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Les soirées de Saint-Pétersbourg

Joseph de Maistre : Le mal et le péché (III)

Sélection E.M. Cioran du Ier entretien

lundi 24 novembre 2008

Extrait de « Les soirées de Saint-Pétersbourg », par Joseph de Maistre. (textes choisis par E.M. Cioran.)

LE COMTE

Si l’on ôtait de l’univers l’intempérance dans tous les genres, on en chasserait la plupart des maladies, et peut-être même serait-il permis de dire toutes. C’est ce que tout le monde peut voir en général et d’une manière confuse ; mais il est bon d’examiner la chose de près. S’il n’y avait point de mal moral sur la terre, il n’y aurait point de mal physique ; et puisqu’une infinité de maladies sont le produit immédiat de certains désordres, n’est-il pas vrai que l’analogie nous conduit à généraliser l’observation ? Avez-vous présente par hasard la tirade vigoureuse et quelquefois un peu dégoûtante de Sénèque sur les maladies de son siècle ? Il est intéressant de voir l’époque de Néron marquée par une affluence de maux inconnus aux temps qui la précédèrent.

... Il y a sans doute des maladies qui ne sont, comme on ne l’aura jamais assez dit, que les résultats accidentels d’une loi générale : l’homme le plus moral doit mourir ; et deux hommes qui font une course forcée, l’un pour sauver son semblable et l’autre pour l’assassiner, peuvent l’un et l’autre mourir de pleurésie ; mais quel nombre effrayant de maladies en général et d’accidents particuliers qui ne sont dus qu’à nos vices ! Je me rappelle que Bossuet, prêchant devant Louis XIV et toute sa cour, appelait la médecine en témoignage sur les suites funestes de la volupté. Il avait grandement raison de citer ce qu’il y avait de plus présent et de plus frappant ; mais il aurait été en droit de généraliser l’observation ; et pour moi je ne puis me refuser au sentiment d’un nouvel apologiste qui a soutenu que toutes les maladies ont leur source dans quelque vice proscrit par l’Évangile ; que cette loi sainte contient la véritable médecine du corps autant que celle de l’âme ; de manière que, dans une société de justes qui en feraient usage, la mort ne serait plus que l’inévitable terme d’une vieillesse saine et robuste ; opinion qui fut, je crois, celle d’Origène. Ce qui nous trompe sur ce point, c’est que lorsque l’effet n’est pas immédiat, nous ne l’apercevons plus ; mais il n’est pas moins réel. Les maladies, une fois établies, se propagent, se croisent, s’amalgament par une affinité funeste ; en sorte que nous pouvons porter aujourd’hui la peine physique d’un excès commis il y a plus d’un siècle. Cependant, malgré la confusion qui résulte de ces affreux mélanges, l’analogie entre les crimes et les maladies est visible pour tout observateur attentif. Il y a des maux comme il y a des crimes actuels et originels, accidentels, habituels, mortels et véniels. Il y a des maladies de colère, de gourmandise, d’incontinence, etc. Observez de plus qu’il y a des crimes qui ont des caractères, et par conséquent des noms distinctifs dans toutes les langues, comme le meurtre, le sacrilège, l’inceste, etc. ; et d’autres qu’on ne saurait désigner que par des termes généraux, tels que ceux de fraude, d’injustice, de violence, de malversation, etc. Il y a de même des maladies caractérisées,comme l’hydropisie, la phtisie, l’apoplexie, etc. ; et d’autres qui ne peuvent être désignées que par les noms généraux de malaises, d’incommodités, de douleurs, de fièvres innommées, etc. Or, plus l’homme est vertueux, et plus il est à l’abri des maladies qui ont des noms.

Bacon, quoique protestant, n’a pu se dispenser d’arrêter son oeil observateur sur ce grand nombre de Saints (moines surtout et solitaires) que Dieu a favorisés d’une longue vie ; et l’observation contraire n’est pas moins frappante, puisqu’il n’y a pas un vice, pas un crime, pas une passion désordonnée qui ne produise dans l’ordre physique un effet plus ou moins funeste, plus ou moins éloigné. Une belle analogie entre les maladies et les crimes se tire de ce que le divin Auteur de notre Religion, qui était bien le maître, pour autoriser sa mission aux yeux des hommes, d’allumer des volcans ou de faire tomber la foudre, mais qui ne dérogea jamais aux lois de la nature que pour faire du bien aux hommes ; que ce divin Maître, dis-je, avant de guérir les malades qui lui étaient présentés, ne manquait jamais de remettre leurs péchés, ou daignait rendre lui-même un témoignage public à la foi vive qui les avait réconciliés : et qu’y a-t-il encore de plus marquant que ce qu’il dit au lépreux : « Vous voyez que je vous ai guéri ; prenez garde maintenant de ne plus pécher, de peur qu’il ne vous arrive pis ? »

Il semble même qu’on est conduit à pénétrer en quelque manière ce grand secret, si l’on réfléchit sur une vérité dont l’énonciation seule est une démonstration pour tout homme qui sait quelque chose en philosophie, savoir : « Que nulle maladie ne saurait avoir une cause matérielle. » Cependant, quoique la raison, la révélation et l’expérience se réunissent pour nous convaincre de la funeste liaison qui existe entre le mal moral et le mal physique, non seulement nous refusons d’apercevoir les suites matérielles de ces passions qui ne résident que dans l’âme, mais nous n’examinons point assez, à beaucoup près, les ravages de celles qui ont leurs racines dans les organes physiques, et dont les suites visibles devraient nous épouvanter davantage. Mille fois, par exemple, nous avons répété le vieil adage, que la table tue plus de monde que la guerre ; mais il y a bien peu d’hommes qui réfléchissent assez sur l’immense vérité de cet axiome. Si chacun veut s’examiner sévèrement, il demeurera convaincu qu’il mange peut-être la moitié plus qu’il ne doit. De l’excès sur la quantité, passez aux abus sur la qualité : examinez dans tous ses détails cet art perfide d’exciter un appétit menteur qui nous tue ; songez aux innombrables caprices de l’intempérance, à ces compositions séductrices qui sont précisément pour notre corps ce que les mauvais livres sont pour notre esprit, qui en est tout à la fois surchargé et corrompu ; et vous verrez clairement comment la nature, continuellement attaquée par ces vils excès, se débat vainement contre nos attentats de toutes les heures ; et comment il faut, malgré ses merveilleuses ressources, qu’elle succombe enfin, et qu’elle reçoive dans nous les germes de mille maux. La philosophie seule avait deviné depuis longtemps que toute la sagesse de l’homme était renfermée en deux mots : SUSTINE ET ABSTINE. Et quoique cette faible législatrice prête au ridicule, même par ses meilleures lois, parce qu’elle manque de puissance pour se faire obéir, cependant il faut être équitable et lui tenir compte des vérités qu’elle a publiées ; elle a fort bien compris que les plus fortes inclinations de l’homme étant vicieuses au point qu’elles tendent évidemment à la destruction de la société, il n’avait pas de plus grand ennemi que lui-même, et que, lorsqu’il avait appris à se vaincre, il savait tout.