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L’Islam et l’Occident

Louis Massignon : L’ARABE, LANGUE LITURGIQUE DE L’ISLAM

Org. Jean Ballard

lundi 24 novembre 2008

L’Islam et l’Occident. Dir. Jean Ballard. Cahiers du Sud, 1947.

D’elle-même, la langue arabe coagule et condense, avec un certain durcissement métallique, et parfois une réfulgence hyaline de cristal, — l’idée qu’elle veut exprimer, — sans céder sous la prise du sujet parlant qui l’énonce. C’est une langue sémitique, occupant donc une position intermédiaire entre les langues aryennes et les agglutinantes ; et si, dans les autres langues sémitiques, la présentation de l’idée est déjà, pour des raisons de texture grammaticale, elliptique et gnomique, discontinue et saccadée, — en arabe, la seule-qui subsiste comme langue de civilisation, ces traits s’aggravent encore, l’idée jaillit de la gangue de la phrase comme l’étincelle du silex.

L’Islam, en faisant de l’arabe sa langue « liturgique », a favorisé à l’extrême ce durcissement compact et dense, cette abstraction osseuse. C’est en arabe, non en hébreu ni en araméen, que le sémitisme a pris conscience de son originalité grammaticale : trilittéralité fixe des racines, syntaxe verbale relative à l’action et non à l’agent, morphologie tri-vocalique (apprendre à vocaliser, apprend à penser ; la voyelle dynamise le texte consonantique amorphe et inerte) avec flexion unique pour les noms et les verbes, emprise dominatrice de la morphologie sur le lexique et la syntaxe, c’est en arabe que ces traits s’affirment le mieux, sous la pression de l’Islam.

La révélation, qui ne s’est exprimée et modalisée qu’en langues sémitiques, a eu sa croissance en hébreu, s’est épanouie en araméen au-dessus des haies épineuses d’Israël, dans le « vêtement » du lys messianique, puis elle s’est trouvée mystérieusement calcinée « in clibanum », en arabe, avec les « dhâriyât » coraniques, les brises brûlantes du Jugement. Considérons les racines sémitiques communes : en passant du syriaque à l’arabe, « aimer, RHM » devient « avoir pitié », — « espérer, ÇBR » devient « endurer », — « rédimer, FRQ » devient « séparer »,’ — « remercier, HMD » devient « louanger ». Par durcissement, « LHM, pain » en hébreu, devient « viande » en arabe, — et « BSHR viande » en hébreu, « homme » en arabe.

Cette calcination littérale, qui a facilité à l’arabe son rôle de langue de culture scientifique, nominaliste et dénationalisante, rôle que joue aussi pour d’autres raisons le français, — scelle d’une valeur religieuse spéciale, presque apocalyptique, les sens spécifiques attachés aux consonnes de l’alphabet arabe. On sait que tout mot arabe est composé d’un « corps » de consonnes, seules écrites en noir sur la ligne, et d’une « âme », leur vocalisation : mue aux initiales par le hamza, et notée facultativement en rouge, en dehors de la ligne. Il y a d’abord les vingt-deux consonnes sémitiques fondamentales (dont quatre sont devenues voyelles en grec) où une, le sin, s’est très anciennement dédoublée (c’est le fameux shibboleth, « la lettre de la Trinité »), « complétées » en arabe, par six lettres supplémentaires ; afin de noter, dans sa pureté première, la gamme consonantique présémitique de vingt-huit termes que l’arabe seul a conservée intacte. Il est assez piquant d’en expliquer la formation en leur substituant leurs valeurs symboliques (jafr). Chaque lettre a un sens : alif veut dire : élément simple, fondement... hâ « énonciation, naissance de la vie », etc. Nous dirons : en arabe le samech sémitique de la promesse tombant a été remplacé par le sîn de l’obéissance, qui s’est emphatisé en shîn du sort volontaire. Et, pour les six dernières lettres arabes : le tâ de l’extase (le féminin, la deuxième personne) s’est échangé avec le thav de la conclusion signée, et emphatisé en thâ de la fructification ; le tâ de la sainteté divine s’est échangé avec le teth de l’extase et emphatisé en zâ de l’apparition divine ; le çad de l’esprit de discernement et de justice s’est emphatisé en dâd de l’exclusion ; l’ayn, sens originel, s’est emphatisé en ghayan du mystère final ; le hâ de l’actualisation vitale s’est emphatisé en khâ de l’immortalité ; enfin le. dâl de la genèse s’est emphatisé en dhâl de la substance.

