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Hermes - Recherches sur l’expérience spirituelle

Jean Biès : RENÉ DAUMAL ET L’EXPÉRIENCE GURDJIEFF

La voie de René Daumal du Grand Jeu ao Mont Analogue

vendredi 28 novembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Toute étude qui traiterait de René Daumal sans accorder à l’Aventure gurdjiévienne l’importance qu’elle mérite se condamnerait à une totale méconnaissance de ce poète. Son expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
nous apparaît d’autant plus intéressante qu’elle est celle d’un homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
autrefois élevé dans le plus dur agnosticisme, en butte aux aberrations abyssales de son temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. , laissé aux tourments de la mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. et aux vertiges de l’attente ; sans références précises, non plus en politique qu’en poésie ou philosophie ; spirituellement affamé et livré à lui-même, jusqu’au moment de sa rencontre, en 1930, avec M. de Salzmann, disciple de Gurdjieff depuis 1913. .

Révélation Révélation La Révélation (on emploie généralement une majuscule dans cette acception du mot) est, pour une religion, la connaissance qu’elle affirme détenir de source divine. Les manifestations divines par lesquelles cette connaissance est parvenue aux hommes sont tantôt des apparitions (théophanies), tantôt l’inspiration à des prophètes de textes considérés comme sacrés. Les religions rattachées à la trilogie judaïsme-christianisme-islam, en particulier, sont dites révélées. lui est faite que « l’homme peut atteindre l’état adulte, que quelques-uns y sont parvenus, et qu’ils n’ont pas gardé pour eux seuls les moyens d’y parvenir » ; que, même étroite, une porte existe, qui donne sur l’Infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
infinito
infini
infinite
, et qu’existe la clé qui ouvre cette porte. C’était la pleine confirmation que le Savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
caché, la Sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
primordiale, vainement cherchés par Daumal depuis tant et tant d’années à travers les drogues — effrayantes, — l’occultisme ou l’onirisme — également décevants, — existaient positivement, et que l’on pouvait même, au cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
de l’Occident et en plein XXe siècle, le méritant, y accéder.

Six ou sept ans plus tard, au Café de la Paix paix
paz
peace
d’abord, puis rue des Colonels-Renard, Daumal devait être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
présenté à Gurdjieff.

Il convient de remarquer combien l’humour de ce personnage énigmatique, qui suscita maintes critiques, qui éloigna maints visiteurs, contribua tout au contraire à maintenir Daumal sur la voie Tao
Dao
Voie
Way
Le Tao, qu’on traduit littéralement par "Voie", et qui a donné son nom à la doctrine elle-même, est le Principe suprême, envisagé au point de vue strictement métaphysique. René Guénon
. Ces haussements d’épaules, ces éclats de rire gigantesques confirmèrent à ses yeux ce qu’il estimait être une marque d’authenticité. « Le Maître, écrivait-il déjà à R. de Renéville, commence par rabrouer le futur disciple, se moquer de lui, l’insulter, le démoraliser... » Cette pédagogie, on le sait, n’est pas étrangère à certaines écoles du Bouddhisme, où les différentes formes de brutalité sont sciemment portées à leur point maximum. Le comportement d’un Marpa rudoyant son disciple ne constituait-il pas « une partie d’enseignement délibérée », ainsi que son amour amour
eros
éros
amor
love
tantrique des festins, des boissons, pour signifier « qu’il savait les goûter et qu’il en était libre » ? Et de même l’Enseignement de Gurdjieff, qui possédait à un rare degré la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
de l’être humain, n’hésitait pas à exposer celui-ci à la honte, pour l’atteindre au tréfond de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
 : quoi de plus humiliant que d’être mentalement mis à nu et obligé d’admettre son impuissance à sortir d’un état exécrable ?

Nul autant qu’un admirateur enthousiaste de Jarry ne pouvait être prédisposé à ce dressage par l’humour, élément destructeur issu de l’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
de scandale scandale
skandalon
scandalum
Les mots français " scandale ", " scandaliser ", proviennent du latin ecclésiastique scandalum, qui signifie " piège, obstacle contre lequel on bute ".
Le mot latin scandalum traduit le mot grec skandalon, qui signifie : " piège placé sur le chemin, obstacle pour faire tomber ". [Claude Tresmontant]
, dressé contre l’incohérence — ou la cohérence — sociale, morale, intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
elle. L’ironie est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
l’instrument à faire sauter ces écorces que sont le caractère, la profession, les penchants, les opinions. Pratiquant du « sarcasme méthodique », Gurdjieff insiste sur l’importance et la nécessité nécessité Nécessité, en Grec Ananké, est mère des trois Moires :

