Philosophia Perennis

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Les soirées de Saint-Pétersbourg

Joseph de Maistre : Le mal et le péché (I)

Ier entretien

dimanche 23 novembre 2008

Extrait de « Les soirées de Saint-Pétersbourg », par Joseph de Maistre. (textes choisis par E.M. Cioran.)

LE COMTE

Je vous le répète ; je n’ai jamais compris cet argument éternel contre la Providence, tiré du malheur des justes et de la prospérité des méchants. Si l’homme de bien souffrait parce qu’il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu’il est méchant, l’argument serait insoluble ; il tombe à terre si l’on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués indifféremment à tous les hommes. Mais les fausses opinion ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d’abord par de grands coupables, et dépensée ensuite par d’honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu’il font. C’est l’impiété qui a d’abord fait grand bruit de cette objection ; la légèreté et la bonhomie l’ont répétée : mais en vérité ce n’est rien. Je reviens à ma première comparaison : un homme de bien est tué à la guerre, est-ce une injustice ? Non, c’est un malheur. S’il a la goutte ou la gravelle ; si son ami le trahit ; s’il est écrasé par la chute d’un édifice, etc., c’est encore un malheur ; mais rien de plus, puisque tous les hommes sans distinction sont sujets à ces sortes de disgrâces. Ne perdez jamais de vue cette grande vérité : Qu’une loi générale, si elle n’est injuste pour tous, ne saurait l’être pour l’individu. Vous n’aviez pas une telle maladie, mais vous pouviez l’avoir ; vous l’avez, mais vous pouviez en être exempt. Celui qui a péri dans une bataille pouvait échapper ; celui qui en revient pouvait y rester. Tous ne sont pas morts ; mais tous étaient là pour mourir. Dès lors plus d’injustice : la loi juste n’est point celle qui a sont effet sur tous, mais celle qui est faite pour tous ; l’effet sur tel ou tel individu n’est plus qu’un accident. Pour trouver des difficultés dans cet ordre de choses, il faut les aimer ; malheureusement on les aime et on les cherche : le coeur humain, continuellement révolté contre l’autorité qui le gêne, fait des contes à l’esprit qui les croit ; nous accusons la Providence, pour être dispensés de nous accuser nous-mêmes ; nous élevons contre elle des difficultés que nous rougirions d’élever contre un souverain ou contre un simple administrateur dont nous estimerions la sagesse. Chose étrange ! il nous est plus aisé d’être justes envers les hommes qu’envers Dieu.

... Maintenant je reviens à vous, M. le chevalier. Vous conveniez tout à l’heure qu’on chicanait mal à propos la Providence sur la distribution des biens et des maux, mais que le scandale roule surtout sur l’impunité des scélérats. Je doute cependant que vous puissiez renoncer à la première objection sans abandonner la seconde ; car s’il n’y a point d’injustice dans la distribution des maux, sur quoi fonderez-vous les plaintes de la vertu ? Le monde n’étant gouverné que par des lois générales, vous n’avez pas, je crois, la prétention que, si les fondements de la terrasse où nous parlons étaient mis subitement en l’air par quelque éboulement souterrain, Dieu fût obligé de suspendre en notre faveur les lois de la gravité, parce que cette terrasse porte dans ce moment trois hommes qui n’ont jamais tué ni volé ; nous tomberions certainement, et nous serions écrasés. Il en serait de même si nous avions été membres de la loge des illuminés de Bavière, ou du comité du salut public. Voudriez-vous lorsqu’il grêle que le champ du juste fût épargné ? voilà donc un miracle. Mais si, par hasard, ce juste venait à commettre un crime après la récolte, il faudrait encore qu’elle pourrît dans ses greniers : voilà un autre miracle, le miracle deviendrait l’état ordinaire du monde ; c’est-à-dire qu’il ne pourrait plus y avoir de miracle ; que l’exception serait la règle, et le désordre l’ordre. Exposer de pareilles idées, c’est les réfuter suffisamment.

Ce qui nous trompe encore assez souvent sur ce point, c’est que nous ne pouvons nous empêcher de prêter à Dieu, sans nous en apercevoir, les idées que nous avons sur la dignité et l’importance des personnes. Par rapport à nous, ces idées sont très justes, puisque nous sommes tous soumis à l’ordre établi dans la société ; mais lorsque nous les transportons dans l’ordre général, nous ressemblons à cette reine qui disait : Quand il s’agit de damner les gens de notre espèce, croyez que Dieu y pense plus d’une fois. Élisabeth de France monte sur l’échafaud : Robespierre y monte un instant après. L’ange et le monstre s’étaient soumis en entrant dans le monde à toutes les lois générales qui le régissent. Aucune expression ne saurait caractériser le crime des scélérats qui firent couler le sang le plus pur comme le plus auguste de l’univers ; cependant, par rapport à l’ordre général, il n’y a point d’injustice ; c’est toujours un malheur attaché à la condition de l’homme, et rien de plus. Tout homme, en qualité d’homme, est sujet à tous les malheurs de l’humanité : la loi est générale, donc elle n’est pas injuste. Prétendre que la dignité ou les indignités de l’homme doivent le soustraire à l’action d’un tribunal inique ou trompé, c’est précisément vouloir qu’elles l’exemptent de l’apoplexie, par exemple, ou même de la mort.

... Commencez d’abord par ne jamais considérer l’individu : la loi générale, la loi visible et visiblement juste est que la plus grande masse de bonheur, même temporel, appartient, non pas à l’homme vertueux, mais à la vertu. S’il en était autrement, il n’y aurait plus vice ni vertu, ni mérite, ni démérite, et par conséquent plus d’ordre moral. Supposez que chaque action vertueuse soit payée, pour ainsi dire, par quelque avantage temporel, l’acte, n’ayant plus rien de surnaturel, ne pourrait plus mériter une récompense de ce genre. Supposez, d’un autre côté, qu’en vertu d’une loi divine, la main d’un voleur doive tomber au moment où il commet un vol, on s’abstiendra de voler comme on s’abstiendrait de porter la main sous la hache d’un boucher ; l’ordre moral disparaîtrait entièrement. Pour accorder donc cet ordre (le seul possible pour des êtres intelligents, et qui est d’ailleurs prouvé par le fait) avec les lois de la justice, il fallait que la vertu fût récompensée et le vice puni, même temporellement, mais non toujours, ni sur-le-champ ; il fallait que le lot incomparablement plus grand de bonheur temporel fût attribué à la vertu, et le lot proportionnel de malheur, dévolu au vice ; mais que l’individu ne fût jamais sûr de rien : et c’est en effet ce qui est établi. Imaginez toute autre hypothèse ; elle vous mènera directement à la destruction de l’ordre moral, ou à la création d’un autre monde.