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Dialogues de Platon

Platon : extraits sur l’arete (vertu)

Traductions diverses

mardi 18 novembre 2008

MÉNON : [70a] Peux-tu me dire, Socrate, si en fin de compte l’aretè est enseignable, ou pas enseignable mais cultivable par l’exercice, ou ni cultivable par l’exercice, ni apprenable, mais échoit aux hommes homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
par nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
ou de quelque autre manière ? MÉNON - Suzanne

MÉNON : [71e] Mais ce n’est pas difficile, Socrate, de le dire. Tout d’abord, si tu veux l’aretèn d’un homme, c’est facile : l’aretè d’un homme, c’est celle-ci : être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
apte à s’occuper des affaires de la cité, et, s’en occupant, bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
envers les amis, mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
envers les ennemis, et prendre garde de rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. subir de tel soi-même Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
. Si par contre tu veux l’aretèn d’une femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
, il n’est pas difficile d’en faire le tour : elle doit bien gérer sa maison, préservant pour ça son intérieur et étant soumise à son homme. Et autre est l’aretè de l’enfant, soit de sexe luxure
porneía
prostitution
sexe
perversion
La passion de luxure consiste dans un usage pathologique que l’homme fait de sa sexualité. Le mot grec signifie littéralement prostitution. Mais les Pères englobent sous ce vocable toutes les formes des passions sexuelles.
féminin masculin
féminin
Il y a tout d’abord, en deçà de la Substance une - et en quelque sorte à titre de reflet des aspects "Absolu" et "Infini" - la dualité des fonctions créatrices, ou des pôles masculin et féminin ; c’est la dualité "Activité-Passivité" dont dérivent toutes les fonctions analogues à tous les niveaux de l’Univers. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
, soit de sexe masculin, et de l’homme âgé, d’un côté, si tu veux, libre, de l’autre, si tu veux, [72a] esclave. Et il y a une multitude d’autres aretai, ainsi donc, pas d’embarras pour dire d’aretès ce que c’est ! Car par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à chacune des activités et des périodes de la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. , à l’égard de chaque ouvrage, pour chacun d’entre nous il y a une aretè. Et de même, je pense, Socrate, pour le vice vice
vices
kakíai
Le vice désigne d’une manière générale et non morale ce qui est défectueux, le défaut. En morale, c’est un penchant devenu habitude que la morale religieuse ou sociale réprouve (en matière sexuelle mais pas seulement), ou un défaut excessif. Wikipédia
. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : [73a] Eh bien, l’aretè, dans le fait d’être aretè, différera-t-elle en quoi que ce soit, qu’elle soit dans un enfant ou encore dans un un vieillard, ou encore dans une femme, ou encore dans un homme ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Puisque aussi bien l’aretè est la même en tous, tâche de dire et de te remémorer ce que Gorgias prétend que c’est, et toi avec lui. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Eh bien, juste à l’instant, ne disais-tu pas que l’aretè est : vouloir les bonnes [choses] et pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
 ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Eh bien si j’avais vraiment pouvoir, Ménon, non seulement sur moi, mais aussi sur toi, nous n’examinerions pas si l’aretè est enseignable ou pas enseignable avant d’avoir premièrement cherché ce que c’est. Mais puisque toi, d’une part tu n’essayes même pas d’avoir pouvoir sur toi-même, afin, bien sûr, que tu sois libre, et d’autre part tu essayes d’avoir pouvoir sur moi, et tu as pouvoir, je te ferai cette concession ; car que faut-il faire ? MÉNON - Suzanne

Ainsi maintenant à propos de l’aretès, nous, puisque nous ne savons ni ce qu’elle est ni comment [elle est], faisant des hypothèses à son sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
, examinons si elle est ou bien enseignable ou bien pas enseignable, en nous exprimant ainsi : comment doit être, parmi les choses qui ont rapport à l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
, l’aretè, pour qu’elle soit enseignable ou pas enseignable ? Premièrement d’une part, si elle est quoi que ce soit d’autre qu’epistèmè, est-elle donc enseignable ou pas, ou, comme nous disions à l’instant même, remémorable ? Peu nous importe en effet [87c] lequel des deux mots nous utilisons, mais est-elle donc enseignable ? Ou plutôt, ceci n’est-il pas évident pour tous, qu’on n’enseigne à l’homme rien d’autre qu’epistèmèn ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Mais alors, si l’aretè est quelque epistèmè, il est évident qu’elle serait enseignable. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Après ça donc, à ce qu’il semble, il faut examiner si l’aretè est epistèmè, ou autre chose qu’epistèmès. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Si donc quelque chose est bien tout en s’écartant par ailleurs d’epistèmès, peut-être l’aretè n’est-elle pas quelque epistèmè ; si par contre rien n’est bien qu’epistèmè ne tourne autour , en supposant que c’est quelque epistèmèn, nous supposerions à bon droit. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Et c’est bien [87e] précisément par l’aretè(i) que nous sommes bons ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Et l’aretè, donc, est bénéfique ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Si donc l’aretè est quelqu’une des choses qui sont dans l’âme et s’il est nécessaire qu’elle soit bénéfique, ce doit être phronèsin, puisque aussi bien toutes ces choses de l’âme ne sont par elles-mêmes ni bénéfiques, ni nuisibles, et que ce n’est que lorsque s’y allie phro[88d]nèseôs ou déraison (aphrosunès) qu’elles deviennent nuisibles ou bénéfiques . Selon ce raisonnement (logon), l’aretèn étant bénéfique, doit être une sorte de phronèsin. MÉNON - Suzanne

