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Dialectique existentielle du divin et de l’humain

Berdiaeff : LE PROBLÈME MÉTAPHYSIQUE DE LA GUERRE

Nicolas Berdiaeff

samedi 22 novembre 2008

Dialectique existentielle du divin et de l’humain, par Nicolas Berdiaeff. Janin, 1947

La guerre est un phénomène fondamental de l’éon de notre monde. Elle est une manifestation de la vie non seulement humaine, sociale et historique, mais cosmique. Héraclite voyait dans la guerre un fait universel. D’après lui, tout se résolverait par la discorde, le caractère cosmique de la guerre tenant à ce que le monde est un monde de mouvement et entouré de feu. Hobbes insistait, lui aussi, sur le caractère originel de la guerre. La guerre régnerait non seulement sur la terre, mais aussi dans le ciel, entre démons et anges. L’histoire du monde se résume en grande partie dans la guerre ; elle est l’histoire des guerres. Les brefs intervalles de paix, comme le dernier quart du XIXe siècle, ont pu faire naître l’idée que c’est la paix, et non la guerre, qui est l’état normal de l’histoire. Mais cette idée, chère aux humanistes du siècle passé, est une idée fausse. On assiste à des guerres entre hommes, entre familles, entre classes sociales, à des guerres au sein de groupes sociaux et de partis politiques, entre nations et Etats, et l’on constate un penchant marqué pour des guerres religieuses ou confessionnelles et idéologiques. A vrai dire, un ordre stable n’a jamais existé, il y a toujours eu des guerres intestines. La guerre représente le moyen extrême auquel on a recours pour réaliser des fins par la force. Et tout homme pénétré d’une idée qu’il veut réaliser à tout prix, pour assurer, par exemple, la domination de l’église chrétienne, créer un grand empire, accomplir une grande révolution, gagner une guerre, peut bien dans tous ces efforts de réalisation faire preuve d’héroïsme, mais il peut aussi facilement se laisser entraîner par la violence, se transformer en bête sauvage.

S’il y a des guerres, c’est parce qu’il y a « ceci » et qu’il y a « l’autre », que toute activité se heurte à des résistances, que la contradiction constitue l’essence même de la vie du monde. Les hommes ne peuvent pas s’adapter les uns aux autres, ni aux divers groupements dans lesquels ils se trouvent englobés : familiaux, économiques, politiques, sociaux, religieux ou idéologiques. Deux amis, deux amoureux, parents ét enfants, deux hommes professant la même religion et la même idéologie peuvent facilement passer à l’état de guerre. L’égoïsme, la présomption, l’envie, la jalousie, l’amour-propre, l’intérêt, le fanatisme sont autant de causes pouvant facilement donner lieu à des guerres. Il y a une dialectique existentielle de l’union et de la division. On prêche la liberté, mais, pour avoir raison des adversaires de la liberté, on est obligé de recourir à la violence et de refuser la liberté à ses adversaires. On lutte contre le Mal au nom du Bien, mais on commence par se livrer au Mal à l’égard de ses défenseurs et représentants. Les hommes et les peuples qui sont pénétrés de l’idée pacifiste de l’abolition des guerres se voient obligés de déclarer la guerre aux partisans de la guerre. Il en résulte un cercle vicieux. La psychologie du fanatisme, de l’adhésion exclusive et fanatique à une, idée, qu’elle soit de nature religieuse, nationale, politique ou sociale, a pour aboutissement fatal et inévitable la guerre. Agir, c’est se heurter à des résistances, c’est lutter et, en fin de compte, combattre. Les hommes éprouvent un profond besoin de se battre et sont animés d’instincts guerriers inextinguibles. Même les Hindous, si profondément pacifistes, justifient dans leur grand poème religieux, Bhagavad Gitâ, la guerre et la destruction des adversaires au cours d’une guerre [1]. La guerre crée un type de société particulier et chaque Etat est imprégné du symbolisme de ’la guerre. Le sang humain coule en abondance au cours d’une guerre. Mais l’effusion de sang ! au cours d’une guerre a une signification tout à fait particulière et mystérieuse. L’effusion de sang empoisonne les peuples et donne lieu à de nouvelles effusions qui ne cessent de se répéter. Tout en voyant dans le meurtre un péché et un crime, les peuples ne s’en plaisent pas moins à idéaliser certaines formes de meurtre, telles que le duel, la guerre, la peine de mort, le meurtre masqué que sont les persécutions politiques. Et le sang engendre toujours le sang. Celui qui lève l’épée périt par l’épée. L’effusion de sang ne peut pas ne pas provoquer notre horreur. Les cultes orgiaques de l’antiquité étaient fondés sur l’association de ces deux éléments que sont le sang et la sexualité, entre lesquels il existe effectivement un lien mystérieux [2]. C’est que l’effusion de sang est un facteur de régénération des hommes. La difficulté qui s’oppose à la solution du problème de la guerre tient à l’ambivalence de celle-ci. D’une part, en effet, la guerre représente la phase zoologique du développement de l’humanité, elle est un péché et un mal, mais, d’autre part, les guerres ont contribué à élever les hommes au-dessus de la quotidienneté humiliante de la vie terre-à-terre. Elles ont rendu l’homme capable d’exploits héroïques, elles exigeaient du courage, de la bravoure, elles comportaient l’esprit de sacrifice, le renoncement à la sécurité, la fidélité. Mais, en même temps, les guerres ont contribué à déchaîner les instincts les plus bas de l’homme : cruauté, soif de sang, violence, pillage, volonté de puissance [3]. C’est que l’héroïsme lui-même peut être non seulement positif, mais aussi négatif. L’attrait exercé par la gloire militaire est contraire à l’esprit du christianisme, parce qu’à la guerre se trouve associé le besoin de diviniser des Césars, de grands capitaines, des chefs, des antéchrists, divinisation qu’il ne faut pas confondre avec le culte des génies et des saints. Deux destinées guettent l’homme : ou la guerre, la violence, le sang et l’héroïsme qui revêt le faux attrait de la grandeur, ou la jouissance d’une vie terre-à-terre, en plein contentement de soi, et la soumission au pouvoir de l’argent. Les hommes hésitent entre ces deux états et ont du mal à s’élever à un troisième qui le dépasse.

