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Dialectique existentielle du divin et de l’humain

Berdiaeff : LE MAL

Nicolas Berdiaeff

vendredi 21 novembre 2008

Dialectique existentielle du divin et de l’humain, par Nicolas Berdiaeff. Janin, 1947

La souffrance et le mal sont liés l’un à l’autre, sans qu’il y ait identité entre eux. La souffrance peut n’être pas un mal, elle peut même être un bien. L’existence du mal constitue le plus grand mystère de la vie du monde et oppose les plus grandes difficultés à la théologie officielle et à toute philosophie moniste. La solution rationaliste du problème du mal est aussi difficile que la solution rationaliste du problème de la liberté. Il est permis d’affirmer, et avec beaucoup de raison, que le mal n’est pas par lui-même une entité positive, mais qu’il ne séduit que par ce qu’il dérobe au bien [1]. Il n’en reste pas moins que le mal n’existe pas seulement dans le monde, mais y prédomine. Ce qu’on appelle non-être peut souvent avoir une signification existentielle. Le Néant a une grande importance existentielle, bien qu’on ne puisse pas dire qu’il existe [2]. Une des tentatives de résoudre le problème du mal et de l’accorder avec la possibilité d’une théodicée consiste à déclarer que le mal n’existe que dans les parties, tandis que le tout ne contient que le bien. Telle fut la manière de voir de saint Augustin, de Leibniz et, d’ailleurs, de la plupart des théodicées, parce qu’elles admettent que Dieu se sert du mal en vue du bien. Mais une doctrine pareille est fondée sur la négation de la valeur absolue de la personne et elle s’accorde plutôt avec la morale antique qu’avec la chrétienne. Elle met le point de vue esthétique au-dessus du point de vue moral. Ce qui est vrai et réel, c’est que la bonne finalité divine est absente de ce monde empirique, qu’elle ne saurait d’ailleurs pas exister dans un monde reconnu comme un monde déchu. On pourrait dire que la finalité est impliquée dans des groupes de phénomènes considérés chacun à part, mais qu’elle ne forme pas un lien assurant l’unité de l’ensemble du monde phénoménal, qu’elle ne réunit pas tous les phénomènes du monde en vue du bien. La doctrine traditionnelle de la Providence est obligée de nier le mal et l’injustice, et elle se tire de difficulté en posant à la place de l’existence du mal celle du péché. Il existe dans notre monde un conflit insoluble entre l’individu et l’espèce. La vie individuelle, humaine et animale, est d’une fragilité extraordinaire et constamment menacée, mais non moins extraordinaire est la force génératrice de la vie spécifique, de l’espèce qui ne cesse de produire des vies nouvelles. La doctrine qui ne voit le mal que dans les parties et nie son existence dans le tout ne se préoccupe que de l’espèce et néglige complètement l’individu. Le génie de l’espèce est plein de ruse et suggère toujours à l’homme malheureux des arguments justificatifs qui le maintiennent dans l’esclavage. C’est pourquoi la vie historique et sociale est fondée sur tant de mensonges. Le mensonge peut devenir une autosuggestion, lorsque l’homme devient le jouet des forces sociales qui lui assignent un certain rang dans la vie. Le mensonge peut encore être un moyen de défense de la vie contre les assauts qu’elle subit. La question de la vérité et du mensonge est une question morale d’une importance capitale.

