Philosophia Perennis

Accueil > Symbolisme > Gustav Meyrink : Le visage vert (préface de Serge Hutin)

Serge Hutin (préface et glossaire)

Gustav Meyrink : Le visage vert (préface de Serge Hutin)

Trad. A.D. Sampieri

mardi 2 décembre 2008

Extrait de « Le visage vert », par Gustav Meyrink. Préface et glossaire de Serge Hutin. Trad. A.D. Sampieri. La Colombe, 1964.

COMME Le Golem, cet autre chef-d’œuvre de Gustav Meyrink, Le Visage Vert se présente à nous comme un roman fantastique, envoûtant, oppressant. Au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de se passer dans l’ancien Ghetto de Prague, l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
se déroule cette fois dans les quartiers pittoresques du vieil Amsterdam ; mais nous retrouvons la même atmosphère louche, inquiétante, douloureuse aussi, avec les mêmes lamentables fantoches humains. Monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
« réaliste », cruel, volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] iers sordide, et où le fantastique surgit pourtant à l’envi, dans le cadre le plus minable : comme dans Le Golem, comme — aussi — dans les films expressionnistes allemands des années 1920, les événements les plus extraordinaires se déclenchent soudain comme si de rien n’était : apparition d’êtres surnaturels, plongée dans un univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] parallèle, bouleversement total du rythme temporel régissant la succession habituelle des événements. Meyrink est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
un auteur se complaisant aux descriptions d’un réalisme décidé, mais cette prédilection n’est jamais gratuite.

Qu’il s’agisse du Ghetto de Prague ou du « quartier réservé » d’Amsterdam, c’est tout le triste pandémonium de la condition humaine qui est alertement dépeint — et dénoncé.

Et le personnage central du récit, l’ingénieur autrichien Fortunat Hauberisser, n’est autre que l’équivalent parfait d’Athanase Pernath, le héros du Golem. Il est en exil dans une capitale étrangère, mais il symbolise par là même l’étranger au sens gnostique : l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
jeté dans le monde et qui, à l’inverse de ses compagnons d’infortune, se souvient qu’il est autrefois venu d’ailleurs, et qu’il doit donc rechercher activement la grande libération délivrance
libération
liberação
moksha
liberation
liberación
qui le fera enfin recouvrer cette glorieuse condition originelle.

D’un bout à l’autre du livre, nous voyons triompher chez Meyrink une vue lucide, sans aucune illusion apaisante, sur la véritable nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
humaine telle que nous la vivons tous ici-bas. Pour caractériser cette dernière, Meyrink, trouve une comparaison fort révélatrice de ses convictions spirituelles :

Rappelé à la réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
par le contraste, Hauberisser revit devant ses yeux un tableau du passé : un ours derrière les barreaux d’une cage dans une ménagerie ambulante, attaché à une chaîne, par la patte gauche gauche
esquerda
izquierda
left
, et qui dansait d’une patte sur l’autre, véritable incarnation incarnation
sárkosis
encarnação
encarnación
du désespoir, jour après jour, mois après mois, et encore des années plus tard lorsqu’il le revit dans une foire (Chapitre III).

De telles descriptions, rageusement pittoresques, nous dénoncent sans pitié le « cirque » infernal qu’est la condition humaine courante, tout entière dominée par l’aveugle recherche frénétique de la sensualité et du lucre. C’est ici le domaine terrible du destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
impitoyable — et pourtant mérité — puisque comme Jean-Paul Sartre, mais dans un tout autre contexte métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
, Meyrink, ne croit pas aux victimes innocentes :

Tous ces millions d’êtres qui ont saigné et souffert, ils n’avaient pourtant pas fait de vœux ? A quoi bon toutes ces misères sans fin ? Et comment savez-vous s’ils n’avaient pas fait de vœux ? Peut-être au cours d’une vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. antérieure, ou dans un état de sommeil profond alors que l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
veille et sait le mieux ce qu’il lui faut ? (Chapitre V)

Une telle constatation n’excluant pas, chez l’auteur du Visage Vert, une fervente compassion bouddhique pour toutes les créatures souffrant ici-bas —y compris les animaux :

Les ombres des milliers d’animaux assassinés et maltraités nous ont maudits, et leur sang crie vengeance, pensa Hauberisser durant un court instant (Chapitre III).

En contrepoint à tout cet expressionnisme déchaîné de la si douloureuse condition terrestre, un autre motif existentiel court dans Le Visage Vert : celui de l’approche inéluctable de la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
d’un cycle terrestre, celui de l’entrée finale dans les temps apocalyptiques. Hantise terrible du cataclysme fabuleux auquel seuls échapperont ceux qui auront su à temps construire l’Arche Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
 :

L’horloge de l’univers ne va pas tarder à sonner la douzième heure ; le chiffre sur le cadran est rouge et trempé de sang (...) Veille afin qu’elle ne te trouve pas endormi, car ceux qui arriveront les yeux fermés au jour nouveau, demeureront les bêtes qu’ils étaient et ne pourront plus être éveillés (Chapitre XI).