La guerre — et je parle ici de la vraie guerre — représente la forme extrême du pouvoir de la collectivité sur l’individu. On peut encore exprimer cette idée autrement, en disant que la guerre est une manifestation du pouvoir hypnotique que la collectivité exerce sur la personne. Les hommes ne peuvent combattre que pour autant que leur conscience personnelle se trouve affaiblie au profit de la conscience collective ou de groupe. Le développement et le perfectionnement des moyens servant à la conduite de la guerre ont pour effet l’objectivation de celle-ci [4]. Grâce aux perfectionnements techniques, la guerre s’éloigne de plus en plus de ce qu’elle était à l’époque de la chevalerie où le courage personnel et la noblesse jouaient un rôle prédominant. L’invention des armes à feu a marqué la fin des guerres de chevalerie. Les guerres d’autrefois, conduites par des armées de métier, étaient des guerres localisées, ne s’étendant pas à des peuples et pays entiers. Mais la guerre perfectionnée et objectivée est devenue une guerre totale, à laquelle il est impossible de se soustraire, pour se réfugier dans un abri quelconque. Si l’art de la guerre est un art très compliqué [5], il n’en reste pas moins l’art de tuer les gens. La guerre est un grand mal ou, plutôt, elle est l’extériorisation d’un mal qui bouillonnait à l’intérieur. Mais la guerre totale devient un mal total. S’il faut dénoncer le grand mal et le grand péché qu’est la guerre, on doit se garder de tomber dans l’extrême opposé, en s’aban-donnant à un pacifisme abstrait et à tout prix. Etant donné l’état de mal qui est celui de notre monde, la guerre peut bien être le moindre mal. Si la guerre de conquête et d’asservissement est un mal absolu, une guerre libératrice et défensive n’est pas seulement justifiée, mais sacrée. On peut en dire autant des révolutions qui sont une modalité de la guerre. Si les révolutions sont toujours cruelles, elles peuvent aussi être un bien. La patience est une vertu, mais elle peut aussi se transformer en vice, en servant d’encouragement au mal. Le bien manifeste son action dans un milieu concret, complexe, obscur, ce qui fait que ses manifestations ne peuvent pas être rectilignes et qu’on est souvent obligé de rechercher le moindre mal. La disparition complète des guerres ne peut être que l’effet d’une transformation de l’état spirituel des sociétés humaines et d’un changement du régime social. Le régime capitaliste engendre fatalement des guerres. La victoire sur la guerre signifie la victoire sur la souveraineté de l’Etat et sur le règne exclusif du nationalisme. Mais il est impossible de mettre fin aux guerres-révolutions sans une transformation radicale de la vie sociale des hommes. Approuver les guerres et s’extasier devant elles, tout en condamnant les révolutions et les déclarant inadmissibles, c’est faire preuve d’hypocrisie, se rendre coupable d’un mensonge. Les révolutions sont accompagnées d’une effusion de sang, mais le sang coule encore en plus grande abondance dans les guerres. Une révolution, qui comporte toujours des horreurs, peut cependant être un mal moindre que la soumission patiente à la servitude, l’acceptation infinie de l’esclavage. C’est ainsi que sont parfois nécessaires des révolutions familiales, des révolutions portant sur les institutions politiques, sociales, économiques. Les guerres et les révolutions jugent les hommes et les peuples ayant rompu leurs attaches divines et humaines et vivant isolés non seulement de l’humain en général, mais aussi de telles ou telles parties de l’humain. Proudhon pensait que la guerre sera surmontée, le jour où elle sera transformée en révolution. Mais il est utopique de penser que la question de l’organisation des sociétés humaines puisse être résolue, tant que l’homme n’aura pas subi une profonde transformation spirituelle. La guerre entraîne toujours une barbarisation de ceux qui y participent. Il y a toujours conflits entre les cultures florissantes et la force militaire. C’est ainsi que les Turcs ont réussi à éliminer des peuples beaucoup plus civilisés qu’eux. Dans le monde antique, ce furent les Assyriens les plus barbares qui vainquirent les autres peuples. C’est une conception trop optimiste et que rien ne justifie dans ce monde-ci que celle qui voit dans la force une expression de la vérité, mais il n’en demeure pas moins qu’une guerre de libération et pour le triomphe de la vérité peut comporter un véritable élan spirituel et être une manifestation de la force de la vérité.

