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Dialectique existentielle du divin et de l’humain

Berdiaeff : LA PEUR

Nicolas Berdiaeff

vendredi 21 novembre 2008

Dialectique existentielle du divin et de l’humain, par Nicolas Berdiaeff. Janin, 1947

Nous avons parlé jusqu’ici de ce qui est en haut. Nous allons parler maintenant de choses d’en bas [1]. La peur est à la base même de la vie de ce monde. Il existe un terror anticus, terreur antique. Il n’existe pas, dans la langue russe, de mot correspondant au mot allemand Angst et au mot français angoisse. La terminologie elle-même, qui fait une distinction entre Angst et Furcht (crainte, peur) date surtout de Kierkegaard. A toutes les définitions de l’homme on peut ajouter celle d’après laquelle il serait un être capable d’éprouver de la peur. Ceci s’applique d’ailleurs à tous les êtres vivants. Les animaux peuvent éprouver des peurs terribles. La peur a pour cause la situation pleine de dangers et de menaces et qui est celle de la vie dans ce monde. Plus la vie est parfaite et individualisée, et plus elle est menacée, plus elle est exposée à des dangers, plus elle est guettée par la mort. Il faut à tout instant se défendre contre des dangers. On peut dire que, pour une grande part, l’organisme est constitué en vue de la défense. La lutte pour l’existence, qui remplit la vie, suppose la peur. C’est une erreur de croire que la peur et le courage s’excluent réciproquement. Le courage signifie moins l’absence de peur, que la victoire sur la peur, et cela dans une certaine direction. Un homme peut être très courageux sous un rapport et lâche sous un autre : par exemple, courageux à la guerre et lâche devant sa propre femme ; il peut être un héros ne craignant pas la mort et avoir peur des souris ou des chenilles ou d’une maladie contagieuse. On peut être courageux dans une lutte d’idées et. éprouver la peur devant une difficulté matérielle, et il y a des hommes ayant un grand courage physique et peu de courage moral, et inversement. Un homme peut acquérir un grand courage dans certaines sphères de la vie et ne pas pouvoir résister à la peur quand il se trouve placé dans d’autres sphères. Mais partout et toujours le problème spirituel consiste à vaincre la peur qui humilie l’homme. Innombrables sont les violences et les cruautés qui, dans la vie humaine, sont provoquées par la peur. La terreur est une cause de peur non seulement pour ceux contre qui elle est dirigée, mais aussi pour ceux qui l’exercent. On sait que les gens atteints de la manie de la persécution ne vivent pas seulement dans un état de peur perpétuel, mais finissent, en devenant persécuteurs eux-mêmes, par plonger dans cet état de peur les autres. Les hommes les plus terribles sont les hommes obsédés par la crainte. La peur exerce une action destructrice, et elle est inséparable du temps, du fait qu’il y aura un avenir, que les changements qui s’effectuent comportent toujours des menaces. L’avenir peut apporter des souffrances, et certainement la mort, l’éventualité la plus terrible de toutes celles qui menacent la vie. La plupart des anciennes croyances et superstitions ont été provoquées à la fois par la