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La clé traditionnelle des évangiles

Vulliaud : Le texte du IVe Evangile, grec ou araméen ?

Paul Vulliaud

lundi 24 novembre 2008

Extrait de « La clé traditionnelle des évangiles », par Paul Vulliaud. Émile Nourry, 1936.

Minus quam cæteri Evangelistæ græce locutus est ; Hebraicis phrasibus abundat, ut Hebraici. Sermonis peritia non minus quant Graeci, ad sensum sententiarum assequendam si necesseria. Cardinal Tolet. Argum. comm. in Joann.

L’hypothèse d’un IVe évangile originalement de langue sémitique n’aurait même pas dû être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
envisagée. A l’époque relativement tardive, à laquelle cet ouvrage a été composé, il n’y avait plus aucune raison de le rédiger en hébreu ou en araméen. Aucun savant ne pourrait en invoquer une qui soit solide pour le prétendre. La catastrophe prévue s’est réalisée. Le Judaïsme, cependant, s’est obstiné à s’enfermer dans les limites étroites de sa « haie », tracée par les Docteurs de la Loi. La Communauté chrétienne s’est rapidement développée à travers l’Empire. La nouvelle religion religion Le contenu et la raison d’être des religions est le rapport entre Dieu et l’homme ; entre l’Être nécessaire et l’existence contingente. C’est ce rapport qui donne aux religions toute leur puissance et toute leur légitimité ; c’est au contraire leur revendication confessionnelle d’absoluité qui constitue leur relativité. (Frithjof Schuon) s’est déterminée à rompre définitivement avec la Synagogue qui lui a été violemment hostile. L’Evangéliste n’allait point s’attarder à composer un écrit dans la langue d’un peuple dispersé, dont les chefs n’avaient rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. voulu comprendre aux événements d’une clarté tragique. Quels lecteurs aurait-il atteint ? Surtout, si l’on tient compte, comme on le doit nécessairement, de la nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
de la pensée qui est développée dans cet évangile, une pensée qui fuse au plus haut sommet du mysticisme mysticisme Le mot mystique (du grec μυάω muaô qui signifie « se taire », « être silencieux » et qui a donné μυστικός mystikos, les « Mystères » de l’Antiquité grecque) désigne « une approche expérimentale du divin » qui serait par nature incommunicable. Dans l’expérience mystique, l’âme humaine accèderait à une rencontre directe avec Dieu. . Des cercles ésotériques, très actifs, subsistaient sans doute. Mais ses Docteurs soudaient leurs spéculations trenscendantes à la théorie politique, au particularisme nationaliste. Le petit nombre de rabbins qui s’y adonnaient n’auraient pas seulement apporté la moindre attention à une parole dont la sublimité était cachée, à leurs yeux, par son caractère hérétique. Plus tard, assurément, des rabbins lurent cet évangile dans une traduction sémitique (araméenne ? on ne sait). C’était au IVe siècle, et leur curiosité était causée par la controverse de groupes entre Juifs et Chrétiens.

Existe-t-il encore des professeurs d’Ecriture sainte pour supposer qu’il était permis aux Chrétiens primitifs de connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
ce IVe évangile dès les premiers instants de leur adhésion au Chistianisme, cet évangile qui contient la plus élevée des doctrines ? Je le crains ; ou, du moins, les professeurs en parlent comme si tel était leur sentiment. La tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
rapporte que saint Jean fut prié, instamment pressé de le composer. Il se pourrait que la chose soit exacte, en raison des éléments nettement « polémiques » de cette œuvre incomparable. Incomparable à tous égards, même en dehors de sa nature dogmatique, puisqu’il est impossible de lui trouver un analogue dans une autre littérature.

Une des plus grandes sottises a été d’affirmer que la Gnose est postérieure au Christianisme. Il y a une Gnose préchrétienne, soit en Judée, soit en Samarie, et même ailleurs. Le Christianisme éclot dans une atmosphère imprégnée de théosophie Théosophie L’exigence totale de la Doctrine sacrée - de la "théosophie" au sens propre du mot - résulte du fait que l’intelligence spécifiquement humaine est par définition capable d’objectivité et de transcendance et implique ipso facto cette même capacité pour la volonté et pour l’âme sensible ; d’où la liberté de notre volonté et l’instinct moral de notre âme. [Frithjof Schuon] .Tout indique que le IVe évangile est une réfutation énergique, en style de Gnose, de la Gnose antichrétienne. Or, que cette école hétérodoxe à l’égard du Christianisme ait été représentée par Cérinthe ou par tout autre théosophe, elle parlait en grec. Et on chercherait vainement le motif de révoquer en doute la tradition Tradição
Tradition
Tradición
sophia perennis
religio perennis
Selon Guénon, la Tradition, est par essence d’origine « supra-humaine », c’est même très exactement là sa juste définition et rien de ce qui est traditionnel ne peut être qualifié de tel sans la présence de cet élément fondamental, vital et axial, qui en détermine le caractère propre et authentique.
qui nous a transmis le nom de Cérinthe.

