du système de l’univers, du mouvement des cieux et des astres (on y verra comment il convient de la concevoir autrement) ; la musique qui montre la cause de l’harmonie et de la discordance des sons et qui expose les règles des mélodies ; la science de ce qui se trouve en dehors des choses physiques (la métaphysique). J’ai dressé mon plan de telle sorte que, l’ouvrage terminé, il débutera par la logique pour venir graduellement aux sciences suivantes — contrairement à l’usage et à la coutume. Si en quelque endroit de l’exposé de la logique je ne puis me dispenser de renvoyer à ces autres sciences, j’en avertirai le lecteur qui devra se reporter aux chapitres suivants. Je sais que je ne suis pas au niveau de cette science et j’ai considéré que cette entreprise dépassait mes moyens ; mais j’ai pensé qu’en me conformant aux ordres d’un bienfaiteur, mon obéissance aura heureusement pour fruit la faveur divine. Donc j’ai mis ma confiance en mon Créateur et je me suis occupé d’obéir à mon prince. (Badi’-oz-Zamân, p. 72.)


Même ouvrage. (Les sciences supérieures, 1re partie : Sciences philosophiques).

Toute science comporte un objet dont on cherche à s’informer au moyen de cette science. Ces objets sont de deux sortes : l’un est celui dont l’existence provient de notre fait (exemple : nos premiers actes) ; l’autre, celui dont l’existence ne dérive pas de nous (exemples : la terre, le ciel, les animaux, les végétaux). Il en résulte que les sciences philosophiques forment deux catégories. La première est celle des sciences qui nous renseignent sur notre propre condition ; elles sont nommées sciences pratiques parce que leur avantage consiste à nous apprendre ce que nous devons faire pour organiser nos affaires en ce bas monde et pour espérer notre salut dans l’autre. La seconde catégorie est celle des sciences qui nous renseignent sur l’état d’existence des choses afin que notre âme prenne conscience d’elle-même et soit heureuse dans l’au-delà, ainsi que nous le dirons en sa place. Ces sciences sont dites spéculatives.

De chacune de ces deux catégories dérivent trois sciences.

Les sciences pratiques sont les suivantes :

a) celle de l’organisation générale des humains : grâce à elle, la société dont ils ne peuvent se passer se trouve en ordre ; elle comporte d’une part la connaissance de la nature des lois, d’autre part celle de la nature des pénalités — l’une étant le principe, l’autre la conséquence.

b) celle de l’économie : grâce à elle, l’association qui se forme dans une maison met l’ordre entre époux et épouse, père et enfant, maître et serviteur.

c) celle qui apprend le gouvernement de soi-même...

Les sciences spéculatives sont les suivantes :

a) la science supérieure, primordiale (la métaphysique) ;

b) la science intermédiaire qu’on nomme science exacte ;

c) la science inférieure qu’on nomme science de la nature. Ces sciences sont au nombre de trois parce que les choses ne se répartissent pas en plus de trois catégories :

a) ou bien leur existence ne se rattache nullement à la substance des choses perceptibles, non plus qu’à la combinaison ou à l’évolution, de sorte qu’on peut les concevoir comme sans relation avec la substance et le mouvement (ainsi la raison, l’existence, l’unité, la cause et son effet, et autres analogues) ; il convient donc d’imaginer ces états comme autres que les choses sensibles.

b) ou bien, malgré que leur existence ne soit pas séparée de la substance des choses perceptibles et de celles qui sont en mouvement, on peut cependant les en séparer parce que, dans leur sphère, il n’y a pas besoin de les rattacher à l’une des substances sensibles en soi ou susceptibles de changement. Ainsi le triangle, le carré, la circonférence ou la longueur qui peuvent exister en or, en argent, en bois ou en argile ne sont pas semblables à la qualité d’être humain qui ne peut exister sans substance : on ne peut en effet la concevoir, de même que ce qui lui ressemble, qu’avec une substance déterminée ; et même en imagination, elle n’existe pas séparée de la matière. Au contraire, bien que le triangle et le carré n’existent pas sans matière, on peut néanmoins les délimiter et les concevoir sans matière.

c) ou bien il s’agit de choses dont l’existence réside dans la matière, qui sont délimitées et conçues en fonction de la matière et qui se trouvent en évolution comme nous l’avons dit.

Il y a donc une science par laquelle on connaît l’état des choses qui en tout état de cause ont besoin de matière et de mouvement ; mais il se peut qu’il y ait parmi elles quelque chose qui ne soit jamais susceptible de relation à la matière — ainsi la raison et Dieu, comme vous le saurez par la suite ; et il se peut aussi qu’il y ait parmi elles des éléments qui s’allient à la matière et au mouvement, sans toutefois que cela soit obligatoire par leur nature, comme un accident qui peut exister dans un corps et qui peut être simplement une qualité spirituelle. Cette science est une science supérieure.

En second lieu, il est une science par laquelle on connaît l’état des choses qui ne peuvent exister sans liaison à la matière, mais sans qu’il y ait pour elles une substance spéciale et déterminée (ainsi les formes et les nombres) : cette science est la mathématique.

En troisième lieu, la science de la nature. Dans ce livre, nous traiterons de ces trois sortes de sciences spéculatives. (Ed. Tehrân, p. 68.)


Voir en ligne : Littérature persane