Pour se soustraire à la douloureuse question du mal, l’homme voudrait se réfugier dans la sphère de la neutralité, dans l’espoir de dissimuler ainsi sa trahison envers Dieu. Mais la neutralité n’a pas de profondeur, elle est toute de surface. On pourrait même dire que le diable est neutre, car c’est une erreur de croire que le diable est l’opposé de Dieu. Le pôle opposé à Dieu, c’est Dieu lui-même, son autre hypostase : les extrêmes se touchent. Le diable, qui est le prince de ce monde, se réfugie dans la neutralité. La croyance aux démons et au diable a joué un grand rôle dans la vie religieuse en général, et dans le christianisme en particulier. Ce fut là une des solutions du problème du mal. Déclarer que le diable est la source du mal équivaut à l’objectivation du drame intérieur de l’âme humaine. Le diable est une réalité existentielle, nullement objective, nullement égale aux réalités du monde naturel ; il est une réalité de l’expérience interne, du chemin suivi par l’homme. Dans la vie sociale, on a beaucoup abusé du diable, on s’en servait comme d’un épouvantail pour effrayer les gens, en étendant sans cesse son règne, en y annexant sans cesse de nouveaux domaines. On a créé ainsi une véritable terreur religieuse. Seule une religion spirituellement épurée est à même de délivrer l’homme des démons qui le tourmentent. La démonologie et la démonolâtrie n’ont été que les chemins que l’homme a été obligé de suivre pour atteindre le royaume de l’Esprit, de la liberté et de l’amour, le Royaume de Dieu. La lutte contre le mal devient facilement elle-même un mal, par contagion, pour ainsi dire. Nous connaissons la sombre dialectique morale du dualisme manichéen. Les plus grands ennemis du mal succombent eux-mêmes au mal et deviennent malfaisants. Tel est le paradoxe de la lutte contre le mal et les malfaisants : pour vaincre le mal, les bons eux-mêmes deviennent méchants, et ne croient pas à d’autres moyens de lutte contre le mal que le mal même. On traite alors le bien avec dédain et on le trouve sans intérêt et fade, alors que la méchanceté en impose et paraît plus intéressante et plus attrayante. Les hommes engagés dans la lutte croient que la méchanceté est une qualité plus intelligente que la bonté. Le problème consiste dans l’impossibilité où l’on se trouve de réaliser les fins du bien, les bonnes fins. Cela conduit trop facilement au mal, aux moyens méchants. Il faut être dans le Bien, il faut l’exorciser. Seul l’Evangile surmonte cette dégénérescence de la lutte contre le mal en un mal nouveau, seul il voit dans la condamnation des pécheurs un nouveau péché. Il faut traiter le diable humainement, avec bonté. L’attitude à l’égard du diable et du mal est soumise à une certaine dialectique. Vous commencez par lutter contre l’ennemi et contre le mal au nom du Bien. Mais vous finissez par vous laisser envahir vous-même par le mal. Le problème moral qui, de nos jours, domine tous les autres est celui de l’attitude envers l’ennemi. On cesse de considérer l’ennemi comme un homme et on estime impossible une attitude humaine à son égard. C’est la plus grande injure qu’on inflige ainsi à la vérité évangélique, c’est la plus grande apostasie dont on se rend coupable envers elle. Je ne crois pas qu’il existe des natures désespérément démoniaques, c’est-à-dire des natures sur lesquelles pèserait le fatum de l’obsession démoniaque, de même que je ne crois pas à l’existence de peuples démoniaques. Il n’y a pas, pour les hommes et les peuples, des états démoniaques, et c’est pourquoi on ne peut pas formuler à leur sujet un jugement définitif. De même qu’il y a une dialectique de l’attitude à l’égard de l’ennemi, dialectique qui fait que celui qui lutte contre un ennemi méchant devient méchant à son tour, il y a une dialectique de l’humilité, grâce à laquelle celle-ci se transforme en passivité devant le mal, en adaptation au mal. Il y a également une dialectique du châtiment infligé pour des crimes, dialectique qui fait que le châtiment lui-même se transforme en crime. Les hommes éprouvent le besoin irrésistible d’avoir un bouc émissaire, un ennemi dont on puisse faire la cause de tous les malheurs et qu’on puisse, qu’on doive même haïr : juifs, bourgeois, jésuites, jacobins, maçons, hérétiques, bolcheviques, sociétés secrètes internationales, etc. La révolution a toujours besoin d’un ennemi, car c’est la haine de l’ennemi qui l’alimente, et lorsque l’ennemi n’existe pas, elle l’invente. La contre-révolution ne se comporte d’ailleurs pas autrement. Le bouc émissaire une fois trouvé, l’homme éprouve un soulagement. Ceci n’est pas autre chose que l’objectivation du mal, sa projection à l’extérieur. L’Etat a raison de lutter contre les crimes et contre les manifestations trop violentes du mal, mais cela ne l’empêche pas de se rendre lui-même coupable de crimes et de se livrer au mal. L’Etat commet des crimes et inflige le mai comme « le plus froid des monstres » (expression de Nietzsche), d’une façon impassible et abstraite. En tant que soutien du droit, l’Etat est le gardien du bien, mais il crée en même temps un mal qui lui est propre. La mauvaise joie que procure la vue de cruautés infligées, la satisfaction collective que procure le droit de punir et d’assister aux punitions se trouvent objectivées. Les rapports entre le bien et le mal, loin d’être simples, sont soumis à une dialectique existentielle complexe. Le bien peut dégénérer en mal, comme le mal peut se transformer en bien. Déjà la distinction entre le bien et le mal a été un douloureux dédoublement et portait le cachet du passage par la chute [3]. C’est une conception servile que celle qui voit dans le péché un crime portant atteinte à la volonté de Dieu et dont Dieu ferait l’objet d’un procès judiciaire. C’est par un mouvement en dedans, en profondeur, qu’on peut surmonter cette servile conception. Le péché est le produit d’un dédoublement, d’une diminution, d’une incompletude, d’un asservissement, le produit de la haine, mais non d’une désobéissance à la volonté de Dieu, d’une violation formelle de cette volonté. Edifier une ontologie du mal est chose impossible et inadmissible, et c’est pourquoi l’idée d’un enfer éternel est une idée absurde et méchante. Le mal n’est que chemin, épreuve, rupture. La chute originelle est avant tout une épreuve de liberté. L’homme avance vers la lumière à travers les ténèbres. C’est ce que Dostoïewski a ressenti plus profondément que quiconque.

