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Les soirées de Saint-Pétersbourg

Joseph de Maistre : « La guerre est divine »

VIIe entretien

vendredi 21 novembre 2008

LE CHEVALIER

Pour cette fois, monsieur le sénateur, j’espère que vous dégagerez votre parole, et que vous nous direz quelque chose sur la guerre.

LE SÉNATEUR

Je suis tout prêt : car c’est un sujet que j’ai beaucoup médité. Depuis que je pense, je pense à la guerre, ce terrible sujet s’empare de toute mon attention, et jamais je ne l’ai assez approfondi.

Le premier mal que je vous en dirai VOUS étonnera sans doute ; mais pour moi c’est une vérité incontestable : « L’homme étant donné avec sa raison, ses sentiments et ses affections, il n’y a pas moyen d’expliquer comment la guerre est possible humainement. » C’est mon avis très réfléchi. La Bruyère décrit quelque part cette grande extravagance humaine avec l’énergie que vous lui connaissez. Il y a bien des années que j’ai lu ce morceau ; cependant je me le rappelle parfaitement : il insiste beaucoup sur la folie de la guerre ; mais, plus elle est folle, moins elle est explicable.

Il me semble cependant qu’on pourrait dire, avant d’aller plus loin : que les rois vous commandent, et qu’il faut marcher.

Oh ! pas du tout, mon cher chevalier, je vous en assure. Toutes les fois qu’un homme, qui n’est pas absolument un sot, vous présente une question comme très problématique après y avoir suffisamment songé, défiez-vous de ces solutions subites qui s’offrent à l’esprit de celui qui s’en est ou légèrement, ou point du tout occupé : ce sont ordinairement de simples aperçus sans consistance, qui n’expliquent rien et ne tiennent pas devant la réflexion. Les souverains ne commandent efficacement et d’une manière durable que dans le cercle des choses avouées par l’opinion ; et ce cercle, ce n’est pas eux qui le tracent. Il y a dans tous les pays des choses bien moins révoltantes que la guerre, et qu’un souverain ne se permettrait jamais d’ordonner. Souvenez-vous d’une plaisanterie que vous me dîtes un jour sur une nation qui a une académie des sciences, un observatoire astronomique et un calendrier faux. Vous m’ajoutiez, en prenant votre sérieux, ce que vous aviez entendu dire à un homme d’état de ce pays : Qu’il ne serait pas sûr du tout de vouloir innover sur ce point ; et que sous le dernier gouvernement, si distingué par ses idées libérales (comme on dit aujourd’hui), on n’avait jamais osé entreprendre ce changement. Vous me demandâtes même ce que j’en pensais. Quoi qu’il en soit, vous voyez qu’il y a des sujets bien moins essentiels que la guerre, sur lesquels l’autorité sent qu’elle ne doit point se compromettre ; et prenez garde, je vous prie, qu’il ne s’agit pas d’expliquer la possibilité, mais la facilité de la guerre. Pour couper des barbes, pour raccourcir des habits, Pierre Ier eut besoin de toute la force de son invincible caractère : pour amener d’innombrables légions sur le champ de bataille, même à l’époque où il était battu pour apprendre à battre, il n’eut besoin, comme tous les autres souverains, que de parler. Il y a cependant dans l’homme, malgré son immense dégradation, un élément d’amour qui le porte vers ses semblables : la compassion lui est aussi naturelle que la respiration. Par quelle magie inconcevable est-il toujours prêt, au premier coup de tambour, à se dépouiller de ce caractère sacré pour s’en aller sans résistance, souvent même avec une certaine allégresse, qui a aussi son caractère particulier, mettre en pièces, sur le champ de bataille, son frère qui ne l’a jamais offensé, et qui s’avance de son côté pour lui faire subir le même sort, s’il le peut ? Je concevais encore une guerre nationale : mais combien y a-t-il de guerres de ce genre ? une en mille ans, peut-être : pour les autres, surtout entre nations civilisées, qui raisonnent et qui savent ce qu’elles font, je déclare n’y rien comprendre. On pourra dire : La gloire explique tout ; mais, d’abord, la gloire n’est que pour les chefs ; en second lieu, c’est reculer la difficulté : car je demande précisément d’où vient cette gloire extraordinaire attachée à la guerre. J’ai souvent eu une vision dont je veux vous faire part. J’imagine qu’une intelligence, étrangère à notre globe, y vient pour quelque raison suffisante et s’entretient avec quelqu’un de nous sur l’ordre qui règne dans ce monde. Parmi les choses curieuses qu’on lui raconte, on lui dit que la corruption et les vices dont on l’a parfaitement instruite, exigent que l’homme, dans de certaines circonstances, meure par la main de l’homme ; que ce droit de tuer sans crime n’est confié, parmi nous, qu’au bourreau et au soldat. « L’un, ajoutera-t-on, donne la mort aux coupables, convaincus et condamnés ; et ses exécutions sont heureusement si rares, qu’un de ces ministres de la mort suffit dans une province. Quant aux soldats, il n’y en a jamais assez : car ils doivent tuer sans mesure, et toujours d’honnêtes gens. De ces deux tueurs de profession, le soldat et l’exécuteur, l’un est fort honoré, et l’a toujours été parmi toutes les nations qui ont habité jusqu’à présent ce globe où vous êtes arrivé ; l’autre, au contraire, est tout aussi généralement déclaré infâme ; devinez, je vous prie, sur qui tombe l’anathème ? »

