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Dialectique existentielle du divin et de l’humain

Berdiaeff : LA SOUFFRANCE

Nicolas Berdiaeff

vendredi 21 novembre 2008

Dialectique existentielle du divin et de l’humain, par Nicolas Berdiaeff. Janin, 1947

Je souffre, donc je suis. Ceci est plus exact et plus profond que le Cogito de Descartes. La souffrance se rattache à l’existence même de la personne et de la conscience personnelle. D’après J. Bœhme, la souffrance, Quai, Quelle. Qualitaet, est la source même d’où jaillit la création des choses [1]. La souffrance est l’expression non seulement de l’état d’impuissance animale de l’homme, c’est-à-dire de sa nature inférieure, mais aussi de sa liberté, de sa personne, donc de sa nature supérieure. Le renoncement à la spiritualité, à la liberté, à la personnalité peut bien avoir pour effet le soulagement de la souffrance, la diminution de la douleur, mais cela signifierait aussi une répudiation de la dignité humaine. D’ailleurs, ce n’est pas en se laissant choir dans l’état inférieur, animal, qu’on assure son salut, parce que la vie dans ce monde est justement telle qu’elle n’est ni ménagée ni protégée. Effrayant est le gaspillage de vies dans ce monde et absurde la suppression violente de vies innombrables, condamnées à livrer une lutte terrible pour l’existence. Ce n’est pas en se plongeant dans la sphère biologique de l’existence qu’on peut se soustraire à la souffrance. La souffrance est le fait fondamental de la vie humaine. Toute vie qui, dans ce monde, a atteint l’individualisation est vouée à la souffrance. L’homme naît au milieu de souffrances et il meurt au milieu de souffrances ; la souffrance accompagne les deux événements les plus importants de la vie humaine. La maladie, qui est peut-être le plus grand des maux, guette constamment l’homme. Ce n’est pas sans raison que les psychanalystes parlent de « traumatisme » de la naissance, de la peur et de l’angoisse qui s’emparent de l’homme dès qu’il vient au monde. Le Bouddha enseignait que tout désir engendre la souffrance. Mais la vie n’est faite que de désirs, donc de souffrances. D’où il résulte qu’accepter la vie, c’est accepter la souffrance. Les sentiments de tristesse et de compassion que nous inspirent les souffrances qui accompagnent la vie ne doivent pas se borner au seul monde humain. Les animaux éprouvent des peurs terribles, et ils sont plus désarmés que les hommes. Rien de plus absurde que la théorie cartésienne d’après laquelle les animaux seraient de simples automates. Le christianisme n’a pas suffisamment insisté sur les devoirs de l’homme envers les animaux, et sous ce rapport le bouddhisme lui est supérieur. L’homme a des devoirs envers la vie cosmique. Une faute pèse sur lui. Lorsque, assistant à l’agonie de mon chat bien-aimé, je l’ai entendu pousser son dernier cri, ce cri éveilla en moi l’écho de toutes les souffrances du monde, de toutes les créatures du monde. Chacun partage ou doit partager les souffrances des autres et celles du monde entier. La souffrance constitue le principal thème de toutes les rédemptions religieuses et, en général, de toutes les religions. Grâce à .la souffrance, l’homme traverse des moments de séparation d’avec Dieu, mais grâce à la souffrance il aboutit aussi à la communion avec Dieu. La souffrance peut aussi se transformer en joie. L’homme est très malheureux sur la terre, il est obsédé par une crainte perpétuelle, la terreur et l’agonie sont son lot ici-bas. Mais c’est également le lot de tout ce qui est vivant. En revanche, l’homme possède le pouvoir de créer, d’accomplir des exploits héroïques, de connaître l’extase. Il est une créature à la fois inférieure et supérieure. C’est ce que Pascal comprenait mieux que quiconque. L’incapacité d’éprouver de l’enthousiasme, des états extatiques est une source de souffrances, une cause de déchirement, d’affaiblissement de la vie créatrice. Le malheur vient avant tout du déchirement, du dédoublement. La question capitale, la plus importante qui se dresse devant l’existence humaine, est celle-ci : Comment vaincre la souffrance ? Comment la supporter ? Que faire pour ne pas être écrasé par elle ? Que faire pour diminuer la somme des souffrances pour tous les hommes et pour tout ce qui est vivant ? Des religions de Dieu souffrant avaient déjà existé avant le christianisme : celle de Dionysos, celle d’Osiris, etc. Il existe la souffrance de Dieu, et cette souffrance est une souffrance rédemptrice. C’est en cela que consiste le mystère du christianisme. Mais les doctrines théologiques craignaient de reconnaître la souffrance de Dieu et ont toujours condamné ce qu’on appelle le patro-passionnisme. Mais ici tout se tient sur une pointe comme chaque fois qu’on se trouve devant le mystère. La souffrance du Fils de Dieu, de Dieu-Homme s’impose comme une évidence. Dans ce mystère, les souffrances humaines et les souffrances divines se trouvent confondues, en lui se trouve supprimée la séparation du divin et de l’humain, l’aliénation de l’humain par rapport au divin.