L’explication la plus courante du mal est celle d’après laquelle il serait un effet de la liberté. Mais la liberté est un mystère qui se soustrait à toute rationalisation. La théorie traditionnelle du libre arbitre est une théorie statique et n’est pas faite pour dévoiler le mystère de l’apparition du mal. On ne comprend pas comment la nature, toute de bonté, de l’homme et celle du diable lui-même, comment la vie édénique que, dans les rayons de la divine lumière, la créature avait menée grâce à la liberté, considérée comme le plus grand don de Dieu et comme le signe de la ressemblance divine de l’homme, on ne comprend pas, dis-je, comment de tout cela ont pu naître le mal et cette vie de l’homme et du monde à base de mal qui rappelle l’enfer. Il faut admettre l’existence d’une liberté incréée, ayant précédé l’être et qui était plongée dans une sphère irrationnelle, dans ce que Bœhme appelle, en lui donnant toutefois un sens quelque peu différent, Ungrund. La reconnaissance d’une pareille liberté, antérieure à l’être, à la créature, au monde, pose à l’homme le problème de la continuation de la création du monde et fait du mal lui-même un chemin, une dure expérience, et non un principe ontologique, marqué du sceau de l’éternité (enfer). La liberté doit être comprise comme un principe dynamique, engagé dans un processus dialectique. La liberté présente des contradictions, des états variés et est soumise à certaines lois. Le mal pose le problème eschatologique et ne peut être aboli, surmonté qu’eschatologiquement. La lutte contre le mal est une nécessité, et il doit être définitivement vaincu. Et, en même temps, l’expérience du mal a été un chemin non seulement descendant, mais aussi ascendant, et cela non pas directement et par lui-même, mais grâce à la force spirituelle éveillée par la résistance qu’il a provoquée et grâce à la connaissance dont il a été l’occasion et la source. Le mal est dépourvu de sens, tout en ayant un sens supérieur, de même que la liberté qui, tout en étant en opposition avec la nécessité et l’esclavage, peut dégénérer en nécessité et esclavage, se transformer en son contraire. L’homme doit passer par l’épreuve de toutes les possibilités, acquérir par l’expérience la connaissance du bien et du mal, et dialectiquement le mal lui-même peut devenir un moment du bien. Le mal doit être surmonté d’une façon immanente, subir ce que Hegel appelle Aufhebung, qui consiste en ce qu’à la suite de la négation de la négation le positif entre dans la phase suivante. C’est ainsi encore que l’athéisme lui-même peut dialectiquement devenir un des moments de la connaissance de Dieu. Tel est déjà le sort de l’homme qu’il doit passer par des phases telles que l’athéisme, le communisme, etc., avant d’accéder à la lumière, enrichi de l’expérience immanente qu’il a acquise grâce à des victoires successives. Les « méchants » doivent être non supprimés, mais éclairés, transfigurés. Le mal ne peut être détruit que par l’intérieur, et non pas par des mesures de défense et de destruction extérieures. Ce qui n’empêche pas d’opposer des limites extérieures aux manifestations du mal, destructrices de la vie. Il faut livrer au mal une lutte à la fois spirituelle et sociale. Dans les conditions de notre monde, la lutte sociale ne peut être menée sans le recours à la force. Mais la lutte spirituelle ne doit viser qu’à la transfiguration, à la régénération intérieure. L’expérience qu’on acquiert du mal en s’y abandonnant n’est pas par elle-même une source d’enrichissement : seule peut enrichir la force spirituelle, positive et lumineuse qui se manifeste et s’affirme dans la lutte contre le mal. La lumière suppose les ténèbres, le bien suppose le mal, le pouvoir de création suppose non seulement « cela », mais aussi l’ « autre ». C’est ce que Hegel et Bœhme ont fort bien compris, mieux que tant d’autres. Le mal règne dans ce monde. Mais ce n’est pas lui qui aura le dernier mot. Le mal peut être un moment dialectique du développement de la créature, mais cela seulement parce qu’il est un moyen qui rend possible la manifestation de son contraire, c’est-à-dire du bien. Quant à l’idée de l’enfer et de ses tortures, elle ne pouvait servir qu’à éterniser le mal, elle était une expression de l’impuissance devant le mal. Le mal suppose la liberté, et il n’y a pas de liberté sans la liberté du mal. car en l’absence de cette liberté le bien ne peut s’imposer nue par la contrainte. Mais le mal est dirigé contre la liberté qu’il cherche à tuer, pour faire régner l’esclavage. D’après Kierkegaard, c’est par le péché que l’homme devient un « moi ». Seul connaît le ciel celui qui est descendu dans l’enfer. Et celui qui est le plus loin de Dieu est peut-être celui qui en est le plus proche. D’après Kierkegaard, c’est la procréation d’enfants qui serait le péché originel. Et Baader dit que la vie naît au milieu de douleurs et n’apparaît au jour qu’après la descente aux enfers. Le monde des ténèbres et le monde de la lumière sont séparés par une limite où brille un éclat. Le mal commence par nous traiter comme si nous étions ses maîtres, puis comme ses collaborateurs, pour finalement s’affirmer comme étant lui-même notre maître. Ce sont, là des idées dynamicmes oui supposent la contradiction et donnant naissance au processus découlant de cette contradiction.