Certainement le génie voyageur ne balancerait pas un instant ; il ferait du bourreau tous les éloges que vous n’avez pu lui refuser l’autre jour, monsieur le comte, malgré tous nos préjugés, lorsque vous nous parliez de ce gentilhomme, comme disait Voltaire. « C’est un être sublime, nous dirait-il ; c’est la pierre angulaire de la société, puisque le crime est venu habiter votre terre, et qu’il ne peut être arrêté que par le châtiment, ôtez du monde l’exécuteur, et tout ordre disparaît avec lui. Quelle grandeur d’âme, d’ailleurs ! quel noble désinteressement ne doit-on pas nécessairement supposer dans l’homme qui se dévoue à des fonctions si respectables sans doute, mais si pénibles et si contraires à votre nature ! car je m’aperçois, depuis que je suis parmi vous que, lorsque vous êtes de sang froid, il vous en coûte pour tuer une poule. Je suis donc persuadé que l’opinion l’environne de tout l’honneur dont il a besoin, et qui lui est dû à si juste titre. Quant au soldat, c’est, à tout prendre, un ministre de cruautés et d’injustices. Combien y a-t-il de guerres évidemment justes ? Combien n’y en a-t-il pas d’évidemment injustes ! Combien d’injustices particulières, d’horreurs et d’atrocités inutiles ! J’imagine donc que l’opinion a très justement versé parmi vous autant de honte sur la tête du soldat, qu’elle a jeté de gloire sur celle de l’exécuteur impassible des arrêts de la justice souveraine. »

Vous savez ce qui en est, messieurs, et combien le génie se serait trompé ! Le militaire et le bourreau occupent en effet les deux extrémités de l’échelle sociale ; mais c’est dans le sens inverse de cette belle théorie. Il n’y a rien de si noble que le premier, rien de si abject que le second : car je ne ferai point un jeu de mots en disant que leurs fonctions ne se rapprochent qu’en s’éloignant ; elles se touchent comme le premier degré dans le cercle touche le 360e, précisément parce qu’il n’y en a pas de plus éloigné. Le militaire est si noble, qu’il ennoblit même ce qu’il y a de plus ignoble dans l’opinion générale, puisqu’il peut exercer les fonctions de l’exécuteur sans s’avilir, pourvu cependant qu’il n’exécute que ses pareils, et que, pour leur donner la mort, il ne se serve que de ses armes.

Ah ! que vous dites là une chose importante, mon cher ami ! Dans tout pays où, par quelque considération que l’on puisse imaginer, on s’aviserait de faire exécuter par le soldat des coupables qui n’appartiendraient pas à cet état, en un clin d’oeil, et sans savoir pourquoi, on verrait s’éteindre tous ces rayons qui environnent la tête du militaire : on le craindrait, sans doute ; car tout homme qui a, pour contenance ordinaire, un bon fusil muni d’une bonne platine, mérite grande attention : mais ce charme indéfinissable de l’honneur aurait disparu sans retour. L’officier ne serait plus rien comme officier : s’il avait de la naissance et des vertus, il pourrait être considéré, malgré son grade, au lieu de l’être par son grade ; il l’ennoblirait, au lieu d’en être ennobli ; et, si ce grade donnait de grands revenus, il aurait le prix de la richesse, jamais celui de la noblesse ; mais vous avez dit, monsieur le sénateur : « Pourvu cependant que le soldat n’exécute que ses compagnons, et que, pour les faire mourir, il n’emploie que les armes de son état. » Il faudrait ajouter : et pourvu qu’il s’agisse d’un crime militaire : dès qu’il est question d’un crime vilain, c’est l’affaire du bourreau.

LE COMTE

En effet, c’est l’usage. Les tribunaux ordinaires ayant connaissance des crimes civils, on leur remet les soldats coupables de ces sortes de crimes. Cependant, s’il plaisait au souverain d’en ordonner autrement, je suis fort éloigné de regarder comme certain que le caractère du soldat en serait blessé ; mais nous sommes tous les trois bien d’accord sur les deux autres conditions ; et nous ne doutons pas que ce caractère ne fût irrémissiblement flétri si l’on forçait le soldat à fusiller le simple citoyen, ou à faire mourir son camarade par le feu ou par la corde. Pour maintenir l’honneur et la discipline d’un corps, d’une association quelconque, les récompenses privilégiées ont moins de force que les châtiments privilégiés : les Romains, le peuple de l’antiquité à la fois le plus sensé et le plus guerrier, avaient conçu une singulière idée au sujet des châtiments militaires de simple correction. Croyant qu’il ne pouvait y avoir de discipline sans bâton, et ne voulant cependant avilir ni celui qui frappait, ni celui qui était frappé, ils avaient imaginé de consacrer, en quelque manière, la bastonnade militaire : pour cela ils choisirent un bois, le plus inutile de tous aux usages de la vie, la vigne, et ils le destinèrent uniquement à châtier le soldat. La vigne, dans la main du centurion, était le signe de son autorité et l’instrument des punitions corporelles non capitales. La bastonnade, en général, était, chez les romains, une peine avouée par la loi ; mais nul homme non militaire ne pouvait être frappé avec la vigne, et nul autre bois que celui de la vigne ne pouvait servir pour frapper un militaire. Je ne sais comment quelque idée semblable ne s’est présentée à l’esprit d’aucun souverain moderne. Si j’étais consulté sur ce point, ma pensée ne ramènerait pas la vigne ; car les imitations serviles ne valent rien : je proposerais le laurier.

Votre idée m’enchante, et d’autant plus que je la crois très susceptible d’être mise à exécution. Je présenterais bien volontiers, je vous l’assure, à S.M.I., le plan d’une vaste serre qui serait établie dans la capitale, et établie exclusivement à produire le laurier nécessaire pour fournir des baguettes de discipline à tous les bas officiers de l’armée russe. Cette serre serait sous l’inspection d’un officier-général, chevalier de Saint-Georges, au moins de la seconde classe, qui porterait le titre de haut inspecteur de la serre aux lauriers : les plantes ne pourraient être soignées, coupées et travaillées que par de vieux invalides d’une réputation sans tache. Le modèle des baguettes, qui devraient être toutes rigoureusement semblables, reposerait à l’office des guerres dans un étui de vermeil ; chaque baguette serait suspendue à la boutonnière du bas officier par un ruban de Saint-Georges ; et sur le fronton de la serre on lirait : C’est mon bois qui produit mes feuilles. En vérité, cette niaiserie ne serait point bête. La seule chose qui m’embarrasse un peu, c’est que les caporaux...

Mon jeune ami, quelque génie qu’on ait et de quelque pays qu’on soit, il est impossible d’improviser un Code sans respirer et sans commettre une seule faute, quand il ne s’agirait même que du Code de la baguette ; aussi, pendant que vous y songerez un peu plus mûrement, permettez que je continue.

