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Discours chrétiens

Kierkegaard : Les Soucis des Païens - Le Souci de la Pauvreté

Trad. P.-H. Tisseau

mardi 18 novembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Ne vous mettez donc point en souci souci Le grec merimna, terme usité chex Pindare (Olymp., 2,60 ; Istmi., 7,13), les tragiques (Eschyle, Eum, 131 ; Sophocle, OR, 1460...), signifiait l’embarras, l’inquiétude profonde, voir l’anxiété en s’appliquant en mauvaise part à la pensée philosophique. D’où le néologisme ironique d’Aristophane dans Les Nuées (101) de merimnophrontizai, les « médito-penseurs » (P. Chatraine). La notion retrouvera dans le Nouvau Testament traduit par sollicitudo dans la Vulgate. Inquiétude mais aussi accès de la vérité. Hésichios d’Alexandrie, lexicographe de Ve siècle glosera, par son redoublment intensif : mermeros (lat. memor, mémoire), merimma par phrontidos axia : ce qui est digne de réflexion. La notion de souci se voit cernée par l’articulationet le désaccord entre rationalité du réel et son pendant, sa dynamique affective. Récemment capté par la phénoménologie heidéggérienne. (selon J.-M. Bai) , disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent.

L’oiseau n’a pas ce souci. De quoi vit-il ? Car, pour le moment, nous ne parlons pas du lis qui a la chance de vivre de l’air du temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles.  ; mais l’oiseau ? Le magistrat, nous le savons, doit se soucier de bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
des choses ; parfois, il s’agit des indigents sans ressources ; d’autres fois, il ne se contente pas de voir qu’un homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
a des moyens ; il le cite devant lui et lui demande de quoi il vit. Mais l’oiseau ? Il ne vit pas de ce qu’il amasse dans des greniers, puisqu’il n’en fait rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. et, en réalité, on ne vit jamais de provisions ainsi en réserve. De quoi vit-il ? Il ne peut s’en rendre compte ; si on le lui demandait, il répondrait certainement comme l’aveugle-né à qui l’on demandait qui lui avait donné la vue : « Je ne sais, mais je sais une chose : j’étais aveugle, et je vois » ; l’oiseau dirait de même : Je ne sais ; mais je sais une chose, je vis. De quoi donc ? Du « pain quotidien », cette nourriture céleste qui n’est jamais conservée pour l’hiver, ce stock énorme si bien gardé pourtant que nul ne peut le dérober ; car le voleur peut uniquement soustraire ce que « l’on garde pour la nuit » ; nul ne peut voler ce dont on use le jour.

La subsistance de l’oiseau, c’est donc le pain quotidien, la portion congrue, suffisante sans plus, le peu dont a besoin la pauvreté. L’oiseau est donc pauvre ? Au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de répondre, nous demanderons : Pauvre, lui ? Que non pas. Il se montre bien ici le maître qu’il est ; à en juger par ses ressources visibles, sa condition est celle de la pauvreté, et pourtant il n’est pas pauvre ; et nul ne songerait à le qualifier ainsi. Qu’est-ce à dire ? Que sa condition est celle de la pauvreté dont pourtant il n’a cure. Si le magistrat l’interrogeait, sans aucun doute, il le déclarerait indigent ; mais lui rend-on l’usage de ses ailes ? Adieu, la pauvreté ! En vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
, si l’assistance publique s’en mêlait, l’oiseau serait bien pauvre ; on le tourmenterait de tant de questions qu’il finirait par s’apercevoir de sa pauvreté.

Ne vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent ; le chrétien, en effet, n’a pas ce souci. Evidemment, il se peut fort bien qu’un chrétien soit riche, mais il ne s’agit pas de cela ; nous parlons d’un chrétien dans la pauvreté. Pauvre, il n’en a pas le souci : il est pauvre sans l’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
. Quand en effet on manque de ressources sans en être obsédé, quand on est pauvre sans l’être et que, sans être une linotte, on se comporte comme un oiseau, on est alors un chrétien.