peur et par un violent désir. Pour Kierkegaard et pour Heidegger qui le suit sur ce point, l’Angst nous place devant l’abîme du non-être [2]. C’est un événement qui se trouve à la limite qui sépare le monde primitif extérieur du super-moi. Pour ces philosophes, la peur est une réaction contre quelqu’un ou quelque chose que nous nous représentons comme menaçant de détruire notre propre Dasein (être-là). Mais l’Angst n’est pas provoquée par quelque chose de précis : elle nous place devant le monde à l’état pur. Chez Heidegger, le Dasein se réfugie dans le Mon (on), pour fuir l’inconnu, l’étranger. L’Angst est un état de langueur qu’éprouve l’homme, échoué dans ce monde. Le Dasein est le souci, c’est-à-dire l’Etre jeté dans le monde où il se perd. Le souci est une mort de tous les instants. L’acceptation de la mort se rapproche quelque peu de Vamor jati de Nietzsche. La conscience morale dépasse le Man (on) et le détruit. D’où Heidegger déduit-il tout cela ? L’Angst se rattache au néant : Das Nichts selbst nichtet (Le néant lui-même se néantise). Chez Kierkegaard, l’Angst a plutôt un caractère psychologique, tandis que chez Heidegger elle a un caractère cosmique. Mais l’angoisse devant la mort et devant le Néant n’est possible que là où il y a une personne, elle n’existe que pour la personne. Chez Heidegger tout vient d’en bas, rien d’en haut : le haut n’existe d’ailleurs pas pour lui. On se demande alors d’où vient ce qui est supérieur et ce qui juge, car cela aussi existe chez lui. La même question se pose à propos de Nietzsche. L’attitude de Kierkegaard est bien meilleure sous ce rapport. D’après lui, l’angoisse est la conséquence de la rupture avec Dieu. Mais que le monde et l’homme soient abandonnés par Dieu ou que Dieu soit abandonné par l’homme et par le monde, dans les deux cas la rupture avec Dieu suppose l’existence de Dieu. L’homme se trouve placé devant l’abîme du néant, et il éprouve une angoisse et une terreur, parce qu’il s’est séparé de Dieu. L’angoisse est la conséquence d’une séparation, d’une rupture, d’un sentiment d’abandon, d’aliénation. Au point de vue psychologique, l’angoisse est le sentiment qu’on éprouve devant la souffrance. L’homme éprouve l’angoisse de la terreur, lorsqu’il se trouve, par la souffrance, acculé à un mur derrière lequel il y a non-être, vide, néant. Ceci n’a rien de commun avec le Nirvana bouddhique qui est une issue vers la transfiguration [3]. Cette angoisse-terreur ne doit pas être confondue non plus avec ce que R. Otto appelle mysterium tremendum [4] et qui est le sentiment primaire que nous avons de la Divinité. Le paradoxe consiste en ceci que c’est justement ce qui délivre de la souffrance, à savoir le non-être, le vide, le néant, qui inspire la plus forte terreur. Il faut distinguer entre la terreur animale, propre aux plus bas degrés de la vie, et l’angoisse spirituelle, propre à des états plus élevés. On éprouve de l’angoisse devant les violences susceptibles de venir d’un monde inférieur, et il y a l’angoisse devant les menaces ayant leur source dans un monde supérieur. Il y a la crainte de Dieu, pour laquelle il faudrait trouver un autre mot. Dieu est le feu qui consume.