Pourquoi l’homme souffre-t-il tant dans ce monde ? Et peut-on approuver Dieu, en présence de toute cette somme de souffrances ? Telle est la question qui tourmentait tant Dostoïevski. Radichtchev, l’ancêtre de l’intelliguentzia russe, "fut bouleversé, alors qu’il était encore tout jeune, par le spectacle des souffrances humaines. C’est là un thème essentiellement russe. La pitié pour ceux qui souffrent, pour les victimes innocentes entraîne d’abord une rupture avec Dieu, puis une révolte contre Dieu. Ce qui représente ici le thème principal, c’est la souffrance imméritée, la souffrance des innocents. Ce thème se trouve posé dans le livre de Job. Et que Dieu nous garde de ressembler aux consolateurs de Job. Il y a dans le monde des ssuffrances qui ne sont pas des expiations de péchés. Les souffrances les plus évidentes sont celles qui atteignent le corps, le corps qui impose les limites aux aspirations infinies de l’homme, qui est la proie de maladies, qui vieillit et meurt, qui est engagé dans la pénible lutte pour l’existence. L’homme porte en lui les malédictions du corps avide de jouissances fugitives et illusoires et qui lui inflige beaucoup de souffrances. La naissance de l’homme a pour cause la sexualité, mais sa mort est due à la même cause. Il y a des instants de joie, mais l’atmosphère générale de la vie est faite de souffrances et de soucis. Le peuple grec, dont on dit qu’il était celui qui éprouvait la plus grande joie de vivre, nous a fait connaître dans ses œuvres, et surtout dans ses tragédies, que le plus grand bonheur qui aurait pu arriver à l’homme c’était de ne pas naître. Gœthe et Tolstoï furent des hommes de génie ayant eu le plus de chances dans la vie et extérieurement heureux, mais le premier a déclaré que dans toute sa vie il n’a connu que quelques heures de bonheur, tandis que l’autre voulait se suicider. Comment expliquer la souffrance ? D’après le philosophe hindou contemporain, Aurobindo, la souffrance serait une réaction du Tout, du Total à la fausse tentative de l’Ego de réduire l’universel, en le subordonnant aux seules possibilités des joies individuelles. D’après Max Scheler, la souffrance serait un effort tendant à sacrifier une partie au tout, une valeur inférieure à une valeur supérieure, bref, la souffrance comporterait un sacrifice [2]. La souffrance peut aussi être la conséquence d’un désaccord qui se produit entre des parties indépendantes fonctionnant dans le tout. Toutes ces explications ne sont pas faites pour satisfaire la personne humaine placée devant son destin personnel ; elles reposent sur la tentative de subordonner complètement, jusqu’à l’effacement complet, l’individuel et le personnel à l’universel et au général. Kierkegaard a proposé une explication profonde, celle notamment d’après laquelle la souffrance de l’homme serait l’effet de sa solitude. On peut diviser les hommes en deux catégories : il y a ceux qui éprouvent intensément, jusqu’à en souffrir eux-mêmes, les souffrances des hommes et du monde, et il y a ceux qui y sont relativement indifférents. Au cours des siècles, la sensibilité de l’homme européen pour les souffrances a considérablement augmenté, du moins chez les hommes les plus raffinés. Ce n’est que très tardivement qu’on a pris conscience de ce qu’il y avait d’inadmissible dans les tortures et les châtiments, dans la cruauté avec laquelle on traitait les criminels. Ce qui n’empêche pas que notre époque soit encore une des plus cruelles, une époque de souffrances comme on n’en a jamais vu de pareilles.