De quoi vit donc le chrétien qui est pauvre ? Du pain quotidien. Il ressemble en cela à l’oiseau. Mais si celui-ci n’est pas païen, il n’est pas davantage chrétien — car le chrétien demande en prière le pain quotidien. Il est donc encore plus pauvre que l’oiseau, puisqu’il doit prier pour sa nourriture que l’oiseau ne demande pas ainsi ? Telle est la pensée du païen. Le chrétien demande en prière le pain quotidien et le reçoit, sans avoir rien à cacher pour la nuit ; il prie pour l’obtenir et, par sa prière, il écarte la nuit le souci et dort d’un bon sommeil pour recevoir le lendemain au réveil le pain quotidien ainsi demandé. Le chrétien ne vit donc pas de pain quotidien comme l’oiseau ou le vagabond qui le prend où il le trouve ; le chrétien le trouve en effet où il le cherche, dans sa prière. C’est aussi pourquoi, si pauvre soit-il, il a pour vivre plus que le pain quotidien qui comporte pour lui un surplus nutritif qu’il ne peut avoir pour l’oiseau ; en effet, le demandant dans sa prière, le chrétien sait que le pain quotidien vient de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
 : un petit cadeau, un rien venant de la bien-aimée n’a-t-il pas de même une valeur infinie pour l’amant ? Aussi bien, le chrétien songeant à ses besoins et à ses nécessités d’ici-bas ne se contente pas de dire que le pain quotidien lui suffit ; il parle en même temps d’autre chose quand il dit : « Il me suffit qu’il vienne de Dieu » (et nul oiseau, nul païen ne sait de quoi il parle ainsi). Socrate, le sage simple de l’antiquité, parlait avec profondeur des choses suprêmes en causant sans cesse de nourriture et de boisson : de même, le chrétien indigent parlant de nourriture s entretient en toute simplicité de choses suprêmes ; parlant du pain quotidien, il songe moins à la nourriture qu’à sa provenance de la table de Dieu. L’oiseau ne vit pas ainsi du pain quotidien. Certes, il ne vit pas en païen pour manger, il mange pour vivre — mais vit-il au sens propre du terme ?

Le chrétien vit du pain quotidien ; qu’il en vive, cette question ne se pose pas pour lui, pas plus que celle de savoir episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
ce qu’il mangera et boira. Pour ces choses, il se sait compris du Père céleste qui sait qu’il a besoin de tout cela ; pauvre, il ne s’en met pas en quête quête L’homme en quête de Dieu doit descendre en son cœur pour retrouver le Paradis perdu et réaliser l’« Unicité de l’Existence » (Wahdat el-Wujûd). comme le païen. Il cherche autre chose, et c’est pourquoi il vit (on peut en effet se demander dans quelle mesure l’oiseau « vit » vraiment) ; il vit pour cette autre chose et c’est pourquoi on peut dire qu’il vit. Il croit qu’il a aux cieux ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
un Père qui chaque jour ouvre sa main compatissante et rassasie toute créature, et lui aussi, avec bénédiction ; cependant, il ne cherche pas la satiété, mais le Père céleste. Il croit qu’un homme ne diffère pas de l’oiseau en ce qu’il ne peut vivre d’aussi peu, mais en ce qu’il ne peut vivre « de pain seulement » ; il croit que c’est la bénédiction qui rassasie ; et il ne cherche pas la satiété, mais la bénédiction. Il croit qu’aucun passereau ne tombe à terre terre L’ordre "terrestre", - qu’il s’agisse de notre terre ou d’autres mondes analogues qui nous restent forcément inconnus, l’ordre "terrestre" donc est ce monde purement "naturel" que nous avons mentionné plus haut. [Frithjof Schuon] sans la volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é du Père céleste (et nul passereau ne le sait, et pour l’oiseau, qu’importe qu’il en soit ainsi !). Il croit que, tout comme il reçoit le pain quotidien chaque jour de sa vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. ici-bas, il vivra une fois là-haut dans la félicité. Telle est son explication du mot : « La vie est plus que la nourriture » ; car, certes, elle est plus que cela même dans la temporalité, mais la vie éternelle ne souffre aucune comparaison avec les aliments et la boisson, en quoi la vie de l’homme ne consiste pas, non plus que le royaume de Dieu ! Il se rappelle sans cesse que la vie de sanctification se pratique ici-bas dans la pauvreté, que Christ a eu faim au désert et soif sur la croix croix
cruz
cross
 ; si bien qu’on peut non seulement vivre dans la pauvreté, mais y vivre vraiment. Et c’est pourquoi il demande en sa prière le pain quotidien et en rend grâces, ce que l’oiseau ne fait pas ; mais prier et rendre grâces sont pour lui choses plus importantes que les aliments ; il en fait sa nourriture comme « la nourriture de Christ est de faire la volonté de son Père ».