Léon Tolstoï fut le seul pacifiste qui restât conséquent avec lui-même jusqu’au bout. Sa doctrine de la non-résistance au mal, sa négation de la loi de ce monde au nom de la loi divine est beaucoup plus profonde qu’on né le pense, et elle est généralement mal comprise. Léon Tolstoï a mis le monde chrétien devant le problème suivant : est-il possible de réaliser le bien sur la terre par des moyens célestes ? L’esprit peut-il agir et peut-on agir au nom de l’esprit en se servant de la force et de la violence ? L’homme contient-il un principe divin plus fort que toutes les violences commises par les hommes ? Peut-on gouverner les masses humaines par la Vérité Divine ? Léon Tolstoï fut le grand réveilleur des consciences endormies. Il exigeait des hommes qui croient en Dieu de vivre et d’agir autrement que ceux qui n’y croient pas. Il était choqué de voix des chrétiens, des hommes croyant en Dieu, vivre et bâtir leurs maisons, comme si Dieu n’existait pas, comme s’il n’y avait jamais eu de Sermon sur la Montagne. Les chrétiens vivant, comme les non-chrétiens, selon la loi du monde, et non selon la loi de Dieu. Mais la loi du monde, c’est la guerre, et c’est la violence que l’homme exerce sur l’homme. Tolstoï croyait que la non-résistance au mal et à la violence malfaisante entraînerait l’intervention immédiate de Dieu et.aurait pour effet le triomphe du bien. Ce serait la résistance violente de l’homme qui s’opposerait à l’action de Dieu parmi les hommes. On peut définir cette conception comme une mystique quiétiste, appliquée à l’histoire et à la vie sociale. Il y a dans cette conception une grande vérité critique. Mais l’erreur de Tolstoï consistait en ce qu’il ignorait le mystère que constitue l’existence de deux natures différentes, mais réunies : l’humaine et la divine. Il était moniste, plus proche de la philosophie religieuse hindoue et du bouddhisme que de la philosophie religieuse chrétienne. Il a dénoncé avec une grande véhémence le mal historique, mais le mal métaphysique lui échappait. Il avait raison d’affirmer l’impossibilité de vaincre par la violence le mal qui réside dans l’homme. Il s’intéressait uniquement à l’homme qui recourt à la violence dans la lutte contre le mal, sans avoir l’air de s’intéresser au sort de l’homme qui subit la violence et qu’il faut défendre, en mettant un terme à la manifestation extérieure du mal. Aussi ne fait-il aucune différence entre une guerre défensive, une guerre de libération, et les guerres offensives, les guerres de conquête et d’asservissement. Tolstoï veut que règne la loi de Dieu, et non la loi du mande ; la loi d’amour, et non la loi de violence. En quoi il a saintement raison. Mais comment y parvenir ? Le triomphe définitif de ce qu’il appelle la loi du maître de la vie suppose la transformation du monde, la fin de ce monde-ci, de cette terre et le commencement d’un autre monde, d’un monde nouveau, d’une terre nouvelle. Mais Tolstoï reste pour le chrétien un grand animateur. Le problème métaphysique de la guerre est celui du rôle joué par la violence dans les conditions de ce monde phénoménal. Lorsque Tolstoï enseigne que Dieu réside dans la vérité, et non dans la force, il oppose l’idée russe à l’idée allemande, il s’oppose à Hegel et à Nietzsche. La vraie grandeur de Tolstoï réside dans la force avec laquelle il a dénoncé la non-vérité et la nullité de toutes les grandeurs de ce monde. Nulle et misérable est toute grandeur en ce monde, que ce soit celle de la majesté royale, celle que confère la noble puissance, que ce soit la grandeur militaire qu’on tient de la richesse ou du luxe, la grandeur de César et de Napoléon. Ce sont là des grandeurs faisant partie d’un monde phénoménal, déchu, incapable de s’élever à l’état nouménal. La grandeur historique est trop liée au mensonge, à la colère, à la cruauté, à la violence et au sang. L’amour que les masses et leurs chefs éprouvent pour les cérémonies, pour les symboles conventionnels, pour les distinctions de toutes sortes, pour les uniformes, pour les discours d’une rhétorique solennelle et pour le mensonge utile constitue la meilleure révélation de l’état du monde et de l’homme et montre à quel point le mensonge gouverne le monde. Et ce n’est pas seulement dans ses traités religieux et moraux, mais c’est aussi dans son roman Guerre et Paix que Tolstoï ne cesse de lancer des accusations contre ce monde, contre ce qu’il y a de mensonger dans l’histoire et la civilisation [6]. Rien n’atteste davantage la déchéance de l’homme que la difficulté avec laquelle il supporte l’épreuve de la victoire. Alors qu’il a trouvé des forces héroïques pour supporter les persécutions, la victoire n’a toujours servi qu’à réveiller ses bas instincts, à lui faire commettre des violences et des persécutions. Les chrétiens furent des héros pendant les persécutions, mais une fois victorieux, ils sont devenus persécuteurs eux-mêmes. Il n’y a pas de plus grande épreuve que celle de la victoire, ce qui autorise presque à dire : malheur à ceux qui sont victorieux dans ce monde ! C’est le paradoxe de la dialectique de la force et de la victoire. La victoire suppose une force, une force morale. Mais elle a vite fait de transformer la force en violence et de détruire le caractère moral de la force. Et ceci nous met en présence du problème central qui est celui des rapports entre l’esprit et la force.

