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Histoire de la Philosophie

Tatakis : L’ICONOCLASME ; SAINT GERMAIN de CONSTANTINOPLE (ca 633-733 ap. J.-C.)

Basile Tatakis - La Philosophie Byzantine

vendredi 28 novembre 2008

Extrait de « Histoire de la Philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
- La Philosophie Byzantine », par Basile Tatakis. PUF, 1949.

Du mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
proprement iconoclaste, il n’est pas aisé de saisir les différents aspects ; toutes les œuvres des iconoclastes (décrets impériaux, actes des Conciles iconoclastes de 753-54 et de 815, traités théologiques) ayant été détruits, lors du triomphe de leurs adversaires, nous sommes réduits à quelques fragments et à des informations Information
information
informação
información
Informationen
informações
informations
informaciones
indirectes fournies par les réfutations des orthodoxes. Nous ne pouvons pas certes douter de ce qui faisait le fond de l’iconoclasme, mais ce sont les nuances, les développements et variations, la richesse des arguments qui nous font défaut. Tout d’abord, il n’est pas sans intérêt de signaler que l’iconoclasme existait avant la lettre ; saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Épiphane déjà (Ve siècle) s’était élevé contre les icônes. Les Empereurs iconoclastes avec la conviction sincère qu’ils travaillaient à l’amélioration de l’Église et à la purification purification
purificação
purificación
katharsis
du christianisme se mirent à la tête du mouvement iconoclaste. L’iconoclasme dénonce avec indignation les excès idolâtriques des adorateurs des reliques et des images, et le décret du Concile iconoclaste de 754 appelle a art Kunst
arte
art
maudit », l’art des peintres. Autant dire qu’il n’était pas permis à l’art de dépeindre le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
surnaturel et à l’artiste de représenter par ses œuvres les saints et Jésus-Christ. On ne peut s’empêcher de noter sous ces traits des influences juives et musulmanes, surtout si l’on pense à l’origine orientale des Empereurs iconoclastes et au fait qu’ils furent suivis par les provinces orientales, alors que la Grèce, les îles et l’Italie se déclarèrent en faveur des icônes, réhabilitées finalement par deux femmes, les impératrices Irène et Théodore, deux Grecques. Les Musulmans, les Syriens surtout, furent, en effet, les premiers à s’exprimer contre les images, parce qu’ils sentaient que les icones blessaient le sens profond qu’ils avaient de la toute-puissance acte
puissance
energeia
dynamis
et de l’infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
infinito
infini
infinite
de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, dont ils avaient trouvé une expression plus adéquate dans l’ornementation symbolique qui fut pour eux un langage Sprache
linguagem
language
langage
lenguaje
métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
. Vu de ce biais l’iconoclasme, peut paraître comme un retour offensif contre l’humanisme humanisme
humanismo
humanism
byzantin ; le culte des images ne trahit-il pas au fond une certaine humanisation du surnaturel ? D’autre part, ce qui fait l’essentiel delà question débattue, c’est encore la question christologique. Peindre le Christ, dit l’empereur Constantin V, c’est circonscrire la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
incirconscriptible ; de toute façon, résume-t-il, le culte des images, quant à Jésus, ruine le dogme de l’asugkutos henosis. Quant à la Vierge vierge
virginité
parthenía
parthenos
Les Père l’entende dans son sens large d’"une continence parfaite", d’"un renoncement absolu à l’exercice de la sexualité". [Jean-Claude Larchet]
et aux saints, les images sont un opprobre pour eux ; c’est mettre dans une matière matière
matéria
matter
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
vile ceux qui sont dans la gloire ; c’est ternir leur gloire que de les représenter dans une matière inerte et morte Tod
mort
morte
muerte
death
. Leur rationalisme intransigeant empêche les iconoclastes de voir dans les images une expression nécessaire à l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
qui croit, un symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
, et nous fait penser au rationalisme de même qualité des monophysites, quand, pour garder à la nature divine toute sa pureté, ils ne voulaient voir en Jésus que le divin.