Toutefois, bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que rédigé en grec, le IVe évangile est rabbinique-inent pensé. Mieux encore, il est construit selon un procédé symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
ique familier aux Kabbalistes. Ce symbolisme symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
correspond à des formules hébraïques et non pas araméennes, dont les clés principales sont ha-pesah — 153, nabi + meleq = 153, cohen ha-gadol Jehouda = 153. Et un tel ésotérisme esoterismo
ésotérisme
esoterism
esotérique
esotérico
esotérica
esoteric
exoterismo
exotérisme
exotérico
exotérica
, adopté pour un ouvrage de haute Initiation Initiation [...] les aptitudes ou possibilités incluses dans la nature individuelle ne sont tout d’abord, en elles-mêmes, qu’une matiera prima, c’est-à-dire une pure potentialité, où il n’est rien de développé ou de différencié ; c’est alors l’état chaotique et ténébreux, que le symbolisme initiatique fait précisément correspondre au monde profane, et dans lequel se trouve l’être qui n’est pas encore parvenu à la seconde naissance. Pour que ce chaos puisse commencer à prendre forme et à s’organiser, il faut qu’une vibration initiale lui soit communiquée par les puissances spirituelles, que la Genèse hébraïque désigne comme les Elohim ; cette vibration, c’est le Fiat Lux qui illumine le chaos, et qui est le point de départ nécessaire de tous les développements ultérieurs ; et, au point de vue initiatique, cette illumination est précisément constituée par la transmission de l’influence spirituelle [...] (Aperçus sur l’initiation, pp. 33–34) , est bien dans le procédé littéraire du même auteur à qui est attribué ce livre qui s’adressait à des initiés, l’Apocal révélation Le terme de révélation doit être réservé précisément à la communication d’une connaissance que l’intelligence humaine ne pouvait pas atteindre à partir de l’expérience. (Claude Tresmontant) ypse, et pour la lecture duquel il fallait, selon son langage langage Le langage est un ensemble de signes (vocaux, gestuel, graphiques, tactiles, olfactifs, etc.) doté d’une sémantique, et le plus souvent d’une syntaxe (mais ce n’est pas systématique[1]). Plus couramment, le langage est un moyen de communication. textuel, l’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] (hischtaalouth) et la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
(hohmah).

Aussi, le IVe évangile doit être lu, pour en avoir une pénétration plus intime, après qu’on a eu soin de rétablir son texte grec en dialecte sémitique, qui est idéalement son véritable dialecte. D’ailleurs, aux yeux de celui qui a étudié l’histoire intellectu intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
elle de l’époque néotestamentaire, le mot grec du IV évangile s’efface derrière le mot sémitique qui surgit de lui-même. Et c’est probablement cette transparence de l’expression grecque qui a permis à certains savants, d’une rayonnante réputation, de supposer que son texte qui nous est parvenu serait la traduction d’un original araméen. Cet original araméen a seulement été pensé. Et ce grec, en fait, n’est pas un grec de traduction, il est un grec de génie sémitique, et alors j’irais jusqu’à dire qu’il est le plus sémitique de tous les évangiles, si, à d’autres points de vue, une telle appréciation n’était pas également soutenable pour saint Matthieu, (relativement à la composition), pour saint Marc (relativement au style), et même pour saint Luc, à propos duquel la réflexion du P. Lagrange restera célèbre : saint Luc où les araméismes semblent s’être donné rendez-vous.

Etudions quelques versets du IVe évangile en leur appliquant la même méthode qui a permis de dissiper les difficultés de maints passages des Synoptiques.

A propos de Jn, 8, 25, on est contraint d’avouer qu’avec l’exégèse des critiques modernes on ne peut rien conclure. Interrogeons les anciens. Les Juifs s’adressent à Jésus, et ils lui demandent qui il est. Jésus leur répond : ten arken oti kai lalo hymin. Inutile de reproduire les nombreux témoignages de l’embarras dans lequel se trouvent nos hellénistes les plus admirés. Ce sera grâce au procédé sémitisant que nous obtiendrons la solution de la difficulté. La plus inattendue version de ce texte est pourtant donnée par un philologue qui s’est proposé d’exciter l’intérêt du public sur le substrat araméen des Evangiles. Le P. Joùon traduit : d’abord pourquoi donc est-ce que je vous parle ? Et il ajoute en note : dans le contexte cette phrase a quelque chose d’obscur, peut-être de volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] airement obscur.

C’est jouer de malchance. La réponse de Jésus est d’un ton éner-giquement affirmatif.

Ten arken est un accusatif faisant fonction d’adverbe. Scaliger l’entendait ainsi, et Grotius de même, en signalant que cette locution correspond à bith’houla. Grotius interprète : primum hoc sum, quod et dico vobis : hoc ipsum quod me hoc ipso tempore esse Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
dixi, i. e. Lux mundi. Bref, on restituerait assez exactement ainsi le texte évangé-lique en langue originale : l’bithhilla ascher ani orner lakem, ce qu’on traduirait non moins exactement par : Dès le début, je vous ai dit qui je suis. Edersheim (Jésus, the Messiah) traduit de cette façon, qui est analogue : mith’hilla hou sch’gam dibarthi alekem, c’est-à-dire « from the beginning He that I also tell you ».

Les curieux consulteront avec fruit le grand Lexique de Buxtorf à la racine : beth heth lamed.

N’y a t-il pas lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
d’être surpris de la version suivante (Jn, 4,43) : « les deux jours passés, il partit pour la Galilée. Or Jésus a lui-même attesté qu’aucun prophète n’est honoré en son pays » (Tr : Joüon). Les critiques manifestent beaucoup de désarroi. Certains d’entre eux se sentent tout de même honteux d’adopter une version dont les propositions sont contradictoires. C’est la traduction de la particule gar qui les déconcerte. Reuss en fait un aveu plein de candeur [1]. Ils proposent d’adopter car ou or, ou bien mais, il proposent tout ce qu’il ne faut pas admettre. La version qui offre un sens absolument clair est la suivante : deux jours après, il partit de là et s’en alla en Galilée, bien que Jésus ait lui-même, etc. Tàp (traduit ordinairement par or ou car) est un hébraïsme ; il correspond à la particule ki (quoique). Trollope, lui-même, a soupçonné cette tournure.

