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Les soirées de Saint-Pétersbourg

Joseph de Maistre : Le mal et le péché (IV)

IXe entretien

lundi 24 novembre 2008

Extrait de « Les soirées de Saint-Pétersbourg », par Joseph de Maistre. (textes choisis par E.M. Cioran.)

LE COMTE

Les hommes n’ont jamais douté que l’innocence ne pût satisfaire pour le crime ; et ils ont cru de plus qu’il y avait dans le sang une force expiatrice ; de manière que la vie, qui est le sang, pouvait racheter une autre vie.

Examinez bien cette croyance, et vous verrez que si Dieu lui-même ne l’avait mise dans l’esprit de l’homme, jamais elle n’aurait pu commencer. Les grands mots de superstition, et de préjugé n’expliquent rien ; car jamais il n’a pu exister d’erreur universelle et constante. Si une opinion fausse règne sur un peuple, vous ne la trouverez pas chez son voisin ; ou si quelquefois elle paraît s’étendre, je ne dis pas sur tout le globe, mais sur un grand nombre de peuples, le temps l’efface en passant.

Mais la croyance dont je vous parle ne souffre aucune exception de temps ni de lieu. Nations antiques et modernes, nations civilisées ou barbares, époques de science ou de simplicité, vraies ou fausses religions, il n’y a pas une seule dissonance dans l’univers.

Enfin l’idée du péché et celle du sacrifice pour le péché, s’étaient si bien amalgamées dans l’esprit des hommes de l’antiquité, que la langue sainte exprimait l’un et l’autre par le même mot. De là cet hébraïsme si connu, employé par saint Paul, que le Sauveur a été fait péché pour nous.

À cette théorie des sacrifices, se rattache encore l’inexplicable usage de la circoncision pratiquée chez tant de nations de l’antiquité ; que les descendants d’Isaac et d’Ismaël perpétuent sous nos yeux avec une constance non moins inexplicable, et que les navigateurs de ces derniers siècles ont retrouvé dans l’archipel de la mer Pacifique (nommément à Tahiti), au Mexique, à la Dominique, et dans l’Amérique septentrionale, jusqu’au 30e degré de latitude.

Quelques nations ont pu varier dans la manière ; mais toujours on retrouve une opération douloureuse et sanglante faite sur les organes de la reproduction. C’est-à-dire : Anathème sur les générations humaines, et SALUT PAR LE SANG.

Le genre humain professait ces dogmes depuis sa chute, lorsque la grande victime, élevée pour attirer tout à elle, cria sur le Calvaire : TOUT EST CONSOMMÉ !

Alors le voile du temple s’étant déchiré, le grand secret du sanctuaire fut connu, autant qu’il pouvait l’être dans cet ordre de choses dont nous faisons partie. Nous comprîmes pourquoi l’homme avait toujours cru qu’une âme pouvait être sauvée par une autre, et pourquoi il avait toujours cherché sa régénération dans le sang.

Sans le Christianisme, l’homme ne sait ce qu’il est, parce qu’il se trouve isolé dans l’univers et qu’il ne peut se comparer à rien ; le premier service que lui rend la religion est de lui montrer ce qu’il vaut, en lui montrant ce qu’il a coûté.