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Philosophie pythagoricienne

Fabre d’Olivet - Liberté, Nécessité, Providence.

Les vers dorés de Pythagore

mardi 18 novembre 2008

Fragments extraits de l’ouvrage sur « Les vers dorés de Pythagore ». (sélection de André Tanner)

Et quant aux maux qu’entraîne avec soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
le Destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal

Juge-les ce qu’ils sont ; supporte-les ; et tâche,
Autant que tu pourras, d’en adoucir les traits.
Les Dieux aux plus cruels n’ont pas livré les sages.

J’ai dit que Pythagore admettait deux mobiles des actions humaines, la puissance acte
puissance
energeia
dynamis
de la Volonté, et la nécessité nécessité Nécessité, en Grec Ananké, est mère des trois Moires :

* Clotho présidait au passé (de klôthousa, filer),
* Lachésis au présent (de léxis,prédestination),
* Atropos au futur (d’atrepta, irréversible).
du Destin, et qu’il les soumettait l’un L'Un
hen
hén
L’Un, en philosophie ou en mystique, désigne le Principe suprême, souvent donné comme impensable et ineffable. Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du IIIe siècle. Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule (comme « Dieu » ou « Être »). Le mot s’oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C’est l’Un-Dieu, l’Un-principe, mesure suprême.
et l’autre à une loi fondamentale appelée la Providence providence
providência
pronoia
, de laquelle ils émanaient également. Le premier de ces mobiles était libre, et le second contraint : en sorte que l’homme homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
se trouvait placé entre deux natures opposées mais non pas contraires, indifféremment bonnes ou mauvaises, suivant l’usage qu’il savait en faire. La puissance de la volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é s’exerçait sur les choses à faire ou sur l’avenir ; la nécessité du destin sur les choses faites, ou sur le passé ; et l’une alimentait sans cesse l’autre, en travaillant sur les matériaux qu’elles se fournissaient réciproquement : car, selon cet admirable philosophe, c’est du passé que naît l’avenir, de l’avenir que se forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
le passé, et de la réunion de l’un et de l’autre que s’engendre le présent toujours existant, duquel ils tirent également leur origine : idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
très profonde, que les stoïciens avaient adoptée [1]. Ainsi, d’après cette doctrine, la liberté liberdade
liberté
freedom
liberdad
La liberté est la faculté d’agir selon sa volonté sans être entravé par le pouvoir d’autrui. Elle est définie :

* négativement : absence de soumission, de servitude, de contrainte exercée par autrui. L’être humain est indépendant.

