Philosophia Perennis

Accueil > Tradition chrétienne > Ascétique chrétienne > PRIÈRE DIVISÉE EN SECTIONS - CONTRE LES SEPT FOIS SEPT VICES QUI PROCÈDENT (...)

Ambroise Autpert - moine et théologien (VIIIe siècle)

PRIÈRE DIVISÉE EN SECTIONS - CONTRE LES SEPT FOIS SEPT VICES QUI PROCÈDENT TOUS DU SEUL ORGUEIL INVENTEUR DE TOUS LES MAUX.

jeudi 11 octobre 2007

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

NATURE nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
suprême, incompréhensible, Vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
et Vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. , bienheureuse, Lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. inaccessible et seule véritable, unique Sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
, Vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
immuable et qui ne trompe jamais, Charité incomparable et sans déclin, Fondateur éternel des choses temporelles, seul Créateur des êtres visibles et des êtres invisibles, Père, Fils, Esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
-Saint, Seigneur Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, un et vrai dans la Trinité. Autre est le Père, autre le Fils, autre l’Esprit-Saint Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
. Et cependant il n’y a en ces trois trinité
trois
triade
ternaire
L’archétype divin de tous les ternaires positifs est la trinité védantine Sat, Chit, Ananda : Dieu, à partir de son Essence surontologique, est pur "Être", pur "Esprit", pure "Félicité". Quand la trinité est horizontale, elle exprime les facultés a priori divines ; quand elle est verticale, elle exprime les tendances cosmiques. [Frithjof Schuon]
qu’un seul Dieu, un seul Seigneur. Le Père n’a pas de principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
, le Fils est engendré par le Père, l’Esprit-Saint procède du Père et du Fils ; et cependant le Père ne précède pas, la Fils et l’Esprit-Saint ne suivent pas, mais le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul et même Dieu, tout-puissant, éternel, égal à lui-même. On peut dénombrer en vous des personnes, non des parties. Aussi vous vous trouvez tout entier partout, mais vous n’êtes circonscrit par rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. . Ceci, en effet, ne pourrait se produire que s’il était possible de distinguer en vous un dessus et un dessous, une face et un revers. Mais tout cela est purement inexistant en vous ; et c’est pourquoi on ne peut vous circonscrire comme on ferait un corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
, matériel ou spirituel. Vous êtes, par suite, tout entier dans la créature, tout entier en dehors d’elle, tout entier dans les êtres de grande dimension, tout entier dans les choses minuscules, tout en chacun, tout en tous. Les corps étendus ne vous étendent pas, ceux qui sont exigus ne vous rétrécissent pas. Vous n’êtes pas divisé entre eux, et vous ne formez pas, par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à tous, une sorte de masse indivise. Enfin, lorsque vous quittez l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
pour gagner l’autre, vous ne passez pas d’un lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
à l’autre, vous qui vous déplacez sans relation avec le temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. et l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
.

Il en va de même de votre Fils, Père suprême. Né de vous éternellement selon la nature, la vertu, l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
, la grandeur grandeur
grandeza
greatness
et la puissance acte
puissance
energeia
dynamis
de la divinité divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
, il était tout entier sur la terre terre L’ordre "terrestre", - qu’il s’agisse de notre terre ou d’autres mondes analogues qui nous restent forcément inconnus, l’ordre "terrestre" donc est ce monde purement "naturel" que nous avons mentionné plus haut. [Frithjof Schuon] , parmi les hommes homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
, tout entier avec vous au ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
, lorsqu’il disait : « Personne n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est au ciel. » Lui qui, demeurant éternellement ce qu’il était auprès de vous, « s’est anéanti lui-même, prenant la condition de l’esclave, devenant semblable aux hommes et revêtant l’aspect d’un homme ; il s’est humilié lui-même, se faisant obéissant jusqu’à la mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. , et la mort par la croix croix
cruz
cross
. »

Je vous en supplie, bienheureuse Trinité, par l’habit d’humanité revêtu par votre Fils, par les tourments de sa passion, par ses plaies et ses cicatrices, par l’effusion de son sang : donnez-moi premièrement de vous aimer, vous, mon Seigneur Dieu, d’avoir soif de vous, de vous chercher de tout mon cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
 ; ensuite, de respecter les droits de la charité envers mon prochain, dans toute la mesure de mes forces.

Mais cet amour amour
eros
éros
amor
love
, Seigneur, vous ne l’accordez qu’à celui à qui vous avez d’abord donné de haïr les vices vice
vices
kakíai
Le vice désigne d’une manière générale et non morale ce qui est défectueux, le défaut. En morale, c’est un penchant devenu habitude que la morale religieuse ou sociale réprouve (en matière sexuelle mais pas seulement), ou un défaut excessif. Wikipédia
.