Il faut voir la source et la cause des souffrances dans l’inadaptation de la nature de l’homme au milieu cosmique et objectif dans lequel nous nous trouvons jetés, dans les conflits incessants entre le moi et le non-moi étranger et indifférent, dans la résistance à l’objectif, c’est-à-dire à l’objectivation de l’existence humaine. Pour autant qu’il puisse être question de types et états humains harmoniques et disharmoniques, on peut dire que par sa situation dans le monde l’homme se trouve dans un état disharmonique. La pénible et douloureuse contradiction de l’homme consiste en ce que, dans ses profondeurs cachées et non dévoilées, il est un être infini, aspirant à l’infini, un être ayant soif d’éternité et fait pour l’éternité, mais réduit à mener une existence finie et bornée, temporelle et mortelle. L’homme se trouve immobilisé devant un mur infranchissable, devant un mur qui résiste à tous ses assauts. Vue en profondeur, la souffrance humaine est occasionnée par l’insurmontable, l’inéluctable, l’irréversible, l’irrévocable. C’est justement le dualisme de la vie de l’homme en ce monde qui est la source de souffrances sans nombre. L’expérience de la souffrance est opposée à celle de l’intégrité. C’est la rupture de l’intégrité et des rapports harmonieux avec le monde qui provoque la souffrance. Et tout cela arrive, parce que l’homme se trouve plongé dans un monde d’objets et ne communie que rarement avec le monde des existants. Moi-même je porte en moi des éléments qui me sont étrangers, que je ne considère pas comme m’appartenant (c’est le Es de Freud). Et ces éléments étrangers à mon moi que je porte en moi sont également une source de souffrances. La lutte pour la réalisation de la personne est une lutte contre ce qui, en moi, m’est étranger, et dont je suis l’esclave. Je devrais porter en moi tout le monde divin, et au lieu de cela, je porte en moi un non-moi, une objectivité mortifiante. La source des souffrances humaines est double ; l’homme vit pour ainsi dire entre deux murs inattaquables : un mur en dehors de lui et un mur en dedans de lui ; entre l’humiliant état d’esclavage par rapport à un monde qui lui est étranger, et d’un état d’esclavage encore plus humiliant par rapport à lui-même, il souffre de ce qu’il y a un « non-moi », mais qui semble faire partie du « moi ». On peut considérer comme certain que la plupart des souffrances ont pour cause l’absorption de l’homme par son propre « moi », cette absorption aboutissant, à la limite, à la folie qui consiste principalement dans l’impuissance à sortir de son moi, à se dégager de l’absorption par le moi. C’est le pouvoir de sortir du « moi », de l’absorption par le « moi » qui est la condition de la réalisation de la personne. Le « moi » n’est pas encore une personne. Le moi, disait Pascal, est haïssable ; on ne saurait en dire autant de la personne. L’organisme physique et la structure psychique ne sont que partiellement adaptés au milieu environnant, qui est pour l’homme toujours plein de menaces. Et l’on ne peut que s’étonner de ce que l’homme puisse subsister dans cet infini monde phénoménal où il ne trouve que de rares points d’appui et où peu de choses lui sont proches. Lorsqu’il a l’expérience intime du cosmos tout entier, comme d’un cosmos qui lui est proche, d’un cosmos divin, il se sent transporté dans un monde qui ne lui est plus étranger, dans un autre « monde », dans un monde véritable, situé au delà de celui-ci. C’est la séparation de l’homme d’avec les sources originelles de la vie, d’avec les autres hommes, d’avec la vie cosmique qui est une cause de souffrances. C’est la communion avec ces sources, avec les autres hommes et avec la vie cosmique qui est le contraire de la souffrance. Si la mort est la plus grande des souffrances, c’est probablement parce qu’elle nous fait passer par une phase, par un moment de séparation, de rupture, de solitude absolues. Le contraire de la souffrance, c’est l’état harmonieux qu’accompagne le sentiment de proximité, d’intimité, de communion. Le mystère de la communion est en effet le plus grand des mystères. Il n’est pas seulement un mystère humain, mais aussi un mystère cosmique. La destinée de l’homme, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, le lot de souffrances qui lui est échu nous restent incompréhensibles, mais ce que nous avons devant nous n’est qu’un petit fragment de sa vie dans l’éternité, de son passage à travers une pluralité de mondes. En ne considérant qu’un seul jour de la vie d’un homme, en dehors de ceux qui l’ont précédé et de ceux qui le suivront, nous ne comprendrons pas grand’chose à cette vie, à ce qui se passe dans l’homme. Or toute la vie d’un homme, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, n’est qu’une brève et fugitive journée du point de vue de l’éternité. Hegel a émis des idées remarquables sur la « conscience malheureuse [3] ». La « conscience malheureuse », c’est la conscience de la rupture, de la séparation, du déchirement. Il faut passer par cette conscience, pour arriver à une conscience plus haute. Mais toute conscience n’est-elle pas malheureuse ? La conscience suppose toujours un dédoublement, une division en sujet et objet et une douloureuse dépendance du sujet par rapport à l’objet. Dostoïevski voyait dans la souffrance la seule cause de la naissance de la conscience. C’est la lutte de Nietzsche contre la souffrance, contre sa terrible maladie et contre sa solitude, c’est sa résistance qui constitue le fait le plus significatif de sa vie, celui qui lui confère un caractère héroïque. La morale antique, surtout la classique éthique d’Aristote, voyait dans l’homme un être qui recherche le bonheur, le bien, l’harmonie et qui est capable d’y parvenir. Telle est également la manière de voir de saint Thomas d’Aquin, de la théologie catholique officielle. Mais en réalité le christianisme a ébranlé cette manière de voir. Nous avons là-dessus les témoignages importants de Kant, de Schopenhauer, de Dostoïevski, de Nietzsche. Ce n’est pas par hasard que l’homme, lorsqu’il veut calmer une douleur, soulager une souffrance, cherche à s’oublier, à renoncer à la conscience, à en émousser l’acuité. Il cherche à atteindre ce but, soit en se plongeant dans le subconscient par l’usage des narcotiques, soit par l’extase que lui procure l’absorption par l’élément animal, soit en s’élevant. jusqu’à la superconscience, à des extases spirituelles, à l’union avec le divin. Il y a une limite à la possibilité de supporter la souffrance. Au delà de cette limite, l’homme, dirait-on, perd conscience, et c’est ce qui le sauve. Ce ne sont pas les hommes les plus mauvais qui souffrent le plus, mais les meilleurs. L’intensité avec laquelle la souffrance est ressentie peut être considérée comme un indice de la profondeur de l’homme. Plus l’intellect est développé et l’âme affinée, et plus l’intensité avec laquelle la souffrance est ressentie est grande, plus l’homme est sensible à la douleur non seulement psychique, mais physique. Si le malheur, la souffrance, le mal ne sont pas les causes directes de l’éveil des forces de l’homme et de sa régénération spirituelle, ils peuvent tout au moins contribuer à l’éveil de ces forces internes et à cette régénération. Sans les douleurs et les souffrances qui régnent dans ce monde, l’homme serait tombé au niveau de l’animal, c’est sa nature animale qui aurait pris le dessus. C’est ce qui nous autorise à penser que la souffrance qui existe dans ce monde n’est pas seulement un mal, ou la conséquence, ou l’expression d’un mal. C’est une erreur de croire, malgré tous les sermons qui ont été prononcés sur ce sujet, que les souffrances de l’homme sont en proportion de ses fautes et de ses péchés. Ce serait reprendre à notre compté les arguments dont se sont servis les consolateurs de Job. Or, Dieu a donné raison à Job, et non à ses consolateurs. Le livre de Job est un grand témoignage de la possibilité de souffrances imméritées, de l’existence de martyrs innocents. Nous en trouvons également des témoignages dans la tragédie grecque. Œdipe n’était pas coupable, il fut la victime de la fatalité. Mais la souffrance la plus imméritée fut celle du Fils de Dieu, de Jésus le Juste. Il y a une souffrance divine, qui résulte du désaccord entre Dieu et l’état du monde et de l’homme. Il y a une souffrance obscure qui entraîne vers la perte, et une souffrance lumineuse, avec le salut au bout. Le christianisme fait de la souffrance le chemin du salut. C’est la souffrance à la fois divine et humaine qui constitue une réponse à l’angoissante question de la théodicée. La vie humaine est dominée par la dialectique existentielle de la souffrance et de la joie, du malheur et du bonheur.

