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Abbé P. Bouëdron

DOCTRINES PSYCHOLOGIQUES DE SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE. CHAPITRE PREMIER.

Travaux Psychologiques de saint Grégoire.

jeudi 11 octobre 2007

§I

Saint Grégoire a composé deux ouvrages importants sur l’âme : un traité de la Formation de l’Homme et un dialogue intitulé de l’Ame cl de la Résurrection. Les circonstances qui inspirèrent le livre de l’Ame et de la Résurrection ont été racontées par saint Grégoire lui-même, dans sa lettre au moine Olympius sur la vie de sainte Macrine. Elles sont dignes d’être connues.

Sainte Macrine était l’aînée des dix enfants de sainte Emmélia, et sœur de saint Basile, de saint Grégoire de Nysse et de saint Pierre de Sébaste. Elle gouvernait un monastère de vierges situé sur les bords de la petite rivière de l’Iris, qui coule au milieu de la province du Pont. Sainte Emmélia s’y était retirée avec sa fille, et elle y avait Uni ses jours dans un âge très avancé. Les tribulations auxquelles les Eglises d’Orient avaient été livrées par la fureur des Ariens triomphants sous l’empereur Valons, n’avaient pas permis à Grégoire de visiter sa soeur : il ne l’avait pas vue depuis huit ans, lorsque arriva la mort de saint Basile. Neuf mois après ce triste événement, qui « fut une source de deuil pour la Cappadoce et l’Eglise tout entière, » saint Grégoire, pressé plus que jamais du désir de revoir sa sœur, se rendit enfin au monastère de l’Iris. C’était l’esprit de Dieu qui l’excitait à aller recevoir le dernier soupir de sainte Macrine. En arrivant au monastère, il se rendit tout d’abord à l’église, où l’attendaient les vierges prévenues de son arrivée. L’évêque de Nysse pria quelque temps avec elles, et les bénit dans le Seigneur ; mais il chercha inutilement sa sœur au milieu des vierges : une grave maladie l’empêchait d’assister à la prière publique. On l’introduisit dans la chambre où se trouvait Macrine-la-Grande : c’est le nom que saint Grégoire lui donne toujours, he Magale, « Elle ne reposait, dit-il, ni sur un lit, ni sur des couvertures ; elle reposait à terre : une planche recouverte d’un cilice lui servait de lit, et elle avait la tète appuyée sur une autre planche.... Lorsqu’elle me vit entrer, appuyant la main sur le sol, elle se redressa autant qu’elle put, en signe de respect. Mais moi, je courus à elle, je la soutins un peu entre mes bras, et je la forçai de se rasseoir sur sa couche » Elevant alors les mains vers Dieu : « O Dieu, s’écria-t-elle, je vous rends grâce de la faveur que vous m’accordez, car vous ne m’avez point refusé ce que je désirais, et vous avez envoyé votre serviteur visiter voire servante. »

Il y eut de longs entretiens entre le frère et la sœur, Macrine s’efforçant de dissimuler son mal et cherchant à mettre de la gaîté dans la conversation, afin que la tristesse ne s’emparât pas du coeur de son frère. Mais la suite de nos entretiens, dit saint Grégoire, nous ayant amenés au souvenir de Basile, mon âme fut remplie de douleur et mon visage parut consterné, Macrine ne partagea point mon abattement. Loin de là, elle se servit du souvenir de Basile pour s’élever à la plus sublime philosophie.