Le chrétien pauvre est donc riche ? Certes ; car l’oiseau dans la pauvreté sans en avoir le souci n’est assurément pas un païen et, par suite, il n’est pas pauvre non plus : il est pauvre sans l’être ; mais il n’est pas davantage chrétien et c’est pourquoi il est pauvre pourtant, incroyablement pauvre, le pauvre oiseau ! Quelle pauvreté que de ne pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
prier ni rendre grâces, que de tout recevoir dans une sorte d’ingratitude et d’être comme inexistant pour le bienfaiteur auquel on doit la vie ! Car avoir la faculté de prier, de rendre grâces, c’est vivre. La richesse du chrétien pauvre, c’est d’exister Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
pour le Dieu qui ne lui a certes pas donné une fois pour toutes la richesse terrestre, que non pas ! mais qui lui donne chaque jour le pain quotidien. Chaque jour ! Oui, chaque jour il a sujet sujet
objet
La notion du « sujet », loin de n’être que psychologique, est avant tout logique et principielle et ne saurait se restreindre par conséquent à aucun ordre particulier ; la subjectivité évidente des facultés de sensation prouve déjà que le couple sujet-objet n’appartient pas au seul domaine de la psychologie. [Frithjof Schuon]
de penser à son bienfaiteur, de le prier et de lui rendre grâces. Et sa richesse s’accroît chaque jour qu’il le fait et voit plus clairement qu’il existe pour Dieu, comme Dieu pour lui ; la richesse terrestre, au contraire, va toujours diminuant chaque fois que le riche oublie de prier et de rendre grâces. Et quelle pauvreté que d’avoir ainsi reçu une fois pour toutes sa subsistance pour la vie entière ; mais quelle richesse, de la recevoir « chaque jour » ! Quel état douteux que d’être exposé presque chaque jour à oublier que l’on a reçu sa fortune ; mais quelle félicité que de s’en souvenir chaque jour, de se souvenir de son bienfaiteur, de son Dieu, de son créateur, de son dispensateur, de son Père céleste, bref, de l’amour amour
eros
éros
amor
love
pour lequel seul il vaut la peine de vivre et qui seul est digne qu’on y consacre sa vie !

Mais alors, le chrétien pauvre est donc riche ? Certainement, et tu le reconnaîtras aussi à ce qu’il ne désire pas parler de sa pauvreté terrestre, mais bien de sa richesse céleste. C’est aussi pourquoi ses propos semblent parfois si étranges. Car tandis que tout ce qui l’environne lui rappelle sa pauvreté, il parle de sa richesse ; et nul ne peut le comprendre, sinon un chrétien. Un pieux ermite retrait
anachorèse
anachorète
ermite
érémitisme
retraite
Une simplification pleine de foi de notre commerce avec la Divinité, dans la sérénité d’une conscience apaisée. Un voile jeté sur les vanités aveuglantes du monde, une purification du regard intellectuel, qui se retournera vers l’intérieur de l’âme pour y retrouver son bien suprême et découvrir les obstacles à sa possession.
vécut, dit-on, de longues années mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. au monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
en observant strictement son vœu de pauvreté, si bien qu’il gagna l’amitié d’un riche qui, à sa mort, légua tous ses biens à ce solitaire vivant depuis longtemps du pain quotidien. On vint l’annoncer à l’ermite qui répondit : « Ce doit être une erreur ; comment a-t-il pu m’instituer son héritier, moi qui suis mort bien avant lui ! » Que la richesse terrestre paraît pauvre à côté de cette autre ! Et elle se révèle toujours ainsi devant la mort. Mais le chrétien qui vit dans la pauvreté sans en avoir le souci est aussi mort pour le monde et au monde. C’est pourquoi il vit. Car l’oiseau cesse de vivre à la mort, mais le chrétien vit en mourant. Et c’est pourquoi la richesse du monde entier dont on peut user sa vie durant semble d’une telle insignifiance, comparée à sa pauvreté, mieux, à sa richesse. Un mort n’a pas besoin d’argent, nous le savons tous ; mais le vivant qui n’en a vraiment pas l’usage doit être, ou bien très riche (et dans ce cas, il se peut fort qu’il lui en faille davantage), ou bien un chrétien pauvre.