Epicure croyait avoir réfuté la religion en disant qu’elle a été engendrée par la peur. Mais la peur est un état d’âme beaucoup plus profond et sérieux qu’il ne croyait. Il n’a pas lu Kierkegaard et tous les autres. Les. premières phases de la révélation du divin dans le monde sont caractérisées par la terreur et l’angoisse. Ceci tenait à l’état d’infériorité dans lequel se trouvait l’homme et à l’état du monde dans lequel il était plongé, à la faiblesse de sa conscience, plongée dans les ténèbres, craignant la lumière. Le primitif mysterium tremendum se confond avec la crainte et la peur. La vie religieuse était une vie d’angoisse, de crainte, mais on pourrait dire aussi que le but de la vie religieuse est la victoire sur la crainte. Dieu devait au début provoquer la crainte, bien que Dieu soit la force bienfaisante, appelée à délivrer l’homme de la crainte devant la vie et le monde. Ce n’est que lentement que la conscience chrétienne s’est délivrée de la peur, peur du diable et de l’enfer ; lentement l’idée de Dieu s’est épurée et délivrée de la peur que les hommes y rattachaient. La grande tâche spirituelle qui s’impose à l’homme consiste à se délivrer de la peur, de superstitions, de la croyance aux tourments infligés par des diables et des démons, de la crainte servile devant la puissance et le pouvoir, devant l’impitoyable jugement dernier, du fanatisme et de l’intolérance, de la haine de l’ennemi, de la soif de vengeance, de l’objectivation du mal qui est dans l’homme lui-même. On craint toujours ce qui est inférieur et mauvais, et ce n’est que pour une conscience obscurcie que cette crainte se présente comme venant du supérieur. La peur gouverne le monde. Le pouvoir se sert de la crainte, en quoi il reste fidèle à sa nature. La société humaine a été bâtie sur la peur. Et c’est parce qu’elle a été bâtie sur la peur qu’elle se trouve édifiée sur le mensonge, car la peur engendre le mensonge. On redoute la vérité, parce qu’elle ouvre la perspective de la diminution de la peur, ce qui mettrait dans l’impossibilité de gouverner les hommes. On prétend que la vérité pure serait susceptible d’amener la chute des royaumes et des civilisations. C’est pourquoi le christianisme s’est adapté, lui aussi, à cet état de choses qui comporte le règne de la peur. Or ce règne de la peur aboutit périodiquement à des régimes totalitaires et à la terreur. Toute autorité, quelle qu’elle soit, est plus ou moins fondée sur la peur qu’elle inspire. Le contraire de la peur, c’est la liberté. C’est par crainte qu’on cachait aux hommes la vérité sur la liberté, et c’est par crainte qu’on a fini par adapter la vérité à la quotidienneté. La crainte cache toujours la vérité, laquelle ne se découvre que lorsque l’expérience vécue de la crainte fait enfin entrevoir la possibilité de la surmonter, de s’en délivrer. La peur est liée non seulement au mensonge, mais aussi à la cruauté. Deviennent cruels non seulement ceux qu’on craint, mais aussi ceux qui craignent. Non seulement les masses sont gouvernées par la crainte, mais elles gouvernent elles-mêmes par la crainte. La crainte qui règne dans la vie sociale, témoigne d’un manque de confiance en l’homme. Et la crainte est toujours conservatrice, bien qu’elle affecte souvent des apparences révolutionnaires. La crainte de l’enfer dans la vie religieuse, la crainte de la révolution ou de la perte de la propriété dans la vie sociale dépouillent toutes choses de leur valeur. L’homme vit dans la peur de la vie et dans la peur de la mort. La peur règne aussi bien dans la vie individuelle que dans la vie sociale. Les soucis, le manque de sécurité dans la vie finissent par engendrer l’angoisse. Mais ce qui importe avant tout, c’est que la peur déforme la conscience et empêche de reconnaître la vérité. L’homme se trouve devant un conflit entre la peur et la vérité. L’homme éprouvé par les souffrances redoute la vérité, il craint d’être blessé par elle. L’intrépidité devant la vérité constitue la plus grande conquête de l’esprit. L’héroïsme n’est en effet pas autre chose que l’intrépidité devant la vérité, devant la vérité et la mort.

