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Anthologie persane

Djâmi : O mon Dieu ! donne-moi cœur pur

Henri Massé

vendredi 12 décembre 2008

Extrait de « Anthologie persane (XIe-XIXe siècles) », par Henri Massé. Payot, 1950

O Dieu ! délivre-nous de la préoccupation des vanités de ce monde ; montre-nous la réalité des choses, telles qu’elles sont ; devant le regard de notre intelligence, écarte le voile de la négligence ; ne fais pas apparaître pour nous le non-être sous l’aspect de l’être et ne jette pas sur la splendeur de l’existence réelle le rideau de l’inexistence. Les vaines apparences de ce bas-monde, fais-en le miroir des manifestations de Ta beauté, mais non pas une cause d’occultation et d’éloignement de Toi. Ces figures imaginaires, fais-en le fond de notre savoir et de notre clairvoyance, non l’instrument de notre ignorance et de notre aveuglement. Notre privation de Toi, notre séparation de Toi, c’est de nous qu’elles viennent. Ne nous abandonne pas à nous-mêmes ; montre-Toi généreux en nous sauvant de nous-mêmes et accorde-nous la connaissance de Toi.

( Vers) O mon Dieu ! donne-moi cœur pur, âme éveillée. Que la nuit, je soupire, et que je pleure à l’aube ! Tout d’abord, sur Ta voie mets-mui hors de moi-même ; puis, libéré de moi permets-moi d’approcher.

...Voici un petit traité intitulé « Jets de lumière » ; il expose les notions et les idées qui resplendissent sur les tables de la secrète pensée des initiés qui ont l’expérience des états mystiques et cela au moyen d’expressions congruentes et d’indications claires. J’espère que le lecteur ne se préoccupera pas de celui qui entreprit cet exposé, et ne s’asseoira ni sur le tapis de l’opposition ni sur la natte de la critique, car, dans ce discours, l’auteur n’a d’autre rôle que la fonction d’un interprète, n’a d’autre lot que l’art de l’expression...

II) L’inquiétude est causée par le fait que tu troubles ton cœur en l’attachant à de nombreux objets. La quiétude s’obtient en renonçant à tout pour contempler l’Être unique. Ceux qui pensent que la quiétude consiste à amasser des biens, demeurent éternellement éloignés de Dieu...

III) Dieu est présent en tout lieu, En toute circonstance, Il voit l’état externe et interne de tout être. Quel malheur pour toi, si, renonçant à Le rejoindre, tu te tournes vers autre chose que Lui, et si, quittant la voie de Sa satisfaction, tu en suis une autre !...

IV) Hors Dieu, tout est sujet à la décadence et à l’anéantissement, tout consiste en une notion sans existence réelle, en une image dont la réalité est imaginaire. Hier, cela n’avait ni existence ni apparence. Aujourd’hui, cela possède apparence mais sans existence ; et qu’en restera-t-il demain ? Pourquoi mets-tu la bride de ton obéissance aux mains des espérances et des désirs ? Pourquoi mets-tu ta confiance en ces splendeurs fausses et périssables ? De toutes ces choses, arrache ton cœur pour l’attacher à Dieu ; c’est Lui qui fut toujours et qui sera toujours ; l’épine de nulle contingence ne déchirera la face de Son éternité...

VI) Par suite de sa nature corporelle, l’homme se trouve au dernier degré de la matérialité ; mais en vertu de sa nature spirituelle, il se trouve en même temps au comble de l’immatérialité. Il subit l’impression de tout objet vers lequel il se tourne ; il subit l’influence de tout objet auquel il s’attache. C’est pourquoi les philosophes ont dit : « Quand l’âme raisonnable se manifeste sous les apparences qui correspondent aux réalités, quand elle s’affirme selon les lois véridiques de ces réalités, elle devient comme identique à l’Être essentiel. » De même, le commun des mortels, lorsqu’il s’attache avec force à son apparence corporelle et qu’il se laisse absorber complètement par son aspect matériel, devient tel qu’il ne peut s’en distinguer ni s’en séparer. C’est ce qu’exprime bien Djalâl-od-Dîn Roumi, dans le Masnavi : « O mon frère ! tu n’es qu’esprit ; quant au reste, tu es formé d’os et de fibres ; si ton esprit est une rose, tu seras beau comme un parterre ; mais s’il est fait comme une épine, tu ne seras bon qu’à brûler. » Par conséquent, il faut que tu fasses effort, que tu te dérobes à tes propres regards pour te tourner vers l’Être essentiel et t’occuper de l’unique Vérité, les diverses classes d’êtres n’étant que le théâtre des manifestations de Sa beauté, les diverses catégories de créatures n’étant que les miroirs de Sa perfection. Sous ce rapport, tu dois persévérer tellement qu’il se mêle à ton âme, et que ta propre existence échappe à tes regards, dételle sorte que si tu jettes les yeux sur toi-même ce soit Lui que tu regardes, et que si tu te décris toi-même ce soit Lui que tu décrives. (Lawaïh, éd. Whinfield, 1902, p. 2 suiv.)


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