Le bouddhisme, le stoïcisme et le christianisme contiennent les réponses les plus intéressantes de l’humanité à la question de la souffrance. Ces trois réponses gardent encore toute leur force de nos jours. Une lutte stoïque contre la souffrance peut être observée même chez ceux qui n’ont jamais entendu parler des Stoïciens. Le bouddhisme et le stoïcisme ne veulent pas consentir à la souffrance, ils veulent s’en éloigner et trouver un soulagement en se détournant, d’elle. Le christianisme accepte la souffrance, se charge de la croix et cherche la délivrance et le salut dans la patiente résignation à la souffrance. Le bouddhisme n’accepte pas le monde, il veut vaincre les désirs qui nous attachent au monde et atteindre, le Nirvana, qui, contrairement à ce que pensent les Occidentaux, n’est pas le non-être, mais se trouve au delà de l’être et du non-être, n’est ni existence ni non-existence. Zen, qui est le bouddhisme japonais, interprète la doctrine de Bouddha comme étant non une négation de la volonté, mais comme une transfiguration, c’est-à-dire, avant tout, comme une victoire sur l’égocentrisme [4]. On peut qualifier cette doctrine de modernisme. Le bouddhisme présente de grands avantages sur le brahmanisme : il implique la pitié, la conscience du mal qui règne dans le monde ; il se distingue, en outre, par l’absence de tout ritualisme et de cet orgueil qui est le trait insupportable des brahmanes. Mais le bouddhisme s’isole de la vie humaine et de celle du monde, il ne veut pas que l’homme accepte le fardeau de la vie et se charge de sa croix. Le stoïcisme accepte le monde et veut réaliser un accord entre la vie de l’homme et les lois de la raison cosmique. Mais il prétend que la délivrance intérieure de la souffrance doit être obtenue par un changement d’attitude à l’égard de tout ce qui émane du monde et peut lui infliger des souffrances : autrement dit, l’attitude qu’il recommande est celle de l’apathie. Ni le bouddhisme ni le stoïcisme ne se proposent de transformer le monde, de le changer : ils prennent le monde tel qu’il est, avec toutes ses souffrances, et veulent lutter contre les souffrances,, en changeant l’attitude de l’homme à l’égard du monde : en adoptant une attitude soit de négation, soit d’indifférence. La morale stoïque est une morale noble, mais l’apathie stoïque est une attitude de décadence, une attitude exclusive de tout élan créateur. On retrouve des éléments stoïques et bouddhiques jusque dans notre morale chrétienne, pourtant différente, et dans notre attitude à l’égard de la souffrance. Le Christ nous enseigne qu’il faut supporter la croix de la vie. Cela signifie-t-il qu’il faille augmenter les souffrances et les rechercher ? Il va sans dire que tel ne saurait être le sens du port de la croix. Le port de la croix qui nous est échue équivaut à la transfiguration. Ce qui veut dire qu’une souffrance transfigurée est plus facile à supporter, moins douloureuse qu’une souffrance obscure, non transfigurée. Dans la vie religieuse, le sadisme et le masochisme jouent un rôle qui est loin d’être négligeable, et c’est ce qui complique l’histoire du christianisme. Le Christ a fait de la souffrance le chemin du salut. La vérité est crucifiée dans le monde. Le seul Juste est mort sur la Croix. Mais on aurait tort d’en conclure qu’il faille rechercher la souffrance, s’infliger des tortures, ou qu’il faille faire souffrir les autres pour assurer leur salut. Or nombreux sont les chrétiens sincèrement croyants qui, en raison même de leur foi et au nom de celle-ci, se sont montrés cruels. C’est cette conception de la souffrance comme moyen de salut qui a donné naissance à l’inquisition, engendré les tortures, la justification de la peine de mort et la cruauté des châtiments. Saint Dominique fut un inquisiteur cruel. Sainte Thérèse traitait les aliénés avec beaucoup de cruauté. Joseph Volotskoï était très cruel et exigeait que les hérétiques fussent torturés et mis à mort. Théophane l’Ermite prêchait une politique toute de cruauté. Les chrétiens recherchaient les souffrances, les douleurs, les maladies, se livraient à l’auto-mutilation et torturaient les autres. Ceci était l’effet d’une perversion du sentiment du péché et de la peur. Chez les inquisiteurs, le sadisme n’était pas toujours exclusif d’une bonté personnelle. Cette terrible et ténébreuse perversion reposait sur la supposition que la souffrance de l’homme est voulue de Dieu, lui est agréable, ce qui équivalait à attribuer des sentiments sadiques à Dieu. Les âmes chrétiennes de jadis ressentaient la souffrance avec moins d’acuité que les âmes des chrétiens de nos jours, tandis que le sentiment du péché était chez eux plus fort que de nos jours, et c’est pourquoi ils étaient moins sensibles aux souffrances. Mais la vie humaine ne dépend pas seulement de la nécessité, elle dépend aussi du hasard qui est inexplicable, de ce qu’on appelle de malheureux concours de circonstances. Le problème qui se pose à l’homme ne consiste pas à expliquer par des péchés les souffrances de sa vie, les absurdes accidents et l’oppressante nécessité, et à voir un châtiment dans tout ce qui lui arrive de malheureux. On se trouve devant un problème plus élevé, devant le problème spirituel qui consiste à porter dignement la croix, à supporter dignement les souffrances, à transformer l’obscure souffrance ayant pour terme la perte de l’homme en une souffrance transfigurée qui est le chemin du salut.

