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Les sociétés secrètes

Alleau : Les mystères d’Eleusis

René Alleau

samedi 22 novembre 2008

Extrait de « Les sociétés secrètes », par René Alleau. Encyclopédie Planète, 1969.

Les mystères ont existé partout dans le monde antique en Egypte, en Syrie, en Perse, en Cappadoce, chez les Romains et dans l’Hellade. Origène compte aussi les Indiens au nombre des peuples anciens qui ont connu les initiations. Parmi les cultes mystérieux qui étaient célébrés en de nombreuses cités grecques, ceux d’Eleusis, propres aux Athéniens, l’emportaient sur tous les autres. Leur fonction religieuse était à ce point importante que l’empereur Claude, selon Suétone, eut l’intention de transférer à Rome le siège de ce célèbre sanctuaire. Auguste, initié à Athènes, était l’un des hauts dignitaires de la hiérarchie éleusinienne. Sous son règne, et en sa présence, un Indien, Zamoras, fut initié à Eleusis. Ces mystères conservèrent leur réputation universelle jusqu’au temps de Justinien. Le sanctuaire, détruit une première fois par un incendie, au IIe siècle après J.-C, fut dévasté par les Goths d’Alaric en 396. L’enseignement d’Eleusis gardait pourtant encore quelque prestige au Ve siècle de notre ère puisque le philosophe Synésius se rendit alors à Athènes afin de se faire initier [1]. Ce fut sans doute une perte irréparable pour l’histoire que la destruction d’un sanctuaire qui semble avoir été durant des siècles la mystérieuse clef de voûte de la civilisation antique. Nous ignorerons toujours quels étaient « les livres cachés que tous les mortels n’ont pas le droit de connaître » auxquels Manéthon, Pausanias, Plutarque et Galien font allusion dans leurs œuvres à propos des mystères. Toutefois, les nombreux travaux des archéologues contemporains, ceux de Goblet d’Alviella, de P. Foucart, de M. Brillant et surtout de V. Magnien, pour ne citer que les principaux auteurs français, permettent sinon de reconstituer entièrement les rites de l’initiation éleusinienne, du moins de concevoir leurs phases essentielles et d’étudier, de façon précise, leurs symboles fondamentaux.

Les trois pouvoirs

Dans les limites de cet essai, nous ne saurions mieux faire que de donner un aperçu de ces mystères afin de permettre au lecteur de relier aisément les faits ainsi étudiés à la thèse que nous avons précédemment tenté de justifier au sujet de l’origine des associations secrètes antiques. Nous écarterons donc toute analyse détaillée des documents concernant l’histoire même d’Eleusis et nous nous bornerons à l’examen d’une seule initiation : hiérophantique ou royale. Elle présente, en effet, un intérêt évident, car elle peut nous aider à mieux comprendre les structures traditionnelles des sociétés grecques et romaines. Nous suivrons les indications textuelles et archéologiques données par V. Magnien, dont l’ouvrage demeure, en ce domaine obscur, le meilleur guide et une source de précieux documents. Cet helléniste rappelle d’abord que la religion antique reconnaît l’identité du pouvoir intellectuel, du pouvoir politique et du pouvoir religieux dans la personne du roi. En effet, celui-ci exerce, d’abord, des fonctions sacerdotales en tant que hiérophante ou chef des prêtres [2]. C’est là une conception qui évoque naturellement celle du pharaon égyptien.

Chez Homère, le roi est considéré comme « égal aux dieux ». Platon, dans « Les Lois », assure que Cronos (Saturne) a établi pour les cités des rois et des chefs de race divine [3]. Alexandre le Grand, en voulant se faire passer pour le fils de Zeus, imitait ainsi les souverains asiatiques.

Dans ces conditions, le roi initié représente, en quelque sorte, l’émanation de la lumière de l’intelligence suprême ; il est « l’œil du divin » ; en ce sens, il n’est pas engagé totalement dans les liens de la matière obscure, ce que rappelle encore la devise de la Maison de France : « Les lys ne filent ni ne tissent ».

A ce pouvoir religieux et intellectuel correspond « l’art royal » de la médecine, le pouvoir de guérir. Cette idée très ancienne était exprimée déjà par Homère. Le roi est le savant par excellence. Les Germains prêtaient à leurs souverains la connaissance parfaite des caractères runiques, science réservée aux dieux et aux représentants de la puissance divine, savoir magique auquel on ne pouvait accéder que par des épreuves et des initiations.