* Clotho présidait au passé (de klôthousa, filer),
* Lachésis au présent (de léxis,prédestination),
* Atropos au futur (d’atrepta, irréversible).
des chocs, pour rompre de trop confortables « serments », pour briser, sans souci souci Le grec merimna, terme usité chex Pindare (Olymp., 2,60 ; Istmi., 7,13), les tragiques (Eschyle, Eum, 131 ; Sophocle, OR, 1460...), signifiait l’embarras, l’inquiétude profonde, voir l’anxiété en s’appliquant en mauvaise part à la pensée philosophique. D’où le néologisme ironique d’Aristophane dans Les Nuées (101) de merimnophrontizai, les « médito-penseurs » (P. Chatraine). La notion retrouvera dans le Nouvau Testament traduit par sollicitudo dans la Vulgate. Inquiétude mais aussi accès de la vérité. Hésichios d’Alexandrie, lexicographe de Ve siècle glosera, par son redoublment intensif : mermeros (lat. memor, mémoire), merimma par phrontidos axia : ce qui est digne de réflexion. La notion de souci se voit cernée par l’articulationet le désaccord entre rationalité du réel et son pendant, sa dynamique affective. Récemment capté par la phénoménologie heidéggérienne. (selon J.-M. Bai) du qu’en dira-t-on, et à la manière des Malâmatiyah [1], les rigides catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
d’un conformisme étroit.

On est tenté de penser qu’au regard de Daumal, Gurdjieff faisait figure d’un véritable Surréaliste de l’Initiation Initiation [...] les aptitudes ou possibilités incluses dans la nature individuelle ne sont tout d’abord, en elles-mêmes, qu’une matiera prima, c’est-à-dire une pure potentialité, où il n’est rien de développé ou de différencié ; c’est alors l’état chaotique et ténébreux, que le symbolisme initiatique fait précisément correspondre au monde profane, et dans lequel se trouve l’être qui n’est pas encore parvenu à la seconde naissance. Pour que ce chaos puisse commencer à prendre forme et à s’organiser, il faut qu’une vibration initiale lui soit communiquée par les puissances spirituelles, que la Genèse hébraïque désigne comme les Elohim ; cette vibration, c’est le Fiat Lux qui illumine le chaos, et qui est le point de départ nécessaire de tous les développements ultérieurs ; et, au point de vue initiatique, cette illumination est précisément constituée par la transmission de l’influence spirituelle [...] (Aperçus sur l’initiation, pp. 33–34)  ; et que Faustroll, savant circasien, lui avait été l’annonce du sage caucasien. Pour Jarry, découvreur d’une pataphysique que son émule persistera, avec tant de raisons, à considérer comme autre chose qu’une plaisanterie, le Rire, « conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
vive d’une dualité absurde », reste « la seule expression humaine du désespoir » [2]. Pour Gurdjieff comme pour Spinoza et l’ascète upanishadique, cette Joie n’est pas drôle, qui consiste à passer « d’une moindre à une plus grande perfection perfection
perfeição
perfección
 ». Incomprise de la plupart, elle apparut à Daumal comme le rire pataphysicien à l’état pur, au cœur duquel devait éclore une sympathie reliant ensemble deux êtres prédestin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
és au rendez-vous philosophique : le jeune homme à cheveux longs, tramant au long des rues bourgeoises sa volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é de Connaissance, posant aux quatre quatre
quaternité
Quand la quaternité est horizontale, elle se réfère aux qualités universelles ; quand elle est verticale, elle indique les degrés de l’Univers - l’enfoncement dans la relativité. [Frihtjof Schuon]
coins de son œuvre des canulars au fumet normalien ; et le faux marchand de tapis, tenant séance dans les cafés, et chargeant ses extraordinaires récits des arabesques du persiflage.