Dans la mesure donc où le chrétien pauvre est riche, il ne ressemble pas à l’oiseau, pauvre sans l’être ; lui aussi, pauvre sans l’être, il est riche. L’oiseau n’a pas le souci des petites choses qu’il ne recherche pas, mais il n’a pas non plus celui des grandes ; il ignore le souci, mais pour lui, sa vie est aussi comme si elle n’était pas objet du souci d’un autre. Le chrétien partage pour ainsi dire avec Dieu ; il lui laisse le soin de la nourriture, de la boisson et de toutes ces choses, tandis qu’il recherche le royaume de Dieu et sa justice. L’oiseau, dans sa pauvreté, prend son essor vers les nues sans être accablé par le souci de la pauvreté, mais le chrétien s’élève plus haut encore ; l’oiseau ; semble-t-il, cherche Dieu en s’envolant vers le ciel, mais le chrétien le trouve ; l’oiseau, semble-t-il, s’en va vers Dieu à tire d’ailes, mais c’est le chrétien qui le trouve, et il le trouve (ô céleste félicité) sur la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
 ; l’oiseau, semble-t-il, pénètre dans les cieux qui restent pourtant fermés et ne s’ouvrent que pour le chrétien !

Ne vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. Oui, les païens se soucient de ces choses.

L’oiseau vit dans la pauvreté sans en avoir le souci — il se tait ; le chrétien vit dans la pauvreté sans en avoir le souci ; il ne parle pas de pauvreté, mais de richesse ; le païen a le souci de la pauvreté. Au lieu d’être dans la pauvreté sans en avoir le souci, il est « sans Dieu dans le monde > » (et ceci répond à cela). ’ C’est pourquoi il connaît le souci. Il ne se tait pas comme l’oiseau insouciant ; il ne parle pas comme un chrétien pérorant de sa richesse ; il ne s’entretient et ne peut s’entretenir que de la pauvreté et des soucis qu’elle entraîne. Il demande : Que mangerai-je ; que boirai-je, aujourd’hui, demain, après-demain, cet hiver, le printemps prochain, quand je serai vieux, avec les miens et tout le pays ; que mangerons-nous, que boirons-nous ? Et il ne pose pas cette question dans un moment de préoccupation pour s’en repentir ensuite, ou dans une période de disette pour en demander ensuite pardon pardon Si l’homme demande pardon à Dieu, c’est, en dernière analyse, pour se conformer à une réalité normative, à la vérité tout court. [Frithjof Schuon] à Dieu. Non ; il est sans Dieu dans le monde et il se donne de l’importance par cette question, la question vitale par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, suivant son terme ; il se gonfle d’importance en songeant qu’il s’occupe exclusivement de cette question vitale ; il trouve inadmissible que le gouvernement (car il n’a rien à faire avec Dieu) le laisse manquer de quelque chose, lui qui vit exclusivement pour cette question vitale. Il prend pour un rêveur quiconque ne s’en occupe pas, du moins quand on lui en parle ; même les sujets les plus sublimes et les plus sacrés sont à ses yeux des futilités et des chimères, comparés à la réalité de cette question vitale, la plus profonde de toutes. Il trouve misérable d’adresser un homme fait au lis et à l’oiseau : qu’offrent-ils à nos yeux, et que nous apprennent-ils ? Quand on est comme lui un homme qui s’est instruit du sérieux de la vie, époux, père et citoyen, c’est une assez mauvaise plaisanterie et une idée puérile que d’inviter à contempler les lis et les oiseaux, comme si l’on n’avait pas autre chose à observer. « Si ’ », dit-il, « ce n’était pas pour satisfaire au bon ton et par égard pour mes enfants qu’il est d’usage d’instruire en religion religion Le contenu et la raison d’être des religions est le rapport entre Dieu et l’homme ; entre l’Être nécessaire et l’existence contingente. C’est ce rapport qui donne aux religions toute leur puissance et toute leur légitimité ; c’est au contraire leur revendication confessionnelle d’absoluité qui constitue leur relativité. (Frithjof Schuon) , je dirais qu’on trouve fort peu de chose dans l’Ecriture en réponse à la question capitale, et fort peu de données vraiment utiles, sauf une magnifique sentence de ci, de là. On y trouve des renseignements sur Christ et les apôtres ; mais pour la question vitale proprement dite, pas le moindre brin de réponse : de quoi ont-ils vécu ; comment ont-ils fait pour payer partout, régler redevances et impôts. C’est répondre de bien misérable façon au problème de la cherté de la vie que de le résoudre par un miracle ; et celui-ci fût-il vrai, que prouve-t-il ? On ne songe d’avance absolument à aucun moyen de se tirer d’affaire ; le moment venu de payer l’impôt, on dit à un disciple de tirer de l’eau l’eau
água
water
un poisson dans la bouche duquel se trouve un statère pour le régler : si c’est vrai, qu’est-ce que cela prouve ? Je ne trouve pas de sérieux dans l’Ecriture, pas de réponse sérieuse à la sérieuse question ; un homme sérieux n’aime pas qu’on se moque de lui, comme si l’on était à la comédie. Libre aux prêtres de prôner ces choses aux femmes et aux enfants ; mais au fond, tout homme sérieux et éclairé est d’accord avec moi ; et dans les réunions publiques où se rencontrent les gens sérieux, on ne vénère que la sage prudence avertie de la réalité ».