L’homme est un animal rusé, n’ayant pas conscience de sa ruse ; on le comprend mal et il se comprend mal lui-même. L’homme est capable d’aggraver sa souffrance, pour souffrir moins. C’est là un paradoxe psychologique, mais qui se rattache à la dialectique de la souffrance : en souffrant d’une chose, l’homme se console par une autre souffrance. Pour moins souffrir, l’homme est capable d’accomplir un exploit héroïque. Il va à la guerre où il accomplit des miracles de courage, il se fait moine et accomplit des miracles d’ascétisme, et cela très souvent pour s’abstraire d’une souffrance occasionnée par un amour malheureux ou par la perte d’un être proche. Il arrive qu’il irrite l’endroit malade, dans l’espoir de diminuer la douleur en l’augmentant. Au lieu de fuir ce qui lui cause de la douleur, il se laisse attirer par cette cause et concentre sur elle toute son attention. L’homme a un penchant au masochisme comme au sadisme, l’un et l’autre étant des perversions engendrées par la souffrance et se rattachant par des liens mystérieux à la sexualité, à la vulnérabilité de l’homme. L’homme est un être malade, et c’est ce qui explique que les plus grandes découvertes en psychologie soient celles de la psychopathologie. Il se laisse souvent envahir, tantôt par la manie de la persécution, tantôt par la folie des grandeurs. Il existe entre ces deux folies des liens tellement étroits que l’homme possédé par la folie des persécutions devient facilement persécuteur lui-même. La lutte de l’homme contre les souffrances porte presque toujours un caractère pathologique. La folie peut quelquefois être un moyen d’échapper à des conflits insolubles et apporter un soulagement. Ce qu’il y a de plus effrayant dans la vie humaine, c’est l’autonomie et l’isolement des différentes sphères de la vie de l’âme, leur séparation du centre ayant un sens supérieur et la formation de mondes isolés les uns des autres. C’est ainsi que l’autonomie et l’isolement de la vie sexuelle aboutissent au monde monstrueux dont le marquis de Sade nous a laissé la description [5]. Pour de Sade, l’homme est naturellement méchant, cruel et voluptueux. Il pense que la Providence ne fait aucune différence entre le vice et la vertu. Non moins effrayante est la formation d’autres mondes autonomes et isolés, comme celui de la volonté de puissance et de l’ambition, celui du gain et de l’enrichissement, celui de la haine, etc. L’homme possédé par une passion, enfermé dans un monde autonome qu’il a créé lui-même, souffre et fait souffrir les autres. La passion isolée, non spiritualisée, fait naître des désirs infinis. Elle est l’effet d’une rupture avec le centre spirituel de l’homme et d’une rupture entre ce centre et les sources originelles de la vie, c’est-à-dire, en dernière analyse, elle résulte d’une rupture entre le divin et l’humain. La crainte de la mort est celle de la plus grande souffrance. La mort, c’est la rupture entre l’âme et le corps, la rupture avec le monde et les hommes, la rupture avec Dieu. La plus grande souffrance est celle de la séparation et de la rupture. Et ce qui cause une souffrance encore plus grande, ce sont les remords, la conscience aiguë de fautes, le sentiment de l’irrévocable et de l’irréversible. C’est, pour ainsi dire, le sentiment anticipé des tourments et des tortures de l’enfer. L’homme cherche à reconstituer et à conserver dans sa mémoire les expériences vécues dont quelques-unes lui ont laissé un doux souvenir, mais ce qu’il cherche surtout, c’est l’oubli, l’oubli des expériences mauvaises et humiliantes. S’il pouvait constamment garder le souvenir de tout son passé, l’homme ne le supporterait pas. Pas plus qu’il ne supporterait la connaissance de l’avenir, des futures souffrances et de l’heure de la mort. L’homme et le monde sont destinés à subir, sans jamais pouvoir y échapper, la crucifixion et la mort. Et il faut accepter l’une et l’autre avec un sentiment d’illumination. La mort existe, non seulement parce que l’homme est, dans ce monde, un être mortel, mais aussi parce qu’il est un être immortel, dont la plénitude, l’éternité et l’immortalité sont incompatibles avec les conditions de ce monde. L’idée d’après laquelle la souffrance serait une punition pour les péchés est une idée exotérique. Les déformations démoniaques du christianisme se rattachaient à la conviction d’après laquelle la souffrance serait une conséquence méritée du péché, un châtiment divin. D’où l’on crut pouvoir conclure qu’il était permis d’infliger le plus de souffrances possible. En France et en Angleterre, les condamnés se voyaient refuser, au moyen âge, la confession, parce qu’on voulait ajouter aux souffrances et douleurs de l’agonie la certitude de l’éternel enfer. A cette déformation sadique du christianisme, à cette insensibilité et à cette absence de pitié s’oppose l’extraordinaire solennité du service funèbre et des funérailles chrétiennes.