* positivement : autonomie et spontanéité du sujet rationnel ; les comportements humains volontaires se fondent sur la liberté et sont qualifiés de libres.
règne dans l’avenir, la nécessité dans le passé, et la providence sur le présent. Rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. de ce qui existe n’arrive par hasard, mais par l’union de la loi fondamentale et providentielle avec la volonté humaine qui la suit ou la transgresse, en opérant sur la nécessité [2]. L’accord de la volonté et de la providence constitue le Bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
 ; le Mal mal
kakos
Le mal est la "possibilité de l’impossible", sans laquelle l’Infini ne serait pas l’Infini. (Frithjof Schuon)
naît de leur opposition. L’homme a reçu, pour se conduire dans la carrière qu’il doit parcourir sur la terre terre L’ordre "terrestre", - qu’il s’agisse de notre terre ou d’autres mondes analogues qui nous restent forcément inconnus, l’ordre "terrestre" donc est ce monde purement "naturel" que nous avons mentionné plus haut. [Frithjof Schuon] , trois trinité
trois
triade
ternaire
L’archétype divin de tous les ternaires positifs est la trinité védantine Sat, Chit, Ananda : Dieu, à partir de son Essence surontologique, est pur "Être", pur "Esprit", pure "Félicité". Quand la trinité est horizontale, elle exprime les facultés a priori divines ; quand elle est verticale, elle exprime les tendances cosmiques. [Frithjof Schuon]
forces appropriées à chacune des trois modifications de son être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
, et toutes trois enchaînées à sa volonté. La première, attachée au corps Körper
corpo
corps
soma
cuerpo
body
, est l’instinct ; la seconde, dévouée à l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
, est la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
 ; la troisième, appartenant à l’intelligence intelligence Notre intelligence n’est pleinement humaine que par les vérités concernant Dieu et nos fins dernières. Elle opère la compréhension de Dieu, du monde, de l’homme. [Frithjof Schuon] , est la science episteme
saber
savoir
ciência
science
ciencia
ou la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
. Ces trois forces, indifférentes par elles-mêmes, ne prennent ce nom que par le bon usage que la volonté en fait ; car, dans le mauvais usage, elles dégénèrent en abrutissement, en vice vice
vices
kakíai
Le vice désigne d’une manière générale et non morale ce qui est défectueux, le défaut. En morale, c’est un penchant devenu habitude que la morale religieuse ou sociale réprouve (en matière sexuelle mais pas seulement), ou un défaut excessif. Wikipédia
, et en ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
. L’instinct perçoit le bien et le mal physique résultant de la sensation expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
experiência
sensação
percepção
impressão
impression
impresión
percepción
sensación
 ; la vertu connaît le bien et le mal moraux existant dans le sentiment ; la science science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
juge le bien ou le mal intelligibles qui naissent de l’assentiment. Dans la sensation, le bien et le mal s’appellent plaisir ou douleur ; dans le sentiment, amour amour
eros
éros
amor
love
ou haine haine
mîsos
kótos
Les Pères distinguent la haine, en tant que passion, de la colère.
 ; dans l’assentiment, vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
ou erreur. La sensation, le sentiment et l’assentiment, résidant dans le corps, dans l’âme et dans l’esprit esprit
pneuma
espírito
spirit
mente
mind
, forment un ternaire, qui, se développant à la faveur d’une unité relative, constitue le quaternaire humain, ou l’Homme considéré abstractivement. Les trois affections qui composent ce ternaire agissent et réagissent les unes sur les autres, et s’éclairent ou s’obscurcissent mutuellement ; et l’unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) qui les lie, c’est-à-dire l’Homme, se perfectionne ou se déprave, selon qu’elle tend à se confondre avec l’Unité universelle, ou à s’en distinguer. Le moyen qu’elle a de s’y confondre, ou de s’en distinguer, de s’en rapprocher ou de s’en éloigner, réside tout entier dans sa volonté, qui, par l’usage qu’elle fait des instruments que lui fournit le corps, l’âme et l’esprit, s’instinctifie ou s’abrutit, se rend vertueuse ou vicieuse, sage ou ignorante, et se met en état de percevoir, avec plus ou moins d’énergie, de connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
et de juger avec plus ou moins de rectitude ce qu’il y a de bon, de beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
et de juste dans la sensation, le sentiment ou l’assentiment ; de distinguer avec plus ou moins de force et de lumières le bien et le mal ; et de ne point se tromper enfin dans ce qui est réellement plaisir ou douleur, amour ou haine, vérité ou erreur.

On sent bien que la doctrine métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
que je viens d’exposer brièvement, ne se trouve nulle part aussi nettement exprimée, et qu’ainsi je ne puis l’appuyer d’aucune autorité directe. Ce n’est qu’en partant des principes posés dans les Vers dorés, et en méditant longtemps sur ce qui a été écrit de Pythagore, qu’on peut en concevoir l’ensemble. Les disciples de ce philosophe ayant été extrêmement discrets, et souvent obscurs, on ne peut bien apprécier les opinions de leur maître qu’en les éclairant de celles des platoniciens et des stoïciens, qui les ont adoptées et répandues sans autant de réserve.