L’écrasante majorité des hommes, y compris les chrétiens qui sont matérialistes, ne croient pas à la force de l’esprit ; ils ne croient qu’à la force matérielle, à la force militaire ou économique. Aussi ont-ils tort de s’indigner contre les marxistes. L’opposition même qu’on veut établir entre la force et l’esprit est une opposition conventionnelle et erronée. La notion de force a des significations multiples. On y voit le produit des efforts musculaires et on la confond avec l’aptitude réalisatrice de la volonté. Mais la philosophie de la force est une métaphysique naturaliste, et la philosophie de la vie, également naturaliste, aboutit à l’apothéose de la force. La conception naturaliste de la force a été étendue à la vie sociale et même à la vie de l’Eglise, qui a toujours eu recours à la force de l’Etat, c’est-à-dire à la force matérielle. Mais la force matérielle n’est pas la seule qui existe, et il est permis de parler également de force spirituelle. Le Christ a parlé comme un Puissant, c’est-à-dire avec force, mais cette force n’avait rien de commun avec la force matérielle. Nous disons : force de l’amour, force de l’esprit, force d’héroïsme, de sacrifice, de connaissance, de conscience morale, force de la liberté, du.miracle qui a eu raison des forces de la nature. La vraie opposition est celle de la force et de la violence, mais même cette opposition est beaucoup plus compliquée qu’on ne le pense. Outre la violence physique, qui est manifeste et saute aux yeux, les hommes subissent sans cesse une violence psychologique, qui, quoique moins visible, n’en peut pas moins être plus affreuse que la violence physique. C’est que la violence présente une gradation assez compliquée. L’éducation, la religion, par les terreurs qu’elle inspire, les mœurs familiales, la propagande, la suggestion quotidienne exercée par les journaux, le pouvoir des partis politiques sont autant d’aspects que revêt la violence, autant de formes qu’elle emprunte, sans parler du pouvoir de l’argent qui est la source de la plus grande violence, et de tant d’autres moyens, non physiques, dont les hommes disposent pour exercer une violence sur leurs semblables. L’homme subit la violence non seulement du fait d’actes physiques, mais aussi du fait d’actes psychiques qui le maintiennent dans la terreur. Un régime de terreur comporte non seulement des moyens d’action physiques, tels que l’emprisonnement, la torture, les exécutions, mais aussi des moyens psychiques, destinés à inspirer aux victimes la terreur et à les maintenir dans la terreur. C’est ainsi qu’au moyen âge on exerçait sur les hommes une terrible violence psychique par la perspective des souffrances et des tortures de l’enfer. Il y a violence psychique toutes les fois qu’il y a absence de liberté intérieure. La force mauvaise implique toujours la négation de la liberté d’au-trui. Les partisans des régimes despotiques aiment bien la liberté pour eux-mêmes et se permettent une trop grande liberté de mouvements à laquelle il serait bon d’imposer des limites.