Daumal ne se contente pas d’accepter l’Enseignement ; il s’y livre éperdument. Las des développements spéculatifs et dogmatiques, des expériences faites par autrui ; se souvenant qu’il faut rejeter non seulement les préoccupations et les servitudes du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
, mais même les Écritures ; sachant en outre que le Zen, avant tout soucieux de pratique, compte pour ses pires ennemis les mots et la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
discursive, Daumal veut tout entier s’expérimenter lui-même ; et aucune autre voie, sinon celle de Gurdjieff, ne se présente à lui dans une évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
plus concrète. Sa démarche nous révèle en même temps l’impérieuse volonté « de trouver, comme l’écrit Véra Daumal, ce qui était impérissable en lui, pour mieux servir l’Impérissable » ; une obstination paysanne, et plus proprement ardennaise, qui, tout en se méfiant des poncifs non vérifiés, pénètre dans l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
même des choses qu’elle s’applique à connaître [3] ; un besoin inné d’adhérer à quelque chose de réel ; enfin, une sorte d’appel dévotionnel et un esprit de soumission exigeant la suspension de tout jugement, comme si le futur disciple pressentait déjà que dans l’extrême obéissance réside l’extrême liberté [4]. Ajoutons à cela le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
de rencontrer ce qui pût lui tenir lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de Père ; le désir d’avoir, dès ce bas-monde, un contact plus ou moins direct avec la transcendan transcendance Sous le rapport de la transcendance, Dieu seul est le Bien ; lui seul possède, par exemple, la qualité de beauté ; au regard de la Beauté divine, la beauté d’une créature n’est rien, comme l’existence elle-même n’est rien à côté de l’Etre divin ; c’est là la perspective de transcendance. [Frithjof Schuon] ce : si le maître spirituel est encore d’ici, il est également, et plus encore, d’ailleurs.

Désormais engagé dans le combat du détachement desapego
desprendimento
détachement
apatheia
, l’exemplaire disciple de Gurdjieff essaiera de se souvenir que « si rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. n’est sacrifié, rien ne peut être obtenu ». L’observation et le contrôle des cinq centres intellectuel, émotionnel, moteur, instinctif et sexuel lui fera mettre à jour leurs riches potentialités, en constatant et rectifiant leur fonctionnement, leurs fluctuations, leurs funestes interférences. Il arrachera de lui ces habitudes parasitaires qu’il qualifie d’« oiseaux tellement entés à notre chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
que nous ne pourrions les en extraire sans nous déchirer les entrailles ». Il luttera contre son état de mécanicité, contre les routines paralysantes et les émotions, contre l’imagination distrayante et perturbatrice, pulvérisant en quelque sorte ses acquis d’homme ordinaire [5]. Il évitera la tension superflue des muscles, les inutiles dépenses d’énergie : soucis, hâtes, désirs, alarmes ; le flot ininterrompu et incontrôlé des pensées ; le goût de parler et de se parler, de se repaître de chimères, de changer incessamment d’idées et de sentiments. Il travaillera en vue du dépassement des facultés intellectuelles et discriminantes, qui nécessitent une dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
, une construction de concepts tournés vers la diversité des phénomènes ; il tâchera, au contraire, d’atteindre à l’unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) de l’Intuition intuition
intuitio
intuitus
Le terme d’intuition désigne une forme de savoir dans lequel l’objet connu est immédiatement et totalement présent à l’esprit. Le terme garde toujours un rapport proche ou lointain avec l’acte de voir, le regard, que désigne au sens propre l’intuitus latin. [F. de Buzon]
contemplative, dont le mode exige un rassemblement et un fonctionnement simultané des énergies de l’intellect intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
, dans la non-identification à ce dernier. Tout cela, pour régler, équilibrer les centres inférieurs et supérieurs ; pour transmuter les éléments psychiques en spirituels ; pour se refaire « un œil intérieur », un Chakhu sans poussière ni souillure [6] ; enfin, pour redécouvrir l’Essence, — vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
suprême, — en tuant la personnalité, — souverain mensonge. Car il sait que l’Essence est ce qu’il y a en l’homme de plus précieux et d’infini, tandis que la personnalité de l’homme est seulement ce que lui ont appris sa mémoire et ses sens ; constituée de « tampons » artificiellement créés entre des moi hostiles : éducation, morale, culture, mimétisme, hypnotisme du milieu, — qui, en amortissant les chocs, bercent le sommeil de l’homme et lui font avoir toujours raison.