Quoique le militaire soit en lui-même dangereux pour le bien-être et les libertés de toute nation, car la devise de cet état sera toujours plus ou moins celle d’Achille : Jura, nego mihi nata ; néanmoins les nations les plus jalouses de leurs libertés n’ont jamais pensé autrement que le reste des hommes sur la prééminence de l’état militaire ; et l’antiquité sur ce point n’a pas pensé autrement que nous : c’est un de ceux où les hommes ont été constamment d’accord et le seront toujours. Voici donc le problème que je vous propose : Expliquez pourquoi ce qu’il y a de plus honorable dans le monde, au jugement de tout le genre humain sans exception, est le droit de verser innocemment le sang innocent ? Regardez-y de près, et vous verrez qu’il y a quelque chose de mystérieux et d’inexplicable dans le prix extraordinaire que les hommes ont toujours attaché à la gloire militaire ; d’autant que, si nous n’écoutions que la théorie et les raisonnements humains, nous serions conduits à des idées directement opposées. Il ne s’agit donc point d’expliquer la possibilité de la guerre par la gloire qui l’environne : il s’agit avant tout d’expliquer cette gloire même, ce qui n’est pas aisé. Je veux encore vous faire part d’une autre idée sur le même sujet. Mille et mille fois on nous a dit que les nations, étant les unes à l’égard des autres dans l’état de nature, elles ne peuvent terminer leurs différends que par la guerre. Mais puisque aujourd’hui j’ai l’humeur interrogeante, je demanderai encore : Pourquoi toutes les nations sont demeurées respectivement dans l’état de nature, sans avoir fait jamais un seul essai, une seule tentative pour en sortir ? Suivant les folles doctrines dont on a bercé notre jeunesse, il fut un temps où les hommes ne vivaient point en société, et cet état imaginaire, on l’a nommé ridiculement l’état de nature. On ajoute que les hommes, ayant balancé doctement les avantages des deux états, se déterminèrent pour celui que nous voyons...

Voulez-vous me permettre de vous interrompre un instant pour vous faire part d’une réflexion qui se présente à mon esprit contre cette doctrine, que vous appelez si justement folle ? Le Sauvage tient si fort à ses habitudes les plus brutales que rien ne peut l’en dégoûter. Vous avez vu sans doute, à la tête du Discours sur l’inégalité des conditions, l’estampe gravée d’après l’historiette, vraie ou fausse, du Hottentot qui retourne chez ses égaux. Rousseau se doutait peu que ce frontispice était un puissant argument contre le livre. Le Sauvage voit nos arts, nos lois, nos sciences, notre luxe, notre délicatesse, nos jouissance de toute espèce, et notre supériorité surtout qu’il ne peut se cacher, et qui pourrait cependant exciter quelques désirs dans des coeurs qui en seraient susceptibles ; mais tout cela ne le tente seulement pas, et constamment il retourne chez ses égaux. Si donc le Sauvage de nos jours, ayant connaissance des deux états, et pouvant les comparer journellement en certains pays, demeure inébranlable dans le sien, comment veut-on que le Sauvage primitif en soit sorti, par voie de délibération, pour passer dans un autre état dont il n’avait nulle connaissance ? Donc la société est aussi ancienne que l’homme, donc le sauvage n’est et ne peut être qu’un homme dégradé et puni. En vérité je ne vois rien d’aussi clair pour le bon sens qui ne veut pas sophistiquer.

Vous prêchez un converti, comme dit le proverbe ; je vous remercie cependant de votre réflexion : on n’a jamais trop d’armes contre l’erreur. Mais pour en revenir à ce que je disais tout à l’heure, si l’homme a passé de l’état de nature, dans le sens vulgaire de ce mot, à l’état de civilisation, ou par délibération ou par hasard (je parle encore la langue des insensés), pourquoi les nations n’ont-elles pas eu autant d’esprit ou autant de bonheur que les individus ; et comment n’ont-elles jamais convenu d’une société générale pour terminer les querelles des nations, commes elles sont convenues d’une souveraineté nationale pour terminer celle des particuliers ? On aura beau tourner en ridicule l’impraticable paix de l’abbé de Saint-Pierre (car je conviens qu’elle est impraticable), mais je demande pourquoi ? je demande pourquoi les nations n’ont pu s’élever à l’état social comme les particuliers ? comment la raisonnante Europe surtout n’a-t-elle jamais rien tenté dans ce genre ? J’adresse en particulier cette même question aux croyants avec encore plus de confiance : comment Dieu, qui est l’auteur de la société des individus, n’a-t-il pas permis que l’homme, sa créature chérie, qui a reçu le caractère divin de la perfectibilité, n’ait pas seulement essayé de s’élever jusqu’à la société des nations ? Toutes les raisons imaginables, pour établir que cette société est impossible, militeront de même contre la société des individus. L’argument qu’on tirerait principalement de l’impraticable universalité qu’il faudrait donner à la grande souveraineté, n’aurait point de force : car il est faux qu’elle dût embrasser l’univers. Les nations sont suffisamment classées et divisées par les fleuves, par les mers, par les montagnes, par les religions, et par les langues surtout qui ont plus ou moins d’affinité. Et quand un certain nombre de nations conviendraient seules de passer à l’état de civilisation, ce serait déjà un grand pas de fait en faveur de l’humanité. Les autres nations, dira-t-on, tomberaient sur elles : eh ! qu’importe ? elles seraient toujours plus tranquilles entre elles et plus fortes à l’égard des autres, ce qui est suffisant. La perfection n’est pas du tout nécessaire sur ce point : ce serait déjà beaucoup d’en approcher, et je ne puis me persuader qu’on n’eût jamais rien tenté dans ce genre, sans une loi occulte et terrible qui a besoin du sang humain.

Vous regardez comme un fait incontestable que jamais on n’a tenté cette civilisation des nations : il est cependant vrai qu’on l’a tentée souvent, et même avec obstination ; à la vérité sans savoir ce qu’on faisait, ce qui était une circonstance très favorable au succès, et l’on état en effet bien près de réussir, autant du moins que le permet l’imperfection de notre nature. Mais les hommes se trompèrent : ils prirent une chose pour l’autre, et tout manqua, en vertu, suivant toutes les apparences, de cette loi occulte et terrible dont vous nous parlez.