Le mal inhérent à l’homme provient de deux sources opposées. Tantôt le mal est attiré par le vide qui se forme dans l’âme. Tantôt la passion, devenue idée fixe, repousse tout le reste et dégénère en mal : tel est, par exemple, le cas de l’ambition, de l’avarice, de la jalousie, de la haine. Sans être un mal par elle-même, la passion dégénère facilement en mal, en entraînant la perte de la liberté intérieure. La passion de la mort est également une chose possible [4]. L’homme déjà en possession d’une conscience morale et religieuse ne commettra son premier crime que très difficilement. Mais un crime en engendre facilement un autre, et l’homme finit par se plonger définitivement dans l’atmosphère magique de la criminalité. C’est ce que Shakespeare a remarquablement décrit dans Macbeth. Il est difficile de s’engager dans la voie de la terreur, mais une fois qu’on y est engagé, on ne peut plus s’arrêter, on ne peut plus mettre fin à la terreur. Le mal résulte avant tout de la perte de l’intégrité, de la rupture avec le centre spirituel et de la formation de centres autonomes qui se mettent à vivre d’une vie indépendante. Le bien inhérent à l’homme témoigne d’une intégrité, d’une unité intérieure, d’une subordination de la vie de l’âme et du corps à un principe spirituel. Le mal est un en-deçà qui ne peut être transféré dans l’au-delà, tant qu’on s’en tient à la conception apophatique de Dieu, L’idée de l’enfer, loin d’avoir été une victoire sur le mal, n’a servi qu’à le perpétuer, à l’éterniser. Devant le douloureux problème du mal, l’optimisme et le pessimisme sont également faux. On doit être plus pessimiste, en ce sens qu’on doit reconnaître l’existence du mal dans ce monde phénoménal, où règne le prince du mal, et. en même temps plus optimiste en niant la possibilité du mal dans le monde de l’au-delà. La connaissance concrète de la vie, la connaissance de ses dessous est une connaissance très amère. Les révolutions politiques et religieuses ne sont que des tentatives symboliques de réaliser une vie meilleure, car en réalité elles ne donnent naissance ni à une vie meilleure ni à des hommes nouveaux. Elles n’empêchent pas les penchants les plus bas de la vie humaine de se manifester par des représailles et des persécutions qu’on justifie par des raisons religieuses, nationales, politiques, idéologiques ou par des intérêts de classe. L’enthousiasme collectif aboutit facilement à l’institution d’une Gestapo ou d’une Tchéka. La vie de l’homme au sein de la civilisation a une tendance irrésistible à la décomposition, à la dégénérescence, à la décadence, au vide. On éprouve alors le besoin du salut, qu’on cherche à satisfaire par un retour à la nature, par la vie à la campagne, par le travail, par l’ascèse, par le monachisme : Il est étonnant de constater que lorsque les hommes se repentent, ce n’est pas précisément de ce qui exige un repentir. Torquemada ne se repentait pas de son péché d’inquisiteur, qui était réel, et croyait fermement être au service de Dieu. Les chrétiens recherchent aussi bien la transformation et la transfiguration de leur nature que le pardon de leurs péchés. Les idéologies et croyances religieuses deviennent l’objet de nouvelles haines et de nouvelles hostilités. La religion de l’amour et la religion du pardon servent, elles aussi, à masquer la lutte pour le pouvoir. Les Etats et les sociétés sont toujours agressifs, et la personne humaine est toujours obligée de se défendre. L’amour de la femme peut exercer une action rédemptrice, salvatrice, comme dans le Vaisseau fantôme, comme dans le cas de Sollweg dans Peer Gynt ou de Jouhandot dans Véronique. La femme apparaît ici presque toujours comme l’image de la Sainte Vierge. Mais il arrive plus souvent à l’amour de la femme d’être une cause de perdition. Les sacrifices propitiatoires sanglants devaient avoir une signification d’expiation, sans être une manifestation de la cruauté humaine et de la soif de sang. De nos jours encore, il y a des sacrifices humains sanglants, faits au nom d’idées et de croyances considérées comme sublimes. Toute cette amère connaissance de la vie n’est pas la connaissance dernière, la connaissance des choses dernières. Derrière les ténèbres dans lesquelles sont plongés l’homme et le monde, une lumière brille, et cette lumière est par moments tellement forte qu’on en est ébloui. L’homme doit regarder le mal en face, sans se faire aucune illusion, mais il ne doit jamais se laisser écraser par le mal. La vérité se trouve au delà du pessimisme et de l’optimisme. L’absurdité du monde ne signifie pas que le monde soit dépourvu de sens, puisque la dénoncer, c’est déjà reconnaître implicitement que le sens existe. Le mal du monde suppose l’existence de Dieu, car en l’absence du mal l’existence de Dieu ne saurait être reconnue.