La vie religieuse a été déformée par la peur, dont on s’est servi pour assurer la perpétuation d’un ordre de choses injuste et mauvais. Lorsque le monde antique approchait de sa fin, il était torturé par la crainte des démons et des esprits de la nature, et c’est dans les mystères qu’il cherchait le salut. Une des plus grandes réalisations du christianisme, que doivent reconnaître même les non-chrétiens, avait consisté dans la libération de l’homme de l’idolâtrie, de l’asservissement aux craintes. Mais ces craintes ont réussi à se glisser dans le christianisme lui-même, et les vieux démons, avec le diable à leur tête, s’attaquèrent aux chrétiens aussi. La crainte de l’inférieur s’accompagna de la crainte du supérieur, la crainte du diable de la crainte de Dieu. La différence entre les états désignés par les mots : peur (Furcht) et angoisse (Angst) s’effaça. On étendit à Dieu les émotions qu’on éprouvait en présence des forces cosmiques et sociales. C’est ce qui s’appelle cosmomorphisme et sociomorphisme. La peur ancienne fut cristallisée et transformée en doctrine, dont il n’est pas facile de débarrasser le christianisme. On mit la crainte et la peur au-dessus de la bonté qu’on craignait comme une faiblesse. On reproche à la théologie chrétienne son intellectualisme, et l’on a raison, l’intellect ne pouvant jamais être séparé de la volonté et du sentiment. Les doctrines théologiques officielles sont viciées par la présence de cette émotivité due à la peur et qui y joue un rôle plus grand que l’intellect. La psychopathologie moderne s’est beaucoup attachée à l’étude des craintes, des angoisses et des phobies de toute sorte. Elle a ainsi contribué à l’épuration de la conscience religieuse, en la libérant des craintes qui la tourmentaient. Il est probable que, dans les limites de ce monde phénoménal, l’homme, qui sera toujours exposé à des dangers et à des menaces, ne réussira pas à se libérer définitivement des craintes. Mais ce qui est possible, c’est d’éliminer les craintes de la vie religieuse et de l’attitude envers Dieu. Ce qui est également possible, c’est d’éviter la confusion entre la peur d’ordre inférieur et l’état d’angoisse, qui est un état supérieur. Kierkegaard dit de l’Angst qu’elle est le vertige de la liberté. Chez lui, le néant, le non-être assume une signification positive, et non négative. On ne pourrait en dire autant de la peur. Mais Hegel a compris mieux que tous les autres que, sans le non-être, le devenir est inconcevable. La crainte se rapporte toujours à une souffrance, elle est éprouvée comme une souffrance, elle est la crainte de la souffrance. Nous parlerons de la souffrance dans le chapitre qui suit. Il est impossible de séparer la crainte et l’angoisse de ce phénomène central de la vie humaine. L’homme se trouve détaché du monde supérieur et tombe sous « la dépendance du monde inférieur. Et c’est ce détachement qui est la cause de l’angoisse et qui est l’essence de la souffrance. Mais l’attachement au monde inférieur est tel qu’on finit par se représenter à son image le monde supérieur lui-même. L’angoisse et la souffrance, qui ont leurs sources dans le monde inférieur, lequel est pour l’homme un monde de servitude et d’esclavage, peuvent être éprouvées comme si elles venaient du monde supérieur, qui devrait plutôt être un monde de délivrance. J. Boehme a fort bien dit que l’amour divin agit dans les ténèbres comme un feu dévorant. La crainte abaisse la dignité de l’homme, la dignité de l’esprit libre. La peur a toujours été considérée comme une lâcheté dans la vie militaire, surtout à la guerre. Les hommes qui, dans une guerre, réussissaient à surmonter ce sentiment accomplissaient des miracles de courage, devenaient des héros. Mais cette victoire sur la peur ne s’étendit que difficilement aux autres domaines de la vie et, moins qu’aux autres, à la vie spirituelle. On ne saurait trop répéter que la délivrance de la peur constitue la principale tâche spirituelle de l’homme. Se rapprocher de l’absence de peur, c’est se rapprocher de l’état le plus élevé de l’homme. Nous parlons d’approche, car nul ne saurait dire que ce sentiment lui soit tout à fait étranger. La peur est une expression des rapports entre la conscience d’une part, l’inconscient et le sur-conscient de l’autre. Elle vient des profondeurs du subconscient, des sources primitives de l’homme. La conscience peut augmenter la peur, dont l’intensité est souvent en rapport avec la lucidité de la conscience. Seul le sur-conscient est à même de vaincre définitivement la peur, et cette victoire est une victoire de l’esprit. On a dit que le parfait amour châsse la peur. Mais le parfait amour est si rare que c’est toujours la peur qui domine la vie humaine. La peur existe à un degré intense dans l’amour-Eros, il est la base de la vie sexuelle. La peur vicie l’humain, et c’est à cela qu’est due la complexité du processus traduisant les rapports du divin et de l’humain.


[1Cf. le livre de Keyserling : Méditations sud-américaines ; celui de Kierkegaard : Le concept d’angoisse et celui de Heidegger : Sein und Zeit.

[2Voir l’excellent livre, déjà cité, de Woehlens : La philosophie de Martin Heidegger.

[3Voir Zuzuni : Essai sur le bouddhisme Zen.

[4R. Otto : Das Heilige.