Jn. 4, 47 et 29. Ayant appris que Jésus était revenu de Judée en Galilée, un officier royal s’en vint le trouver et le pria de descendre pour guérir son fils qui allait mourir. « Seigneur ! descends avant que mon enfant ne meure. Jésus lui dit : va, ton fils vit. L’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
crut à la parole de Jésus et se remit en route. Il descendait déjà... » (Tr. Joûon).

N’est-il pas étrange que des traducteurs n’éprouvent pas la moindre hésitation à propos de cette expression de descendre ; rien dans le récit ne la justifie, et ils en observent tranquillement la littéralité. Cette expression n’est pas insolite pour un sémitisant qui aurait examiné d’un peu près le style, la manière de parler des apôtres. ’Ala (monter) et ïarad (descendre) sont équivalents au verbe halaq (aller). Maints exemples de l’Ancien Testament le prouvent : v’eleka v’ïarad-thi ’al he-harim (j’irai et je descendrai vers les montagnes ; ce qui signifie en français : j’irai à la montagne) (Jug., 11, 37). Les traducteurs et les critiques raisonnent toujours — s’ils raisonnent — en oubliant que les Evangiles ont pour auteurs des Orientaux qui connaissaient à fond l’Ecriture sainte. Les Evangélistes avaient conservé, même en écrivant en grec, des habitudes sémitiques. Luc, lui-même, emploie (18, 14) cette expression de descendre, alors qu’un autre verbe serait mieux à sa place. « Celui-ci (le publicain) descendit justifié chez lui plutôt que celui-là. » Cette phrase est complètement sémitique, par l’usage du verbe descendre (pour : s’en retourner chez soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
), et par le terme de comparaison sous-entendu, correspondant à mimennou (magis quam ille).

Une tournure du même genre se rencontre ailleurs (Jn, 15, 16). N’étonne-t-elle point les hellénisants, cette phrase : ita hymeis hypagete kai karpon pherete ? On la traduit : « afin que vous alliez et que vous portiez du fruit... » Elle ne doit pas être, j’imagine, l’une de ces phrases qui font délirer d’admiration les stylistes qui découvrent un charme philologique aux rédactions évangéliques. En tout cas, cette phrase est familière à un sémitisant. Exemple biblique : Géra., 12, 8, va-ïssah Abram haloq v’nassoah (Abram continua en allant et en continuant). Elle est connue des humanistes hébraïsants, et cette construction de deux verbes unis par la conjonction et, où se trouve le verbe aller. On indiquait par là l’augmentation, la persistance d’une chose, d’un acte acte
puissance
energeia
dynamis
. C’est fort bien nuancé par le grec de saint Jean : je vous ai institués afin que vous persistiez à produire des fruits et qu’ils demeurent.

Dirais-je que les Deissmann observent un silence silence stratégique sur de tels versets ?

Que Jean, 6, 60, ait gardé un sémitisme évident, cela ne fera doute pour personne. Les uns le reconnaissent en le signalant, d’autres préfèrent le reconnaître par un mutsme méthodique. « Ce langage est dur... » Skleros logos logos Le Logos est au centre : d’une part il se place au-dessous du pur Absolu et au-dessus du monde "naturel" et "profane", et d’autre part il combine le "céleste" et le "terrestre" - ou le "divin" et l’"humain" - du fait qu’il englobe la dimension déjà relative du Principe et la manifestation de ce Principe au centre cosmique. Le Logos est "Parole incréée" ; il est "vrai homme et vrai Dieu". [Frithjof Schuon] , dur correspond à kasché (difficile à admettre, qui rend perplexe). Contrairement au P. Jouon, je remarque cette acception en style biblique : Deut., 1, 17 : ha-dabar ascher iksché (une cause causa
cause
aitia
aitía
aition
trop difficile). Dans leur langage technique techne
tékhnê
Une technique (du grec τέχνη, art, métier savoir-faire) est une ou un ensemble de méthodes, dans les métiers manuels elle est souvent associée à un tour de main professionnel.
, les rabbins disaient, quand ils voulaient exprimer une objection, kasché hou’alaï, littéralement : cela est dur pour moi, c’est-à-dire à admettre. Ibn Ezra n’emploie pas d’autre formule, à propos du 53e chapitre d’Isaïe : Zoth parascha kasché meod.

Encore un exemple d’identité de langage biblique : Jn, 6, 5 : Levant les yeux et voyant que... et Géra., 22, 4 : va-ïssa Abraham eth énav va-ïare (Abraham-levant les yeux et voyant que...).

Analysons le fameux passage de Jn.,7,37-38. Tout d’abord,rappelons-en la traduction classique. « Jésus, debout, clama : si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive ! Celui qui croit en moi, comme l’a dit l’Ecriture, de son sein couleront des torrents d’eau vive. »

Cependant, les critiques n’y voient pas très clair. Ils prennent prétexte de leur infirmité pour arguer qu’ils sont en présence présence Le sens du sacré, c’est aussi la conscience innée de la présence de Dieu, c’est sentir cette présence sacramentellement dans les symboles et ontologiquement en toutes choses. [Frithjof Schuon] d’un passage défectueux. Burney, croyant à un original araméen propose de lire ma’yan au lieu de me’in, et de traduire de cette façon :

Celui qui a soif qu’il vienne à moi et qu’il boive celui qui croit en moi. Comme l’Ecriture le dit, les rivières couleront de la fontaine des eaux vivantes.