« Elle parla des choses humaines et de leurs causes ; elle pénétra les voies cachées de lu Providence dans les adversités : puis elle dit des choses si admirables sur la vie future, qu’elles semblaient dictées par l’Esprit Saint. » — « J’étais profondément ému, ajoute saint Grégoire ; j’étais comme élevé au-dessus de la nature humaine et initié aux impénétrables mystères du Ciel.... Que si je ne craignais de prolonger, infiniment cet écrit, je vous raconterais tout ce qu’elle me disait alors ; comment clic fut amenée à philosopher sur l’unie, à parler de l’homme, de sa vie terrestre, de ses fins, de sa mort et de cette autre vie dont il jouit éternellement après la dissolution de son corps. Elle me dit toutes ces choses, comme ravie par l’Esprit Saint, avec une telle clarté et une telle raison, que la sagesse paraissait couler de ses lèvres, comme une eau limpide coule de sa source. »

Quand elle eut fini : « Mon frère, me dit-elle, il est temps que vous vous reposiez et que vous preniez soin de votre corps fatigué d’une longue route. » — Pour moi, quoique sa vue et sa conversation m’eussent déjà procuré un véritable soulagement, je ne voulus pas lui désobéir, et je me retirai dans les jardins, où je trouvai un lieu propre au repos, sous les ombrages des arbres. Mais quelque agréable que fui ce lieu, je ne pus reposer, tant mon coeur était agité des tristes pressentiments de l’avenir....

Incapable de dominer ses inquiétudes, Grégoire ne tarda pas à revenir auprès de sa soeur. Il s’entretint avec elle des conseils admirables dont In Providence avait usé envers leur famille, jusqu’au moment où les voix des vierges qui chantaient en chœur rappelèrent à l’église. Il quitta sa sœur pour aller prendre part à l’office qui se célébrait tous les soirs à la lueur des lampes. L’évêque de Nysse décrit ensuite les circonstances de la mort de sainte Macrine, arrivée le lendemain, les larmes des Vierges contenues jusque-là par le respect et la crainte de déplaire à celle qu’elles vénéraient comme une mère, les honneurs qu’il lui lit rendre, et l’immense concours qu’il y eut à ses funérailles : tous les habitants des lieux circonvoisins, hommes et femmes, étant accourus au premier bruit de cette mort.

Ce que saint Grégoire n’avait pas voulu raconter au moine Olympius dans la crainte d’être trop long, il en a consacré le souvenir dans un ouvrage qui est tout rempli de la grave pensée de la mort. Le livre est intitulé Macrinia, en mémoire d’une sœur dont il s’honore d’avoir été le disciple. Il lui a donne la forme du dialogue, probablement pour reproduire plus fidèlement celle sublime leçon de philosophie, commencée et poursuivie sur le bord de la tombe qui va bientôt séparer le frère de la sœur, le disciple de son maître. Grégoire, accablé de tristesse, semble douter des éternelles destinées de l’homme. Macrine, an contraire, tranquille au milieu de ses propres douleurs, et comme illuminée des clartés que donnent les derniers moments, répond à toutes les difficultés que le chagrin suggère à son frère sur la mort, sur la Providence, principalement sur l’âme et la vie future. Elle commence par lui rappeler les grandes paroles de l’Apôtre : « Il ne faut pas pleurer sur ceux qui dorment : la douleur n’est permise qu’à ceux qui n’ont pas l’espérance. »

Hélas ! s’écrie saint Grégoire, comment ne pas être triste en pensant à la mort ! La nature elle-même nous en inspire la crainte ; on ne peut voir mourir quelqu’un sans frissonner d’horreur ; les hommes ne paraissent occupés que des moyens d’éviter la mort. — « Mais, répond sainte Macrine, qu’est-ce que la mort a donc de si effrayant par elle-même ? car les terreurs qu’elle inspire aux hommes qui se servent le moins de leur raison, ne sont pas des motifs suffisants de se récrier contre elle. » — Ce qu’elle a de terrible ? Est-il un spectacle plus triste ? Comment considérer sans frémir ses ravages sur le corps qu’elle a atteint ? Et l’Ame, que devient-elle ? où va-t-elle, lorsqu’elle a quitté le corps que sa présence faisait vivre ? — Macrine , interrompant son disciple à cette question : « Craindriez-vous, lui dit-elle, que l’âme ne vive pas éternellement, et qu’elle périsse au moment où le corps tombe en dissolution ? »

