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Dialogues de Platon

Platon : extraits sur l’arete (vertu)

Traductions diverses

mardi 18 novembre 2008

MÉNON : [70a] Peux-tu me dire, Socrate, si en fin de compte l’aretè est enseignable, ou pas enseignable mais cultivable par l’exercice, ou ni cultivable par l’exercice, ni apprenable, mais échoit aux hommes par nature ou de quelque autre manière ? MÉNON - Suzanne

MÉNON : [71e] Mais ce n’est pas difficile, Socrate, de le dire. Tout d’abord, si tu veux l’aretèn d’un homme, c’est facile : l’aretè d’un homme, c’est celle-ci : être apte à s’occuper des affaires de la cité, et, s’en occupant, bien agir envers les amis, mal envers les ennemis, et prendre garde de rien subir de tel soi-même. Si par contre tu veux l’aretèn d’une femme, il n’est pas difficile d’en faire le tour : elle doit bien gérer sa maison, préservant pour ça son intérieur et étant soumise à son homme. Et autre est l’aretè de l’enfant, soit de sexe féminin, soit de sexe masculin, et de l’homme âgé, d’un côté, si tu veux, libre, de l’autre, si tu veux, [72a] esclave. Et il y a une multitude d’autres aretai, ainsi donc, pas d’embarras pour dire d’aretès ce que c’est ! Car par rapport à chacune des activités et des périodes de la vie, à l’égard de chaque ouvrage, pour chacun d’entre nous il y a une aretè. Et de même, je pense, Socrate, pour le vice. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : [73a] Eh bien, l’aretè, dans le fait d’être aretè, différera-t-elle en quoi que ce soit, qu’elle soit dans un enfant ou encore dans un un vieillard, ou encore dans une femme, ou encore dans un homme ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Puisque aussi bien l’aretè est la même en tous, tâche de dire et de te remémorer ce que Gorgias prétend que c’est, et toi avec lui. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Eh bien, juste à l’instant, ne disais-tu pas que l’aretè est : vouloir les bonnes [choses] et pouvoir ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Eh bien si j’avais vraiment pouvoir, Ménon, non seulement sur moi, mais aussi sur toi, nous n’examinerions pas si l’aretè est enseignable ou pas enseignable avant d’avoir premièrement cherché ce que c’est. Mais puisque toi, d’une part tu n’essayes même pas d’avoir pouvoir sur toi-même, afin, bien sûr, que tu sois libre, et d’autre part tu essayes d’avoir pouvoir sur moi, et tu as pouvoir, je te ferai cette concession ; car que faut-il faire ? MÉNON - Suzanne

Ainsi maintenant à propos de l’aretès, nous, puisque nous ne savons ni ce qu’elle est ni comment [elle est], faisant des hypothèses à son sujet, examinons si elle est ou bien enseignable ou bien pas enseignable, en nous exprimant ainsi : comment doit être, parmi les choses qui ont rapport à l’âme, l’aretè, pour qu’elle soit enseignable ou pas enseignable ? Premièrement d’une part, si elle est quoi que ce soit d’autre qu’epistèmè, est-elle donc enseignable ou pas, ou, comme nous disions à l’instant même, remémorable ? Peu nous importe en effet [87c] lequel des deux mots nous utilisons, mais est-elle donc enseignable ? Ou plutôt, ceci n’est-il pas évident pour tous, qu’on n’enseigne à l’homme rien d’autre qu’epistèmèn ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Mais alors, si l’aretè est quelque epistèmè, il est évident qu’elle serait enseignable. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Après ça donc, à ce qu’il semble, il faut examiner si l’aretè est epistèmè, ou autre chose qu’epistèmès. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Si donc quelque chose est bien tout en s’écartant par ailleurs d’epistèmès, peut-être l’aretè n’est-elle pas quelque epistèmè ; si par contre rien n’est bien qu’epistèmè ne tourne autour , en supposant que c’est quelque epistèmèn, nous supposerions à bon droit. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Et c’est bien [87e] précisément par l’aretè(i) que nous sommes bons ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Et l’aretè, donc, est bénéfique ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Si donc l’aretè est quelqu’une des choses qui sont dans l’âme et s’il est nécessaire qu’elle soit bénéfique, ce doit être phronèsin, puisque aussi bien toutes ces choses de l’âme ne sont par elles-mêmes ni bénéfiques, ni nuisibles, et que ce n’est que lorsque s’y allie phro[88d]nèseôs ou déraison (aphrosunès) qu’elles deviennent nuisibles ou bénéfiques . Selon ce raisonnement (logon), l’aretèn étant bénéfique, doit être une sorte de phronèsin. MÉNON - Suzanne