L’action du roman se déroule — et ce n’est pas là choix gratuit—à Amsterdam, à la fin de l’année 1918, lors de la triste ruée vers la Hollande d’innombrables réfugiés en provenance de tous les pays frappés par le grand conflit européen — dans lequel l’écrivain autrichien a fort bien vu le premier acte acte
puissance
energeia
dynamis
décisif marquant l’écroulement douloureux de toute une civilisation. Et nul écrivain n’a peut-être trouvé des accents plus âpres pour dénoncer la condition précaire devenue alors le lamentable lot des vraies élites spirituelles de l’Europe Occidentale :

... mais maintenant l’humanité Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
en Europe avait déjà atteint le point Le point En géométrie, un point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, c’est-à-dire un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même. culminant où l’antique malédiction « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » devait s’entendre littéralement et non plus symboliquement. Ceux pour qui la sueur de leur front était « intérieure » se voyaient voués à la misère et succombaient faute de nourriture (...)

Et la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
était déserte et vide vide
vazio
void
, et il y avait des ténèbres ténèbres
trevas
escuridão
darkness
à la surface de l’abîme (Chapitre II). Tour les êtres vraiment prédestinés au salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
, une seule possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
reste ; trouver la voie Tao
Dao
Voie
Way
libératrice qui leur permettra d’échapper au trompeur filet efficacement tendu par la Mâyâ, par l’ « Illusion » à laquelle l’existence terrestre doit sa naissance.

Faire ainsi un trou dans le filet qui tient l’humanité captive, non pas en prêchant en public, non : en dénouant les mailles qui m’emprisonnent moi-même, voilà ce que ie veux faire (Chapitre VII).

Mais les êtres à même d’entreprendre cette grande libération ne forment-ils pas une même communauté— invisible et visible tout à la fois — des élus ? C’est la conviction fervente de Gustav Meyrink, lui-même, qui parle dans son Golem de la « communauté des descendants de la Première Lumière Licht
lumière
luz
light
phos
 », c’est-à-dire des êtres promis — comme Athanase Pernath — à la glorieuse réintégration adamique. La même idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
apparaît à nouveau dans Le Visage Vert, mais sous une forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
tout à fait curieuse : celle d’une transposition littéraire originale de la vieille légende traditionnelle du Juif errant. Cette figure étrange, nous la voyons apparaître en chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
et en os dans une vieille boutique du quartier louche d’Amsterdam :

C’était un visage uni avec un bandeau noir sur le front et cependant profondément sillonné, comme la mer avec ses hautes vagues n’est cependant jamais ridée. Les yeux comme de sombres abîmes étaient néanmoins les yeux d’un être humain et non des cavernes. La peau, d’une teinte olivâtre, avait l’aspect de l’airain... (Chapitre I)

Pourtant, c’est par des visions symboliques qu’il se manifestera à divers personnages du roman — cette vision de l’homme au visage vert leur servant précisément de signe distinctif leur permettant de se reconnaître mutuellement comme des élus. En réalité, le personnage fabuleux n’est qu’extérieurement l’infortuné errant Ahasverus, obligé de parcourir éternellement le monde jusqu’au Jugement dernier, pour avoir insulté le Christ qui montait au Calvaire. Loin d’être un réprouvé, il est dans le roman de Meyrink l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
des grands délivrés qui montrent aux élus le chemin effectif de la grande libération :

L’un de ceux qui conservent les clefs des mystères mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
de la magie magie
magia
magic
magía
théurgie
teurgia
theurgy
theourgia
θεουργία
est demeuré sur terre pour chercher et rassembler ceux qui sont appelés. De même que LUI ne peut pas mourir, la légende qui a cours sur lui ne peut pas mourir non plus. Les uns murmurent qu’il est le « Juif errant », les autres Elie ; les gnostiques prétendent que ce serait Jean l’Evangéliste : mais chacun de ceux qui l’ont vu le décrit différemment (...) Il n’est que naturel que chacun le voie autrement : un être tel que lui, qui a changé son corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
en esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
, ne peut plus être lié à aucune forme fixe (Chapitre XI). Le grand secret, celui qui ouvre l’accès à la véritable délivrance (sur tous les plans de réalité), consiste en une illumination libératrice décrite en détail par Meyrink. Celui-ci ne parlant pas — signalons-le — d’après de vagues rêveries personnelles, mais ^’expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
 : n’oublions pas son appartenance à une société initiatique détentrice des grands secrets tantriques de libération [1].