Torrey, énergiquement, contredit Burney. « Probablement, dit-il, beaucoup de lecteurs auraient été gênés concernant cette « Ecriture », car elle est non seulement inesthétique en elle-même, mais elle ne s’adapte pas au contexte. Il n’existe pas de passage scripturaire auquel la citation puisse, telle qu’elle est faite, se rapporter. On a constaté depuis longtemps qu’un arrangement de plusieurs clauses était possible, mais la difficulté n’en reste pas moins grande. Je suggérerai du texte original la lecture suivante : « Jésus se tenait debout et s’écria, disant : si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive celui qui croit en moi. Gomme l’Ecriture l’a dit : hors du milieu d’elle (de Jérusaem) couleront des fleuves d’eau vive ». La référence est faite à Zacharie, 14, 8 : « et il arrivera en ce jour (à l’époque messianique) que des eaux vives s’écouleront de Jérusalem, moitié vers la mer orientale, moitié vers la mer occidentale ; en été et en hiver il en sera ainsi ». Cela ne nécessite aucun changement quel qu’il soit dans les consonnes du texte, mais simplement dans la ponctuation, migavah au lieu de ce qu’on attendait migavé. La citation, évidemment, était faite substantiellement, et, dès lors, elle n’était pas en hébreu. C’est le terme araméen normal pour signifier le milieu d’une ville, dans l’Ancien Testament (Es., 4, 15) et dans les Targoums (Ps., 46, 6) : Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
est au milieu d’elle, b’gavah). Ce terme est aussi employé pour les êtres humains, désignant toujours le sein ou les entrailles ; c’est-à-dire exactement koilia ».

Torrey, qui est entouré de l’admiration de ses pairs, est mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
inspiré dans ses tentatives d’amendement textuel. La connaissance du style est, chez ce théologien, plus qu’insuffisante, il nous prouve par son exégèse qu’il en sait autant que ses collègues actuels en doctorat ès sciences science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
sacrées, c’est-à-dire rien, au sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
de la technique de la citation chez les anciens Juifs ; enfin, par son commentaire, il montre à l’excès qu’il est aussi peu familier avec le symbolisme mystique de saint Jean, qui est celui des Juifs de son temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. , que les critiques actuels, sans en excepter un seul.

La difficulté qui embarrasse les docteurs porte sur les mots de la citation : potamoi ek koilias auton reusousin hydatos zoetos. Traduisons littéralement : « ... celui qui croit en moi, comme l’Ecriture le dit, des fleuves d’eau vive découleront de son ventre. »

Faut-il être déconcerté qu’on soit choqué d’une telle expression au nom de l’esthétique ? Les gens de goût ne sont-ils pas innombrables ? Une fois de plus, on se hâte de recourir à un procédé très en vogue chez les savants, qui consiste à lancer des suppositions et à bousculer les textes dont l’intelligence échappe. C’est plus simple, plus rapide et plus brillant que de chercher simplement à s’instruire.

Or, le véritable texte est évidemment celui qui nous est parvenu, dont nous venons de transcrire la traduction. Voici pourquoi.

L’Evangile nous transporte au moment de la fête des Cabanes [2]. Jésus est monté à Jérusalem. Et il enseigne dans le Temple. Cette fête était l’une des plus solennelles de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. religieuse des Juifs ; ils étaient tenus à la célébrer dans l’exaltation de la joie. C’était la Fête par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, aussi les Rabbins l’appelaient-ils simplement ha-hag (la Fête). On la désignait aussi par l’expression de fête de la récolte. Elle se déroulait à la « fin de l’année », d’ap. Exode, 23, 16, au mois de Tischri (septembre-octobre), clôturant le cycle liturgique. C’était l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
des quatre quatre
quaternité
Quand la quaternité est horizontale, elle se réfère aux qualités universelles ; quand elle est verticale, elle indique les degrés de l’Univers - l’enfoncement dans la relativité. [Frihtjof Schuon]
grands moments où Dieu jugeait l’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] . Et ce devait être un spectacle splendide lorsque, la nuit, d’immenses chandeliers d’or projetaient des illuminations qui embrasaient tout Jérusalem, faisant apparaître le Temple comme la Lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
.

Processions et danses, cris et concerts exprimaient la réjouissance d’un peuple entier. Les notables du Judaïsme, membres du Sanhédrin, Chefs de synagogues, Docteurs de la Loi, devaient être les premiers à entraîner la multitude. La tradition cite notamment le fils de Gamaliel, rabbi Simon II, le fils du maître de saint Paul, qui se montrait aussi habile qu’un acrobate pour danser avec huit torches enflammées ; il les jetait en l’air l’une après l’autre, et il les rattrapait sans qu’elles se touchassent ou qu’elles tombassent par terre terre L’ordre "terrestre", - qu’il s’agisse de notre terre ou d’autres mondes analogues qui nous restent forcément inconnus, l’ordre "terrestre" donc est ce monde purement "naturel" que nous avons mentionné plus haut. [Frithjof Schuon] . Faisons la part de l’exagération dans cette histoire de Marius palestinien, retenons ses éléments essentiels.