Le roi-berger

Enfin, comme en Egypte et en Chine, le roi grec est le chef de l’agriculture. Son œuvre se confond ainsi avec les opérations des mystères d’Eleusis, dont le roi mythique Triptolème construisit une aire sacrée et initia les hommes aux techniques secrètes du labourage et des divers travaux agricoles. V. Magnien rapporte que le roi et le hiérophante changent de nom. Une inscription gravée l’atteste [4]. « Pour mon nom, ne cherche pas qui je suis : le rite mystique l’emmena en s’en allant vers la mer empourprée. Mais lorsque je serai parvenu à la demeure des Bienheureux et au jour du destin, alors tous ceux qui ont quelque souci de moi le diront. »

Sur les détails des différents rites auxquels il est fait allusion, aucun texte n’est parfaitement clair ni complet. On sait, en effet, qu’il existait une loi d’après laquelle celui qui dévoilait les mystères était accusé d’impiété et condamné à mort. Toutefois, en comparant les écrits anciens, on peut reconstituer l’essentiel des principales cérémonies initiatiques. Philon d’Alexandrie, dans « La Vie de Moïse (I, 11), indique par exemple que « le soin de garder les animaux était une préparation à la royauté pour celui qui doit commander à la troupe la plus douce des hommes, de même qu’elle pouvait préparer ceux qui ne sont pas belliqueux... Voilà pourquoi les rois sont appelés bergers des peuples, d’un nom qui n’est pas une insulte, mais le plus grand honneur. » Synésius semble parler de la retraite que doit s’imposer le futur roi avant l’initiation. Il y devra abandonner la haine, le. ressentiment et les autres passions humaines. La partie des cérémonies qui touche au rite mystique de la traversée des eaux est mieux connue. Plutarque rappelle plusieurs traits de l’initiation royale : nage, transport sur une barque, éloignement de tout ce qui est mortel, changement de nom. Ce texte étant remarquable à divers points de vue, nous croyons devoir le citer intégralement. Plutarque raconte l’histoire de Thespésios [5], qui s’était mal conduit et à qui l’oracle avait annoncé qu’il agirait mieux quand il aurait passé par la mort :

« Tombé de haut sur le cou, n’ayant pas de blessure ouverte, mais ayant seulement subi un choc, il mourut, et le troisième jour, au moment de ses funérailles, il se releva. Bientôt rentré dans ses forces et maître de lui-même, il montra un changement d’existence incroyable. Car les Ciliciens ne connaissent personne parmi les hommes de cette époque-là qui ait été plus juste relativement aux contrats, plus saint à l’égard de la divinité, plus nuisible aux ennemis, plus sûr pour les amis... »

Le passage par la mort

Il raconte lui-même son histoire à Protogène et aux autres de ses amis qui étaient aussi distingués : « Lorsque la partie qui réfléchit tomba de son corps, ce que souffre le pilote qui tombe de son embarcation au fond de l’eau, il le souffrit d’abord par l’effet du brusque changement. Ensuite, il s’éleva un peu, et alors il lui sembla qu’il respirait tout entier, et qu’il voyait de tous côtés, comme si son âme avait été ouverte par un seul œil. Alors il ne voyait rien de ce qu’il voyait auparavant, mais des astres immenses, éloignés les uns des autres par une distance infinie, lançant un éclat d’une couleur admirable, un éclat qui avait une tension ; en sorte que son âme, doucement emportée, comme une barque dans le calme, s’en allait facilement, partout et vite. Laissant la plupart des choses qu’il avait vues, il disait que les âmes des morts, remontant d’en bas, produisaient une sorte de bulle lumineuse quand l’air sortait ; qu’ensuite la bulle se crevait, et que les âmes sortaient avec la forme humaine, mais sans poids qui les alourdisse. » « Elles ne se meuvent pas de la même façon, mais les unes sautent (hors de cette bulle) avec une admirable légèreté et bondissent tout droit vers le haut ; les autres, comme des fuseaux, tournent en cercle ; et, rampant tantôt vers le bas, tantôt vers le haut, sont emportées d’un mouvement mêlé et troublé, qui se termine après beaucoup de temps et de peine. »