Le grand principe de cette expérience illuminatrice et libératrice est simple :

Il sentit un rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
mystérieux entre ce qu’il avait vu et les lois de la nature intérieure et extérieure et il comprit quelle serait la splendeur du monde ressuscité pour lui s’il réussissait à observer dans une nouvelle lumière les choses auxquelles la vie ordinaire avait enlevé leur langage Sprache
linguagem
language
langage
lenguaje
(Chapitre VI).

Nous lisons d’ailleurs, dès le chapitre initial, ces lignes suggestives :

...je veux voir devant moi une nouvelle terre totalement inconnue... je veux connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
un nouvel émerveillement, comme un nouveau-né qui aurait passé du jour au lendemain à l’état d’homme fait (...) Je renonce à « l’héritage spirituel » de mes ancêtres au profit de l’état, et préfère voir de vieilles formes avec des yeux neufs, et non, comme je l’ai fait jusqu’ici, de nouvelles formes avec des yeux anciens.

Il s’agit d’obtenir :

le réveil d’un moi jusqu’à présent mort Tod
mort
morte
muerte
death
dans un monde qui existe en dehors des sens, en un mot, « au Paradis Paradis
Paraíso
Paradiso
Paradise
 » [2].

Prodigieuse expérience qui, on le conçoit, pourra nécessiter plus d’une manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
humaine corporelle :

Ne te laisse pas effrayer par la peur peur
frayeur
medo
miedo
fear
La peur est la résistance ou le rejet à ce qui EST.
de ne pas pouvoir peut-être atteindre te but dans cette vie. Celui qui a une fois mis le pied sur notre chemin revient toujours au monde avec une maturité intérieure qui lui permet de continuer son travail (Chapitre XI).

Mais, pour obtenir la définitive et complète libération hors du labyrinthe des sempiternelles naissances et renaissances corporelles, il est nécessaire que l’élu s’unisse, avant le Grand Œuvre, à sa compagne divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
prédestinée : de même que Pernath, le héros du Golem, n’accédera à la délivrance finale — dans la symbolique « Maison de la Dernière Lanterne » — que lorsqu’il aura réalisé ses noces divines avec la jeune Miriam, de même Hauberisser n’échappera également au cycle infernal qu’après avoir trouvé, perdu et reconquis son « double » féminin femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
 : Eva van Druyssen.

On peut lire, au chapitre VII du Visage Vert, ce beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
passage :

Mais si un homme réussit à franchir le « pont de la vie », c’est un bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
pour le monde (...) Mais une chose est nécessaire : un seul ne peut y réussir, il a besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
pour cela d’une compagne. L’union d’une force masculine et d’une force féminine. C’est là le sens secret du mariage, que l’humanité a perdu depuis des millénaires.

En vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de la loi d’analogie analogia
analogie
analogy
analogía
qui joue en alchimie sur tous les plans possibles de manifestation, ce mariage céleste désignera en même temps des transformations intérieures (union de l’esprit de l’adepte avec la partie féminine de son être spirituel, ou encore avec une épiphanie divine) et des rites sexuels sacrés mais concrets (maithuna de l’élu tantrique avec sa compagne de chair).

Rappelons [3] que le tantrisme Tantra
tantrisme
tantra
tantrismo
tantrism
dit « de droite droite
direita
right
 » se différencie de la voie « de gauche » en ce qu’il n’admet, lui, que le premier aspect — supraterrestre — de ces rites d’union sexuelle.

Finalement, le héros du Visage Vert parvient à l’état véritable de libération totale, à la réintégration glorieuse :

Comme Janus, Hauberisser pouvait regarder à la fois dans le monde de l’au-delà et dans le monde terrestre ; il en distinguait nettement les détails et les choses (Conclusion).

D’un bout à l’autre de ses pages, Le Visage Vert est un splendide roman à clefs — et celles-ci sont celles-là mêmes qui ouvrent l’accès aux grands secrets ; la trame même du livre, c’est la grande délivrance alchimique qui s’offre aux hommes qui ont reçu la grâce — à tous ceux qui ont « vu l’homme au visage vert ».

Serge HUTIN.


[1Comme "Le Golem, Le Visage Vert comporte des passages qui semblent bel et bien décrire des rites initiatiques vécus par l’auteur. Cf. des lignes significatives, entre autres (Visage Vert, Chap. XII) : « Il prit les deux lampes et les changea de place — la gauche à droite et la droite à gauche. »

[2Ce qui nous est pointé en détail au chapitre VI.

[3Voir les belles études de Mircéa Eliade (Le Yoga : Immortalité et liberté), Payot, éditeur, et de Julius Evola (La métaphysique du sexe), même éditeur.