L’une des cérémonies à laquelle la parole du Christ fait allusion est le puisement de l’eau l’eau
água
water
(nissouk ha-maïm). Un prêtre allait en toute solennité, avec le peuple en procession et aux sons des instruments de musique musique La musique est l’art consistant à arranger et ordonner les sons et les silences au cours du temps : le rythme est le support de cette combinaison dans le temps, la hauteur celle de la combinaison dans les fréquences, etc. Dans certains cas, l’intrusion de l’aléatoire a cependant dénié tout caractère volontaire à la composition. , chercher de l’eau à la fontaine de Siloé (l’Envoyé). Il y puisait une mesure d’eau à laquelle, au retour, un autre prêtre ajoutait du vin. On répandait ensuite le mélange dans deux endroits qui se trouvaient au côté occidental de l’autel.

Figurons-nous la scène dont l’Evangile ne nous laisse entrevoir que le fait principal, l’appel retentissant de Jésus.

C’est le dernier jour de la fête, très probablement le jour de son octave [3], le cortège revient de la source de Siloé, au bruit des harpes, des flûtes et des cymbales. De la foule les uns dansent, les autres chantent des hymnes, le peuple fait retentir les airs de ses actions de grâce et de ses invocations au Salut salut Dans les religions qui constatent la rupture entre Dieu et les humains, le salut, salut de l’âme ou salut éternel est le rétablissement durable, éternel, des liens entre eux. , c’est-à-dire à la Délivrance délivrance
libération
liberação
moksha
liberation
liberación
. C’était, en effet, le jour du grand Hosannah. Les Lévites entonnent du haut des quinze degrés, qui conduisent du portique des Israélites à celui des femmes, les chants de David. Quand, tout à coup, la foule entend Le Prophète, fils de Dieu, qui, debout, s’écrie à ceux qui viennent de puiser une eau symbolique, une eau qui, au sens matériel, ne désaltère pas : Celui qui a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive celui qui croit en moi ; comme l’Ecriture le dit : de son ventre s’écouleront des fleuves d’eau vive.

La signification ésotérique de la fête des Cabanes est d’une grande ampleur ; elle comporte une acception purement agricole. Les gens étaient heureux d’avoir rentré la moisson, d’avoir terminé la vendange, on souhaitait 1’« eau » qui régénère la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
. Un dicton existait, d’après lequel la pluie ne tomberait que pour ceux qui auraient participé à la fête, bien que la tombée de la pluie eût été une malédiction au moment des réjouissances. De là, le concours empressé de tout un peuple. Mais la fête des Cabanes est riche d’un symbolisme plus élevé, ses éléments ont été transmis par les Midraschim, et d’une mystique qui nous est révélée par la Kabbale Kabbale La Kabbale (Qabalah - קבלה en hébreu) est une tradition mystique juive, présentée comme la « Loi orale et secrète » donnée par YHWH à Moïse sur le Mont Sinaï, en même temps que la « Loi écrite et publique » (la Torah). . Nous ne ferons qu’effleurer, bien entendu, ce vaste domaine.

L’insistance est très remarquable avec laquelle l’Evangile de saint Jean rapporte différentes scènes de même symbolisme : l’entretien de Jésus avec la Samaritaine, où il est question des eaux vives ; l’entretien de Jésus avec Nicodème, où il est question de renaître par l’eau spirituelle ; enfin la proclamation directe et publique de Jésus racontée par le IVe évangéliste, où il est encore question d’eaux vives [4].

Il est assez curieux de constater que cette fête des Cabanes, ou des Tentes, était fixée à l’époque du changement de saison, celui où les pluies vont normalement répandre leur bienfaisance, si désirée par les Orientaux. Il est non moins curieux de constater que tous les rites de la fête avaient une raison symbolique, notamment numérale. Le nombre des sacrifices offerts pendant les cérémonies est divisible par 7 : la fête dure 7 jours (le 8e était considéré comme supplémentaire, constituant celui d’une fête particulière) et se développe au 7e mois de l’année.

Le symbole de l’« eau » se spiritualise en s’établissant sur une idéologie de plus en plus élevée. Sous la physionomie d’un anthropomorphisme, qui semblera toujours étrange aux simples d’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
qui professent la théologie teologia
théologie
teología
theology
La théologie ( en grec ancien θεολογία , littéralement « discours sur la divinité ou le divin, le Θεός [Theos] ») est l’étude, qui se veut rationnelle, des réalités relatives au divin. Wikipédia
, la doctrine mystique des anciens Juifs considérait les « eaux d’en haut », dites masculines, et les « eaux d’en bas », dites féminines ; les eaux supérieures s’unissent aux inférieures qui les ont, comme une épouse, sollicitées. Et cette union a pour résultat, en faisant descendre l’influence du monde où réside la spiritualité spiritualité Dans la tradition mystique ou ésotérique, le Spirituel est un individu qui met l’accent sur l’homme intérieur, l’esprit des textes, minimise les rites, les institutions religieuses, l’histoire, les dogmes, au profit de l’Adam intérieur, du Christ intérieur. La spiritualité c’est son activité. (adapté de Pierre Riffard) , de communiquer aux sphères inférieures une « eau » (semence) qui portera de divins fruits. Ils naîtront d’en haut.