Ainsi parle le païen ; car le paganisme était sans Dieu dans le monde ; mais le christianisme révèle l’impiété du paganisme. Elle ne consiste pas à se mettre en souci, bien qu’il ne soit pas chrétien de le faire ; elle consiste à ne vouloir s’instruire de rien autre chose, à refuser d’entendre que ce souci est coupable ; aussi l’Ecriture dit-elle que l’homme peut appesantir son cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
par le souci de sa subsistance exactement comme par les excès et par l’ivresse (Luc, 21, 34). La vie offre partout des bifurcations. Tout homme, à l’entrée de la vie, se trouve devant l’une d’elles : c’est sa perfection perfection
perfeição
perfección
, et non son mérite ; l’endroit où il est à la fin fin
finalité
telos
télos
Le finalisme est une option théorique qui affirme l’existence d’une cause finale de l’univers, de la nature ou de l’humanité. Elle présuppose un dessein, un but ultime, une signification, immanents ou transcendants, présents dès leur origine. Cette perspective est aussi dite téléologique.
dépend de son choix et de sa responsabilité (car à la fin, il est impossible d’être à une bifurcation). Pour celui qui vit dans la pauvreté et qui, par suite, ne peut s’en départir, la bifurcation consiste, ou bien à se départir chrétiennement du souci en levant les yeux vers « le Chemin », ou bien à s’y abandonner en s’engageant dans la fausse voie Tao
Dao
Voie
Way
Le Tao, qu’on traduit littéralement par "Voie", et qui a donné son nom à la doctrine elle-même, est le Principe suprême, envisagé au point de vue strictement métaphysique. René Guénon
 ; car vu de l’éternité, il n’y a jamais deux voies, malgré la bifurcation : il n’en est qu’une seule, l’autre est la fausse. Plus l’homme s’enfonce dans le souci, plus aussi il s’éloigne de Dieu et du christianisme ; et il est au plus bas degré de la chute chute
queda
decadência
caída
fall
quand il ne veut rien savoir de plus relevé que son souci dont il prétend faire non seulement le plus écrasant (ce qu’il n’est pas, le plus accablant étant la douleur du repentir), mais encore le souci suprême.