« La plupart de ces âmes, il ne savait pas qui elles étaient. Cependant, en ayant aperçu deux ou trois bien connues de lui, il essayait de les aborder et de leur parler : elles n’entendraient pas et n’étaient pas en elles-mêmes, mais sans « phrènes » [6], et tout effarées, fuyant toute vue et le toucher, elles erraient d’abord au hasard toutes seules, puis se joignaient à d’autres qui étaient dans le même état, s’entrelaçaient, avaient toutes sortes de mouvements désordonnés, émettaient des sons inarticulés, semblables à des hurlements, mêlés de lamentation et de terreur [7]. » « Les autres, en haut, tout au sommet de ce qui entourait, apparaissaient toutes brillantes, se joignaient les unes les autres avec bienveillance, évitant les âmes troublées ; elles montraient, à ce qu’il semble, leur mauvaise disposition en se contractant et leur joie ou leur approbation en se détendant et en se dilatant. Là, il vit une âme d’un parent à lui, sans bien la reconnaître, car il était mort alors que lui, il était encore tout enfant. Mais cette âme s’étant approchée tout près, dit : « Salut, Thespésios ! » « Comme, tout surpris, il répondait qu’il s’appelait non pas Thespésios, mais Aridée, elle reprit : « Auparavant, oui ! Maintenant, c’est Thespésios. Car tu n’es pas mort ; mais, par une destinée des dieux, tu es venu ici par la partie de ton âme qui réfléchit ; l’autre âme, tu l’as laissée, comme une ancre, dans ton corps... »

L’initiation et les exercices de l’ascèse magique

Ce texte de Plutarque présente un grand intérêt, car il permet de comprendre que la traversée mystique de l’initiation royale était une expérience analogue à celle de la séparation du corps provoquée par certains exercices ascétiques et magiques.

En effet, il existe des poisons du système circulatoire et des drogues hallucinogènes qui entraînent des modifications psycho-sensorielles analogues à celles que décrit Plutarque. « Les astres immenses... lançant un éclat d’une couleur admirable, un éclat qui avait une tension... », « les bulles lumineuses... dont les âmes sortaient avec une forme humaine » rappellent étrangement les témoignages recueillis par Mlle A. M. Quétin auprès de quatre-vingt-douze sujets volontaires, considérés comme normaux, et de soixante-douze malades, dont les âges et les niveaux sociaux et culturels étaient différents, la première et la seconde catégorie ayant été soumises à l’action de la psilocybine [8]. C’est ainsi que l’un de ces sujets parlait d’une vision d’une « coquille Saint-Jacques qui s’ouvre, d’où sort une femme aux longs cheveux » ; d’autres évoquent des constructions architecturales grandioses et l’altération mobile et continuelle des lieux et des formes ; le passé se confond avec le présent, les visions d’enfance affluent, l’élément émotionnel pénètre dans l’état hypnoïde. Le sujet entre dans un monde magique [9]. Il affirme avoir découvert « la clef de l’harmonie universelle », mais il ne saura dire ni pourquoi ni laquelle. Or on sait qu’un breuvage réel donnait à l’initié l’ivresse mystique, capable de lui faire quitter le corps et la matière, afin d’accomplir le circuit dionysiaque. Le poète latin Perse signale que l’initié boit à une certaine source de mémoire. Il y avait, d’ailleurs, une source à Eleusis et une source dans le sanctuaire d’Asclepios à Athènes. On peut se demander - c’est là une simple hypothèse - si dans ces lieux n’existait pas un dégagement naturel de protoxyde d’azote. L’eau dissout environ 80 % de ce gaz en acquérant une saveur sucrée très forte. Les petits animaux que l’on plonge dans son atmosphère tombent asphyxiés. Ses effets sur l’homme sont très variés. Sir H. Davy, qui, en 1799, respira ce gaz, remarqua qu’il abolissait la douleur physique et qu’il déterminait tous les symptômes de l’ivresse, d’où son ancien nom de « gaz du paradis ». On attribue, d’ailleurs, à son usage la mort prématurée de l’illustre chimiste. Ce gaz, le plus souvent impur, peut aussi être la cause d’accidents graves, qu’il ne cause point à l’état de pureté et à de très faibles doses.