Ce fut saint Germain le patriarche de Constantinople, qui pressé par l’empereur Léon l’Isaurien de se déclarer contre les images, exposa l’essentiel de l’iconologie traditionnelle en réfutant la thèse iconoclaste [1]. Il procède à une fine analyse du culte et de l’acte extérieur de l’adoration des icônes. Il distingue le culte, en culte absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
, réservé à Dieu (P. G., 177, 168-169) seul et se subdivisant en lâtrie et en doulie, et en culte relatif, le culte que reçoivent les images ; il est relatif, car c’est un moyen pour obtenir une fin, pour s’élever à la latrie de Dieu seul ; en deuxième lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
la matière de l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
n’est pour rien dans l’honneur offert à la figure représentée. L’Église, par conséquent, ne s’est pas éloignée du précepte du Décalogue qui défend l’adoration des idoles, le précepte visant les images, qui sont censés représenter la nature divine. Même en ce qui est de Jésus « nous retraçons, dit-il, sa figure d’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
et l’image de sa forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
humaine selon la chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
, et non de sa divinité incompréhensible et invisible » [2]. De toute façon il ne faut pas, de la similitude des attitudes extérieures, que prennent les fidèles devant les images, avec celles des païens devant les idoles, conclure à la similitude du culte. Ce qui importe ce n’est pas l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
extérieure, mais le sentiment intérieur quila dicte (P. G., 98, 180-181). Par ces distinctions Germain, en même temps qu’il confère au culte des images toute la spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
chrétienne, trace aussi la manière d’éviter le danger d’idolâtrie, qui guette toujours au fond le culte de l’image, nourri par sa matérialité.

Un autre écrit de Germain offre plus d’intérêt philosophique, celui qui porte sur le terme de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. , De vitæ termino (O. c., 98, 92-129), justification de la Providence providence
providência
providencia
pronoia
divine, — plus spécialement en ce qui concerne la vie de l’homme —, en forme de dialogue entre un rationaliste et un fidèle à la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
religieuse. Le rationaliste pose que tout est effet du hasard et refuse de se soumettre à l’autorité de qui que ce soit ; il demande un développement méthodique du sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
et des arguments. Le dissentiment se dessine nettement dès le début à l’occasion d’un texte de saint Basile disant que la mort vient au moment où sont remplis les termes de la vie que Dieu a dès le commencement fixés pour chacun par son jugement droit et juste (O. c., 98, 96). Le rationaliste pose que saint Basile n’a pas en vue le moment de la mort de chacun, mais le retour général de l’homme à la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
. A quoi le fidèle répond que saint Basile parle de la mort de chacun de nous, prédestinée par Dieu en vue de ce qui est bon pour chacun. Le premier donne une interprétation physique au texte et à la question débattue, le second y oppose une interprétation métaphysique, eschatologique. Le fidèle finit par persuader au rationaliste que la prédestination est absolue (O. c., 98, 128). Comment poser sans elle l’omniscience divine (O. c., 98, 109) ? Toutefois il ne s’ensuit pas que prescience et prédestination soient identiques, la prescience menant à la position des termes de la vie de chacun, qui tous sont présents à Dieu. Ce qu’est à l’homme la vue pour les objets qui sont devant lui, la prescience de l’avenir l’est à Dieu (O. c., 98, 113). L’homme tout prédestiné qu’il est ne cesse pas d’être libre, puisqu’il est libre de choisir entre le mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
et le bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
 ; c’est autre chose si, dans le plan de la création Création
Criação
criação
creation
creación
le choix est déjà prédestiné (P. G. 98, 105). Le criminel ne cesse pas d’être responsable de son crime, parce que prédestiné, car il n’est pas jugé par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à l’issue de ce qu’il a fait, mais par rapport à la disposition dont il a fait preuve, en faisant ce qu’il a fait (O. c., 98, 129). Il y a là un effort remarquable d’intériorisation de l’acte moral, pour échapper au fatalisme impliqué par la prédestination. Il faut toutefois noter que Germain n’arrive pas à établir d’une manière claire et suffisante la différence qu’il y a entre la prescience et la prédestination divine, et la justification du libre arbitre malgré la prédestination.

Germain a fait aussi des scolies à des écrits du pseudo-Denys, attribués à tort jusqu’ici à saint Maxime ; mais son rôle de scoliaste n’est pas encore suffisamment fixé.


[1Migne, P. G., 98, 156 sqq. ; Mansi, t. XII, col. 100 sq.

[2Trad. prise à V. Grumel, EOR., t. 21, p. 167 ; P. G., 98, 156-157.