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Nicolas Berdiaeff

LA REALITE DE L’ESPRIT. ESPRIT ET ETRE

Esprit et réalite

jeudi 11 octobre 2007

Extrait de « Esprit et réalité », Nicolas Berdiaeff. Editions Montaigne, 1943

Le monde tend à nier la réalité de l’esprit. Il ne doute pas des objets visibles qui forcent son adhésion. Mais l’esprit n’est pas un objet visible ; du moins pas un objet parmi d’autres objets. Il n’est personne, il est vrai ; s’agît-il du matérialiste le plus endurci, qui ne reconnaisse à l’esprit une certaine réalité, de nature moins consistante. Il ne saurait en être autrement, car l’esprit est présent en chacun de nous, même chez celui qui en nie l’existence. Dans ce cas, pourtant, l’esprit n’est reconnu qu’en tant qu’épiphénomène de la matière, comme produit d’une série de processus matériels. Mais une telle formule est toujours restée parfaitement inintelligible. La négation matérialiste de l’esprit n’est à vrai dire qu’une description erronée des données de l’expérience, aussi fausse que celle d’un daltonien décrivant des couleurs. Le matérialiste se tire d’embarras en attribuant à la matière toutes les facultés de l’esprit : raison, liberté, activité. D’autres écoles philosophiques, plus raffinées, considèrent l’esprit non comme l’épiphénomène de la matière, mais comme l’épiphénomène de la vie en attribuant à celle-ci des forces créatrices inépuisables. C’est la conception vitaliste de l’esprit. Les écoles spiritualistes se sont fait une spécialité de défendre la réalité de l’esprit. Le spiritualisme conçoit généralement l’esprit comme une substance, comme une réalité qualitativement distincte des autres objets du monde naturel, mais du même type qu’eux. La pensée philosophique a souvent naturalisé l’esprit en le situant tout en haut dans la hiérarchie homogène des objets du monde objectif. Tout en lui attribuant une plus haute dignité, c’est encore comme un objet qu’on a conçu l’esprit et la réalité qu’on lui attribue ainsi est homogène à celle des objets du monde objectif. Mais est-il possible de saisir et de démontrer la réalité de l’esprit, tout en y voyant une réalité cosmique du même type que les autres ? C’est là toute la difficulté de notre problème. Toute philosophie qui tend à objectiver et à hypostasier la pensée identifie par là même réalité et objectivité. Au contraire, ceux qui nient la substantialité de l’esprit le réduisent à un état subjectif de l’âme humaine. Les phénomènes spirituels se trouvent identifiés ainsi avec les phénomènes psychiques qu’on qualifie généralement de subjectifs. Aussi bien les défenseurs de l’esprit tiennent-ils à démontrer l’objectivité des phénomènes spirituels. L’ontologie spiritualiste affirme que l’esprit est l’être authentique, la substance de l’être, que l’esprit par conséquent est être, être objectif.

Mais qu’est-ce que l’être ? C’est là le problème fondamental de la philosophie. Généralement, nous usons du concept d’ « être » comme s’il était d’une évidente clarté et ne posait aucune question. Mais la critique de la connaissance se demande dans quelle mesure les produits de notre pensée viennent s’ajouter à ce que nous appelons l’être, jusqu’à quel point l’activité du sujet construit cet « être » que nous considérons ensuite comme originel. Ce fut là le travail essentiel de Kant qui doit être réhabilité d’une façon toute nouvelle. Les néo-kantiens nous ont voilé les mérites éternels de leur maître en déformant ses doctrines. Kant n’était nullement un idéaliste au sens péjoratif du terme : il tendait précisément au réalisme. Nous trouvons chez Kant les bases de la seule vraie métaphysique — le dualisme de l’ordre de la liberté et de l’ordre de la nature, le volontarisme, l’indéterminisme (le caractère intelligible), le personnalisme, la doctrine des antinomies, la reconnaissance d’une autre réalité plus authentique dissimulée par le monde des phénomènes visibles. Les métaphysiciens allemands du début du XIX0 siècle, Fichte, Schelling et Hegel, se sont par trop empressés à prétendre surmonter le dualisme de Kant par des systèmes monistes. Le dualisme de Kant garde une vérité plus durable que le monisme, né sans doute des efforts d’une pensée géniale, mais d’une pensée qui s’objective et s’hypostasie. La métaphysique se laisse entraîner trop aisément à hypostasier des concepts ; elle prend le concept, pour l’être et elle crée un concept de l’être qui réponde à sa pensée. L’ontologie cherche un être qui soit objectif, et l’être qu’elle découvre n’est que l’objectivation de ses concepts : l’être objectif qui s’offre à elle résulte lui-même d’une élaboration de ses propres concepts. Ainsi l’ontologie n’accède qu’à un être qui est un produit de la pensée et le fruit d’un labeur rationnel. Toute métaphysique qui use de la catégorie ontologique apparaît donc comme entachée de naturalisme. J’appelle naturaliste toute métaphysique qui considère l’être comme objet, comme « nature », s’agît-il d’une nature spirituelle. Bien qu’il ait reculé lui-même devant cette voie, c’est Kant qui a rendu possible une considération existentielle de la philosophie qui surmonte le naturalisme.


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