Les breuvages sacrés

Quelle que soit la nature physico-chimique exacte du breuvage sacré d’Eleusis, il ne nous semble pas douteux qu’il était bu rituellement par les initiés. Les historiens des religions n’ont pas accordé assez d’attention à l’action des substances hallucinogènes sur le psychisme humain. Bien que nous ne puissions apporter ici les preuves archéologiques de ces faits, nous avons découvert des indices certains de l’usage sacré de l’opium par les Sumériens [10]. Cela ne signifie point que les mystères d’Eleusis étaient fondés sur des pratiques d’intoxication des initiés par des drogues. Celles-ci, d’ailleurs, agissent très diversement et en fonction des états psychiques individuels. Mais si elles n’étaient point, à elles seules, les causes de l’illumination, il n’est pas exclu qu’elles eussent pu servir de moyens matériels d’action rapide et profonde sur des hommes qui, dans leur grande majorité, étaient peu préparés à se soumettre aux longs et patients exercices de l’ascèse mystique. Enfin, les applications actuelles de certaines substances hallucinogènes permettent d’envisager une exploration véritable du subconscient par des techniques physico-chimiques associées à une action spirituelle. Ce n’est là qu’une question de transition entre le plan matériel élémentaire et l’ordre subtil de la réalité. La nature animale première de l’être humain s’oppose à ce que des métamorphoses profondes de l’âme soient obtenues naturellement sans le moindre intermédiaire physicochimique. Faut-il rappeler à ce propos que l’idéalisme religieux absolu est inconciliable avec le fait matériel de l’incarnation sans laquelle Dieu lui-même ne s’est pas révélé aux hommes ? Saint Clément d’Alexandrie déclare dans ses Stro-mates, V, 11 : « Le Logos a fleuri et, devenu chair, a porté des fruits, et il a fait vivre ceux qui ont goûté à son utilité ; car, sans le bois, il n’est pas venu à notre connaissance, car notre vie a été suspendue pour notre utilité. Et Salomon a dit : « L’arbre de l’immortalité est à ceux qui le saisissent. » Traduire « logos » par « raison », c’est trahir le sens concret, positif et vivant du Verbe par excellence. Comment, en effet, le myste se dépouillerait-il de la réflexion humaine (« phro-nèsis ») pour assumer la sagesse divine, s’il demeurait en même temps prisonnier des limites abstraites de la seule raison intellectuelle ?

L’initiation hiérophantique ou royale impliquait un dépassement nécessaire de la nature humaine, car le souverain initié devrait être purifié de celle-ci avant d’arriver aux « îles des Bienheureux », ce que confirme cette inscription funéraire : « L’homme illustre parmi les vivants, celui qui était éminent parmi les mortels à la voix claire, le tout premier du sénat et de la cité entière, celui qui, dans sa piété, aimait les mendiants, le cher fils d’Eutochios que les Immortels aimaient !... A cause de cela, ils le lavèrent dans les sources immortelles, ils le jetaient dans les îles des Bienheureux, lui, Domnos, qui avait vécu cinq décades d’années. »

Après cette purification rituelle, le futur roi devait entreprendre une ascension. « Les dieux, dit Synésius, les prêtres, tous avec des bandelettes et des flûtes sacrées, venaient à sa rencontre. » Il arrivait ainsi dans le vestibule du sanctuaire où, ayant contemplé le dieu face à face, il recevait l’illumination parfaite [11].

Face à face avec le dieu

La cérémonie d’initiation, qui correspondait à la contemplation du dieu « face à face » donnait au roi le droit de pénétrer dans le sanctuaire. Or, en Egypte, nous retrouvons la même coutume qu’à Eleusis. Le dieu vivait caché dans une petite chapelle. Seul, le pharaon pouvait y entrer, comme « fils du Dieu ». En pratique, le grand prêtre le remplaçait. L’empereur romain Marc-Aurèle usa de ce droit : « Après avoir arrangé les affaires d’Orient, il fut à Athènes et, parmi d’autres cérémonies de Cérès, il alla au temple pour prouver son innocence et, seul, entra clans le sanctuaire. » Après ce rite, le futur roi recevait à Eleusis des enseignements solennels. On lui apprenait qu’il devait assurer à l’Etat l’abondance des biens et « se délivrer de son frère ». Synésius dit à ce sujet : « Ils lui expliquaient la double nature des âmes et l’opposition nécessaire qu’ont ceux qui viennent de la terre et ceux qui viennent d’en haut... » Le « frère » du roi désigne la partie inférieure de l’être humain, sa nature animale, mortelle et corruptible. C’est ici un symbole qui répond à l’ascension rituelle royale : En effet, selon le mythe sumérien, « la royauté descend des cieux ». Dans ces conditions, l’initiation éleusinienne répondait à un processus fondamental qui consistait à « dévêtir » le futur roi de ses enveloppes humaines terrestres avant de le « revêtir » des insignes de sa dignité céleste. Ainsi pouvait-il, à son tour, « faire descendre » ce qui vient du ciel et « faire monter » ce qui s’élève de la terre. Ces deux puissances répondaient aux symboles animaux du feu et de l’air : le lion, roi des animaux terrestres, et l’aigle, roi des oiseaux. Enfin, le troisième symbole animal de la royauté antique était, en Grèce, le dauphin, roi des poissons. Intermédiaire entre la puissance de la flamme et celle du vent, celle des eaux, miroir naturel de la lumière, pouvait être considérée comme la source des images formées par celle-ci. Dans ces conditions, le roi était lui-même chargé du pouvoir bienfaisant des eaux. Il devait, comme elles, faire régner l’abondance sur la terre. De plus, le cours des eaux répondant, par une image héraclitéenne, à celui du temps, il appartenait au roi de veiller au calendrier des travaux agricoles.