L’arabe comprend ainsi sept lettres dédoublées, et on, peut dire que le Livre religieux noté dans cette langue est scellé de sept sceaux. De fait, en vingt-huit endroits, des lettres isolées, fort mystérieuses, commencent ses sourates, annoncées ainsi : « Telles sont les consonnes du Livre Sage », comme si elles étaient les clés du texte dont elles font partie intégrante. Il y en a quatorze : les commentateurs les appellent « noûrâniya », « lumineuses ». Elles impliquent des équations curieuses : YS (s. - XXXVI) = ’ayn = 70 = KN, qui se vocalise « kun » : c’est le « fiât » décrit au verset xxxvi, 82. Elles ont surtout servi, comme chronogrammes, en arithmologie pour prévoir des événements.

On remarquera, comme chronogrammes historiquement remarquables, l’an 4o, l’an Mîm, c’est celui de la mort de ’Alî, héritier de la pensée de Mohammed (Mîm = l’onomaturge) ; l’an 60, l’an Cad, est celui où Hoceïn partit se faire tuer pour la justice. Les Fâtimites ont prononcé leur action en l’an 290 (Fâtir = Fátima) et en l’an 3og (Shîn-Tâ, inverse du nom d’Iblis) ; c’est le nombre coranique du sommeil des Sept Dormants que des mystiques, en souvenir 3e Hallàj martyrisé cette année-là, considèrent le nombre de la consommation de l’amour divin, au terme du « sursis » de la justice.

Pourquoi cette dessication littérale de la langue arabe, devenue culturelle et classique sous le signe de l’Islam ? Exclue jadis de l’offrande abrahamique — sur le Moria — la race arabe se trouve ancrée dans une ignorance presque invincible de la crucifixion et de sa douloureuse réalité : un saint de Dieu ne doit pas souffrir ignominieusement, un Juge ne doit pas avoir été condamné, un prophète ne peut être ni un pénitent ni un vaincu, car ce serait la défaite de Dieu ; le péché d’Adam est annihilé, il ne peut y avoir de chaînons adultères dans la généalogie du Christ ; l’âme ne souffre pas séparée, mais meurt et ressuscite avec le corps : tel est « l’arabianisme » que le Coran a accentué et confirmé ; c’est la protestation de la nature charnelle de l’homme privée d’appui, la « prudence terrienne », celle des « marchands de Merrha et de Théman et des conteurs d’histoires », s’exprimant avec une naïveté encore plus primitive que celle de l’enfant.

Il y a plus : il convenait que ce fût au désert arabe, où l’on chassait ’Azâzil, le bouc émissaire, et chez ceux qui n’ont plus comme lien avec le Dieu d’Abraham que le fait d’être de la descendance charnelle d’Ismaël, et où le souci des généalogies tribales, leur seul patrimoine, les empêche de pressentir le secret de la Paternité divine dans le cas inouï d’une Vierge enfantant le Médiateur, — qu’une voix de l’au-delà retentît. Ramenant, pour annoncer le dernier Jugement, la création aux origines : formulant la protestation de la nature angélique primordiale.

Ici, dans la race arabe, dans la langue des exclus, sur les lèvres de Mohammed, la protestation s’explique, prend sa signification historique, celle d’une clôture anticipée en vue du Jugement imminent des hommes. Après ce Jugement, il n’y aura plus de filiation généalogique légale : les élus d’entre les hommes deviendront tous « comme des anges dans le ciel ». C’est la proclamation naïve de l’Amour primordial de Dieu pour le bloc total des prédestinés, passant un peu tôt sous silence comme l’Amant est venu sauver les amants et les conduire à l’Aimé, car Dieu n’est pas seulement l’Amour, — mais l’Amant et l’Aimé, — dont Il procède.