Il y a deux sortes de souffrances. Il y a celles qui peuvent être éliminées et vaincues, grâce à un changement du régime social et au développement du savoir scientifique. Il est nécessaire de lutter contre les causes sociales des souffrances et contre les souffrances qui ont pour cause l’ignorance. La suppression de l’esclavage social, dont fait partie l’esclavage tel qu’il existe dans le régime capitaliste, la garantie du droit au travail et d’une existence digne, la diffusion des lumières, des connaissances techniques et médicales, la victoire sur les forces élémentaires de la nature : tout cela est fait pour diminuer les souffrances. Mais le bonheur et la vérité échappent à toute organisation. Le bonheur ne nous est donné que comme un instant de grâce, la vérité ne peut être obtenue que par ceux qui la cherchent et aspirent à l’Infini, elle n’est donnée que par le chemin et par la vie et elle est toujours discutable. On peut organiser l’inférieur, jamais le supérieur. Les instants de bonheur ont quelque chose de mystérieux, les souvenirs qu’on en garde sont comme des souvenirs du paradis, le pressentiment du paradis, son avant-goût. Mais il y a des souffrances qui sont liées à la base tragique de la vie et ont une source profonde ; des souffrances qui n’ont pas pour cause un mauvais régime social et qui ne peuvent être supprimées par l’amélioration de ce régime. Il y a des souffrances qui composent notre sort tragique dans le monde, qui sont une fatalité et qui, comme telles, ne peuvent être surmontées qu’en surmontant ce monde. Certains marxistes-communistes prêchent un nouvel humanisme, en prétendant pouvoir vaincre définitivement le fatum, sans recourir aux mythes, car, disent-ils, c’est à l’aide de mythes que le christianisme veut vaincre la fatalité. Ils veulent se rendre maîtres des sources des souffrances et organiser le bonheur humain universel. On aurait tort de voir dans le marxisme une simple utopie sociale. Beaucoup de ce à quoi aspire le marxisme est socialement réalisable et doit être réalisé. Mais le marxisme est une utopie au point de vue spirituel, puisqu’il témoigne de l’incompréhension des conditions spirituelles de l’existence humaine. Il est’ impossible de résoudre socialement le conflit tragique fondamental qui résulte du fait que l’homme, être spirituel et aspirant à l’éternité et à l’Infini, se trouve comme emprisonné dans les conditions de ce monde aux limites étroites. Il n’est pas de régime qui puisse mettre fin une fois pour toutes aux souffrances ayant pour cause l’amour, les conflits entre l’amour et les convictions politiques ou religieuses, le côté énigma-tique et mystérieux de la vie, l’incompréhension de sa propre destinée, la mauvaise volonté de puissance et de violence, les déceptions que l’homme éprouve, lorsqu’il constate qu’il ne joue pas dans la vie le rôle qu’il voudrait jouer, ou qu’il occupe dans la société une situation humiliée, la crainte de la vie et de la mort, les absurdes accidents auxquels les hommes sont, exposés, les déceptions causées par les hommes, les trahisons des amis, un tempérament mélancolique, etc. C’est lorsque la question sociale sera résolue et que tous les hommes seront placés dans des conditions compatibles avec une existence digne, lorsqu’on ne souffrira plus de situations pleines d’incertitude, que toutes les souffrances ayant pour causes la faim, le froid, l’ignorance, les maladies, les injustices auront disparu, c’est alors seulement, disons-nous, que les hommes éprouveront un sentiment plus intense et prendront conscience plus nettement de l’insurmontable côté tragique de la vie, et une profonde tristesse s’emparera non seulement de quelques élus, mais du grand nombre. La lutte sociale contre les souffrances est une lutte contre les souffrances d’êtres concrets. Les lois édictées par la société peuvent être une garantie contre les manifestations sociales de la cruauté, mais aucune loi ne pourra supprimer la cruauté que recèle le cœur humain et qui trouvera toujours le moyen de se manifester sous des formes non sociales. De même, un régime social garantissant la liberté de l’homme et du citoyen ne suffira jamais à mettre l’homme à l’abri de toute possibilité d’esclavage. On aurait certes tort de conclure de ce que nous disons à l’inutilité de réformes sociales en vue de la diminution des souffrances humaines et de l’esclavage humain. Ces réformes sont nécessaires et elles doivent même être aussi radicales que possible. Il faut tout mettre en œuvre pour soustraire les tâches spirituelles à des influences sociales susceptibles de les déformer et de les vicier. La théorie optimiste du progrès, en vigueur au XIXe siècle, était pénétrée de la croyance à la possibilité de la suppression des souffrances et à l’accroissement irréversible du bonheur. Les événements catastrophiques du monde ont infligé à cette croyance un démenti qui l’a fortement ébranlée. La vieille idée du progrès est devenue inacceptable. Mais elle contient aussi une vérité chrétienne, elle est animée, sans s’en rendre compte, de l’aspiration au Royaume de Dieu. Il faut absolument admettre l’existence d’un principe irrationnel dans la vie du monde, d’un principe qui échappe à toute rationalisation par une théorie de progrès quelconque. Il n’est pas de progrès, pas de transformation sociale qui soit capable de vaincre la mort, cette principale source de souffrances, et de supprimer l’angoisse devant l’avenir. C’est ce qu’a fort bien compris et exprimé N. Fedorov [6].