Contre l’orgueil orgueil
hyperephanía
arrogance
infatuation
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), les Pères envisagent l’orgueil comme très proche de l’amour-propre. Comme celui-là il a deux composantes : l’une se manifeste dans les rapports de l’homme avec ses semblables et l’autre concerne la relation de l’homme à Dieu.
. Je vous en prie donc, tendre et vraie miséricorde, ma seule et ferme espérance : détruisez dans mon âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
l’empire de l’orgueil orgueil
hyperephanía
arrogance
infatuation
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), les Pères envisagent l’orgueil comme très proche de l’amour-propre. Comme celui-là il a deux composantes : l’une se manifeste dans les rapports de l’homme avec ses semblables et l’autre concerne la relation de l’homme à Dieu.
. Il est horrible, Seigneur, il est redoutable ce mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
immense qui a fait tomber les anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
du ciel, chassé les hommes du paradis Paradis Tout le drame qui se joue entre l’Infini et l’Existence se trouve symbolisé dans l’histoire du Paradis terrestre. Tout le problème est dans le fait que le serpent se trouvait au Paradis. S’il n’y avait pas été, le Paradis eût été Dieu, ou plutôt, il n’aurait pas pu avoir d’existence séparée. Exister, c’est ne pas être Dieu, donc être « mauvais ». Frithjof Schuon] , provoqué toutes les chutes et tous les vices. L’orgueil, il a prétendu, à l’origine des choses, rendre l’ange et l’homme semblables à vous ; et, à la fin fin
finalité
telos
télos
Le finalisme est une option théorique qui affirme l’existence d’une cause finale de l’univers, de la nature ou de l’humanité. Elle présuppose un dessein, un but ultime, une signification, immanents ou transcendants, présents dès leur origine. Cette perspective est aussi dite téléologique.
des temps, il va plus loin encore et voudrait vous les préférer, le diable diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
et l’homme. C’est lui qui a forcé l’entrée du ciel pour en arracher les esprits angéliques ; c’est lui qui l’a ensuite obstruée pour empêcher les hommes d’y pénétrer.

Je tremble, Seigneur, lorsque je considère ces choses ; mais mon espoir renaît, quand je mesure l’humilité de notre Médiateur. Merci à vous qui aimez les hommes, merci. L’humilité du Verbe incarné a vaincu l’orgueil de notre meurtrier. Elle n’a pas, sans doute, ramené l’ange déchu au lieu d’où il était tombé, mais elle a libéré l’homme trompé par lui, et l’a fait monter là où il n’avait jamais mis le pied. Fixez dans mon cœur, Trinité ineffable, cette humilité que l’humanité de notre Rédempteur a proposée à notre imitation : « Recevez mes leçons, a-t-il dit, car je suis doux et humble humilité
tapeinophrosyne
humble
humiliation
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), consiste pour l’homme à reconnaître ses limites, sa faiblesse, son impuissance, son ignorance, et aussi à s’abaisser volontairement, "à se regarder comme un néant malgré la grandeur et le nombre de ses mérites" (St. Jean Chrysostome).
de cœur, et vous trouverez le repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
pour vos âmes. » Et ailleurs : « Si vous ne changez pas, et si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des deux. »

Bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
des pensées, Seigneur, pourraient à ce propos s’offrir à mon âme affligée, s’il ne nous était interdit de nous répandre en flots de paroles dans la prière. Mais nombreux sont les vices qui procèdent de l’orgueil, et la prière m’est nécessaire contre chacun d’eux. Aussi, pour éviter d’outrepasser les bornes tracées par l’Évangile, je ne me livrerai pas à une seule et longue prière, mais à plusieurs brèves oraisons, comptées selon le nombre des vices qui se présentent à moi pour me tenter.

Contre la vaine gloire vanité
vaine gloire
cénodoxie
kenodoxía
La cénodoxie couramment dénommée vaine gloire ou vanité, est une passion particulièrement importante et source de nombreuses maladies de l’âme. (Jean-Claude Larchet, Thérapeutique des maladies spirituelles)
. C’est vous-même, Seigneur Dieu, qui nous l’enseignez par votre sainte Écriture — et vous ne trompez personne parmi vos fidèles — : une septuple malice est engendrée par le seul, orgueil, inventeur de tous les maux. C’est pourquoi, sans doute, la bête qui lutte contre l’Agneau est dite posséder sept têtes. Et si l’on considère clairement les choses, on découvre que l’orgueil qui l’habite est sept fois multiplié par sept.

La première de ses têtes est la vaine gloire. Elle n’est pas simple, mais septuple. D’elle, en effet, naissent la désobéissance, la jactance, la simulation, la dispute, l’obstination et la discorde. En vérité il y a, mon Dieu, dans ce monstre, dans ce Goliath, une force gigantesque, une force qui en impose ; et il suffit cependant d’une seule pierre lancée par la main de David pour le jeter à terre Terre
Terra
Earth
Tierra
. Quel est ce coup de pierre ? Rien d’autre que l’esprit de crainte du Seigneur. Il en était rempli de façon singulière, celui qui disait à ses fidèles, à la veille de sa passion : « Réjouissez-vous : j’ai vaincu le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
. » Aussi fut-il pleinement victorieux de la tyrannie de ce vice.