Je vous adresserais quelques questions, si je ne craignais de perdre le fil de mes idées. Observez donc, je vous prie, un phénomène bien digne de votre attention : c’est que le métier de la guerre, comme on pourrait le croire ou le craindre, si l’expérience ne nous instruisait pas, ne tend nullement à dégrader, à rendre féroce ou dur, au moins celui qui l’exerce : au contraire, il tend à le perfectionner. L’homme le plus honnête est ordinairement le militaire honnête, et, pour mon compte, j’ai toujours fait un cas particulier, comme je vous le disais dernièrement, du bon sens militaire. Je le préfère infiniment aux longs détours des gens d’affaires. Dans le commerce ordinaire de la vie, les militaires sont plus aimables, plus faciles, et souvent même, à ce qu’il m’a paru, plus obligeants que les autres hommes. Au milieu des orages politiques, ils se montrent généralement défenseurs intrépides des maximes antiques ; et les sophismes les plus éblouissants échouent presque toujours devant leur droiture : ils s’occupent volontiers des choses et des connaissances utiles, de l’économie politique, par exemple : le seul ouvrage peut-être que l’antiquité nous ait laissé sur ce sujet est d’un militaire, Xénophon ; et le premier ouvrage du même genre qui ait marqué la France est aussi d’un militaire, le maréchal de Vauban. La religion chez eux se marie à l’honneur d’une manière remarquable ; et lors même qu’elle aurait à leur faire de graves reproches de conduite, ils ne lui refuseront point leur épée, si elle en a besoin. On parle beaucoup de la licence des camps : elle est grande sans doute, mais le soldat communément ne trouve pas ces vices dans les camps ; il les y porte. Un peuple moral et austère fournit toujours d’excellents soldats, terribles seulement sur le champ de bataille. La vertu, la piété même, s’allient très bien avec le courage militaire ; loin d’affaiblir le guerrier, elles l’exaltent. Le cilice de saint Louis ne le gênait point sous la cuirasse. Voltaire même est convenu de bonne foi qu’une armée prête à périr pour obéir à Dieu serait invincible. Les lettres de Racine vous ont sans doute appris que lorsqu’il suivait l’armée de Louis XIV en 1691, en qualité d’historiographe de France, jamais il n’assistait à la messe dans le camp sans y voir quelque mousquetaire communier avec la plus grande édification.

Cherchez dans les oeuvres spirituelles de Fénélon la lettre qu’il écrivait à un officier de ses amis. Désespéré de n’avoir pas été employé à l’armée, comme il s’en était flatté, cet homme avait été conduit, probablement par Fénélon même, dans les voies de la plus haute perfection : il en était à l’amour pur et à la mort des Mystiques. Or, croyez-vous peut-être que l’âme tendre et aimante du Cygne de Cambrai trouvera des compensations pour son ami dans les scènes de carnage auxquelles il ne devra prendre aucune part ; qu’il lui dira : Après tout, vous êtes heureux ; vous ne verrez point les horreurs de la guerre et le spectacle épouvantable de tous les crimes qu’elle entraîne ? Il se garde bien de lui tenir ces propos de femmelette ; il le console, au contraire, et s’afflige avec lui. Il voit dans cette privation un malheur accablant, une croix amère, toute propre à le détacher du monde.

Et que dirons-nous de cet autre officier, à qui madame Guyon écrivait qu’il ne devait point s’inquiéter, s’il lui arrivait quelquefois de perdre la messe les jours ouvriers, surtout à l’armée ? Les écrivains de qui nous tenons ces anecdotes vivaient cependant dans un siècle passablement guerrier, ce me semble : mais c’est que rien ne s’accorde dans ce monde comme l’esprit religieux et l’esprit militaire.

Je suis fort éloigné de contredire cette vérité ; cependant il faut convenir que si la vertu ne gâte point le courage militaire, il peut du moins se passer d’elle : car l’on a vu, à certaines époques, des légions d’athées obtenir des succès prodigieux.

Pourquoi pas, je vous prie, si ces athées en combattaient d’autres ? mais permettez que je continue. Non seulement l’état militaire s’allie fort bien en général avec la moralité de l’homme, mais, ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est qu’il n’affaiblit nullement ces vertus douces qui semblent le plus opposées au métier des armes. Les caractères les plus doux aiment la guerre, la désirent et la font avec passion. Au premier signal, ce jeune homme aimable, élevé dans l’horreur de la violence et du sang, s’élance du foyer paternel, et court, les armes à la main, chercher sur le champ de bataille ce qu’il appelle l’ennemi, sans savoir encore ce que c’est qu’un ennemi. Hier il se serait trouvé mal s’il avait écrasé par hasard le canari de sa soeur ; demain vous le verrez monter sur un monceau de cadavres, pour voir de plus loin, comme disait Charron. Le sang qui ruisselle de toutes parts ne fait que l’animer à répandre le sien et celui des autres : il s’enflamme par degrés, et il en viendra jusqu’à l’enthousiasme du carnage.

Vous ne dites rien de trop : avant ma vingt-quatrième année révolue, j’avais vu trois fois l’enthousiasme du carnage : je l’ai éprouvé moi-même, et je me rappelle surtout un moment terrible où j’aurais passé au fil de l’épée une armée entière, si j’en avais eu le pouvoir.

Mais si, dans le moment où nous parlons, on vous proposait de saisir la blanche colombe avec le sang-froid d’un cuisinier, puis...

Fi donc ! vous me faites mal au coeur !