Si Israël est enraciné dans l’espérance et la Chrétienté vouée à la charité, l’Islam est centré sur la foi ; l’observance islamique est avant tout le mémorandum d’un .credo, alors que l’observance juive ritualise les commandements prévus dans l’alliance jurée, et que l’observance chrétienne, après les vérités de son credo et ses devoirs de commandement, use des sacrements pour la sanctification par l’es vertus.

Concentrée sur la lettre d’un credo, la pensée religieuse musulmane a essayé de le développer en formules nombrées, se servant des chiffres figurant dans le Coran comme points de départ. Ce faisant, l’arithmologie musulmane, naissant à Koûfa, a produit une œuvre très originale qui a influencé l’évolution de la pensée mathématique. En grec comme en arabe, les chiffres étaient notés d’abord par des lettres ; mais tandis que l’arithmologie grecque se libéra de l’ambiguïté de cette notation en projetant les nombres dans l’espace géométrique en groupes ponctuels (nombres triangulaires, carrés, pentagonaux), — l’arithmologie musulmane essaya d’élucider cette ambiguïté en projetant les nombres dans le temps discontinu : en expérimentant, par analogie avec les conjonctions astrales, les propriétés spécifiques de certains nombres : pour régler la vie liturgique, et même déclencher des séries d’événements, combinaisons alchimiques, catastrophes sociales, transmigrations psychiques. Travail de pensée éminemment sémitique, qui se reliait aux supputations messianiques et aux apocalypses nombrées d’Israël, et influença, avec le « Sefer Yetsira », la formation de la cabale. Retenons ici, seulement, la préférence de l’Islam pour le nombre 4, celui de l’équilibre naturel et de la justice ; et surtout pour le nombre 5, le pentagramme, des cinq sens et du mariage. « Cinq » est en Islam le nombre des heures et bases de la prière, des biens pour la dîme, des éléments du hajj (et des jours à Arafat), des genres de jeûne, des motifs d’ablution, des dispenses pour le vendredi ; c’est le quint des trésors et du butin ; les cinq générations pour la vengeance tribale, les cinq chameaux pour la diya, les cinq takbîr pour les morts shî’ites ; ce sont les cinq témoins de la Mubâhala, les cinq clés coraniques du mystère (vi, 59 ; xxxi, 34) et les cinq doigts de la « main de Fâtima ». Tandis que les nombres préférés d’Israël sont 10 (= la tétractys) et surtout 12 (= le pental-pha), — et que le nombre typique de la chrétienté est 7, le seul nombre virginal dans la décade, celui du temps critique et du serment, celui de la Croix et des douleurs, des péchés et des dons, des sacrements et des sceaux, des organes internes et des orifices du crâne.

Si la mission liturgique de la langue hébraïque s’est achevée avec la Loi et les Prophètes, — et celle de l’araméen avec la Bonne Nouvelle du Messie, — la mission liturgique de l’arabe n’est pas encore achevée parmi les nations. Elle a été faite langue de l’Id’âm, « soumission à la foi », afin de devenir un jour la langue du Satâm, de la Paix, souhaitée enfin aux créatures de la part de Dieu : à l’Heure où la croyance musulmane au Retour de Tsâ-ibn-Meryem coïncidera avec le second Avènement du Messie chrétien, que le Mahdi arabe doit fa-ire triompher.

Si l’olivier syrien provenant d’un sauvageon spontané par triple greffe figure l’Eglise chrétienne, — et le figuier paradisiaque le peuple d’Israël, — le palmier de Chaldée, qui figure la race arabe, doit, lui aussi, donner des fruits sans recours à aucune fécondation artificielle, ou « talqîh ». Dans une parabole condensée, le Coran nous montre un dattier solitaire, au désert où la Vierge s’était réfugiée pour enfanter ; il en tombe des dattes pour nourrir la Mère et l’Enfant ; par la vertu créatrice de ce « fiât », « kun », — qui n’est articulé que huit fois dans le Coran ; et chaque fois uniquement « au sujet de ’Isa et de la Résurrection », « fî amr ’Isa Isa wa’l Qiyâma ».

Louis Massignon.