Nous aussi, nous sommes vainqueurs en lui et par lui, si nous participons avec lui au don de ce même esprit. Je vous en prie donc, Majesté ineffable : remplissez-moi, selon la mesure fixée par votre sagesse, de cet esprit de crainte. Montrant par là que Jésus, lui, en fut rempli sans mesure, fixez-en le siège dans mes entrailles, si bien que les premiers rejetons de l’orgueil n’y puissent trouver place pour y édifier leur empire. Qui vous craint vraiment n’a aucun mépris pour quiconque lui commande selon la justice, eût-il affaire à moindre que lui. Oui vous craint vraiment ne s’enfle jamais de vanité à la pensée du bien qu’il fait, et il ne simule pas devant les autres une vertu qu’il n’a pas. Qui vous craint vraiment ne contredit pas » la saine doctrine ; et s’il lui arrive de le faire par ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
, il ne s’obstine pas dans son sentiment. Qui vous craint vraiment ne renonce jamais à la concorde et à l’unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) . Dès que cette crainte — la vôtre, Seigneur — s’est emparée à fond d’une âme, elle y engendre aussitôt l’esprit d’abaissement, elle étouffe la jactance, elle expulse la simulation, elle fuit partout la dispute, elle amollit l’obstination, elle évite de toutes manières la discorde. Véridique est la parole : « Qui craint Dieu ne néglige rien » ; et : « Nul n’est plus grand que celui qui craint Dieu. »

Exaucez donc, Seigneur, la prière du misérable que je suis : je ne m’appuie en rien sur mes propres mérites ; toute ma force, je la place dans le sang répandu du Crucifié.

Contre l’envie. Voilà que se dresse contre moi, Seigneur mon Dieu, la seconde tête de l’orgueil, à savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
, l’envie. C’est une vraie peste. Elle répand un venin abondant ; et, avant de saisir sa proie, elle se déchue elle-même à belles dents. Elle non plus n’est pas seule : elle est — parfaitement ! — septuple. D’elle, en effet, naissent, et lui restent collées, la haine haine
mîsos
kótos
Les Pères distinguent la haine, en tant que passion, de la colère.
, l’insinuation malveillante, la médisance, la joie devant les revers essuyés par le prochain, la tristesse tristesse
lype
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), au lieu d’utiliser la tristesse, "passion naturelle et irréprochable", pour pleurer ses péchés et s’affliger de son éloignement de Dieu et de la perte des biens spirituels, l’homme l’utilise au contraire à pleurer la perte de biens sensibles, s’afflige de n’avoir pu satisfaire tel désir, ni obtenir un plaisir attendu, ou encore d’avoir subi tel désagrément dans ses rapports avec ses semblables. Il fait de la tristesse une maladie de l’âme.
à la vue de la prospérité dont il jouit. Tête épouvantable d’une bête affreusement féroce, t£te monstrueuse, tout infectée d’un venin mortel ! Arrive-t-elle à s’introduire dans l’âme et à s’en rendre maîtresse, elle n’y laisse plus rien de vivant, rien de sain.

Pour avoir raison d’un mal si nuisible et si prolifique, envoyez-moi, Seigneur, le bien suprême, ineffable, de la dilection. Dès que celle-ci se présente, l’ennemi lui cède la place : la chose est certaine. Et la progéniture de l’envie perd toute force, là où s’installe la seule dilection. Celui qui aime ne porte envie à personne, ne hait jamais personne, ne cherche pas à discréditer l’homme vertueux, ne médit pas du pécheur, ne s’attriste pas du bonheur d’autrui, ne se réjouit pas de son malheur ; au contraire, lorsqu’il constate chez son prochain une supériorité quelconque en fait de vertu ou de succès, il lui en souhaite encore davantage. Il aime celui qui le persécute, il loue l’homme de bien, il morigène le méchant, il fait siennes les joies des autres et prend à son compte les adversités qui les accablent.

Aussi, c’est fort à propos qu’on a donné à l’amour, de préférence aux autres vertus, le nom de chanté : nulle part on ne trouve rien qui soit plus cher que ce sentiment. Celui qui le possède, vous possède. « Dieu, en effet, est charité, et quiconque demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui. » Or, forcément, qui vous possède, aux assauts de l’envie ne cède.

Écoutez donc, Seigneur, mes pauvres prières, vous qui avez eu pitié des larmes de la courtisane et lui avez pardon pardon Si l’homme demande pardon à Dieu, c’est, en dernière analyse, pour se conformer à une réalité normative, à la vérité tout court. [Frithjof Schuon] né ses nombreux péchés, parce qu’elle avait beaucoup aimé.