La noblesse, la dignité, ce que j’appelle le vrai aristocratisme, exigent que l’homme reconnaisse ses fautes. Dans sa profondeur, la conscience qui souvent n’est pas assez éveillée ou qui est opprimée, est toujours conscience de la faute. Il faut charger sa conscience de plus de fautes possible et en attribuer aux autres le moins possible. Est aristocrate non pas celui qui déclare avec orgueil qu’il est premier, qu’il est un privilégié, et qui veut conserver sa situation. Mais est aristocrate celui qui voit une culpabilité et un péché dans le fait même qu’il occupe une situation première et privilégiée. Il n’est que trop facile d’accuser de ressentiment les opprimés, ceux qui occupent dans la société les dernières places, comme le faisait trop injustement Max Scheler, en se plaçant au point de vue d’un christianisme nietzschéanisé [5]. Le ressentiment, qui comporte une grande dose de jalousie, est certainement un sentiment qui manque de noblesse, mais peut souvent être justifié. Ce ne sont pas ceux qui sont la cause du ressentiment des opprimés qui sont qualifiés pour le dénoncer. Ce n’est pas la conscience de la culpabilité, laquelle peut ne pas dépasser les limites de la sphère psychologique et morale, qui est la plus profonde, mais la conscience métaphysique de la situation de l’homme dans le monde, situation caractérisée par l’opposition entre les aspirations infinies de l’homme et les conditions de son existence finie, emprisonnée dans d’étroites limites. C’est en cela que consiste l’état de déchéance de l’homme, c’est cela qui est la source dans laquelle il puise les matériaux avec lesquels il construit des mondes faux et illusoires, en donnant libre cours à ses passions non transfigurées. L’homme s’habitue difficilement à l’idée qu’il est dans ce monde une créature mortelle et que tout ce qui lui arrive est également mortel. C’est pourquoi le problème du mal est avant tout le problème de la mort. Le triomphe sur le mal est la victoire sur la mort. Le mal est la mort, là victoire sur le mal est la résurrection de la vie, la naissance à une vie nouvelle. Le meurtre, la vengeance, la haine, la trahison, la débauche, l’esclavage : tout cela est la mort. La victoire de l’Homme-Dieu sur le dernier ennemi qu’est la mort est une victoire sur le mal. C’est la victoire de l’Amour, de la liberté, de la puissance créatrice sur la haine, l’esclavage et l’inertie, la victoire de la personne sur l’impersonnel. La mort, ce dernier ennemi, a également un sens positif. Le sentiment tragique de la mort est lié au sentiment aigu de la personne, de la destinée personnelle. Pour la vie de l’espèce, la mort n’a rien de tragique, car cette vie se renouvelle sans cesse, se poursuit sans arrêt et trouve toujours des compensations. La mort frappe surtout les organismes les plus parfaits et les plus individualisés. Avec le sentiment aigu de la personne va de pair le sentiment aigu du mal. Le sens positif de la mort consiste en ce qu’étant un événement inévitable de la vie individuelle elle montre l’impossibilité pour l’homme de résoudre les tâches infinies de la vie et d’atteindre à la plénitude dans les limites de cette vie et de ce monde [6]. La mort est le mal-limite, un des chemins qui mènent à l’éternité. Une vie infinie serait, dans les conditions de notre existence limitée et bornée, un véritable cauchemar. Le