Voilà donc précisément le phénomène dont je vous parlais tout à l’heure. Le spectacle épouvantable du carnage n’endurcit point le véritable guerrier. Au milieu du sang qu’il fait couler, il est humain comme l’épouse est chaste dans les transports de l’amour. Dès qu’il a remis l’épée dans le fourreau, la sainte humanité reprend ses droits, et peut-être que les sentiments les plus exaltés et les plus généreux se trouvent chez les militaires. Rappelez-vous, M. le chevalier, le grand siècle de la France. Alors la religion, la valeur et la science s’étant mises pour ainsi dire en équilibre, il en résulta ce beau caractère que tous les peuples saluèrent par une acclamation unanime comme le modèle du caractère européen. Séparez-en le premier élément, l’ensemble, c’est-à-dire toute la beauté, disparaît. On ne remarque point assez combien cet élément est nécessaire à tout, et le rôle qu’il joue là même où les observateurs légers pourraient le croire étranger. L’esprit divin qui s’était particulièrement reposé sur l’Europe adoucissait jusqu’aux fléaux de la justice éternelle, et la guerre européenne marquera toujours dans les annales de l’univers. On se tuait, sans doute, on brûlait, on ravageait, on commettait même si vous voulez mille et mille crimes inutiles, mais cependant on commençait la guerre au mois de mai ; on la terminait au mois de décembre ; on dormait sous la toile ; le soldat seul combattait le soldat. Jamais les nations n’étaient en guerre, et tout ce qui est faible était sacré à travers les scènes lugubres de ce fléau dévastateur.

C’était cependant un magnifique spectacle que celui de voir tous les souverains d’Europe, retenus par je ne sais quelle modération impérieuse, ne demander jamais à leurs peuples, même dans le moment d’un grand péril, tout ce qu’il était possible d’en obtenir : ils se servaient doucement de l’homme, et tous, conduits par une force invisible, évitaient de frapper sur la souveraineté ennemie aucun de ces coups qui peuvent rejaillir : gloire, honneur, louange éternelle à la loi d’amour proclamée sans cesse au centre de l’Europe ! Aucune nation ne triomphait de l’autre : la guerre antique n’existait plus que dans les livres ou chez les peuples assis à l’ombre de la mort ; une province, une ville, souvent même quelques villages, terminaient, en changeant de maître, des guerres acharnées. Les égards mutuels, la politique la plus recherchée, savaient se montrer au milieu du fracas des armes. La bombe, dans les airs, évitait le palais des rois ; des danses, des spectacles, servaient plus d’une fois d’intermèdes aux combats. L’officier ennemi invité à ces fêtes venait y parler en riant de la bataille qu’on devait donner le lendemain ; et, dans les horreurs mêmes de la plus sanglante mêlée, l’oreille du mourant pouvait entendre l’accent de la pitié et les formules de la courtoisie. Au premier signal des combats, de vastes hôpitaux s’élevaient de toutes parts : la médecine, la chirurgie, la pharmacie, amenaient leurs nombreux adeptes ; au milieu d’eux s’élevait le génie de saint Jean de Dieu, de saint Vincent de Paule, plus grand, plus fort que l’homme, constant comme la foi, actif comme l’espérance, habile comme l’amour. Toutes les victimes vivantes étaient recueillies, traitées, consolées : toute plaie était touchée par la main de la science et par celle de la charité !... Vous parliez tout à l’heure, M. le chevalier, de légions d’athées qui ont obtenu des succès prodigieux : je crois que si l’on pouvait enregimenter des tigres, nous verrions encore de plus grandes merveilles : jamais le Christianisme, si vous y regardez de près, ne vous paraîtra plus sublime, plus digne de Dieu, et plus fait pour l’homme qu’à la guerre. Quand vous dites au reste, légions d’athées, vous n’entendez pas cela à la lettre ; mais supposez ces légions aussi mauvaises qu’elles peuvent l’être : savez-vous comment on pourrait les combattre avec le plus d’avantage ? ce serait en leur opposant le principe diamétralement contraire à celui qui les aurait constituées. Soyez bien sûr que des légions d’athées ne tiendraient pas contre des légions fulminantes.

Enfin, messieurs, les fonctions du soldat sont terribles ; mais il faut qu’elles tiennent à une grande loi du monde spirituel, et l’on ne doit pas s’étonner que toutes les nations de l’univers se soient accordées à voir dans ce fléau quelque chose encore de plus particulièrement divin que dans les autres ; croyez que ce n’est pas sans une grande et profonde raison que le titre de DIEU DES ARMÉES brille à toutes les pages de l’Écriture sainte. Coupables mortels, et malheureux, parce que nous sommes coupables ! c’est nous qui rendons nécessaires tous les maux physiques, mais surtout la guerre ; les hommes s’en prennent ordinairement aux souverains, et rien n’est plus naturel : Horace disait en se jouant :

Du délire des rois les peuples sont punis.

Mais J.B. Rousseau a dit avec plus de gravité et de véritable philosophe :

C’est le courroux des rois qui fait armer la terre,

C’est le courroux du Ciel qui fait armer les rois.

Observez de plus que cette loi déjà si terrible de la guerre n’est cependant qu’un chapitre de la loi générale qui pèse sur l’univers.