Contre la colère. Voyez, Seigneur Dieu, considériez ceci : la troisième tête de l’orgueil, une tête farouche et tout enflammée de méchanceté. Elle aussi, elle qui me brûle tant et plus, cherche à me dévorer. C’est la colère, le plus âpre, le plus amer de tous les vices. Dès qu’elle se met à bouillonner en l’homme — j’en ai fait maintes fois la triste expérience expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
 —, elle irrite atrocement son esprit, elle affaiblit son jugement, elle rend sa parole incohérente, elle voile ses yeux et secoue tout son corps. Elle non plus n’est pas simple, mais septuple. Sortent d’elle les rixes, les injures, les cris, l’indignation, l’emportement et les blasphèmes.

A ce mal menaçant et multiforme opposez, Seigneur Dieu, mon Créateur et mon Recréateur, le bien doux et suave, le bien unique et invincible de la patience.

La patience n’est pas seulement une vertu, mais la racine et la gardienne des vertus. Parmi les charismes spirituels inséparables de la charité, la patience tient la première place et le poste de commandement. Lorsqu’elle occupe le fond du cœur et y exerce son empire, tout s’apaise : les disputes et les injures font place aux exhortations, les clameurs confuses sont réprimées par un silence silence bien réglé, la douceur prend le dessus sur l’indignation et la véhémence ; au lieu des blasphèmes, c’est l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
de grâces. Sa force s’explique d’ailleurs fort bien : en vue de vaincre ses adversaires, elle commence par se combattre elle-même. En effet, l’homme patient doit avant tout se résister à lui-même, afin d’arriver à la maîtrise de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
. Une fois ce résultat obtenu, il n’est rien qu’il ne soit capable de supporter de la part d’autrui.

Supposons cependant que la patience s’endorme pour un temps, et que la colère s’enflamme outre mesure : n’y aura-t-il, Seigneur, à cela aucun remède ? Il y en aura. L’Évangile, en effet, n’annonce pas seulement la condamnation de ce mal, lorsqu’il dit : « Quiconque se met en colère contre son frère est justiciable du tribunal ; celui qui dit à son frère : Raca, est justiciable du Conseil ; celui qui lui dit : Fou, est passible de la géhenne du feu feu Dans la philosophie chinoise, il fait partie des cinq éléments avec le métal, l’eau, le bois et la terre.

Chez les alchimistes en occident, il fait partie des quatre éléments inertes de base composant chaque matière avec l’eau, l’air et la terre.
. » Mais il ajoute aussitôt : « Si tu présentes ton offrande à l’autel et que, là, tu te rappelles que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; alors seulement tu viendras présenter ton offrande. » Citons encore cette parole : « Lorsque vous vous tenez debout pour prier, pardonnez, si vous avez quelque sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
de ressentiment ressentiment
mênis
Les Pères distinguent le ressentiment de la colère comme une "colère entretenue", qui dure sous une forme plus intériorisée et plus cachée, et qui a pour fonction le souvenir d’une offense, d’humiliation, d’injustices subies. [Jean-Claude Larchet]
contre quelqu’un. »

Donnez-moi, Dieu très clément, cette seconde victoire, au cas où le feu de la colère me ferait perdre la première, m’amenant à offenser quelqu’un sous l’impulsion d’un zèle qui ne serait pas le vôtre.

Contre la tristesse. Voici maintenant, ô Dieu, joie éternelle des justes, la quatrième tête de l’orgueil, la tristesse. Maigre à faire peur peur
frayeur
medo
miedo
fear
La peur est la résistance ou le rejet à ce qui EST.
, inculte, quasi morte d’un mal qu’elle simule, d’autant plus nuisible que sa méchanceté est moins apparente, elle s’efforce d’étouffer en moi toute vitalité. Ce qui l’excite surtout, ce sont, ou bien les adversités, méritées ou imméritées, du temps présent, ou bien le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
insatisfait des biens temporels, ou bien la correction fraternelle fréquemment subie, que celle-ci outrepasse ou non les bornes de la modération.

La méchanceté de ce vice se multiplie, elle aussi, jusqu’à sept fois. Dès qu’elle s’est établie dans l’intime du cœur, elle y engendre la malice, la rancune rancune
mnesikakía
Les Pères distinguent la rancune, en tant que passion, de la colère.
, la lâcheté, le découragement, la torpeur dans l’accomplissement des préceptes divins, les rêveries malsaines.

