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Lois X, 895a-896d

Platon : L’âme, « le mouvement capable de se mouvoir lui-même »

Trad. A. Diès

mardi 9 décembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

L’Athénien. — Voici une nouvelle question à poser, à laquelle, cette fois encore, nous ferons nous-mêmes la réponse. Si toutes choses venaient à se confondre et s’immobiliser, comme la plupart de nos sages osent le prétendre, quel mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. , parmi ceux dont nous avons parlé, devrait forcément naître le premier ? Évidemment, celui qui se meut lui-même. De nul autre avant lui, en effet, ne peut lui venir le branle, puisqu’il n’y avait, avant lui, dans cette masse, aucun branle. Ainsi, principe Principe
arche
arkhê
universel et premier des mouvements, soit pour ce qui était immobile, soit pour ce qui est mû, le mouvement qui se meut lui-même est, nous l’affirmerons, nécessairement le plus ancien et le plus puissant de tous les changements ; quant à celui qui, mis en branle par autre chose, en meut d’autres à son tour, il n’est que le second.

Clinias. — Rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. de plus vrai.

L’Athénien. — Puisque notre discussion en est à ce point, répondons à la question suivante.

Clinias. — Laquelle ?

L’Athénien. — Si nous voyons se manifester ce premier changement dans une chose faite de terre terre L’ordre "terrestre", - qu’il s’agisse de notre terre ou d’autres mondes analogues qui nous restent forcément inconnus, l’ordre "terrestre" donc est ce monde purement "naturel" que nous avons mentionné plus haut. [Frithjof Schuon] , d’eau ou de feu feu Dans la philosophie chinoise, il fait partie des cinq éléments avec le métal, l’eau, le bois et la terre.

Chez les alchimistes en occident, il fait partie des quatre éléments inertes de base composant chaque matière avec l’eau, l’air et la terre.
, soit séparés, soit mélangés, quel caractère dirons-nous qu’il y réalise ?

Clinias. — Me demandes-tu si nous dirons que cette chose vit, du moment qu’elle se meut elle-même ?

L’Athénien. — Oui.

Clinias. — Qu’elle vit, sans aucun doute.

L’Athénien. — Eh quoi, pour tout être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
en qui nous voyons une âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
, n’en est-il pas de même ? Ne devons-nous pas convenir qu’il vit ?

Clinias. — Semblablement.

L’Athénien. — Halte alors, par Zeus ! N’accepteras-tu pas de concevoir, à propos de quelque objet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
que ce soit, trois trinité
trois
triade
ternaire
L’archétype divin de tous les ternaires positifs est la trinité védantine Sat, Chit, Ananda : Dieu, à partir de son Essence surontologique, est pur "Être", pur "Esprit", pure "Félicité". Quand la trinité est horizontale, elle exprime les facultés a priori divines ; quand elle est verticale, elle exprime les tendances cosmiques. [Frithjof Schuon]
choses ?

Clinias. — Que veux-tu dire ?

L’Athénien. — L’une est l’essence essence
ousía
Les termes "substance" et "essence" sont souvent synonymes, mais à rigoureusement parler, le premier terme suggère une continuité, et le second, une discontinuité ; le premier se référant plutôt à l’immanence, et le second, à la transcendance. [Frithjof Schuon]
 ; l’autre, la définition de l’essence ; la troisième, le nom. D’autre part, au sujet de chaque être, deux dualité
deux
dyade
Quand la dualité est horizontale, elle exprime les pôles "actif" et "passif" ; quand elle est verticale, elle exprime les degrés "absolu" et "relatif", dans l’Ordre divin d’abord et dans l’ordre cosmique ensuite. [Frithjof Schuon]
questions peuvent se poser.

Clinias. — Quelles sont ces deux questions ?

L’Athénien. — Tantôt nous présentons le nom et demandons la définition ; tantôt c’est la définition que nous présentons en demandant le nom.

Clinias. — Ce que par là nous voulons dire, n’est-ce pas

quelque chose comme ceci ?

L’Athénien. — Comme quoi ?

Clinias. — Certaines choses, et, entre autres choses, certains nombres nombres Les nombres principiels - ou les symboles numéraux - sont soit "horizontaux", soit "verticaux", suivant qu’ils indiquent, soit une différenciation, qui se reflète à chaque niveau universel, soit une projection, qui s’enfonce dans la relativité. [Frithjof Schuon] , peuvent se diviser en deux : quand c’est le cas d’un nombre, son nom est « pair », et sa définition « un nombre qui se divise en deux parties égales ».

L’Athénien. — Oui, c’est cela que je veux dire. Or n’est-ce pas la même chose que nous exprimons dans l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
et l’autre cas, lorsqu’on nous demande la définition, en donnant le nom ; soit lorsqu’on nous demande le nom, en donnant la définition ? Et, par le nom pair, par la définition « nombre divisible en deux », ne désignons-nous pas la même chose ?

Clinias. — Absolument.

L’Athénien. — De ce qui a pour nom « âme », quelle est donc la définition ? En avons-nous une autre à fournir que celle de tout à l’heure, « le mouvement capable de se mouvoir lui-même » ?

Clinias. — Se mouvoir soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
-même, telle est donc, affirmes-tu, la définition de ce même être qui a pour nom « âme » dans notre parler à tous ?

L’Athénien. — C’est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
là ce que j’affirme. S’il en est ainsi, regrettons-nous encore quelque insuffisance dans cette preuve, donnée par nous, que l’âme est identique au principe de génération genèse
genesis
génesis
génération
Même dans l’Iliade (XIV 201, 246), où son usage est attesté pour la première fois, génesis désigne non seulement la "naissance", mais aussi la "génération", "le fait de venir à l’être". [Luc Brisson]
et de mouvement et, tout aussi bien, de leurs contraires, pour tous les êtres présents, passés ou futurs, alors que nous avons, précisément, découvert en elle la cause causa
cause
aitia
aitía
aition
universelle de tout changement et de tout mouvement ?

Clinias. — Nullement ; nous avons, au contraire, adéquatement démontré que l’âme est le plus ancien de tous les êtres, du moment que nous l’avons démontrée principe de mouvement.

L’Athénien. — N’est-il pas vrai, dès lors, que le mouvement produit du dehors en quelque être que ce soit et qui ne lui confère jamais le pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de se mouvoir soi-même vient au second rang et même à autant de rangs plus bas qu’on pourra se donner fantaisie de compter, vu qu’il est changement dans un corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
réellement privé d’âme ?

Clinias. — C’est exact.

L’Athénien. — Exacte donc aussi et pleinement réelle, absolument et parfaitement vraie serait cette priorité d’origine que nous avons reconnue à l’âme relativement au corps, et cette situation seconde et postérieure du corps, puisque, par nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
, l’âme commande et le corps obéit.

Clinias. — Absolument vrai.

L’Athénien. — Or nous nous rappelons ce dont nous étions convenus précédemment, que, si l’âme était démontrée plus ancienne que le corps, ce qui est de l’âme serait également plus ancien que ce qui est du corps.

Clinias. — Parfaitement.

L’Athénien. — Mœurs, caractères, volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] és, raisonnements, opinions vraies, attentions, souvenirs, seraient donc antérieurs à la longueur, largeur, profondeur et force des corps, du fait que l’âme le serait au corps.

Clinias. — Nécessairement.

L’Athénien. — Ne devrons-nous donc pas, en conséquence, nécessairement avouer que l’âme est cause du bien, du mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
, du beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
, du laid, du juste, de l’injuste et de tous les contraires, du moment que nous l’affirmerons cause de tout ?


Voir en ligne : Platonisme