Mais ceux qui veulent être riches tombent dans nombre de tentations et de pièges ; et qu’est-ce que le souci de la pauvreté, sinon celui de vouloir être riche ! Peut-être le souci ne demande-t-il pas tout de suite la richesse ; contraint par la dure nécessité nécessité Nécessité, en Grec Ananké, est mère des trois Moires :

* Clotho présidait au passé (de klôthousa, filer),
* Lachésis au présent (de léxis,prédestination),
* Atropos au futur (d’atrepta, irréversible).
et réduit à l’impuissance, il se contente provisoirement de moins. Mais si ce même souci voyait comblé son désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
actuel, et si de plus hautes perspectives s’offraient, il convoiterait sans cesse davantage. On se trompe si l’on croit que le souci de la pauvreté, lorsqu’il a refusé la guérison divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
(et s’il l’accepte, elle peut tout aussi bien débuter par un peu moins que par un peu plus), se contenterait d’une certaine condition avant d’atteindre la richesse dont il ne se contenterait pas davantage. Quelle immense route s’offre au souci de la pauvreté ; et le plus terrible, c’est que cette route est partout croisée de tentations ! Car où que nous allions, nous encourons tous les dangers ; mais celui qui recherche la fortune va partout au devant de ces tentations ; et il est inévitable qu’il succombe dans ces pièges que Dieu ne lui a pas tendus, mais où il se jette lui-même. L’homme qui vit dans la pauvreté est déjà dans une situation difficile, mais il n’est nullement abandonné de Dieu ; le salut salut Dans les religions qui constatent la rupture entre Dieu et les humains, le salut, salut de l’âme ou salut éternel est le rétablissement durable, éternel, des liens entre eux. , qui est un ordre, consiste à ne pas se mettre en souci ; car on reconnaît que le salut offert par Dieu est le seul vrai au fait qu’il est « commandé ». II est difficile de suivre sa route sans se mettre en souci, presque aussi difficile que de marcher sur la mer ; mais si tu peux croire, la chose est pourtant possible. En tout danger, il importe avant tout d’en libérer sa pensée. Si tu ne peux te libérer de la pauvreté, tu peux du moins en libérer ta pensée en songeant sans cesse à Dieu ; c’est ainsi que le chrétien suit sa route ; il tourne ses regards en haut, il écarte sa vue du danger, il est dans la pauvreté sans en avoir le souci. Mais celui qui veut être riche, attache constamment sa pensée à la terre où le retient son souci ; il marche courbé et regarde sans cesse devant lui — pour voir si la fortune ne va pas lui sourire. Il regarde sans cesse devant lui : c’est bien, d’ordinaire, le meilleur moyen d’éviter la tentation ; mais il l’ignore : regarder devant soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, c’est justement tomber dans le piège, c’est le moyen de découvrir des tentations toujours plus grandes et d’y tomber toujours plus bas. Il est déjà à la merci de la tentation dont le souci est le plus rusé serviteur ; et la tentation séjourne ici-bas où sont « toutes ces choses que les païens recherchent » ; elle est ici-bas, et plus elle amène l’homme à baisser les yeux vers elle, plus aussi elle rend sa chute certaine. Qu’est-ce en effet que la tentation, en elle-même multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
 ? Elle ne consiste pas, comme pour le gourmand, à vivre pour manger, mais, par une révolte contre l’ordre divin, à vivre pour peiner en esclave ; elle consiste à se perdre soi-même, à perdre son âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
, à cesser d’être homme et à vivre en tant qu’homme non pas plus libre que l’oiseau, mais abandonné de Dieu : bref, à être un esclave plus misérable que la bête. Elle consiste à travailler comme un esclave ! Au lieu de travailler pour le pain quotidien, comme il est commandé à tout homme, on peine en esclave pour l’obtenir — sans être rassasié, parce qu’on a le souci de devenir riche. Au lieu de demander dans sa prière le pain quotidien, on peine en esclave pour se le procurer, parce qu’on est devenu l’esclave des hommes et de son propre souci en oubliant qu’on doit le demander à Dieu. Au lieu d’accepter sa condition, la pauvreté où l’on est cependant aimé de Dieu, on ne connaît jamais la joie intérieure, la joie en Dieu ; on livre et soi-même et sa vie à la malédiction de cet esclavage, nuit et jour l’âme chagrine, l’humeur humeur Le terme humeur vient du latin umor, qui est lui-même un mot venant du grec ancien et qui signifie liquide. Un autre mot en français qui a la même racine est le mot humour, mais son acception actuelle est plus récente (XVIIIe siècle). Il vient de l’anglo-normand humour qui vient lui-même du vieux français humor. Également, en anglais américain, humour s’orthographie humor, mais le même mot n’est pas prononcé de manières très différentes entre les anglophones britanniques et américains. sombre et morose, tout à une agitation sans spiritualité spiritualité Dans la tradition mystique ou ésotérique, le Spirituel est un individu qui met l’accent sur l’homme intérieur, l’esprit des textes, minimise les rites, les institutions religieuses, l’histoire, les dogmes, au profit de l’Adam intérieur, du Christ intérieur. La spiritualité c’est son activité. (adapté de Pierre Riffard) , le cœur alourdi par le souci de la subsistance, le cœur entaché d’avarice malgré la pauvreté où l’on est.