Mais, je vous en prie, vous, le donateur de la joie éternelle, accordez au petit misérable que je suis une joie céleste qui m’arme contre les nuisances de la tristesse. Une fois cette grâce obtenue de votre bonté, je me réjouirai constamment parmi les adversités du temps présent, avec celui dont l’Apôtre, je m’en souviens, a dit : « Au lieu de la joie qui lui était offerte, il a supporté la croix, sans avoir égard à l’humiliation. » Constamment, en proie à l’indigence, j’exulterai en compagnie de celui dont j’ai lu cette parole : « Les renards ont leur tanière, les oiseaux du ciel leur nid ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer sa tête. » Donnez-moi donc, Seigneur Dieu, donnez-moi, je vous en prie, l’allégresse intérieure que je demande. Lorsqu’elle m’aura pénétré tout entier, victorieuse des trois causes d’abattement signalées plus haut, elle l’emportera encore sur ses autres adversaires. Aussitôt la bienveillance vaincra la malice née de la tristesse, l’affabilité chassera la rancune engendrée par le dégoût de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, le courage secouera la lâcheté, la confiance mettra lin au découragement, les exercices spirituels me rendront maître de la torpeur dans l’accomplissement des commandements, une stabilité-immuable réprimera les rêveries malsaines. Et si, par* hasard, la pureté de cœur faisant défaut, le mal de la tristesse arrivait à prévaloir pour un temps, je m’efforcerais de mettre en pratique, avec votre grâce, le conseil du bienheureux Jacques : « Quelqu’un parmi vous est-il en proie à la tristesse ? Qu’il prie, l’âme tranquille, et qu’il chante des psaumes ! » Puissé-je alors mériter d’éprouver ce sentiment qui fait crier au prophète en proie à l’affliction : « Réjouissez l’âme de votre serviteur, car vers vous, Seigneur, j’ai élevé mon âme. »

Contre l’avarice. La gueule avide, béante, dilatée comme celle de l’enfer enfer
inferno
hell
, l’avarice, cinquième tête de l’orgueil, cherche à absorber, Seigneur Dieu, tout ce qui en moi est fait pour la vie. Elle est la racine de tous les vices. Toutefois, c’est en sept d’entre eux surtout qu’elle exerce sa virulence. Ses rejetons, les voici : la trahison, la fraude et la tromperie, l’inquiétude aussi, la violence et la dureté de cœur.

Tel, Seigneur Dieu, aime le monde, et ne vous aime pas vous. Pour des métaux précieux, pour des pierres brillantes, pour des serfs et des servantes, des propriétés et des terres, il livre à la mort son prochain, il commet des fraudes, il use de tromperie. Tel autre est inquiet et s’emporte à cause causa
cause
aitia
aitía
aition
d’une métairie, tel autre à cause d’une simple poule. Celui-ci ferme son cœur à la pitié pour éviter de donner de l’or, celui-là pour refuser de la nourriture.

Pour me mettre radicalement à l’abri de ces maux, je vous implore, mon Dieu, amour chaste et véritable : opposez à cette damnable cupidité le parfait mépris impliqué dans le renoncement au monde. En dehors de vous, rien ne m’est dû sur la terre : puissé-je ne rien désirer, sinon vous ! Ainsi, la racine étant desséchée, on ne verra plus pulluler les pousses détestables. Faites-moi cette grâce, ô Dieu, vous qui êtes l’héritage des saints ici-bas et dans l’éternité.

Contre la gloutonnerie gloutonnerie
gastrimargía
gastrimargie
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), la gastrimargya peut être définie comme une recherche du plaisir de manger, autrement dit comme le désir de manger en vue du plaisir, ou encore, négativement par rapport à la vertu dont elle constitue la négation, comme l’intempérance de la bouche et du ventre.
. Elle est plus grasse, Seigneur, que les autres, et son cou dilaté la rend en quelque sorte plus épaisse, la sixième tête de l’orgueil, je veux dire la gloutonnerie. Elle en veut à la substance substance
substantia
substances
substância
substancia
de mon âme, car elle souffre d’une faim continuelle, qui naît de la nécessité nécessité Nécessité, en Grec Ananké, est mère des trois Moires :

* Clotho présidait au passé (de klôthousa, filer),
* Lachésis au présent (de léxis,prédestination),
* Atropos au futur (d’atrepta, irréversible).
mais dépasse bientôt la mesure et n’a plus en vue que le plaisir. Passant ainsi du licite à l’illicite, elle apparaît bientôt septuple. On voit à sa suite, se pressant contre elle, la sotte joie, les bouffonneries, le rire immodéré, les flots de paroles, l’impureté, l’esprit obtus. Pour évacuer autant que possible son poison mortel, il faut éviter, non seulement les préparations trop recherchées, mais le plaisir qu’on peut trouver dans des aliments vulgaires. Ce n’est pas en se régalant de mets exquis, mais pour avoir savouré une simple pomme, que la première femme femme
mulher
woman
mujer
a semé la mort par tout l’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon]  ; et pour tenter notre Roi, l’antique ennemi s’est servi, non de viande, mais de pain.