Et la Thorah (Loi) est comparable à l’eau. « De même que l’eau est vie pour le monde, de même les paroles de la Thorah sont vie pour le monde, ainsi qu’il est écrit (Prov., 4, 22)... De même que l’eau est gratuite pour le monde, de même les paroles de la Thorah sont gratuites pour le monde, ainsi qu’il est dit (Isaïe, 55, 1) : « Allons, que celui qui a soif aille vers l’eau, etc. » (Siphrè, sect. eqeb, 37 ; cf. Taanith, 7 a ...

Remarquons qu’à l’instant où Jésus, avec toute l’énergie de sa conviction d’être en union avec le Principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
(le Père), fait retentir son appel, il est dans le Temple, dans le Temple éphémère dont il a prévu, annoncé la ruine. Le Temple réel, c’est Lui ; il est la Thorah, il est l’organe de la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
totale de la Divinité divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
(la « Schekinah »). Si quelqu’un a soif, qu’il aille à Lui, parce que le Verbe incarné est beer maïm haïm (un puits d’eau vive) [5]. Et Jésus énonce que chacun de ceux qui croiront à la vie de l’Esprit dont il est le centre centre
centro
center
générateur, relativement aux créatures, aussi de son ventre, c’est-à-dire de son être intime [6], s’écouleront des fleuves d’eau vive. Jésus « appuie » son enseignement par le même verset que les rabbins de son temps (Isaïe, 12, 3), en le transformant selon leur méthode en usage. Concernant la cérémonie de l’« effusion de l’eau », les rabbins prenaient, en effet, comme « point d’appui » ce verset d’Isaïe, 12, 3 : « R. Jehoschouah ben Levi dit : Pourquoi appelle-t-on joie l’endroit où l’eau est puisée ? Parce que de là s’écoule le Saint-Esprit Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
, selon ce qu’il est dit : et vous puiserez l’eau avec joie des sources du Salut. » Le Targoum interprète : et vous recevrez une doctrine nouvelle avec joie, etc. Isaïe avait formulé sources du Salut, Jésus change à la manière rabbi-nique » source » (mayiané) en « ventre » (mehé), « du salut » n’ayant, pas à être exprimé puisque « salut » (ieschouah) contient implicitement le nom de Jehoschouah (Jésus), c’est-à-dire de Celui qui parle de lui-même.

La fête des Cabanes avait, de plus, une signification messianique très caractérisée. Elle renfermait une signification universelle, puisqu’on y désirait la réunion de toutes les nations sous le sceptre du Roi-Messie. Les anciens Juifs concevaient deux Libérateurs : le premier, Moïse, avait fait jaillir l’eau du rocher, de même le second fera monter les eaux (ïahalé eth maïm), ainsi qu’il est écrit (Joël, 4, 18) : et la source jaillira de la maison de l’Eternel.

Redisons inlassablement que les Evangiles sont des écrits composés par des Orientaux, malheureusement commentés par des Occidentaux, élevés dans des couveuses universitaires, qui sont trop préoccupés de questions étrangères à la pure exégèse, indifférents à retrouver les règles, aujourd’hui oubliées, qui permettent de lire l’Ecriture sainte en connaissance de cause.

Cette ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
se constate notamment à propos des citations évangéliques. Is. Abrahams, qui assurait que, pour faire une lecture subtile des Evangiles, il serait utile d’avoir la collaboration d’un Juif instruit de sa religion, déclare, à propos du passage que nous analysons, que saint Jean se réfère à Zacharie, 14, 8 : des eaux vivantes s’écouleront de Jérusalem. Il ajoute : puisque, dans la tradition rabbi-nique, Jérusalem était située au nombril de la terre, Jean peut avoir employé ventre comme synonyme de Jérusalem.

Il nous serait impossible de prendre pour collaborateur le savant Is. Abrahams. Que Jésus ait présent à la pensée ce verset de Zacharie, en même temps que celui de Joël et tous ceux que la recherche des. érudits aura permis de supposer, nous ne voyons aucun inconvénient à le croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
. Il est évident que Jésus a présent à l’esprit la doctrine prophétique dont il est nourri, celle d’Isaïe particulièrement, et qu’il condense, à la façon rabbinique, l’Ecriture des prophètes. Conférer également Isaïe, LVIII, 11. Toutefois, Is. Abrahams, théologien qui serait instruit de sa religion, oublie que, dans la scène évangélique, il est question particulièrement de l’effusion de l’Esprit saint, et que, parallèlement, dans la fête des Cabanes, il s’agissait de cette même effusion dans les âmes. Ainsi que nous l’avons déjà observé, les Maîtres en Israël citaient, à ce sujet, le verset d’Isaïe ; il est logiquement vraisemblable que Jésus a cité le même verset, accouplé avec un verset précédent de ce prophète.

L’un des rabbins qui devrait être invité avec beaucoup d’honneurs, pour coopérer (malgré lui, d’ailleurs) au labeur mutuel de la compréhension profonde du passage des Evangiles que nous étudions, serait nommément l’auteur du Reschith Hohmah, Elie de Vidas (f. 91, b ; 92 a). Mais nous ne croyons pas être imprudent en supposant que ce mystique, qui expliquait selon la tradition kabbalistique toute la théorie qui est relative à l’effusion de l’eau et de l’Esprit saint, n’est pas un auteur qui a reçu Vimprimatur de la Synagogue moderne, serait-elle « libérale ».