MÉNON :[89d] Eh bien quoi alors ? Qu’as-tu en vue que tu chicanes là-dessus et doutes que l’aretè soit epistèmè ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Je vais te le dire, Ménon. Que ce soit enseignable, s’il est vrai que c’est une epistèmè, je ne reviens pas sur le fait que ce n’est pas pas bien dit . Mais que ça n’est pas une epistèmè, vois si je ne te semble pas en douter à juste titre. Dis-moi donc un peu ! Si quelle chose que ce soit, et pas seulement l’aretè, est enseignable, n’est-il pas nécessaire qu’il y ait à son sujet à la fois des enseignants et des étudiants ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Bien sûr que si, Anytos, et il semble qu’il y en a, ici même, de bons pour les affaires publiques , et encore, qu’il n’y en a pas eu moins qu’il n’y en a. Mais est-ce qu’ils ont aussi été bon enseignants de leur propre aretès ?... Car c’est ça ce sur quoi notre discussion se trouve porter. Non pas s’il y a ou pas des hommes bons ici même, ni s’il y en a eu dans le [93b] passé, mais si l’aretè est enseignable, voilà ce que nous examinons depuis un bon moment. Examinant donc ça, nous examinons le point suivant : est-ce que les hommes bons, aussi bien ceux de maintenant que ceux d’avant, cette aretèn quant à laquelle ils étaient eux-mêmes bons, ils ont su aussi la transmettre à un autre, ou bien n’est-ce pas transmissible à l’homme ni susceptible d’être reçu d’un autre par quelqu’un ? C’est ça que nous cherchons depuis un bon moment, moi et Ménon. Ainsi donc, examine à partir de ton propre discours : Thémistocle, ne dirais-tu pas [93c] qu’il a été un homme bon ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Devons-nous donc penser qu’en ces matières, il ait voulu éduquer son propre fils, mais que, quant à la compétence en laquelle il était compétent, il ne l’ait en rien rendu meilleur que les voisins, si toutefois l’aretè était bien enseignable ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Eh bien donc, n’était-ce pas notre opinion que c’est enseignable, si l’aretè [est] phronèsis ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Donc, puisque ce n’est pas quelque chose qui s’enseigne, ce n’est pas non plus par suite d’epistèmèi qu’advient l’aretè ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Ainsi donc, d’après ce raisonnement , Ménon, il nous paraît que c’est grâce à un lot divin que survient l’aretè en ceux, s’il en existe, chez qui elle survient. Mais l’évidence à ce sujet, nous la verrons pour autant que, avant de chercher de quelle manière, chez les hommes (anthrôpois), survient aretè, nous entreprenions d’abord de chercher ce qu’en fin de compte peut bien être aretè elle-même en elle-même... Mais c’est maintenant, pour moi, le moment d’aller ailleurs. Quant à toi, cela même dont tu as toi-même été convaincu, convaincs-en aussi ton hôte, cet Anytos ici présent, afin [100c] qu’il soit plus doux : que tu le convainques est aussi de la plus grande utilité pour les Athéniens. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : C’est que, de ce que je t’ai prié il y a un instant de ne pas briser ni mettre en pièces l’aretèn, et donné des modèles selon lesquels il faudrait répondre, de cela, tu ne t’es pas soucié, mais tu me dis qu’aretè [79b] est « être comme ça pour se fournir en bonnes [choses] avec justice », mais ça, tu dis que c’est une partie d’aretès !... MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Je dis ceci : que, t’ayant prié de parler de l’aretèn en général, il s’en faut de beaucoup que tu me dises ce que c’est , mais tu dis que toute action est aretèn, pourvu du moins qu’elle soit faite avec une partie [79c] d’aretès, comme si tu avais dit ce qu’est aretè en général et que moi, dès lors, je la reconnaîtrai, quand bien même toi, tu la mets complètement en pièces selon ses parties. Je te pose donc, revenant une fois encore au début , cette même question, ami Ménon : qu’est aretè, s’il est vrai que toute action selon une partie d’aretès soit aretè ? Car c’est dire ça, quand on dit que toute