MÉNON :[89d] Eh bien quoi alors ? Qu’as-tu en vue que tu chicanes là-dessus et doutes que l’aretè soit epistèmè ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Je vais te le dire, Ménon. Que ce soit enseignable, s’il est vrai que c’est une epistèmè, je ne reviens pas sur le fait que ce n’est pas pas bien dit . Mais que ça n’est pas une epistèmè, vois si je ne te semble pas en douter à juste titre. Dis-moi donc un peu ! Si quelle chose que ce soit, et pas seulement l’aretè, est enseignable, n’est-il pas nécessaire qu’il y ait à son sujet à la fois des enseignants et des étudiants ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Bien sûr que si, Anytos, et il semble qu’il y en a, ici même, de bons pour les affaires publiques , et encore, qu’il n’y en a pas eu moins qu’il n’y en a. Mais est-ce qu’ils ont aussi été bon enseignants de leur propre aretès ?... Car c’est ça ce sur quoi notre discussion se trouve porter. Non pas s’il y a ou pas des hommes bons ici même, ni s’il y en a eu dans le [93b] passé, mais si l’aretè est enseignable, voilà ce que nous examinons depuis un bon moment. Examinant donc ça, nous examinons le point Le point En géométrie, un point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, c’est-à-dire un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même. suivant : est-ce que les hommes bons, aussi bien ceux de maintenant que ceux d’avant, cette aretèn quant à laquelle ils étaient eux-mêmes bons, ils ont su aussi la transmettre à un autre, ou bien n’est-ce pas transmissible à l’homme ni susceptible d’être reçu d’un autre par quelqu’un ? C’est ça que nous cherchons depuis un bon moment, moi et Ménon. Ainsi donc, examine à partir de ton propre discours : Thémistocle, ne dirais-tu pas [93c] qu’il a été un homme bon ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Devons-nous donc penser qu’en ces matières, il ait voulu éduquer son propre fils, mais que, quant à la compétence en laquelle il était compétent, il ne l’ait en rien rendu meilleur que les voisins, si toutefois l’aretè était bien enseignable ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Eh bien donc, n’était-ce pas notre opinion que c’est enseignable, si l’aretè [est] phronèsis ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Donc, puisque ce n’est pas quelque chose qui s’enseigne, ce n’est pas non plus par suite d’epistèmèi qu’advient l’aretè ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Ainsi donc, d’après ce raisonnement , Ménon, il nous paraît que c’est grâce à un lot divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
que survient l’aretè en ceux, s’il en existe, chez qui elle survient. Mais l’évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
à ce sujet, nous la verrons pour autant que, avant de chercher de quelle manière, chez les hommes (anthrôpois), survient aretè, nous entreprenions d’abord de chercher ce qu’en fin de compte peut bien être aretè elle-même en elle-même... Mais c’est maintenant, pour moi, le moment d’aller ailleurs. Quant à toi, cela même dont tu as toi-même été convaincu, convaincs-en aussi ton hôte, cet Anytos ici présent, afin [100c] qu’il soit plus doux : que tu le convainques est aussi de la plus grande utilité pour les Athéniens. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : C’est que, de ce que je t’ai prié il y a un instant de ne pas briser ni mettre en pièces l’aretèn, et donné des modèles selon lesquels il faudrait répondre, de cela, tu ne t’es pas soucié, mais tu me dis qu’aretè [79b] est « être comme ça pour se fournir en bonnes [choses] avec justice », mais ça, tu dis que c’est une partie d’aretès !... MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Je dis ceci : que, t’ayant prié de parler de l’aretèn en général, il s’en faut de beaucoup que tu me dises ce que c’est , mais tu dis que toute action est aretèn, pourvu du moins qu’elle soit faite avec une partie [79c] d’aretès, comme si tu avais dit ce qu’est aretè en général et que moi, dès lors, je la reconnaîtrai, quand bien même toi, tu la mets complètement en pièces selon ses parties. Je te pose donc, revenant une fois encore au début , cette même question, ami Ménon : qu’est aretè, s’il est vrai que toute action selon une partie d’aretès soit aretè ? Car c’est dire ça, quand on dit que toute action selon la justice est aretè. Ou bien n’es-tu pas d’avis qu’on a de nouveau besoin de cette même question, mais penses-tu savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