Songe pour conclure à l’oiseau qui doit intervenir dans notre discours comme dans l’Evangile. Comparé au païen sans Dieu et dans la tristesse tristesse
lype
Selon Jean-Claude Larchet (Thérapeutique des maladies spirituelles), au lieu d’utiliser la tristesse, "passion naturelle et irréprochable", pour pleurer ses péchés et s’affliger de son éloignement de Dieu et de la perte des biens spirituels, l’homme l’utilise au contraire à pleurer la perte de biens sensibles, s’afflige de n’avoir pu satisfaire tel désir, ni obtenir un plaisir attendu, ou encore d’avoir subi tel désagrément dans ses rapports avec ses semblables. Il fait de la tristesse une maladie de l’âme.
, l’oiseau, dans la pauvreté sans en avoir le souci, est tout insouciance ; comparée à la pieuse foi
foi
faith
pistis
Croire sincèrement, c’est croire comme si on voyait ; c’est admettre avec tout notre être ; c’est donc se détacher du multiple, du divers, de tout ce qui n’est pas l’Un ; c’est toute la voie, jusqu’à l’union. [Schuon]
du chrétien, l’insouciance de l’oiseau est légèreté. Comparé à l’oiseau dans sa légèreté, le païen est lourd et pesant comme une pierre ; comparé au chrétien dans sa liberté, l’oiseau est pourtant également soumis à la loi de la pesanteur. Comparé à l’oiseau qui vit, le païen est mort ; comparé au chrétien, l’oiseau ne peut cependant pas être dit vivant. Comparé à l’oiseau qui se tait, le païen est bavard ; comparé au chrétien, le païen est cependant privé de parole : il ne prie ni ne rend grâces, ce qui, au sens profond, est le langage langage Le langage est un ensemble de signes (vocaux, gestuel, graphiques, tactiles, olfactifs, etc.) doté d’une sémantique, et le plus souvent d’une syntaxe (mais ce n’est pas systématique[1]). Plus couramment, le langage est un moyen de communication. humain ; tout le reste, tout ce que dit le païen est à cet égard ce que la parole d’un perroquet est à celle de l’homme. L’oiseau est pauvre sans l’être ; le chrétien est pauvre, mais riche en sa pauvreté ; le païen est pauvre, pauvre sans cesse, plus pauvre que l’oiseau le plus pauvre. Qui est le pauvre, tellement pauvre que l’on n’a rien d autre à dire de lui, comme il ne sait lui-même parler d’autre chose ? C’est le païen. Suivant la doctrine chrétienne, il n’y a absolument aucun pauvre, ni l’oiseau, ni le chrétien. La route est longue pour qui, dans la pauvreté, veut être riche ; le raccourci de l’oiseau est le plus bref, celui du chrétien, plus rempli de félicité.