Nous ne devons pas être choqués outre mesure que les exégètes contemporains, de quelque confession qu’ils soient, gens obtus qui ne considèrent que les habitudes de leur époque, ne rencontrent pas la littéralité de la citation que leur esprit, bridé d’oeillères solides et épaisses, a été accoutumé à chercher. S’ils étaient de vrais savants, ils auraient interrogé les gens capables de les informer, et les émules de Simon II auraient interrompu leurs cabrioles et suspendu leurs tours d’adresse, pour les instruire.

Or, les anciens théologiens du Judaïsme n’avaient pas l’usage de toujours citer textuellement. Ils citaient l’Ecriture asmakta Valma (comme soutien d’autorité), et cet appui a posteriori était trouvé dans le texte sacré de toutes manières, c’est-à-dire que souvent le plus faible indice suffisait pour fortifier la trame dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
. C’est la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
pour laquelle, si les exégètes se donnaient la peine de feuilleter les recueils rabbiniques, ils constateraient qu’il n’y avait fréquemment, pour notre logique d’Occidentaux, aucun motif de reproduire une « citation » relativement à un enseignement donné. Il leur arrivait de plier la lettre d’un verset afin de l’accommodera la signification d’un contexte. La plupart de nos exégètes — gens de raison s’il en est — estiment que les citations évangéliques ne présentent aucune solidité, qu’elles sont arbitraires... Quelle sottise ne disent-ils pas ! La question n’est pas d’apprécier les citations selon les règles de notre mentalité finement judicieuse, charmée par des guillemets, mais de s’enquérir — me permettra-t-on d’ajouter objectivement — des méthodes de la scolastique juive.

Si, par hasard, c’est un Juif qui se croit bel esprit de critiquer les citations évangéliques, il suffit de le renvoyer aux écrits de ses ancêtres.

L’auteur du Ier livre des Macchabées, 7, 16-17, rapporte qu’Alkimos et Bacchides firent périr 60 Israélites en un jour ; il termine son récit par la citation suivante : « Comme il est écrit : ils ont répandu autour de Jérusalem la chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
de tes saints et leur sang, et il n’y avait personne qui les ensevelît. » Cette citation est extraite des Psaumes, 79, 2-3. Le saint roi David ne pensait évidemment pas, en psalmodiant, à cette soixantaine d’infortunés. La citation est textuelle dans le livre des Macchabées, mais, concernant la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
de citer les passages bibliques, on doit se rappeler que dans le Talmud il y a un millier de variantes.

Le lecteur a présent à la pensée que le premier mot de la mission évangélique est : Repentez-vous. Le Repentir ou le Retour (teschoubah) est, d’après la Kabbale, dans le mystère mystère
mysterion
mystères
Du grec musterion, fermer les yeux ou la bouche. Désigne un secret, les pratiques et les rites réservées aux initiés, un objet de difficile connaissance, et l’initiation des doctrines secrètes. (V. Siret)
du Réservoir des eaux (b’sod ha-mikvah maïm). Le péché péché Péché est un mot utilisé dans les religions et certaines sectes pour désigner une transgression volontaire ou non de ce que celle-ci considère comme loi divine. Il est souvent défini comme une désobéissance, un refus, un obstacle au salut ou encore comme une cause de mort de l’âme. , l’impureté, a pour conséquence de séparer le nom divin suprême (iod-hé-vav-hé) en deux (iod-hé) (vav-hé), et d’interrompre l’union de notre monde avec l’organisation séphirothique par laquelle Dieu fait sentir ses activités à travers la création Création
Criação
criação
creation
creación
, c’est-à-dire que l’écoulement de la grâce divine ne se produit plus. La substance substance
substantia
substances
substância
substancia
spirituelle, transmise par l’écoulement divin, ne peut pas subsister dans l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
, parce qu’elle ne peut pas rester en contact avec l’impureté. Elle se réintègre dans le mystère de la sephirah Binah, figurée sous le nom de Mère mère
mãe
mother
madre
suprême (Mi), qui est la porte du Repentir, du Retour. Il est nécessaire que le pécheur retourne à la fontaine de purification purification Si on part de l’idée que la Vérité est au fond de nous-mêmes comme une lumière informelle dont nous n’avons qu’à prendre conscience, les formules doctrinales apparaîtront surtout comme des barrières contre l’erreur ; c’est la purification du coeur, sa libération des obstacles obscurcissants, qui sera tout l’essentiel [NA : Omar Khayyam, dans son Traité de Métaphysique, dit que les Soufis sont « ceux qui cherchent la connaissance, non par la réflexion et la spéculation (comme les théologiens et les philosophes), mais en purifiant leur âme (l’égo passif, statique), en corrigeant leur caractère (l’égo actif, dynamique) ; et en libérant l’intellect des obstacles qui proviennent de la nature corporelle. Quand cette substance se présente, purifiée, devant la Gloire divine, alors les modèles (intellectuels, principiels) des connaissances (mentales, manifestées) se révéleront certainement dans cet autre monde (de la Réalité transcendante) ». (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)  ; par son ablution (tébilah) il rentrera dans le mystère des eaux célestes, c’est-à-dire qu’il se régénérera. C’est à quoi fait allusion la Kabbale en disant que l’homme rentre par le repentir dans le sein de sa Mère (la sephirah Binah), et que, destiné à être le « char » (merkabah) de la Schekinah (Divinité manifestée) qui est la source des êtres spirituels, il est conçu une seconde fois. C’est là cet enseignement que Nicodème, un docteur en Israël modèle de nos Docteurs, avait perdu de vue.