Aussi je vous invoque en gémissant, vous qui êtes l’éternelle satiété des justes : faites que je me mette à table comme un malade va aux remèdes, cherchant la satisfaction d’un besoin, non le plaisir. Par là, Père plein de bonté, la sève nuisible de la gourmandise se tarira ; la sotte joie et les bouffonneries se flétriront, alors qu’elles vont jusqu’à la folie chez ceux qui se laissent vaincre par la réplétion et l’ivresse. « Le peuple, en effet, s’assit pour manger et boire ; puis on se leva pour se livrer à des réjouissances. » Plus de ces rires immodérés et de ces discours intarissables, car dans un corps fatigué par le jeûne, l’âme est tout envahie par une tristesse d’ordre spirituel qui la renferme dans le silence. L’impureté ne surviendra jamais à l’état de veille, rarement au cours du sommeil. Le manque de pénétration cédera la place à l’acuité de l’esprit, fruit de la sainte tempérance. Ventre vidé par l’abstinence libère l’humaine intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] .

Prêtez donc une oreille bienveillante à mon humble supplication, Seigneur Dieu, vous qui êtes le secours indéfectible, éternel, des anges et des hommes.

Contre la luxure luxure
porneía
prostitution
sexe
perversion
La passion de luxure consiste dans un usage pathologique que l’homme fait de sa sexualité. Le mot grec signifie littéralement prostitution. Mais les Pères englobent sous ce vocable toutes les formes des passions sexuelles.
. Ondoyante et rieuse, séduisant quasi tout le monde par la douceur de ses chants, la septième et dernière tête de l’orgueil, la luxure, prétend, Seigneur, m’arracher par ses embûches cachées les droits de la chasteté. Elle n’est pas seule pour me précipiter à la ruine ; elle aussi s’épanouit en sept rejetons que voici : l’aveuglement de l’esprit, le manque de réflexion, l’inconstance, la précipitation, l’amour de la vie présente, l’horreur de la vie future ou le désespoir à son endroit.

Vous avez voulu, bienheureuse Trinité, me rendre étranger aux embrassements charnels dès le temps de mon adolescence. Donnez-moi de détester de toutes mes forces le consentement au plaisir, de telle sorte que la luxure, refoulée aussi loin de mon cœur que de ma chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
, ne remporte la victoire dans aucun des vices auxquels elle donne naissance. Ce résultat ne saurait être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
obtenu si, chassée de la chair, elle restait vivace dans le cœur. L’autorité de l’Évangile est là pour l’attester : la racine de la fornication est plantée dans le cœur ; c’est en y germant qu’elle produit tant de pousses détestables. « C’est du cœur, est-il dit, que sortent les fornications. » Et ailleurs, il est dit encore : « Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. » A quoi sert d’être vierge vierge
virginité
parthenía
parthenos
Les Père l’entende dans son sens large d’"une continence parfaite", d’"un renoncement absolu à l’exercice de la sexualité". [Jean-Claude Larchet]
dans son corps, si on ne l’est dans son âme ? Dans ce cas, « mieux vaut se marier que brûler », si toutefois on n’a pas fait profession de chasteté. Mais, je vous en supplie, ne permettez pas que se consume de désirs celui à qui le mariage est désormais interdit.

Me voilà priant avec grande sollicitude pour moi-même ! Mais il faut maintenant me souvenir des autres : la charité me fait un devoir de prier également pour eux. Je vous invoque donc, ô Dieu, qui aimez votre Église, je vous invoque pour ses prêtres. Faites qu’ils vivent chastement et sobrement, qu’ils détournent, par des exhortations assidues, le peuple qui leur est confié de l’amour de la vie présente, et qu’ils l’enflamment du désir de la patrie céleste. Je vous invoque pour les rois, les ducs et ceux qui sont constitués en dignité. Qu’ils ne troublent jamais la paix paix
paz
peace
de l’Église, autant du moins qu’il est en eux ; qu’ils se montrent les pères des orphelins et les juges des veuves ; qu’ils compatissent à la misère des indigents et aux gémissements des pauvres ; qu’ils n’aient en vue que la justice dans leurs jugements, et qu’enfin ils administrent de telle sorte les choses d’ici-bas, qu’ils ne perdent pas les biens à venir ! Je vous invoque pour les vierges, les continents, ceux qui renoncent au monde. Qu’ils méprisent tout ce qui est temporel, qu’ils aspirent continuellement aux joies éternelles, qu’en aucune circonstance ils ne se mêlent d’affaires séculières, afin de vous plaire, à vous qui les avez enrôlés. Je vous invoque pour les fidèles mariés. Qu’ils acquittent leur dette mutuelle, sans perdre pour autant l’amour de la patrie céleste !