De même qu’en Egypte, le roi traditionnel défriche, laboure, sème, moissonne, en Chine, le suzerain inaugure le travail du labourage ; dans la capitale, il trace lui-même trois sillons ; les ministres lui succèdent pour en tracer cinq ; puis les feudataires présents en tracent neuf. Enfin, il entrait dans les attributs de l’empereur chinois de créer par une promenade rituelle dans le « M’ing-tang », la « maison du Calendrier », au commencement de chaque année, le temps nouveau.

A Eleusis, une inscription nous apprend qu’il y avait un labourage sacré : le hiérophante inaugurait solennellement la fête qui précédait les labours.

Tous ces faits suffisent, croyons-nous, à montrer la profonde unité traditionnelle qui régnait dans le monde des civilisations de l’antiquité occidentale et orientale. Loin d’être séparées comme elles le sont devenues dans les temps modernes, la religion, la philosophie et la science trouvaient dans les cérémonies des. mystères le principe vivant et permanent de leur harmonie véritable. Cet œcuménisme répondait à l’existence d’une « maison commune », d’un même Temple invisible et d’une même communion dans un haut idéal physique, moral et intellectuel qu’incarnait dans la matière terrestre la perfection des métiers et des arts. Toute la structure des sociétés antiques était ainsi fondée sur un seul principe que nous avons méconnu et trahi : Le corps social est l’œuvre secrète et sacrée du cœur, c’est-à-dire du Centre de l’humanité, de l’ensemble de ses élites manuelles, intellectuelles, morales et spirituelles. Sans cette unité centrale aucune société n’est capable de résister à l’inévitable contradiction des intérêts et des puissances qui la divisent, ni même de prétendre à devenir jamais une civilisation véritable.


[1Pindare, Sophocle, Proclus, Platon, Cicerón, Pline et bien d’autres auteurs grecs et romains illustres ont exprimé dans leurs œuvres l’admiration et le respect qu’ils éprouvaient pour les mystères d’Eleusis. Aristide le Rhéteur écrit : « Eleusis est le sanctuaire commun à toute la terre ; parmi les choses divines accordées aux hommes, il n’en est point de plus terrible ni de plus brillante. En quel lieu des mythes plus admirables ont-ils été chantés ? des drames plus importants ont-ils saisi l’esprit ? Où a-t-on vu les spectacles rivaliser plus heureusement avec les paroles entendues, scènes admirables contemplées au milieu d’apparitions indicibles par des générations innombrables d’hommes bienheureux... » (Eleusinos, Tome I, page 256, éd. Dindorf). Cicéron loue les « mystères augustes » d’Eleusis, « la sainte où viennent s’initier les nations des rivages les plus éloignés » et les Athéniens « de chez lesquels, suivant l’opinion commune, sont sortis, pour être distribués sur toute la terre, la civilisation, la science, la religion, la culture, le droit, la législation ». (De Legibus, II, 14. De natura deorum, I, 119).

[2Platon rappelle dans « La Politique » que le roi, à Athènes, a le privilège des choses sacrées les plus vénérables et les mieux aimées des ancêtres. Aristote ajoute : « Le roi s’occupe d’abord des mystères, avec les épimélètes que le peuple élit au nombre de deux pour l’ensemble des Athéniens... » (Politeia des Athéniens). Démosthène, en s’adressant aux citoyens de la cité, leur rappelle que « le roi faisait tous les sacrifices, et son épouse, comme reine, accomplissait naturellement les cérémonies les plus vénérables et les plus mystérieuses » (Contre Néère).