action selon la justice est aretè. Ou bien n’es-tu pas d’avis qu’on a de nouveau besoin de cette même question, mais penses-tu savoir, d’une partie quelconque d’aretès, ce que c’est, ne le sachant pas d’elle ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Mais alors quoi ? Que disons-nous d’autre sinon qu’elle est bien , l’aretèn, et cette hypothèse-ci tient-elle fermement pour nous, qu’elle est bien ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Ne peut-on donc dire qu’ainsi en est-il de toutes choses pour l’homme : toutes les autres choses dépendent de l’âme, et par ailleurs, celles de l’âme, de phronèsin, si [89a] elles on vocation à être bonnes (agatha) ? Et selon ce raisonnement (logô), phronèsis serait le bénéfique. Or, nous disons que l’aretèn est bénéfique. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Tu es devin , vraisemblablement, Anytos, car comment donc autrement tu sais quelque chose sur eux, à partir de ce que tu dis toi-même, je me le demande avec étonnement. Mais en fait, nous ne recherchons quels sont ceux auprès desquels [92d] Ménon, s’il allait vers eux, deviendrait mauvais ; mettons en effet que ceux-ci, si tu veux, toi, soient les sophistes. Mais maintenant parle-nous de ceux-là, et rend service à l’ami de ta famille ici présent en lui indiquant auprès desquelsi il doit aller, dans une si grande cité, pour, relativement à l’aretèn que j’ai décrite en détail à l’instant , devenir digne d’éloges. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Mais penses-tu qu’il n’aurait pas voulu que d’autres, quels qu’ils fussent, deviennent beaux et bons, mais plus que tout sans doute, son propre fils ? Ou bien penses-tu qu’il était jaloux de lui et qu’à dessein il ne lui transmit pas [93d] l’aretèn quant à laquelle il était lui-même bon ? N’as-tu pas entendu dire que Thémistocle fit enseigner à son fils Cléophante à être bon cavalier ? En tout cas, il se maintenait sur les chevaux après s’être dressé droit debout, et il lançait le javelot en se tenant droit sur les chevaux, et il faisait beaucoup d’autres choses étonnantes, pour lesquelles celui-ci l’avait fait éduquer et l’avait rendu compétent, pour autant que ça dépendait de bons enseignants. Cela, n’as-tu pas entendu des vieux le dire ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Alors quoi donc de ce dont ce fameux « schèma » est le nom ? [75a] Essaye d’expliquer. Si donc, à celui qui interrogeait ainsi soit à propos de schèmatos, soit à propos de couleur, tu disais : « Mais je ne comprends pas, moi, ce que tu veux, l’homme , et je ne vois pas ce que tu veux dire ! », il s’étonnerait sans doute et dirait : « Ne comprends-tu pas que je cherche l’identique dans toutes ces choses ? » Ou encore, sur ces choses, Ménon, n’aurais-tu rien à dire, si l’on te demandait : « Quoi est, dans le rond et le droit et les autres choses que tu appelles "schèmata", identique dans toutes ? » Essaye de dire, et que cela te serve d’exercice en vue de la question à propos de l’aretès. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Et tu consentiras alors, toi, à me répondre sur l’aretès ? MÉNON - Suzanne

MÉNON : Très volontiers. Cependant non, Socrate, mais voila ce qui me serait, à moi, le plus agréable, ce que précisément je te demandais au début : je voudrais examiner et entendre dire de l’aretès s’il faut l’aborder comme étant susceptible de s’enseigner, [86d] ou comme par nature, ou comme advenant de quelque autre manière aux hommes. MÉNON - Suzanne

Sais-tu que dans ceux-ci donc, il parle de l’aretès comme étant enseignable ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Donc une opinion vraie, à l’égard de la rectitude de l’action , n’est en rien un guide inférieur à phronèseôs ; et c’est cela que nous avons tout à l’heure laissé de côté, dans l’examen, à propos de l’aretès, du genre de chose qu’elle pourrait bien être , en disant [97c] que seule phronèsis conduit à agir droitement (orthôs) ; il y avait donc aussi une opinion vraie. MÉNON - Suzanne


Voir en ligne : Platonisme