La force comme telle n’est ni une valeur ni un bien. Les valeurs supérieures de ce monde sont plus faibles que les valeurs inférieures, les valeurs spirituelles plus faibles que les valeurs matérielles [7]. Un prophète, un philosophe, un poète sont plus faibles qu’un policier ou un soldat. Ce sont la force de l’argent et celle des canons qui sont les plus grandes de toutes celles que connaisse notre monde empirique déchu. On peut, avec des canons, détruire les plus hautes valeurs spirituelles. Le guerrier romain était plus fort que le Fils de Dieu. C’est pourquoi le culte de la force comme telle est anti-divin et inhumain. Ce culte est toujours celui d’une force matérielle inférieure et témoigne chez ceux qui le professent d’un manque de foi dans la force de l’esprit et de la liberté. Ce n’est pas en effet la défense de-la faiblesse et de l’impuissance qu’on doit opposer au faux culte de la force, mais l’esprit et la liberté et, dans la vie sociale, le droit et la justice. La loi de ce monde naturel et phénoménal est celle de la lutte entre individus, entre peuples, entre familles, tribus, nations, Etats, empires pour l’existence et la domination. Telle est la loi de la guerre. Le démon de la volonté et de la puissance tourmente et ronge hommes et peuples. Mais dans ce monde affreux peut pénétrer un souffle d’esprit, un principe de liberté, d’humanité, de charité. Le Christ a été contre les « premiers », c’est-à-dire contre les forts. Le christianisme est en opposition radicale avec le culte de la force, c’est-à-dire avec la sélection naturelle. Le culte de la force n’est pas un culte-russe. Mais la guerre pose un problème encore plus impérieux, qui est celui de l’attitude à l’égard de l’ennemi. La dialectique de la guerre aboutira à ce résultat qu’on cessera de voir.dans l’ennemi un homme à l’égard duquel tout serait permis. La chevalerie exigeait un traitement chevaleresque de l’ennemi, et cette exigence était restée longtemps en vigueur. On rendait à l’ennemi mort des honneurs militaires. Si la guerre a cessé d’être chevaleresque, c’est parce qu’elle est devenue totale. Or, dans la guerre totale, la cruauté à l’égard de l’ennemi est un traitement autorisé et même encouragé. Il suffit de se montrer cruel même à l’égard de proches, pour les transformer en ennemis. La dialectique de la guerre, pour autant qu’elle entraîne .sa transformation complète qui lui communique un caractère inhumain, se rattache étroitement au développement extraordinaire de la technique de la guerre. C’est là une des phases de la dialectique de la guerre, mais les monstrueuses destructions et les innombrables sacrifices de vies humaines que comporte cette phase ne peuvent pas ne pas aboutir finalement à la négation de la guerre. Les nouvelles armes, les gaz, la bombe atomique ont complètement transformé la guerre et en ont fait un phénomène nouveau pour lequel on n’a pas encore trouvé de nom. Les moyens de destruction sont tellement terribles que lorsqu’ils tombent entre les mains de méchants, la question de l’état spirituel des sociétés humaines se pose avec une acuité particulière. L’idéalisation romantique de la guerre se rattache au culte de l’héroïsme et de héros et correspond à une tendance profonde de la nature humaine. Mais le culte des héros est un culte antique, gréco-romain. C’est la. chevalerie qui a pris sa place dans le monde chrétien. Et bien que la chevalerie ait disparu dans les civilisations bourgeoises, on continue à associer à la guerre la notion de grandeur. Il est vrai que la dernière guerre mondiale a donné lieu à des actes d’extraordinaire héroïsme à côté d’actes d’extraordinaire bestialité. Toujours est-il que les règles imposées par la chevalerie quant à l’attitude à tenir à l’égard de l’ennemi se trouvent violées. L’héroïsme chrétien transfiguré n’a guère trouvé l’occasion de se manifester. N. Fedorov croyait à la possibilité de mettre fin aux guerres et de diriger les instincts guerriers qui sont indéracinables vers d’autres domaines, vers la lutte contre les forces élémentaires ds la nature. Cette croyance témoigne de la hauteur de la conscience morale de Fedorov, mais elle témoigne aussi qu’il se rend insuffisamment compte de la force du mal dans l’homme et dans le monde.