[3Cette idée semble universelle si l’on en juge par les faits cités par Frazer, qui énumére les peuples ayant eu la même croyance et où l’on trouve aussi bien les Polynésiens que les Siamois et les Indiens. Plotin explique ainsi le mythe de Cronos, fondateur de la monarchie divine : « L’intellect (le « Nous »), dit-il, est plein des choses qu’il a engendrées ; il les dévore, en ce sens qu’il les retient en lui-même, qu’il ne les laisse pas tomber dans la matière ni être dévorées par Rhéa. Cronos, le plus sage des dieux, naquit avant Zeus et dévorait ses enfants. Cronos représente l’intelligence pleine de ses conceptions et parfaitement pure. »

[4Ce texte fait allusion à une traversée mystique. Celle-ci était accomplie après divers autres rites que décrit ainsi V. Magnien : « Le futur roi se prépare à l’avance par certains exercices comme la garde des animaux et la criasse. Il a une retraite où il peut reconnaître les maux de l’humanité. Il doit accomplir la traversée d’un fleuve ou d’un bras de mer - symbolique — d’abord à la nage ; puis sur une barque, prenant ainsi un corps nouveau et des énergies nou-velles^, devenant pilote de navire symbolique.

Il aborde au rivage des îles Bienheureuses.

Avant la réception, il est lavé et purifié.

Il doit parvenir au sommet ; les dieux, puis Zeus seul, l’accompagnent ; il doit finalement se confondre avec Zeus. Il entre dans le sanctuaire, où il contemple le dieu face à face et s’identifie avec lui ; il est illuminé et devient illuminateur. Il revient pour illuminer la foule. »

[5Ce passage — intitulé dans Plutarque « La vengeance tardive de la divinité » (voir le livre de Magnien, page 339) — voile, sous la fable, des allusions à l’initiation royale.

[6La partie de l’âme qui comprend les sentiments et les passions.

[7Comparer ce passage avec les descriptions du « Livre des morts » tibétain, le « Bardo Tödol ». De nombreuses analogies peuvent y être constatées.

[8Les résultats de cette enquête ont été donnés par Mlle A.M. Qué-tin dans sa thèse de faculté de médecine : « La psilocybine en psychiatrie clinique et expérimentale » (10 juin 1960). Citons encore l’ouvrage du professeur Heim, du Muséum d’histoire naturelle, et du docteur Watson ; « Les Champignons hallucinogènes du Mexique ». Dans une étude intitulée « Je suis allé au Paradis », et publiée dans la revue Planète (N° 7, page 55), le poète Robert Graves rapporte les images qui ont envahi son cerveau à la suite de l’absorption de psilocybine.

[9Citations extraites d’un article du professeur Roger Heim : « Les Champignons sacrés des prêtres mayas au service de la médecine » (Revue du Muséum).

[10Cet usage a été gardé durant les siècles par les pirates malais dont, par ailleurs, la langue et la stratégie particulières présentent de curieux rapports avec les traditions sumériennes de la navigation.

[11« Ayant regardé le « Logos » divin, dit Orphée à son fils, assieds-toi près de lui, dirigeant l’esquif intelligent de ton cœur, gravis bien le sentier et considère seul à seul le roi du monde. Il est unique, né de lui-même, et tout vient d’un seul être... » (Orphica, éditions Her-mann).

Il y aurait, certes, maints commentaires à faire au sujet de ce fragment d’inscription, mais nous nous bornerons à signaler au lecteur un livre de Guenon : « Le Roi du Monde » (Chacornac - Paris 1960), et l’analogie que présentent les attributs orphiques du « roi du monde » avec ceux que la tradition biblique prête à « Melkitsédek » ou « Melchisédech » selon l’ordre duquel saint Paul enseigne que Jésus a été fait pour toujours souverain sacrificateur (Hébr., VI, 20) : « En effet, ajoute saint Paul, dans l’Épître aux Hébreux 7 : 1, 3, ce Melchisédech, roi de Salem, sacrificateur du Dieu Très-Haut, qui alla au-devant d’Abraham lorsqu’il revenait de la défaite des rois, qui le bénit, et à qui Abraham donna la dîme de tout, qui est d’abord roi de justice, d’après la signification de son nom, ensuite roi de Salem, c’est-à-dire roi de paix, qui est sans père, sans mère, sans généalogie, qui n’a ni commencement de jours ni fin de vie, mais qui est rendu semblable au fils de Dieu, ce Melchisédech demeure sacrificateur à perpétuité. »