L’intensité de la souffrance est en fonction de l’intensité de la vie, de l’expression de la personne. En renonçant à la vie intense, à la personne, on peut certes soulager la douleur. L’homme rentre alors en lui-même et abandonne le monde plein de souffrances dont il a sa part. Mais en rentrant en lui-même et en s’isolant, l’homme commence à éprouver., de nouvelles souffrances et le besoin de se fuir, de fuir son absorption par soi. L’homme qui souffre cherche par tous les moyens à vaincre la souffrance, à obtenir un soulagement. Et ces moyens qu’il cherche ne sont pas toujours d’ordre supérieur, ne témoignent pas toujours de sa propre hauteur. On cherche à vaincre la souffrance en se fondant dans un groupe social, en se perdant dans la vie collective ; on cherche à lui opposer l’indifférence, l’apathie, une réglementation de la vie, en s’abandonnant tout entier à la banalité et à la platitude quotidiennes ; ou encore on recherche des instants d’oubli, dans l’espoir de vaincre la souffrance par la diminution de l’acuité de la conscience ; certains enfin attendent un soulagement du retour au subconscient, mais on cherche rarement un soulagement dans un élan libérateur vers le surconscient et le surhumain. L’homme sent sa propre souffrance soulagée, lorsqu’il commence à éprouver de la pitié pour les souffrances des autres. Ce qui, peut-être, aide surtout à vaincre la souffrance, c’est la contemplation de la Croix. Mais l’homme est un être bizarre : en même temps qu’il veut se soustraire à la souffrance, il la recherche et est disposé à infliger des souffrances à soi-même et aux autres. C’est ce que Dostoïevski a fort bien compris, mieux que beaucoup d’autres. C’est ainsi que dans la vie religieuse et jusque dans sa forme la plus haute, celle du christianisme, les hommes ne trouvent pas seulement la promesse d’une délivrance de la souffrance, mais aussi des encouragements qui ne peuvent avoir pour effet qu’une aggravation des souffrances, des encouragements à se torturer soi-même et à torturer les autres. Les hommes éprouvent le besoin de tuer et de torturer au nom d’une idée ou d’une foi. La conscience chrétienne moderne doit délivrer l’homme de ces cauchemars. Mais ce ne sont pas seulement les tortures extérieures, physiques qui sont odieuses : les tortures internes, psychiques ne le sont pas moins. Il faut commencer par épurer la conscience et la connaissance de Dieu des instincts sadiques, et de tout ce qui se rapporte à des idées de vengeance. Ce sont les hommes en possession d’un pouvoir, quel qu’il soit : religieux, politique, national, économique, familial, qui font preuve de la plus grande cruauté, en donnant à celle-ci une fausse justification idéologique. Le pouvoir engendre la folie qui pousse ses détenteurs aux cruautés les plus, insensées, comme ce fut le cas de certains empereurs romains. Il y a des régimes qui ne sont que la cristallisation de la cruauté sadique.