Donnez encore, Seigneur, à ceux qui souffrent persécution pour la justice la consolation céleste de l’esprit, aux captifs la délivrance, aux prisonniers la libération, aux pèlerins l’heureux retour dans leur patrie, aux voyageurs, où qu’ils soient, le succès de leur voyage, aux navigateurs l’apaisement des tempêtes et le souffle de vent qu’il leur faut. Faites disparaître les maladies, les malaises, les langueurs, les pestes et les famines, enfin tout ce qui est nuisible et contraire au genre humain.

Seigneur, j’oublie qui et ce que je suis ! C’est présomption de ma part de demander des choses si grandes et si sublimes. Je devrais d’abord pleurer mes crimes et mes errements, et alors seulement prier pour les autres, non d’ailleurs sans trembler.

Ah ! combien je vous ai offensé et je vous offense encore ! Mes fautes ne me font pourtant pas tomber dans le désespoir. Je vois dans le temple le publicain justifié, sur la croix le larron confessant ses crimes et passant de la croix au paradis, Marie souillée de toutes sortes de péchés et lavée à la source de la miséricorde, Pierre recouvrant la grâce de l’apostolat après la traîtrise de son reniement. Ce n’est pas témérité de ma part de prier pour autrui : je n’agis ainsi que poussé par la charité, et je me tiens toujours pour indigne de le faire. Je ne me considère comme exaucé que si j’obtiens du ciel, pour pleurer mes fautes, les gémissements du publicain, l’aveu du larron, les pleurs de la courtisane, les larmes de l’Apôtre.

Et si vous voulez punir mes manquements par des épreuves d’ordre temporel, je vous en prie, Bonté ineffable, lorsque votre colère sévira contre moi, « souvenez-vous toujours de votre miséricorde ». Vous corrigez celui que vous aimez ; vous frappez le fils que vous accueillez.

De telles paroles renferment, certes, des menaces ; mais elles respirent aussi l’amour paternel.

Donnez-moi donc, Père très cher, la patience au milieu des épreuves : ainsi je ne serai pas le mauvais serviteur qui murmure, mais le bon fils qui rend grâces. Je demande encore ceci, avec grande instance : que je retourne constamment dans mon esprit, et le jour de ma mort, et celui du jugement dernier, et la nuit du perpétuel supplice, et la béatitude du royaume à venir. Cela, personne ne le peut, s’il n’est prédestin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
é à la vie éternelle. Il faut sans cesse. Seigneur, méditer le jour de la mort : ce jour où la lumière lutte avec les ténèbres ténèbres Les ténèbres sont d’abord un concept ou une croyance religieuse qui désigne le néant, la mort, l’état de l’âme privée de Dieu, de la grâce, et qui signifie privation totale de lumière, obscurité. Le mot est attesté dès le XIIe siècle. Du latin tenebræ, ayant la même signification. , où la miséricorde résiste de toutes ses forces à la cruauté, où notre adversaire, se posant en accusateur — et avec quelle arrogance ! —, dresse la liste de tout ce que nous avons fait, dit ou pensé de mal, et — requérant sans pudeur qu’il est ! — adjure votre justice de châtier nos fautes. Que ferai-je alors, Seigneur, si vous, mon juste juge, ne prenez vous-même, miséricordieusement, ma défense ? Souvenez-vous, je vous prie, que vous êtes mon avocat en même temps que mon juge. Que si vous me réservez quelque châtiment dans l’au-delà, veuillez du moins ne pas me livrer au pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
des démons dans ce temps où vous soumettrez mes fautes à la peine du purgatoire.

Un autre jour qu’il faut se garder, Seigneur, de mettre en oubli, c’est celui dont le prophète dit, épouvanté : « Jour de colère que celui-là, jour d’affliction et d’angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
, jour de calamité et de misère, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de nuées et de tempête, jour de sonneries de trompette et de clameurs. » C’est alors qu’au milieu des cieux et de la terre en flammes, « les anges sortiront, et sépareront les méchants des justes, et les jetteront dans la fournaise ardente ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Alors les moissonneurs, ayant rassemblé l’ivraie, la lieront en gerbes pour la brûler. Alors les boucs dévergondés, séparés des agneaux et placés à gauche gauche
esquerda
izquierda
left
, s’entendront dire : « Loin de’ moi, maudits ! Allez au feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. » Alors les vierges étourdies, devant les portes fermées et leurs lampes éteintes, pleureront de se voir exclues de la couche nuptiale et supplieront le Maître à cris redoublés : « Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous ! » Mais de l’intérieur vous leur répondrez : « En vérité, en vérité, je vous le dis : Je ne vous connais pas. » Alors, beaucoup qui brillèrent par leurs miracles se verront semblablement repoussés et diront : « Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en votre nom, et chassé les démons, et opéré toutes sortes de merveilles ? » Mais à ceux-là aussi vous répliquerez que vous ne les avez jamais connus, et vous ajouterez : « Loin de moi, vous tous qui commettez l’iniquité ! »

O Seigneur Dieu, « terrible dans vos desseins, admirable de majesté, opérant des prodiges », qui ne serait terrifié par de telles perspectives ? Qui ne tremblerait jusqu’au fond de son cœur en entendant condamner ceux-là même qui auront brillé ici-bas par leurs miracles ?

