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Les soirées de Saint-Pétersbourg

Joseph de Maistre : Le mal et le péché (V)

VIIIe entretien

lundi 24 novembre 2008

Extrait de « Les soirées de Saint-Pétersbourg », par Joseph de Maistre. (textes choisis par E.M. Cioran.)

LE COMTE

Ils parlent de désordre dans l’univers, mais qu’est-ce que le désordre ? c’est une dérogation à l’ordre apparemment ; donc on ne peut objecter le désordre sans confesser un ordre antérieur, et par conséquent l’intelligence. On peut se former une idée parfaitement juste de l’univers en le voyant sous l’aspect d’un vaste cabinet d’histoire naturelle ébranlé par un tremblement de terre. La porte est ouverte et brisée ; il n’y a plus de fenêtres ; des armoires entières sont tombées ; d’autres pendent encore à des fiches prêtes à se détacher. Des coquillages ont roulé dans la salle des minéraux, et le nid d’un colibri repose sur la tête d’un crocodile. - Cependant quel insensé pourrait douter de l’intention primitive, ou croire que l’édifice fût construit dans cet état ? Toutes les grandes masses sont ensemble : dans le moindre éclat d’une vitre on la voit toute entière ; le vide d’une layette la replace : l’ordre est aussi visible que le désordre ; et l’oeil, en se promenant dans ce vaste temple de la nature, rétablit sans peine tout ce qu’un agent funeste a brisé, ou faussé, ou souillé, ou déplacé. Il y a plus : regardez de près, et déjà vous reconnaîtrez une main réparatrice. Quelques poutres sont étayées ; on a pratiqué des routes au milieu des décombres ; et, dans la confusion générale, une foule d’analogues ont déjà repris leur place et se touchent. Il y a donc deux intentions visibles au lieu d’une, c’est-à-dire l’ordre et la restauration ; mais en nous bornant à la première idée, le désordre supposant nécessairement l’ordre, celui qui argumente du désordre contre l’existence de Dieu la suppose pour la combattre.

Vous voyez à quoi se réduit ce fameux argument : Ou Dieu a pu empêcher le mal que nous voyons, et il a manqué de bonté ; ou voulant l’empêcher, il ne l’a pu, et il a manqué de puissance. - MON DIEU ! qu’est-ce que cela signifie ? Il ne s’agit ni de toute-puissance ni de toute-bonté ; il s’agit seulement d’existence et de puissance. Je sais bien que Dieu ne peut changer les essences des choses ; mais je ne connais qu’une infiniment petite partie de ces essences, de manière que j’ignore une infiniment grande quantité de choses que Dieu ne peut faire, sans cesser pour cela d’être tout-puissant. Je ne sais ce qui est possible, je ne sais ce qui est impossible ; de ma vie je n’ai étudié que le nombre ; je ne crois qu’au nombre ; c’est le signe, c’est la voix, c’est la parole de l’intelligence ; et comme il est partout, je la vois partout.

Mais laissons là les athées, qui heureusement sont très peu nombreux dans le monde, et reprenons la question avec le théiste. Je veux me montrer tout aussi complaisant à son égard que je l’ai été avec l’athée ; cependant il ne trouvera pas mauvais que je commence par lui demander ce que c’est qu’une injustice ? S’il ne m’accorde pas que c’est un acte qui viole une loi, le mot n’aura plus de sens ; et s’il ne m’accorde pas que la loi est la volonté d’un législateur, manifestée à ses sujets pour être la règle de leur conduite, je ne comprendrai pas mieux le mot de loi que celui d’injustice. Or je comprends fort bien comment une loi humaine peut être injuste, lorsqu’elle viole une loi divine ou révélée, ou innée ; mais le législateur de l’univers est Dieu. Qu’est-ce donc qu’une injustice de Dieu à l’égard de l’homme ? Y aurait-il par hasard quelque législateur commun au-dessus de Dieu qui lui ait prescrit la manière dont il doit agir envers l’homme ? Et quel sera le juge entre lui et nous ? Si le théiste croit que l’idée de Dieu n’emporte point celle d’une justice semblable à la nôtre, de quoi se plaint-il ? il ne sait ce qu’il dit. Que si, au contraire, il croit Dieu juste suivant nos idées, tout en se plaignant des injustices qu’il remarque dans l’état où nous sommes, il admet, sans y faire attention, une contradiction monstrueuse, c’est-à-dire l’injustice d’un dieu juste. - Un tel ordre de choses est injuste ; donc il ne peut avoir lieu sous l’empire d’un Dieu juste : cet argument n’est qu’une erreur dans la bouche d’un athée, mais dans celle d’un théiste c’est une absurdité : Dieu étant une fois admis, et sa justice l’étant aussi comme un attribut nécessaire de la divinité, le théiste ne peut plus revenir sur ses pas sans déraisonner, et il doit dire au contraire : Un tel ordre de choses a lieu sous l’empire d’un Dieu essentiellement juste : donc cet ordre de choses est juste par des raisons que nous ignorons ; expliquant l’ordre des choses par les attributs, au lieu d’accuser follement les attributs par l’ordre des choses.

... Je ne reviendrai point sur les arguments avec lesquels nous avons réfuté, dans nos précédents entretiens, les plaintes qu’on ose élever contre la providence, mais je crois devoir ajouter qu’il y a dans ces plaintes quelque chose d’intrinsèquement faux et même de niais, ou comme disent les Anglais, un certain non sens qui saute aux yeux. Que signifient en effet des plaintes ou stériles ou coupables, qui ne fournissent à l’homme aucune conséquence pratique, aucune lumière capable de l’éclairer et de le perfectionner ? des plaintes au contraire qui ne peuvent que lui nuire, qui sont inutiles même à l’athée, puisqu’elles n’effleurent pas la première des vérités et qu’elles prouvent même contre lui ? qui sont enfin à la fois ridicules et funestes dans la bouche du théiste, puisqu’elles ne sauraient aboutir qu’à lui ôter l’amour en lui laissant la crainte ? Pour moi je ne sais rien de si contraire aux plus simples leçons du sens commun. Mais savez-vous, messieurs, d’où vient ce débordement de doctrines insolentes qui jugent Dieu sans façon et lui demandent compte de ses décrets ? Elles nous viennent de cette phalange nombreuse qu’on appelle les savants, et que nous n’avons pas su tenir dans ce siècle à leur place, qui est la seconde. Autrefois il y avait très peu de savants, et un très petit nombre de ce très petit nombre était impie ; aujourd’hui on ne voit que des savants : c’est un métier, c’est une foule, c’est un peuple ; et parmi eux l’exception, déjà si triste, est devenue règle. De toutes parts ils ont usurpé une influence sans bornes ; et cependant, s’il y a une chose sûre dans le monde, c’est, à mon avis, que ce n’est point à la science qu’il appartient de conduire les hommes. Rien de ce qui est nécessaire ne lui est confié : il faudrait avoir perdu l’esprit pour croire que Dieu ait chargé les académies de nous apprendre ce qu’il est et ce que nous lui devons. Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l’état d’être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices ; d’apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien ; ce qui est vrai et ce qui est faux dans l’ordre moral et spirituel : les autres n’ont pas droit de raisonner sur ces sortes de matières. Ils ont les sciences naturelles pour s’amuser : de quoi pourraient-ils se plaindre ? Quant à celui qui parle ou qui écrit pour ôter un dogme national au peuple, il doit être pendu comme voleur domestique.