La guerre, je le répète, est un mal, mais elle n’est pas toujours le plus grand mal, elle est même parfois le moindre mal, et cela notamment quand elle libère d’un mal plus grand. La guerre, en tant que phénomène cosmique, doit son existence à l’insuffisance des forces spirituelles. Au lieu de croire à la force de l’esprit, on croit à l’esprit de la force. Au lieu de s’assigner comme fin l’enrichissement de la vie et de la culture spirituelles, on ne cherche à réaliser que l’agrandissement de l’État et l’accroissement de sa puissance. Aux fins de la vie, on substitue les moyens de la vie. La substitution de moyens aux fins, la transformation des moyens en fins se suffisant à elles-mêmes constituent un processus historique aux conséquences les plus graves. Cela signifie toujours une éclipse de l’esprit. S’incliner devant la force, c’est faire preuve d’un faux optimisme et d’un faux monisme. Les cris des vainqueurs qui ont retenti dans le monde n’ont que trop souvent montré que le monde est plongé dans le mal. Ce n’est pas Dieu qui autorise les forts à verser le sang, et c’est en le faisant qu’ils rompent avec Dieu. Ce monde assiste avec trop d’indifférence à la crucifixion de la vérité. La domination que la guerre et la force militaire exercent sur le monde témoignent d’une absence de foi dans la force de la vérité même, dans la force de l’esprit, dans la force de Dieu. Si l’esprit est une force, et la plus grande des forces, ce n’est pas au sens que le monde entend par ce mot ; il s’agit d’une force qui n’a rien de commun avec celle devant laquelle le monde s’incline. Il s’agit d’une force capable de déplacer les montagnes. Des manifestations de l’esprit sont possibles dans ce monde, et c’est grâce à elles que l’homme s’est maintenu en vie et que l’histoire a continué sa marche vers le but supra-historique qui n’est autre que le royaume de Dieu. La victoire de l’humain est-elle possible dans les conditions de notre monde ? L’humanité doit garder ses droits, même dans les terribles conditions de la guerre, mais sa victoire définitive ne pourra être réalisée qu’au delà des limites de ce monde. La guerre, sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, résulte de la rupture du lien qui existe entre l’homme et Dieu, de l’affirmation de l’autonomie des forces de l’homme et du monde. La suppression du mal que représente la guerre, comme du mal en général, suppose une transformation radicale de la conscience humaine, la victoire sur l’objectivation, produit d’une fausse orientation •de la conscience. L’ennemi est l’être le plus objectivé, le plus transformé en objet, celui qui nous est le plus étranger au point de vue existentiel. Le combat ne peut avoir lieu que contre un objet, jamais contre un sujet. Mais nous vivons dans un monde où règne l’objectivation, dans un monde de division, et c’est pourquoi nous sommes dominés par la guerre. Le monde de l’humanité, de la spiritualité, de la beauté, de l’immortalité est un monde qui n’a rien de commun avec le monde des terreurs, des souffrances, du mal et de la guerre que j’ai essayé de décrire.


[1La Bhagavad Gitâ, interprétée par Shri Abrobindo.

[2Voir Viatcheslav Ivanov : La religion de Dionysos (en russe).

[3On trouve chez Proudhon des idées remarquables sur l’ambivalence et la guerre. Voir son ouvrage : La guerre et la paix.

[4Cf. Ullrich : La guerre à travers les âges.

[5Ce livre était déjà terminé lorsque fut inventée la bombe atomique, cette invention étant un moment important de la fatale réalité !

[6Le meilleur livre philosophico-religieux de Tolstoï est celui qui a pour titre : De la vie (en russe).

[7On trouve sur cette question des idées intéressantes chez N. Hartmann. Voir son ouvrage : Das Problem des geistigen Seins.