passage par la mort est une nécessité du point de vue de notre destinée et de notre éternité personnelles, tout comme la fin du monde est une nécessité pour l’accomplissement de son destin éternel. Les contradictions et les problèmes que font surgir la vie de l’homme et celle du monde sont insolubles dans cet éon, ce qui rend nécessaire le passage dans un autre éon. C’est ce qui explique la possibilité non seulement de la terreur devant la mort, mais aussi de l’attraction exercée par la mort. La pensée de la mort est toujours une consolation pour l’homme, lorsque les contradictions de la vie deviennent trop insolubles, lorsque le nuage formé par le mal devient trop épais autour de lui. Freud voyait dans l’instinct de la mort non seulement un instinct d’un ordre plus élevé que l’instinct sexuel, mais le seul instinct élevé de l’homme [7]. Heidegger se vit également obligé de reconnaître que la mort occupe un niveau plus élevé que le Dasein, plongé dans la quotidienneté et dans le Man [8]. Le dernier mot de sa philosophie se rapporte à la mort. C’est un fait intéressant à noter que l’esprit germanique se sent attiré par la mort, par la victoire et la mort. La musique de Wagner est pénétrée du pathos de la victoire et de la mort. Nietzsche prêchait bien la volonté de puissance et chantait la joie extatique de la vie ; mais les derniers mots que lui ait dictés son sentiment désespérément tragique de la vie fut : amor fati. L’esprit germanique a bien de la profondeur, mais ce qui lui manque, ce sont des forces de régénération, de résurrection. Ces forces existent dans l’esprit russe et N. Fedorov était la plus haute expression de ces forces de résurrection. Et ce n’est pas par l’effet du hasard que la principale fête de l’orthodoxie russe est celle de la Résurrection du Christ. Ce ne sont ni la mort ni la naissance qui sont les facteurs de la victoire sur le mal de cette vie et de ce monde : c’est la Résurrection. L’expérience du mal qui règne dans le monde est une expérience qui mène à la perte, mais les forces créatrices de la résurrection triomphent du mal et de la mort. L’attitude de l’éthique chrétienne à l’égard du mal et des méchants ne peut être que paradoxale. Dans le Christ Homme-Dieu et le processus de l’humanité divine se prépare la transfiguration du cosmos tout entier. Le mai et la liberté qui s’y rattache ne peuvent faire l’objet d’une représentation ontologique et statique, on ne peut les penser que dynamiquement, dans les termes d’une expérience spirituelle et existentielle.


[1Saint Grégoire de Nysse, Saint Augustin et d’autres docteurs de l’Eglise le considéraient comme un non-être.

[2Dans l’Evolution Créatrice, Bergson nie l’existence du non-être, du Néant, mais ses arguments ne sont pas convaincants. Heidegger et Sartre attribuent au néant une importance assez grande.

[3Voir mon livre : De la destination de l’homme.

[4Ribot définit la passion comme une émotion durable et intellectualisée. Il importe de faire remarquer que l’émotion à l’état pur isolé, n’existe, pas ; qu’elle comprend l’homme tout entier, bien que déchiré et dédoublé, et que l’état même le plus insensé, le plus irrationnel de l’homme comporte un élément intellectuel.

[5Max Scheler : L’homme du ressentiment.

[6Voir mon livre : La destination de l’homme.

[7Voir ses Essais de psychanalyse.

[8Sein und Zeit.