Il faut encore, Seigneur Dieu, méditer sans cesse le supplice de la mort éternelle. Tout ce qui se peut ou ne se peut pas imaginer en fait de châtiments y est toujours présent et n’en est jamais absent, ne fût-ce que pour un moment. Là le ver est immortel, le feu inextinguible, la puanteur intolérable. C’est une terre ténébreuse et couverte d’une ombre mortelle, une terre de misère et de ténèbres. Là, les torrents, changés en poix, et le sol en soufre, brûleront éternellement. Si du moins après des milliers d’années de tels supplices prenaient fin ! Mais non, pas de terme à ces souffrances, aucun espoir de pardon pardon Si l’homme demande pardon à Dieu, c’est, en dernière analyse, pour se conformer à une réalité normative, à la vérité tout court. [Frithjof Schuon]  ! Quelle horreur, quelle épouvante !

Le plus grand de ces tourments, Seigneur, ce sera encore de n’avoir pas obtenu la possession de votre gloire. Le malheur est total dès lors qu’on ne jouit pas de votre béatitude. Celle-ci est réservée aux justes. Ayant recouvré leurs corps, admis au bonheur des anges, contemplant la lumière intérieure, ils brilleront comme le soleil, n’auront plus ni faim ni soif, ne se fatigueront et ne se lasseront point, ne connaîtront plus ni deuil ni tristesse. Tout ce qui est satiété, tout ce qui est repos, tout ce qui est joie, votre vue le donnera : elle sera tout en tous. Le temps ne les atteindra plus, car l’éternité possédera tout. La crainte de la mort sera abolie : on aura revêtu la bienheureuse immortalité.

Que le souvenir et le désir de cette béatitude ne quittent jamais mon cœur, Seigneur Dieu ! Que tous mes soupirs, toutes mes aspirations soient pour elle ! Que tous les plaisirs d’ici-bas me soient à charge, aussi longtemps que sa douceur reste loin du voyageur que je suis ! Mon âme est accablée et pleine de nostalgie. Qu’elle dise, sans crainte de se tromper, qu’elle dise en toute vérité : « Mon âme a soif du Dieu vivant. Quand viendrai-je et me présenterai-je devant la face du Seigneur ? » Et puis ce mot de l’Apôtre : « J’aspire à me dissoudre, pour être avec le Christ. »

Pour rendre efficace ma prière, je vous le demande, donnez-lui de s’appuyer sur l’intercession de la bienheureuse Marie, toujours vierge. Vous l’avez gratifiée de si grands mérites ! En vertu de sa conception divine, cette toute petite fille est devenue plus grande que le ciel et la terre le Ciel et la Terre
Céu e Terra
Heaven and Earth
Cielo y Tierra
. Elle est restée vierge, non d’une façon quelconque, mais pour toujours. Elle a été la mère, non d’un homme quelconque, mais du Créateur de toutes choses. Elle a porté, embrassé, allaité, nourri un petit enfant dont nulle créature ne saisit la grandeur. Elle qui a pu faire sur terre plus que n’importe qui, il est normal que sa prière ait plus de poids que nulle autre. Servante de son Dieu et Seigneur, elle a néanmoins mis au monde le Seigneur des anges et des hommes, et à ce titre elle règne elle-même sur les anges et les hommes.

Que ma prière soit encore fortifiée par le triomphe des Apôtres ! Ils ont imité la très riche pauvreté et la passion du Médiateur. Pauvres, méprisés, mendiants et vagabonds, ils ont été élevés si haut, que le monde a eu en eux ses juges et ses seigneurs. Tout ce qu’ils liaient sur la terre était lié dans le ciel, et tout ce qu’ils déliaient sur la terre était délié dans le ciel.

Qu’elle soit, ma prière, défendue par la garde invincible des martyrs ! Les caresses des impies, leurs menaces et leurs tourments, ils en ont triomphé par la mort. Ils ont préféré la mort à la vie, afin de vaincre l’auteur de la mort.

Qu’enfin le puissant appui des confesseurs protège ma prière ! Vivant dans la paix catholique, ou même au milieu des assauts des hérétiques, ils ont soutenu un combat prolongé contre le tentateur : j’oserais dire qu’ils ont cueilli, eux aussi, la palme du martyre, d’un martyre long et caché.

Vous ne mépriserez pas, Seigneur, la prière de ces saints, si vous-même leur inspirez d’intervenir en ma faveur, vous qui, dans une éternité sans fin, vivez et régnez au long des siècles et dans tous les siècles. Amen.