Saint Grégoire lit alors une réponse qu’il attribue à la perturbation de ses pensées, mais qui amena toute cette discussion philosophique dont il nous a transmis le souvenir. « Les divines Ecritures, dit-il, nous enseignent, il est vrai, que l’âme ne cessera jamais de vivre : mais notre raison est impuissante à concevoir cotte vérité. Aussi subissons-nous celle croyance plutôt que nous ne l’embrassons avec une pleine spontanéité. Voilà pourquoi nous sommes attristés en pensant à ceux qui sont morts, car nous ne pouvons discerner si le principe vivifiant qui était en nous subsiste toujours après la dissolution du corps.... La question de la vie future est cependant bien importante : elle est le fondement de ce qu’il y a de plus beau dans la vie, de la vertu. Les hommes ne s’inquiéteront pas de la vertu, s’ils n’ont une loi inébranlable à l’immortelle durée des âmes. Comment la pensée du bien trouverait-elle place dans les cœurs, si l’on croit que tout se borne à la vie présente et qu’il n’y a plus rien au-delà ? »

Ces paroles étaient une véritable provocation à un débat philosophique sur la vie future. Sainte Macrine accepte la discussion : elle laisse à son frère le rôle d’agresseur, plus en harmonie avec les impressions de tristesse qui le dominent. « Chargez-vous, lui dit-elle, de soutenir et de défendre l’opinion contraire : car je vois à l’agitation de votre pensée que vous êtes tout préparé à remplir ce rôle. »

Une discussion philosophique s’enraye donc entre le frère et la soeur. La question de la vie future, proposée d’abord, est aussitôt ramenée à son point de départ naturel : l’existence et la nature de l’âme. Sainte Macrine conduit peu à peu son disciple à reconnaître que la nature de l’âme est incorporelle et sans étendue. Elle conclut de la spiritualité du principe intelligent que sa substance est immortelle et incorruptible, comme la substance même de Dieu, dont il est la vivante image. Là ne se borne point la discussion ; presque toutes les autres questions qui concernent l’âme sont exposées et débattues. On traite de son unité, de son union avec le corps, de ses facultés, de ses aspirations vers la vérité et le bien, des passions qu’elle nourrit en elle-même, de leur utilité et de leurs effets pernicieux. La question de la résurrection occupe aussi une large place dans la controverse : elle y est étudiée au double point de vue de la foi et de la philosophie, peut-être plus encore au point de vue de la philosophie qu’à celui de la foi.

Ce n’est pas le moment d’apprécier la valeur des doctrines exprimées dans le dialogue sur l’Âme et la Résurrection. Cet examen sera l’objet des études que nous nous proposons de faire sur la Psychologie de saint Grégoire. Observons seulement qu’il ne faut pas chercher dans le livre de l’Ame l’ordre et la régularité d’un traité didactique. C’est une discussion improvisée que saint Grégoire a voulu retracer aussi fidèlement que possible. Son ouvrage a toute la libre allure de la conversation, je dirais presque qu’il en a la hardiesse, tant le frère et la sœur semblent prendre plaisir à caresser certaines hypothèses, laissées par la foi aux investigations des philosophes. Il y a de fréquentes digressions ; plusieurs questions sont tour à tour commencées, abandonnées, puis reprises et présentées sous un aspect qu’elles n’avaient pas d’abord. Tout cela est peut-être fait à dessein pour intéresser le lecteur, et lui épargner les ennuis qui naîtraient de l’exposition trop méthodique de théories naturellement arides. Plus probablement, il faut en chercher la cause dans le but que saint Grégoire s’est proposé : reproduire avec une exactitude scrupuleuse un entretien qui lui a laissé les plus profondes impressions, exposer une doctrine philosophique qui est la sienne, mais qui est en même temps celle d’une sœur pour laquelle ; il est rempli d’amour, qu’il regarde comme la gloire de sa famille, dont il respecte à la fois le caractère, la sainteté et le génie.