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Le christianisme de Dante

Valensin : De l’usage à faire de l’interprétation allégorique dans l’étude de Dante

Auguste Valensin

samedi 22 novembre 2008

Extrait de « Le christianisme de Dante », par Auguste Valensin. Aubier, 1954.

Il n’est pas surprenant qu’un génie comme Dante ait été revendiqué par les familles d’esprit les plus opposées. On a fait de lui comme auteur de la Divine Comédie un protestant avant la lettre et l’annonciateur de Luther. (Le Veltro qui doit sauver le monde n’est-il pas l’anagramme de Lutero ?) A telle enseigne que le cardinal Bellarmin crut devoir prendre sa défense. Ugo Foscolo regardait Dante comme un ennemi de la papauté, un réformateur religieux et politique. L’écrivain Eugène Aroux, allant plus loin encore, dédia à Pie IX, en 1854, un livre qu’on réédite encore de nos jours, intitulé Dante hérétique, révolutionnaire et socialiste. Il y exprime la conviction que par ses croyances et son enseignement Dante s’exclut de la communion de de l’Église et même est l’un de ses plus dangereux adversaires [1]. Certains ont vu en Dante un manichéen, un cabaliste, un précurseur de Swedenborg, un conspirateur, le membre d’une secte secrète usant d’un langage ésotérique, en sorte que l’œuvre principale du Poète aurait un sens réel caché sous le sens apparent, et bien différent de celui-ci. D’autres, au contraire, frappés du caractère religieux de l’œuvre, tirent tellement Dante au catholicisme que la Divine Comédie devient pour eux l’équivalent poétique d’une Somme. Ils y voient un exposé complet de théologie dogmatique, ascétique et mystique. Les dogmes mêmes dont la Divine Comédie ne dit pas un mot, comme l’Eucharistie, ils les trouvent dans le texte. A l’aide d’analogies faciles, ils se livrent à des rapprochements dont ils ne voient pas l’arbitraire et croient sérieusement avoir simplement fait droit à la richesse du poème quand ils ont repéré dans sa division en trois parties une allusion aux trois étapes de la vie spirituelle et un acheminement aux Exercices de saint Ignace. Cette dernière manière d’exploiter l’œuvre de Dante, en la poussant dans sa direction propre, est évidemment moins funeste que celle qui va à en renverser le sens.

Une telle diversité d’interprétation s’explique par le fait que, de part et d’autre, on s’attache à dépasser la lettre et à lire entre les lignes. On s’y croit autorisé et même invité par Dante lui-même. N’y a-t-il pas dans la Divine Comédie un passage où le lecteur est expressément exhorté à chercher « le sens caché sous le voile des vers étranges [2] » ? (I, g, 63). Et n’y a-t-il pas une lettre célèbre où Dante déclare que son poème et les vers qui le composent comportent au moins trois sens : Je littéral, l’allégorique, l’analogique, les deux derniers étant les pins importants [3] ?

Fort de ces invites équivoques, on s’est attaché à chercher les significations occultes du poème ; on a déchiffré la Divine Comédie comme un cryptogramme. Occasion d’infinies dépenses d’ingéniosité. Mais où peut-on aller de cette manière ? Tout récemment encore, un petit livre italien recueillait et groupait, avec une désarmante ingénuité, les vers de la Divine Comédie censés contenir des allusions aux rites et aux signes maçonniques.

Au moment d’étudier à notre tour la pensée religieuse de Dante, il importe de nous fixer une règle et de poser des limites à l’interprétation symbolique. Il semble qu’il y ait trois notions à distinguer nettement : celles d’allégorie, d’allégorique et d’allégorisé.

Qu’un auteur invente, ou évoque, des personnages et des évènements pour représenter autre chose qu’eux-mêmes et leur impose comme condition prépondérante de bien remplir ce rôle, nous avons affaire à des allégories. — Que des personnages et des évènements (réels ou imaginaires), déjà intéressants pour eux-mêmes, se voient en outre confier par l’auteur le rôle de représenter autre chose, nous avons affaire à de l’allégorique. — Enfin, que des personnages et des évènements (réels ou imaginaires), ayant fait l’objet d’un récit qui se suffît à lui-même, se voient après coup dotés par un lecteur d’un rôle symbolique, c’est d’allégorisé qu’il faut parler [4].

Pour discerner l’allégorie, l’allégorique et l’allégorisé, nous disposons de critères assez précis. Les êtres ou évènements qui sont de simples allégories trahissent leur caractère à ce signe : d’être tellement subordonnés à leur fonction représentative et si exclusivement conçus pour elle, qu’ils ne supportent pas d’être « réalisés » sans incohérence ou invraisemblance. Le griffon, moitié aigle, moitié lion, qui attache un char à un arbre [5], la louve, capable de s’accoupler à de nombreux animaux [6], ne sont pas des êtres réels, utilisés à des fins symboliques ; ce sont des « allégories ».