La manière dont les hommes supportent la souffrance varie, selon qu’on accepte de souffrir au nom de sa foi ou d’une idée, ce qui rend les tortures presque tolerables, ou que la souffrance résulte d’un malheureux concours de circonstances ou de l’injustifiable cruauté des gens au milieu desquels on vit ou du régime qu’on subit. Il y a une différence entre la souffrance dans laquelle l’homme se sent coupable, humilié, mauvais, et la souffrance dans laquelle on supporte héroïquement les persécutions et les tortures. De même que les joies et le bonheur, les souffrances échappent à la mesure et à la comparaison. Les femmes souffrent autrement que les hommes qui se livrent à une activité créatrice, ceux-ci souffrent autrement que les hommes du peuple, etc. L’homme moderne, compliqué, affiné et physiquement affaibli comprend difficilement qu’on puisse supporter des souffrances comme celles d’Avvakoum et de Stenka Razine. Les hommes civilisés de l’antiquité étaient, malgré le niveau élevé de leur culture, avides de sang, et ils trouvaient une satisfaction de ce besoin dans les combats de gladiateurs, de taureaux, etc. Méphisto dit : « Elut ist ein ganz besonder Saft. » (Le sang est un suc tout à fait particulier.) On a toujours attribué au sang des propriétés mystérieuses, et c’est dans le sang que les anciens situaient l’âme. Et c’est également au sang qu’on rattache la cessation de la vie. Ce fut un grand progrès moral que l’abandon de la conviction des primitifs d’après laquelle les malheureux seraient abandonnés des dieux et devraient être délaissés. La souffrance peut être vaincue par l’amour, mais l’amour lui-même peut être une source de nouvelles souffrances. Je parle non de l’amour erotique, mais de l’amour caritatif, de l’amour-pitié, de l’amour-compassion. L’homme peut difficilement supporter les souffrances seul et sans les exprimer. La solitude est une des sources de la souffrance. On peut même, jusqu’à un certain point, affirmer qu’un créateur est toujours seul et est, de ce fait, condamné à souffrir sans cesse. Le besoin de communiquer aux autres sa souffrance trouve son expression dans les plaintes, dans les larmes, dans des cris. On dirait que l’homme implore ainsi qu’on lui vienne en aide. Mais il y a des gens solitaires qui supportent avec fierté leurs souffrances, sans se livrer à aucune manifestation extérieure. Aussi faut-il toujours penser que d’autres peuvent souffrir et être malheureux, sans que nous nous en apercevions. Il faudrait traiter chaque homme comme un mourant. Rien n’est plus douloureux et plus affligeant que les sentiments que fait naître en nous la comparaison entre la force, l’épanouissement et les joies d’une vie débordante et le spectacle d’une vie en voie d’affaiblissement, d’une vie déclinante, d’une vie proche de la mort. Mais tel est le sort de toute vie, de toute vie ayant atteint un développement individuel. La souffrance et la mort sont liées à l’amour qui doit vaincre la souffrance et la mort. Le bonheur ne constitue pas le but conscient de la vie humaine et, ainsi que nous l’avons déjà dit, le bonheur ne se laisse pas organiser. On peut se représenter la félicité comme résultant d’une réalisation de la plénitude de la perfection ; mais, en dehors de quelques brefs instants, cette réalisation est impossible sur la terre. On peut et on doit cependant chercher à diminuer la somme des souffrances. La pitié est un commandement absolu. Personne ne doit augmenter la somme de ses propres souffrances, se martyriser volontairement, mais on doit supporter les souffrances comme une pénétration de lumière, comme ayant un sens dans l’ensemble de notre destin. Le douloureux problème de la souffrance ne peut être résolu dans les limites de ce monde phénoménal. La contradiction qui existe entre la nature de l’homme et les conditions de son existence finie dans le monde naturel est insoluble et suppose une fin transcendante. Le Bien peut-il préserver des souffrances ? Or, le salut par le Bien étant impossible, on ne peut l’attendre que d’une rédemption et d’un Rédempteur, il ne peut être que l’œuvre d’un amour divin, et non humain. L’homme est impuissant devant le Mal et devant la Souffrance ; mais Dieu, en tant que Force Créatrice, est également impuissant. Seul le Dieu devenu Homme, ayant assumé toutes les souffrances des hommes et de toutes les créatures, est à même de supprimer les sources du Mal et de vaincre la Souffrance. Il n’est pas de système théologique, il n’est pas d’autorité qui soit capable de mettre fin aux souffrances et aux douleurs humaines. Seul peut y mettre fin ce qui constitue la première et la plus haute réalité religieuse, à savoir l’union du divin et de l’humain, l’amour à la fois divin et humain. L’homme qui rompt définitivement ce lien entre l’humain et le divin se trouve devant l’abîme du non-être, et ses souffrances deviennent intolérables. Chaque amour apporte de nouvelles souffrances ; mais, en même temps, l’amour, l’amour à la fois divin et humain, vainc les souffrances. L’amour-Eros est cause de souffrances infinies, parce qu’il est insatiable. L’amour-agapé, l’amour descendant, et non ascendant, ne comporte pas de désirs infinis. Aussi ces deux amours doivent-ils être réunis, pour qu’il y ait plénitude. La souffrance peut être également vaincue par l’activité créatrice de l’homme, mais cette activité, à son tour, comporte des souffrances. Le sens de la souffrance se confond avec sa cause. Si l’opposition entre la nature supérieure de l’homme et les conditions de son existence dans ce monde ne provoquait pas de souffrances, l’homme lui-même descendrait à une condition des plus misérables. Et, malgré tout, la souffrance reste pour lui un mystère. Et ce mystère est celui de la rédemption. Ce mot rédemption évoque par association la notion anthropologique et sociologique d’expiation, de rachat. Il est humiliant aussi bien pour l’homme que pour Dieu d’entendre la rédemption au sens d’un rachat, d’un sacrifice offert à Dieu pour apaiser sa colère. Ceci suppose que les souffrances des hommes plaisent à Dieu et lui sont agréables. Mais il y a une manière plus digne et plus profonde de comprendre la souffrance : elle consiste à voir dans celle-ci une épreuve imposée aux forces spirituelles de l’homme sur le chemin de la liberté. Ce que Dieu veut, ce ne sont pas les souffrances humaines, mais la transfiguration des forces humaines par l’épreuve, par les conséquences inéluctables d’une liberté orientée d’une certaine façon, d’une liberté encore pré-mondaine. L’accent doit toujours être mis sur la transfiguration, sur la régénération.


[1Voir ce que dit à ce sujet Hegel dans sa Grande Logique.

[2Max Scheler : Le sens de la souffrance.

[3Voir Jean Wahl : Le malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel.

[4Cf. De la Vallée Poussin : Nirvana ; voir aussi lé livre du Japonais Zuzuni : Essais sur le bouddhisme Zen.

[5Marquis de Sade : Les infortunes de la vertu. On ne saurait refuser à l’auteur un certain talent.

[6N. Fedorov : Philosophie de l’œuvre commune (en russe).