Telle est bien, remarquons-le, la signification du mythe mythe Un mythe est un récit, porté à l’origine par une tradition orale, qui propose une explication pour certains aspects fondamentaux du monde : sa création (cosmogonie), les phénomènes naturels, le statut de l’être humain, ses rapports avec le divin, la nature ou encore avec les autres humains (d’un autre sexe, d’un autre groupe), etc. des Hommes-creux. Ces derniers ne sont autres que les hommes à l’envers, qui, se nourrissant de vide vide
vazio
void
, se meuvent dans les royaumes gelés de l’Illusion. Quant aux jumeaux de Kissé, — Qui sait, l’Esprit, — et de Hulé-hulé, — hyle matière
hyle
La matière est la substance qui compose tout corps ayant une réalité tangible. Ses trois états les plus communs sont l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux. La matière occupe de l’espace et possède une masse. Ainsi, en physique, tout ce qui a une masse est de la matière.
, la matière, — ils désignent, l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
, l’Essence de l’homme : Ho, et l’autre sa personnalité : Mo. L’union harmonieuse de Ho et de Mo à l’issue de la « Guerre guerre
guerra
war
Sainte », leur permettra d’obtenir cette « Rose-amère » qu’est la Sagesse. C’est par allusion probable aux combats intérieurs que Ho porte un anneau, et Mo une croix croix
cruz
cross
, croix et anneau correspondant au symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
e du dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
Mars.

Pour détruire les « tampons », la volonté est nécessaire ; pour que naisse la volonté, l’aide d’une volonté plus forte s’impose : l’Enseignement de Gurdjieff ne saurait se passer de la notion de Maître. Daumal, depuis longtemps, a compris que « sans un contact direct avec quelqu’un de plus avancé dans la voie, l’homme ne peut même pas y faire les premiers pas » ; qu’un Gourou est seul capable d’indiquer le chemin qui fasse sortir du chaos intérieur, comme aussi, seul le disciple a pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
d’en sortir, pour peu que, suffisamment mûr, il en sache la nécessité. Il respecte l’interdit selon lequel le nom du Maître n’a pas à être mentionné ; considère que le Maître doit être un dieu pour son disciple [7]. Il ne doute pas qu’une obéissance absolue est indispensable, pour cesser de croire à la valeur de ses propres décisions. Point de travail possible, tant qu’on ne s’est pas délivré de l’illusion de penser qu’on n’était précédemment assujetti à aucune volonté extérieure.

Or, précise Gurdjieff par la plume d’Ouspensky, « un homme qui veut s’éveiller doit chercher d’autres personnes qui veulent aussi s’éveiller, afin de travailler avec elles ».

C’est dans les Groupes que se retrouvent ces candidats à la Bouddhéité, pressés de ne plus s’ignorer. Groupes non point constitués selon le caprice et les préférences de leurs membres, mais premièrement, organisés de sorte que ces derniers aient à songer d’abord à se rendre réciproquement utiles, sous la direction d’un instructeur, représentant le Maître ; et secondement, formés d’un nombre restreint de postulants spirituellement qualifiésou susceptibles de le devenir ; car « la connaissance ne peut pas appartenir au grand nombre... Si la connaissance devait être donnée à tout le monde, personne ne recevrait rien ». Il est recommandé de garder secret pour toujours ce que l’on y apprend ; — point tant parce qu’il s’agit réellement de secrets que parce que l’élève serait incapable de transmettre correctement ce qu’il a entendu ; (et il est en outre excellent de se taire sur ce qu’on aimerait le plus proclamer). Il convient enfin de ne jamais oublier pourquoi l’on appartient au Groupe ; et de dire à son instructeur avec un soin scrupuleux toute la vérité sur soi, afin de s’accoutumer à une sincère et lucide introspection. Égal à celui de l’instructeur est le respect de ces règles, dont l’institution sert aux disciples à se comporter comme ils se comporteraient s’ils étaient ; et d’ailleurs complétées, au niveau individuel, par des directives plus particulières.

Pour qui ne peut souscrire à ces engagements, prétendre rester serait mutile ; mais il est possible d’être exclu. Au sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
d’une intense solidarité, l’erreur bénigne d’un seul devient l’erreur de tous ; une plus grave risque d’entraîner la dissolution du Groupe. Autant d’éléments susceptibles, assurément, de stimuler la surveillance de soi-même, d’exalter la ferveur fraternelle.