Dans le vaste domaine de la nature vivante, il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres in mutua funera : dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà, dans le règne végétal, on commence à sentir la loi : depuis l’immense catalpa jusqu’au plus humble graminée, combien de plantes meurent, et combien sont tuées ! mais, dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force, à la fois cachée et palpable, se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l’espèce animale, elle a choisi un certain nombre d’animaux qu’elle a chargés de dévorer les autres : ainsi, il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie, et des quadrupèdes de proie. Il n’y a pas un instant de la durée où l’être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de ces nombreuses races d’animaux est placé l’homme, dont la main destructrice n’épargne rien de ce qui vit ; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s’instruire, il tue pour s’amuser, il tue pour tuer : roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira de barriques d’huile ; son épingle déliée pique sur le carton des musées l’élégant papillon qu’il a saisi au vol sur le sommet du Mont-Blanc ou du Chimboraço ; il empaille le crocodile, il embaume le colibri ; à son ordre, le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice qui doit le montrer intact aux yeux d’une longue suite d’observateurs. Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre, se pavane sous la peau de ce même animal ; l’homme demande tout à la fois, à l’agneau ses entrailles pour faire résonner une harpe ; à la baleine ses fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge ; au loup, sa dent le plus meurtrière pour polir les ouvrages légers de l’art ; à l’éléphant ses défenses pour façonner le jouet d’un enfant : ses tables sont couvertes de cadavres. Le philosophe peut même découvrir comment le carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi s’arrête-t-elle à l’homme ? non sans doute. Cependant quel être exterminera celui qui les exterminera tous ? Lui. C’est l’homme qui est chargé d’égorger l’homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux : lui qui est né pour aimer ; lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même ; qui trouve du plaisir à pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer ; lui enfin à qui il a été déclaré qu’on redemandera jusqu’à la dernière goutte de sang qu’il aura versé injustement ? C’est la guerre qui accomplira le décret. N’entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang ? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les frappait tous, il n’y aurait point de guerre ; mais elle ne saurait en atteindre qu’un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non moins funeste, travaillait à étendre l’expiation dans le monde. La terre n’a pas crié en vain : la guerre s’allume. L’homme, saisi tout à coup d’une fureur divine, étrangère à la haine et à la colère, s’avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu’il veut ni même ce qu’il fait. Qu’est-ce donc que cette terrible énigme ? Rien n’est plus contraire à sa nature ; et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthousiasme ce qu’il a en horreur. N’avez-vous jamais remarqué que, sur le champ de bataille, l’homme ne désobéit jamais ? il pourra bien massacrer Nerva ou Henri IV ; mais le plus abominable tyran, le plus insolent boucher de chair humaine n’entendra jamais là : Nous ne voulons plus vous servir. Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour s’embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui traîne l’homme au combat ; innocent meurtrier, instrument passif d’une main redoutable, il se plonge tête baissée dans l’abîme qu’il a creusé lui-même ; il reçoit la mort sans ce douter que c’est lui qui a fait la mort.

Ainsi s’accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu’à l’homme, la grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre entière, continuellement imbibée de sang, n’est qu’un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu’à la consommation des choses, jusqu’à l’extinction du mal, jusqu’à la mort de la mort.

Mais l’anathème doit frapper plus directement et plus visiblement sur l’homme : l’ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce malheureux globe, et ne laisse respirer une nation que pour en frapper d’autres. Mais lorsque les crimes, et surtout les crimes d’un certain genre, se sont accumulés jusqu’à un point marqué, l’ange presse sans mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée rapidement, l’immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant tous les peuples de la terre ; d’autre fois, ministre d’une vengeance précise et infaillible, il s’acharne sur certaines nations et les baigne dans le sang. N’attendez pas qu’elles fassent aucun effort pour échapper à leur jugement ou pour l’abréger. On croit voir ces grands coupables, éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l’acceptent pour y trouver l’expiation. Tant qu’il leur restera du sang, elles viendront l’offrir ; et bientôt une rare jeunesse se fera raconter ces guerres désolatrices produites par les crimes de ses pères.

La guerre est donc divine en elle-même, puisque c’est une loi du monde.

La guerre est divine par ses conséquences d’un ordre surnaturel tant générales que particulières ; conséquences peu connues parce qu’elles sont peu recherchées, mais qui n’en sont pas moins incontestables. Qui pourrait douter que la mort trouvée dans les combats n’ait de grands privilèges ? et qui pourrait croire que les victimes de cet épouvantable jugement aient versé leur sang en vain ? Mais il n’est pas temps d’insister sur ces sortes de matières ; notre siècle n’est pas mûr encore pour s’en occuper : laissons-lui sa physique, et tenons cependant toujours nos yeux fixés sur ce monde invisible qui expliquera tout.

La guerre est divine dans la gloire mystérieuse qui l’environne, et dans l’attrait non moins inexplicable qui nous y porte.

La guerre est divine dans la protection accordée aux grands capitaines, même aux plus hasardeux, qui sont rarement frappés dans les combats, et seulement quand leur renommée ne peut plus s’accroître et que leur mission est remplie.

La guerre est divine par la manière dont elle se déclare. Je ne veux excuser personne mal à propos ; mais combien ceux qu’on regarde comme les auteurs immédiats des guerres son entraînés eux-mêmes par les circonstances ! Au moment précis amené par les hommes et prescrit par la justice, Dieu s’avance pour venger l’iniquité que les habitants du monde ont commise contre lui. La terre avide de sang, comme nous l’avons entendu il y a quelques jours, ouvre la bouche pour le recevoir et le retenir dans son sein jusqu’au moment où elle devra le rendre. Applaudissons donc autant qu’on voudra au poète estimable qui s’écrie :

Au moindre intérêt qui divise

Ces foudroyantes majestés,

Bellone porte la réponse

Et toujours le salpêtre annonce

Leurs meurtrières volontés.

Mais que ces considérations très inférieures ne nous empêchent point de porter nos regards plus haut.

La guerre est divine dans ses résultats qui échappent absolument aux spéculations de la raison humaine : car ils peuvent être tout différents entre deux nations, quoique l’action de la guerre se soit montrée égale de part et d’autre. Il y a des guerres qui avilissent les nations, et les avilissent pour des siècles ; d’autres les exaltent, les perfectionnent de toutes manières, et remplacent même bientôt, ce qui est fort extraordinaire, les pertes momentanées, par un surcroît visible de population. L’histoire nous montre souvent le spectacle d’une population riche et croissante au milieu des combats les plus meurtriers ; mais il y a des guerres vicieuses, des guerres de malédictions, que la conscience reconnaît bien mieux que le raisonnement : les nations en sont blessées à mort, et dans leur puissance, et dans leur caractère ; alors vous pouvez voir le vainqueur même dégradé, appauvri, et gémissant au milieu de ses tristes lauriers, tandis que sur les terres du vaincu, vous ne trouverez, après quelques moments, pas un atelier, pas une charrue qui ne demande un homme.