L’Homme, tel que je viens de le dépeindre, d’après l’idée que Pythagore en avait conçue, placé sous la domination de la Providence, entre le passé et l’avenir, doué d’une volonté libre par son essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
, et se portant à la vertu ou au vice de son propre mouvement mouvement Selon Aristote, il existe deux types de mouvements, le mouvement naturel ramenant les objets vers leurs lieux d’origine, et le mouvement violent, impulsé par un objet à un autre. , l’Homme, dis-je, doit connaître la source des malheurs qu’il éprouve nécessairement ; et loin d’en accuser cette même Providence qui dispense les biens et les maux à chacun selon son mérite et ses actions antérieures, ne s’en prendre qu’à lui-même s’il souffre par une suite inévitable de ses fautes passées. Car Pythagore admettait plusieurs existences successives [3], et soutenait que le présent qui nous frappe, et l’avenir qui nous menace, ne sont que l’expression du passé, qui a été notre ouvrage dans des temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. antérieurs. Il disait que la plupart des hommes perdent, en revenant à la vie vie Le philosophe Michel Henry définit la vie d’un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir « de se sentir et de s’éprouver soi-même en tout point de son être ». Pour lui, la vie est essentiellement force subjective et affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. , le souvenir de ces existences passées ; mais que, pour lui, il devait à une faveur particulière des Dieux d’en conserver la mémoire [4]. Ainsi, suivant sa doctrine, cette Nécessité fatale dont l’homme ne cesse de se plaindre, c’est lui-même qui l’a créée par l’emploi de sa volonté ; il parcourt, à mesure qu’il avance dans le temps, la route qu’il s’est déjà tracée à lui-même ; et, suivant qu’il la modifie en bien ou en mal, qu’il y sème, pour ainsi dire, ses vertus ou ses vices, il la retrouvera plus douce ou plus pénible, lorsque le temps sera venu de la parcourir à nouveau.

Voilà les dogmes au moyen desquels Pythagore établissait la nécessité du Destin, sans nuire à la puissance de la Volonté, et laissait à la Providence son empire universel, sans être obligé ou de lui attribuer l’origine du mal, comme ceux qui n’admettaient qu’un principal des choses, ou de donner au Mal une existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
absolue, comme ceux qui admettent deux principes. Il était en cela d’accord avec la doctrine antique, suivie par les oracles des Dieux [5]. Les pythagoriciens, au reste, ne regardaient pas les douleurs, c’est-à-dire tout ce qui afflige le corps dans sa vie mortelle, comme de véritables maux ; ils n’appelaient maux véritables que les péchés, les vices, les erreurs dans lesquels on tombe volontairement. Selon eux, les maux physiques et inévitables, étant illustrés par la présence présence Le sens du sacré, c’est aussi la conscience innée de la présence de Dieu, c’est sentir cette présence sacramentellement dans les symboles et ontologiquement en toutes choses. [Frithjof Schuon] de la vertu, pouvaient se transformer en biens, et devenir brillants et dignes d’envie. Ce sont ces derniers maux, dépendants de la nécessité, que Lysis recommandait de juger pour ce qu’ils sont ; c’est-à-dire de considérer comme une suite inévitable de quelque faute, comme le châtiment ou le remède de quelque vice ; et conséquemment de les supporter, et loin de les aigrir encore par l’impatience et la colère, de les adoucir au contraire par la résignation et l’acquiescement de la volonté au jugement de la Providence. Il ne défendait point, comme on le voit dans les vers cités, de les soulager par des moyens licites ; au contraire, il voulait que le sage s’appliquât à les détourner, s’il le pouvait, et à les guérir. Ainsi ce philosophe ne tombait point dans les excès qu’on a justement reprochés aux stoïciens [6]. Il jugeait la douleur mauvaise, non qu’elle fût de la même nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
que le vice, mais parce que sa nature purgative du vice l’en rendait une suite nécessaire. Platon adopta cette idée et en fit sentir toutes les conséquences avec son éloquence ordinaire [7].


Voir en ligne : Fabre d’Olivet - Wikipédia


[1Senec, De Sen. L. VI, c. 2.

[2Hiérocl., Aur. carmin., v. 18.

[3Diog. Laërt., in Pythag. ; ibid., in Emped.

[4Hierocl. Pont., apud Diog. Laërt. L. VIII, § 4.

[5Maxime de Tyr avait fait une dissertation sur l’origine du Mal, dans laquelle il prétendait que les oracles fatidiques ayant été consultés à ce sujet répondirent par ces deux vers d’Homère :

Nous accusons les Dieux de nos maux ; et nous-mêmes
Par nos propres erreurs, nous les produisons tous.

[6Plutar., De Repugn. Stoic.

[7In Gorgi. et Phileb.