Le Groupe auquel appartint Daumal dès 1934 se trouvait à Sèvres, dans une maison reproduisant en miniature le Prieuré d’Avon [8]. Chaque soir de la semaine, c’est là que, de Paris, René et Véra se rendaient ; là qu’avaient lieu les cours de mouvements gymniques, dont certains duraient fort avant dans la nuit : veilles qu’un Daumal tuberculeux et surmené voulait assumer malgré tout. (Il travaillait alors, huit heures par jour, à l’Encyclopédie Française, dirigée par A. de Monzie [9])

Comme l’équipe du Grand Jeu s’était trouvée disloquée lors de la crise de 1929, le Groupe de Sèvres, dix ans plus tard, devait l’être à son tour par la guerre, encore qu’il eût perdu de sa cohésion dès la fin fin
finalité
telos
télos
Le finalisme est une option théorique qui affirme l’existence d’une cause finale de l’univers, de la nature ou de l’humanité. Elle présuppose un dessein, un but ultime, une signification, immanents ou transcendants, présents dès leur origine. Cette perspective est aussi dite téléologique.
de 1937, sans cependant briser les rapports de ses vingt participants.


Voir en ligne : René Daumal (1908-1944)


[1Les Malâmatiyah, ou « Gens du Blâme », se font une règle d’adopter une attitude ordinaire, voire grossière ou répréhensible aux regards des ignorants, d’autant plus qu’ils bénéficient eux-mêmes intérieurement de la « Proximité divine ». Leur mépris du monde revêt la forme du non-conformisme et de l’humour. — Les sociétés traditionnelles n’ont jamais oublié ce qui se dissimule derrière le masque populaire.

[2Rien ne semble à première vue devoir rapprocher deux hommes tels que A. Jarry et G. I. Gurdjieff. Leur étude comparative permettrait pourtant de trouver en eux quelques ressemblances : goût identique des paradoxes et déguisements de la pensée ; incohérences, irrévérences, devant « attirer vers les sphères » ; même recherche d’une science objective ; même héroïsme en marge, et même grossièreté. Le sultan Schahriar, dans Messaline, serait à sa place auprès de Mullah Nassr Eddin ; Haldernablou pourrait être le nom d’une planète sœur de la planète Karataz.

[3Quoique l’étymologie du nom patronymique de notre auteur semble normande, (d’Aumale, ville de Seine-Maritime), lui-même et les siens étaient originaires de Boulzicourt, dans les Ardennes.

[4A l’époque où Daumal fut secrétaire de la troupe d’Uday Shankar, il fit preuve à l’égard de celui-ci d’une soumission sans réserves. Et à propos de l’expérience Gurdjieff, P. Minet écrit que son ami « se donna tout entier, avec l’application et plus encore peut-être la docilité qui le caractérisait, à cet enseignement collectif où il s’agit avant tout d’obéir, d’abdiquer une personnalité regardée comme superflue ».

[5Voir dans la Grande Beuverie le nom « chipeway » de Totochabo : « to chip away ». — Totochabo-Salzmann a coupé en petits fragments sa soi-disant personnalité connaissante.

[6Le Chakhu désigne dans le Bouddhisme l’Œil mental, dont la faculté dépasse la compréhension relative ordinaire ; et par suite, la vision de sa propre Nature, pénétrant directement dans l’intériorité des choses ignorées. Il s’ouvre dans l’Illumination (Satori) qui confère au disciple l’état d’Arhat.

[7Achârya de’vo bhava, déclare la Taittirîya- upanishad : I, 11. On connaît aussi l’adage : « Ne mentionne jamais le nom de ton Maître, de peur de lui faire honte ! » Dans ses Fragments d’un Enseignement inconnu (1949 ; réédité en 1961 ; Stock, Paris), Ouspensky explique que, sauf autorisation spéciale, la règle était que « nul n’avait en aucun cas le droit d’écrire, même pour son propre usage, rien qui eût trait à la personne de Gurdjieff, ni à ses idées, ni à ceux qui travaillaient avec lui, pas plus que de garder des lettres, des notes, etc.. et encore moins, naturellement, de publier quoi que ce fût ».

[8Cette maison, située rue Brancas, au milieu d’un beau parc en friches, présentait un état de négligence certain. — Au rez-de-chaussée, grande salle réservée aux exercices ; couloir ; escaliers montant aux étages supérieurs ; salle-à-manger moyenne ; porte donnant sur l’office et la cuisine, spacieuse. Au premier étage, vaste salle habitée par Mme de Salzmann ; deux chambres ; et au-dessus, celle de Philippe Lavastine. Au deuxième étage, une pièce réservée aux Daumal ; et deux autres encore, dont une pour les hôtes.

[9Chargé des révisions générales de volumes scientifiques (Mathématiques, Physique, Biologie, Astronomie, Physiologie, Ethnologie), Daumal faisait preuve dans ces domaines d’une réelle compétence. Il n’en négligeait pas pour autant la composition de poèmes et d’articles, la mise au point de traductions de l’anglais et du sanskrit.