La guerre est divine par l’indéfinissable force qui en détermine les succès. C’était sûrement sans y réfléchir, mon cher chevalier, que vous répétiez l’autre jour la célèbre maxime, que Dieu est toujours pour les gros bataillons. Je ne croirai jamais qu’elle appartienne réellement au grand homme à qui on l’attribue ; il peut se faire enfin qu’il ait avancé cette maxime en se jouant, ou sérieusement dans un sens limité et très vrai ; car Dieu, dans le gouvernement temporel de sa providence, ne déroge point (le cas du miracle excepté) aux lois générales qu’il a établies pour toujours. Ainsi, comme deux hommes sont plus forts qu’un, cent mille hommes doivent avoir plus de force et d’action que cinquante mille. Lorsque nous demandons à Dieu la victoire, nous ne lui demandons pas de déroger aux lois générales de l’univers ; cela serait trop extravagant ; mais ces lois se combinent de mille manières, et se laissent vaincre jusqu’à un point qu’on ne peut assigner. Trois hommes sont plus forts qu’un seul sans doute : la proposition générale est incontestable ; mais un homme habile peut profiter de certaines circonstances, et un seul Horace tuera les trois Curiaces. Un corps qui a plus de masse qu’un autre a plus de mouvement : sans doute, si les vitesses sont égales ; mais il est égal d’avoir trois de masse et deux de vitesse, ou trois de vitesse et deux de masse. De même une armée de 40.000 hommes est inférieure physiquement à une autre armée de 60.000 ; mais si la première a plus de courage, d’expérience et de discipline, elle pourra battre la seconde ; car elle a plus d’action avec moins de masse, et c’est ce que nous voyons à chaque page de l’histoire. Les guerres d’ailleurs supposent toujours une certaine égalité ; autrement il n’y a point de guerre. Jamais je n’ai lu que la république de Raguse ait déclaré la guerre aux sultans, ni celle de Genève aux rois de France. Toujours il y a un certain équilibre dans l’univers politique, et même il ne dépend pas de l’homme de le rompre (si l’on excepte certains cas rares, précis et limités) ; voilà pourquoi les coalitions sont si difficiles : si elles ne l’étaient pas, la politique étant si peu gouvernée par la justice, tous les jours on s’assemblerait pour détruire une puissance ; mais ces projets réussissent peu, et le faible même leur échappe avec une facilité qui étonne dans l’histoire. Lorsqu’une puissance trop prépondérante épouvante l’univers, on s’irrite de ne trouver aucun moyen pour l’arrêter ; on se répand en reproches amers contre l’égoïsme et l’immoralité des cabinets qui les empêchent de se réunir pour conjurer le danger commun : c’est le cri qu’on entendit aux beaux jours de Louis XIV ; mais, dans le fond, ces plaintes ne sont pas fondées. Une coalition entre plusieurs souverains, faite sur les principes d’une morale pure et désinteressée, serait un miracle. Dieu, qui ne le doit à personne, et qui n’en fait point d’inutiles, emploie, pour rétablir l’équilibre, deux moyens plus simples : tantôt le géant s’égorge lui-même, tantôt une puissance bien inférieure jette sur son chemin un obstacle imperceptible, mais qui grandit ensuite on ne sait comment, et devient insurmontable ; comme un faible rameau, arrêté dans le courant d’un fleuve, produit enfin un attérissement qui le détourne.

En partant donc de l’hypothèse de l’équilibre, du moins approximatif, qui a toujours lieu, ou parce que les puissances belligérantes sont égales, ou parce que les plus faibles ont des alliés, combien de circonstances imprévues peuvent déranger l’équilibre et faire avorter ou réussir les plus grands projets, en dépit de tous les calculs de la prudence humaine ! Quatre siècles avant notre ère, des oies sauvèrent le Capitole ; neuf siècles après la même époque, sous l’empereur Arnoulf, Rome fut prise par un lièvre. Je doute que, de part ni d’autre, on comptât sur de pareils alliés ou qu’on redoutât de pareils ennemis. L’histoire est pleine de ces événements inconcevables qui déconcertent les plus belles spéculations. Si vous jetez d’ailleurs un coup d’oeil plus général sur le rôle que joue à la guerre la puissance morale, vous conviendrez que nulle part la main divine ne se fait sentir plus vivement à l’homme : on dirait que c’est un département, passez-moi le terme, dont la Providence s’est réservée la direction, et dans lequel elle ne laisse agir l’homme que d’un manière à peu près mécanique, puisque les succès y dépendent presque entièrement de ce qui dépend le moins de lui, jamais il n’est averti plus souvent et plus vivement qu’à la guerre de sa propre nullité et de l’inévitable puissance qui règle tout. C’est l’opinion qui perd les batailles, et c’est l’opinion qui les gagne. L’intrépide Spartiate sacrifia à la peur (Rousseau s’en étonne quelque part, je m’étonne pourquoi) ; Alexandre sacrifia aussi à la peur avant la bataille d’Arbelles. Certes, ces gens-là avaient grandement raison, et pour rectifier cette dévotion pleine de sens, il suffit de prier Dieu qu’il daigne ne pas nous envoyer la peur. La peur ! Charles V se moqua plaisamment de cette épitaphe qu’il lut en passant : Ci-gît qui n’eut jamais peur. Et quel homme n’a jamais eu peur dans sa vie ? qui n’a point eu l’occasion d’admirer, et dans lui, et autour de lui, et dans l’histoire, la toute-puissante faiblesse de cette passion, qui semble souvent avoir plus d’empire sur nous à mesure qu’elle a moins de motifs raisonnables ? Prions donc, monsieur le chevalier, car c’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse, puisque c’est vous qui avez appelé ces réflexions ; prions Dieu de toutes nos forces, qu’il écarte de nous et de nos amis la peur qui est à ses ordres, et qui peut ruiner en un instant les plus belles spéculations militaires.