Les êtres ou événements allégoriques se manifestent à ce qu’ils ont, à la fois, assez de traits pour appartenir à un monde réel (vrai ou inventé) et assez de traits pour s’en séparer. Porteurs d’une double signification, ils ne se laissent pas réduire à une figure cohérente. Telle Béatrice, dont on ne peut plus douter aujourd’hui qu’elle soit la petite Florentine de la Vita Nuova, mais qui est bien trop savante dans la Divine Comédie et y a des attributions bien trop spéciales pour n’être que la femme aimée du poète.

Quant à l’allégorisé, lequel, par définition, se trouve uniquement dans les Commentaires, on l’identifie à cette marque : il n’y a rien dans l’être ou l’évènement qui force à y voir autre chose que ce qu’ils paraissent. Le type de l’allégorisé, ce serait les personnages et les évènements du roman de Manzoni, s’il nous plaisait de voir dans l’histoire des Fiancés celle de l’indépendance italienne, Lucie figurant l’Italie, Renzo le Piémont, Don Rodrigue l’Autriche, et ainsi de suite [7].

Cela étant, nous avons à nous donner pour règle et pour limite, recherchant la pensée religieuse de Dante dans ses écrits, mais tout particulièrement dans la Divine Comédie, qui est l’ouvrage où il s’est mis tout entier, de tenir compte, chaque fois que nous y serons invités par les critères ci-dessus indiqués, de ce qui se trouve d’allégorie ou d’allégorique dans le poème, mais de nous garder avec soin de l’allégorisé.


[1Aroux fait de Dante un « partisan des doctrines gnostico-manichéennes adoptées par les Albigeois, et affilié très probablement à l’ordre aboli des Templiers » (éd. de 1939, p. 427).

Qu’il n’ait pas réussi à convaincre Pie IX peut se déduire du fait que trois ans plus tard le pape lui-même déposa une couronne sur la tombe de Dante à Ravenne. Sur Aroux, ses précurseurs, ses émules, cf. Edward Moore, Studies in Dante, second séries (1897), pp. 1-12 ; Gabriel Maugain, L’orthodoxie de Dante et la critique française de 1830 à 1860 (Dante, recueil d’études publiées pour le VIe centenaire du poète, 1921, pp. 185-207).

[2Mirate la dottrina che s’asconde

Sotto ’l velame delli versi strani

En fait, la monition en question ne se rapporte pas à tous les vers du poème ; elle attire l’attention sur le seul récit qui la précède. — On se contentera, pour les références à la Divine Comédie, d’indiquer la Cantica, le chant et le vers. Par exemple, I, 9, 62-63 se lit : Divine Comédie, première Cantica (Enfer), chant 9, vers 62-63.

[3A vrai dire, l’authenticité de cette lettre, adressée à Cangrande délia Scala, aujourd’hui encore est contestable. Il est difficile de reconnaître la marque de Dante dans cette pédante et sèche dissertation scolaire qui ne tient aucun compte de l’élément poétique et rapetisse l’œuvre aux dimensions d’un traité moral et didactique. A notre avis, la démonstration de Is. del Lungo garde encore toute sa valeur.

[4Il peut arriver qu’un auteur traite lui-même après coup son propre texte comme s’il était celui d’un autre et le soumette à une allégorisation. C’est ce qu’il semble bien que Dante lui-même ait fait pour les poésies d’amour de sa jeunesse. En vue de s’attirer l’estime des doctes, il leur aurait donné dans le Convivio une signification philosophique qu’elles peuvent, sans doute, porter, mais qu’elles n’avaient pas. — Le Tasse, vieilli, voulait aussi, « allé-goriser » sa Jérusalem délivrée, mais il n’a pas été suivi par ses lecteurs.

[5E, volto al temo, ch’egli avea tirato,

trasselo al pic délia vedova frasca ;

E quel di lei à lei lasciò legato (II, 32, 49-51).

[6Molti son gli animait a cui s’ammoglia (I, 1, 100).

[7Dans l’interprétation de l’allégorie et de l’allégorique, il est facile, et souvent inévitable, de verser dans l’allégorisé. Cela arrive chaque fois que les indications de l’auteur ne suffisent pas à orienter complètement l’interprétation. En ce cas, souvent la multiplicité des sens est voulue par l’auteur ou au moins prévue par lui et acceptée.