A la fête des Cabanes, la foule poussait de grandes clameurs afin d’implorer la Délivrance (du joug des Romains). Mais Jésus, toujours dans la logique de sa doctrine, enjoint à son peuple de ne point égarer son esprit loin de l’objet réel de la Délivrance. Il l’objurgue donc de suivre son enseignement, qui est une source de purification spirituelle. En y participant, la purification se produira en lui-même, et tout ce qu’il engendrera sera saint.

En un mot, Jésus déplore que les Juifs aient détourné le sens mystique de la fête, en n’y venant qu’avec des préoccupations matérialistes et même superstitieuses ; il a en dérision les excentricités de ces maîtres en Israël qui ont transformé les cérémonies de la renaissance de l’Esprit en bacchanales, à tel point qu’un Plutarque s’y est mépris. Et il les presse de faire retour en eux, de purifier leur cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
et leur esprit afin d’obtenir la réunion de tous dans l’unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) (rétablie), iod-hé-vav-hé (Jéhovah).

Tout ce que nous venons de résumer tendrait, à défaut d’autres indices, à prouver que, pour établir un commentaire scientifique de l’évangile de saint Jean, il paraît indispensable d’aborder la mystique juive [7]. Mais comme notre but n’a pas été de composer ce commentaire, nous n’insistons pas, croyant en avoir assez dit pour situer le texte qui est en discussion. Il ne nous semblera pas indifférent, néanmoins, de noter que la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
de Vannée signifie également le commencement de Vannée. Le verbe ïatsa signifie cesser et poindre, expirer et se lever, croître. Dans l’acception de la naissance, il est appliqué au soleil (Gen., 19, 23 ; Ps., 19, 6), à l’homme (Job, 1, 21 ; Rois, 8, 19 ; Isaïe, 11, 1). Or, n’est-il pas curieux que ce soit à la fête du renouvellement de l’année que Jésus ait lancé à son peuple un appel d’une poignante solennité, d’autant plus qu’il y a des raisons de supposer qu’il est né lui-même à l’époque de cette fête, et, d’après l’hébraïsant Jean Lightfoot, qu’il aurait été baptisé au moment de la fête des Cabanes.

Après avoir décrit la scène évangélique sur son véritable plan, celui de la mystique juive, revenons au thème philologique, posé par les versets de saint Jean. En définitive, tout porte à croire que le goût de nos exégètes — gens raffinés ¦— est heurté par l’expression de ventre. On eût espéré que l’étrangeté de cette locution aurait suggéré que nous sommes en présence d’un orientalisme, traduit littéralement en grec, et en langues modernes. L’ignorance des exégètes n’arrivant pas à justifier l’emploi de ce terme, ils ont préféré imaginer toutes les substitutions de mots possibles. Nous devons maintenir le texte classique.

Meha, ou plutôt mehaïm, qui est probablement le terme dont Jésus s’est servi, de même que son synonyme bethen, signifie « estomac », « cœur », « miséricorde »,« corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
intérieur »,« partie masculine » relative à la génération génération
geração
generación
generation
gerar
générer
generate
generar
, et « utérus ».

Ces diverses acceptions permettent de conclure qu’avec notre bienséance moderne, le terme employé dans nos traductions — « de son sein » — correspond exactement à la pensée que le texte contient, qui est évidemment que le fidèle du Verbe incarné deviendra soi-même une fontaine d’eau vive ; de sa substance, de son âme couleront des flots d’eau vive, c’est-à-dire que chaque fidèle se créera un organisme spirituel par lequel se répandront de divines émanations.

Bien que nous ayons abrégé les descriptions de la mystique juive, bien que nous nous soyons peu étendu sur les rapports et les oppositions concernant l’attitude de Jésus-Christ à l’égard de cette mystique, nous craignons d’avoir été encore trop abondant, relativement au sujet de ce chapitre. Nous pensons cependant que, de l’ensemble de de notre étude, il ressort que la théorie, d’après laquelle le grec du IVe évangile est la traduction d’un texte sémitique primitif, est radicalement insoutenable, nonobstant ses hébraïsmes de pensée et son hébraïcité de style. Lorsque des professeurs supposent des erreurs de transmission textuelle, ils ne manifestent que la puérilité de leur esprit. Toutes leurs transpositions de termes ne sont que des frivolités philologiques.


[1« Avec toute autre conjonction qu’avec un car on ne verrait là aucune difficulté. » Précisément, ce car n’existe que dans l’imagination des critiques.

[2Il est ridicule de dire en français : fête des Tabernacles, puisque le terme de « tabernacle » s’est spécialisé.

[3On a beaucoup discuté si la scène évangélique se passe le septième jour de la fête ou le huitième. D’après les termes employés par St Jean, il semble bien que c’est le huitième. Il est intéressant de noter qu’il est de même dans le Zohar. Peu importerait, au fond, que ce recueil soit moderne ou ancien : il contient authentiqueraient les traditions anciennes du judaïsme mystique.

[4Pour mémoire, comparer Apocalypse 22, 1 : il me montra un fleuve d’eau vive.

[5Signalons, en note, que « boire les eaux de quelqu’un » est une expression équivalente à être son disciple. Locution juive assez fréquente, écrit Schœttgen (Hor. hebr., p. 346).

[6La traduction ventre est littérale, mais nullement obligatoire. Si ce terme est choquant, on le tournera par un euphémisme.

[7Chaque jour de la fête des Cabanes était dédié par les mystiques à l’une des « Sephiroth de la Construction ».