Et ne soyez pas effarouché de ce mot de peur ; car si vous le preniez dans son sens le plus strict, vous pourriez dire que la chose qu’il exprime est rare, et qu’il est honteux de la craindre. Il y a une peur de femme qui s’enfuit en criant ; et celle-là, il est permis, ordonné même de ne pas la regarder comme possible, quoiqu’elle ne soit pas tout à fait un phénomène inconnu. Mais il y a une autre peur bien plus terrible, qui descend dans le coeur le plus mâle, le glace, et lui persuade qu’il est vaincu. Voilà le fléau épouvantable toujours suspendu sur les armées. Je faisais un jour cette question à un militaire du premier rang, que vous connaissez l’un et l’autre. Dites-moi, M. le Général, qu’est-ce qu’une bataille perdue ? je n’ai jamais bien compris cela. Il me répondit après un moment de silence : Je n’en sais rien. Et après un autre silence il ajouta : C’est une bataille qu’on croit avoir perdue. Rien n’est plus vrai. Un homme qui se bat avec un autre est vaincu lorsqu’il est tué ou terrassé, et que l’autre est debout ; il n’en est pas ainsi de deux armées : l’une ne peut être tuée, tandis que l’autre reste en pied. Les forces se balancent ainsi que les morts, et depuis surtout que l’invention de la poudre a mis plus d’égalité dans les moyens de destruction, une bataille ne se perd plus matériellement ; c’est-à-dire parce qu’il y a plus de morts d’un côté que de l’autre : aussi Frédéric II, qui s’y entendait un peu, disait : Vaincre, c’est avancer. Mais quel est celui qui avance ? c’est celui dont la conscience et la contenance font reculer l’autre. Rappelez-vous, M. le comte, ce jeune militaire de votre connaissance particulière, qui vous peignait un jour dans une de ses lettres : ce moment solennel où, sans savoir pourquoi, une armée se sent portée en avant, comme si elle glissait sur un plan incliné. Je me souviens que vous fûtes frappé de cette phrase, qui exprime en effet à merveille le moment décisif ; mais ce moment échappe tout à fait à la réflexion, et prenez garde surtout qu’il ne s’agit nullement du nombre dans cette affaire. Le soldat qui glisse en avant a-t-il compté les morts ? L’opinion est si puissante à la guerre qu’il dépend d’elle de changer la nature d’un même événement, et de lui donner deux noms différents, sans autre raison que son bon plaisir. Un général se jette entre deux corps ennemis, et il écrit à sa cour : Je l’ai coupé, il est perdu. Celui-ci écrit à la sienne : il s’est mis entre deux feux, il est perdu. Lequel des deux s’est trompé ? celui qui se laissera saisir par la froide déesse. En supposant toutes les circonstances et celle du nombre surtout, égale de part et d’autre au moins d’une manière approximative, montrez-moi entre les deux positions une différence qui ne soit pas purement morale. Le terme de tourner est aussi une de ces expressions que l’opinion tourne à la guerre comme elle l’entend. Il n’y a rien de si connu que la réponse de cette femme de Sparte à son fils qui se plaignait d’avoir une épée trop courte : Avance d’un pas ; mais si le jeune homme avait pu se faire entendre du champ de bataille, et crier Je suis tourné, la noble Lacédémonienne n’aurait pas manqué de lui répondre : Tourne-toi. C’est l’imagination qui perd les batailles.

Ce n’est pas même toujours à beaucoup près le jour où elles se donnent qu’on sait si elles sont perdues ou gagnées : c’est le lendemain, c’est souvent deux ou trois jours après. On parle beaucoup de batailles dans le monde sans savoir ce que c’est ; on est surtout assez sujet à les considérer comme des points, tandis qu’elles couvrent deux ou trois lieux de pays ; on vous dit gravement : Comment ne savez-vous pas ce qui s’est passé dans ce combat puisque vous y étiez ? tandis que c’est précisément le contraire qu’on pourrait dire assez souvent. Celui qui est à la droite sait-il ce qui se passe à la gauche ? sait-il seulement ce qui se passe à deux pas de lui ? Je me représente aisément une de ces scènes épouvantables : sur un vaste terrain couvert de tous les apprêts du carnage, et qui semble s’ébranler sous les pas des hommes et des chevaux ; au milieu du feu et des tourbillons de fumée ; étourdi, transporté par le retentissement des armes à feu et des instruments militaires, par des voix qui commandent, qui hurlent ou qui s’éteignent ; environné de morts, de mourants, de cadavres mutilés ; possédé tour à tour par la crainte, par l’espérance, par la rage, par cinq ou six ivresses différentes, que devient l’homme ? que voit-il ? que sait-il au bout de quelques heures ? que peut-il sur lui et sur les autres ? Parmi cette foule de guerriers qui ont combattu tout le jour, il n’y en a souvent pas un seul, et pas même le général, qui sache où est le vainqueur. Il ne tiendrait qu’à moi de vous citer des batailles modernes, des batailles fameuses dont la mémoire ne périra jamais ; des batailles qui ont changé la face des affaires en Europe, et qui n’ont été perdues que parce que tel ou tel homme a cru qu’elles l’étaient ; de manière qu’en supposant toutes les circonstances égales, et pas une goutte de sang de plus versée de part et d’autre, un autre général aurait fait chanter le Te Deum chez lui, et forcé l’histoire de dire tout le contraire de ce qu’elle dira. Mais, de grâce, à quelle époque a-t-on vu la puissance morale jouer à la guerre un rôle plus étonnant que de nos jours ? n’est-ce pas une véritable magie que tout ce que nous avons vu depuis vingt ans ? C’est sans doute aux hommes de cette époque qu’il appartient de s’écrier :

Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles.

Mais, sans sortir du sujet qui nous occupe maintenant, y a-t-il, dans ce genre, un seul événement contraire aux plus évidents calculs de la probabilité que nous n’ayons vu s’accomplir en dépit de tous les efforts de la providence humaine ? N’avons-nous pas fini même par voir perdre des batailles gagnées ? au reste, messieurs, je ne veux rien exagérer, car vous savez que j’ai une haine particulière pour l’exagération, qui est le mensonge des honnêtes gens. Pour peu que vous en trouviez dans ce que je viens de dire, je passe condamnation sans disputer, d’autant plus volontiers que je n’ai nul besoin d’avoir raison dans toute la rigueur de ce terme. Je crois en général que les batailles ne se gagnent ni ne se perdent point physiquement. Cette proposition n’ayant rien de rigide, elle se prête à toutes les restrictions que vous jugerez convenables, pourvu que vous m’accordiez à votre tour (ce que nul homme sensé ne peut me contester) que la puissance morale a une action immense à la guerre, ce qui me suffit. Ne parlons donc plus de gros bataillons, M. le chevalier ; car il n’y a pas d’idée plus fausse et plus grossière, si on ne la restreint dans le sens que je crois avoir expliqué assez clairement.