, d’une partie quelconque d’aretès, ce que c’est, ne le sachant pas d’elle ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Mais alors quoi ? Que disons-nous d’autre sinon qu’elle est bien , l’aretèn, et cette hypothèse-ci tient-elle fermement pour nous, qu’elle est bien ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Ne peut-on donc dire qu’ainsi en est-il de toutes choses pour l’homme : toutes les autres choses dépendent de l’âme, et par ailleurs, celles de l’âme, de phronèsin, si [89a] elles on vocation à être bonnes (agatha) ? Et selon ce raisonnement (logô), phronèsis serait le bénéfique. Or, nous disons que l’aretèn est bénéfique. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Tu es devin , vraisemblablement, Anytos, car comment donc autrement tu sais quelque chose sur eux, à partir de ce que tu dis toi-même, je me le demande avec étonnement. Mais en fait, nous ne recherchons quels sont ceux auprès desquels [92d] Ménon, s’il allait vers eux, deviendrait mauvais ; mettons en effet que ceux-ci, si tu veux, toi, soient les sophistes sophistes 1. un ensemble de penseurs, d’orateurs et d’enseignants grecs du Ve siècle av. J.-C. (et du début du siècle suivant) ;
2. chez Platon et la plupart des philosophes jusqu’à nos jours, une perversion volontaire du raisonnement démonstratif à des fins le plus souvent immorales, en faisant usage de méthode, d’argument divers, afin de rendre indiscutable son propos. Le philosophe n’usant que de sa raison (maïeutique chez Socrate, doute hyperbolique chez Descartes) pour arriver à ses fins.
3. le développement de la réflexion et de l’enseignement rhétorique, en principe à partir du IVe siècle av. J.-C., en pratique à partir du IIe siècle ap. J.-C. dans l’Empire romain.
. Mais maintenant parle-nous de ceux-là, et rend service à l’ami de ta famille ici présent en lui indiquant auprès desquelsi il doit aller, dans une si grande cité, pour, relativement à l’aretèn que j’ai décrite en détail à l’instant , devenir digne d’éloges. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Mais penses-tu qu’il n’aurait pas voulu que d’autres, quels qu’ils fussent, deviennent beaux et bons, mais plus que tout sans doute, son propre fils ? Ou bien penses-tu qu’il était jaloux de lui et qu’à dessein il ne lui transmit pas [93d] l’aretèn quant à laquelle il était lui-même bon ? N’as-tu pas entendu dire que Thémistocle fit enseigner à son fils Cléophante à être bon cavalier ? En tout cas, il se maintenait sur les chevaux après s’être dressé droit debout, et il lançait le javelot en se tenant droit sur les chevaux, et il faisait beaucoup d’autres choses étonnantes, pour lesquelles celui-ci l’avait fait éduquer et l’avait rendu compétent, pour autant que ça dépendait de bons enseignants. Cela, n’as-tu pas entendu des vieux le dire ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Alors quoi donc de ce dont ce fameux « schèma » est le nom ? [75a] Essaye d’expliquer. Si donc, à celui qui interrogeait ainsi soit à propos de schèmatos, soit à propos de couleur couleur
cor
color
, tu disais : « Mais je ne comprends pas, moi, ce que tu veux, l’homme , et je ne vois pas ce que tu veux dire ! », il s’étonnerait sans doute et dirait : « Ne comprends-tu pas que je cherche l’identique dans toutes ces choses ? » Ou encore, sur ces choses, Ménon, n’aurais-tu rien à dire, si l’on te demandait : « Quoi est, dans le rond et le droit et les autres choses que tu appelles "schèmata", identique dans toutes ? » Essaye de dire, et que cela te serve d’exercice en vue de la question à propos de l’aretès. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Et tu consentiras alors, toi, à me répondre sur l’aretès ? MÉNON - Suzanne

MÉNON : Très volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] iers. Cependant non, Socrate, mais voila ce qui me serait, à moi, le plus agréable, ce que précisément je te demandais au début : je voudrais examiner et entendre dire de l’aretès s’il faut l’aborder comme étant susceptible de s’enseigner, [86d] ou comme par nature, ou comme advenant de quelque autre manière aux hommes. MÉNON - Suzanne

Sais-tu que dans ceux-ci donc, il parle de l’aretès comme étant enseignable ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Donc une opinion vraie, à l’égard de la rectitude de l’action , n’est en rien un guide inférieur à phronèseôs ; et c’est cela que nous avons tout à l’heure laissé de côté, dans l’examen, à propos de l’aretès, du genre de chose qu’elle pourrait bien être , en disant [97c] que seule phronèsis conduit à agir droitement (orthôs) ; il y avait donc aussi une opinion vraie. MÉNON - Suzanne


Voir en ligne : Platonisme