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Sortilèges du Verbe

Ghyka : Sortilèges du Verbe - MÉTAPHORE ET ANALOGIE

Matila C. Ghyka

dimanche 16 novembre 2008

félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
Bonne chance ou fortune ; le mot grec est un composés fait sur daimon (puissance divine, dieu, destin). (selon R. Guérineau)

Id quod inferius
Sicut quod superius
(Formule analogique des alchimistes et Rose-Croix Rose-Croix La Rose-Croix est un ordre hermétiste chrétien légendaire, dont les premières mentions remontent au début du XVIIe siècle en Allemagne. L’existence de l’ordre, et celle de son fondateur Christian Rosenkreutz, sont controversées. , tirée de la Table d’Émeraude.)

COMPARAISONS ET MÉTAPHORES

Ayant ainsi passé en revue les divertissements d’apparence frivole que permet la manipulation des mots, revenons à la sémantique proprement dite. Nous avons jusqu’ici évoqué surtout les suggestions phonétiques directes, par onomatopée ou Einfühlung (identification sympathique) ; attaquons-nous maintenant à la suggestion plus cérébrale opérée par l’image image
eikon
eikón
Il n’y a pas de théophanie qui ne soit préfigurée dans la constitution même de l’être humain, car celui-ci est "fait à l’image de Dieu" ; l’ésotérisme entend actualiser ce que Dieu a mis de divin dans ce miroir de lui-même qu’est l’homme. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
, et par l’opération qui, au moyen des images et de leur association ou transfert, aboutit à la métaphore.

Il s’agit de se débrouiller dans les notions apparentées et enchevêtrées d’image, de comparaison, de symbol symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
e, d’allégorie et de métaphore ; faire cette énumération permet déjà d’y voir un peu clair.

Comme le dit l’auteur anonyme d’un excellent article sur la métaphore, paru voici quelques années (Du 14 octobre 1926) dans le supplément littéraire du Times :

« Essayer un examen fondamental de la métaphore ne serait rien rien Le mot rien désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre zéro. « Il n’y a rien ici » signifie qu’aucun objet n’est présent, sans a priori sur la nature des objets qui auraient pu se trouver à l’endroit considéré. moins qu’une investigation de la genèse genèse
genesis
génesis
génération
Même dans l’Iliade (XIV 201, 246), où son usage est attesté pour la première fois, génesis désigne non seulement la "naissance", mais aussi la "génération", "le fait de venir à l’être". [Luc Brisson]
de la pensée elle-même. »

Un exemple de pensée métaphorique enchâssée dans l’étymologie d’un mot est fourni par l’origine du mot « personne » ; la racine latine persona vient en effet d’un mot étrusque [1] signifiant masque d’acteur.

Je me permets de reproduire ci-après un passage de mon « Nombre d’Or » commentant l’article sus-mentionné : « Une métaphore peut ne contenir aucune image visuelle, mais elle contiendra toujours, fût-ce comme l’allusion la plus condensée, la plus dissimulée, une comparaison et le « transfert » (traduction littérale du mot métaphore) d’idées qui en résulte. »

Suivait la définition d’Aristote :

« Mais la plus grande chose de toutes est loin d’être ser
être
being
ón
Le concept d’être désigne en général ce que nous ressentons exister d’une manière ou d’une autre dans la perception, qu’elle soit sensible ou intelligible. L’étude de l’être est appelée ontologie ou métaphysique.
un maître de la métaphore. C’est la seule chose qu’on ne puisse apprendre des autres ; et c’est aussi un signe de génie original, car une bonne métaphore implique la perception expérience
aisthesis
perception
aísthesis
sensation
D’un point de vue très théorique, une expérience est un engagement dans une situation de mise à l’épreuve d’un élément d’ordre spéculatif, souvent appelé hypothèse lorsqu’elle s’inscrit dans un système logique. Cette situation et cet engagement ne sont pas toujours recherchés, il arrive ainsi qu’on parle d’expérience mystique quand se produit une révélation d’ordre spirituel. Au contraire, dans les disciplines scientifiques, les expériences sont qualifiées de scientifiques parce qu’elles sont conduites en respectant des protocoles aussi rigoureux que possible, concernant aussi bien la planification et la mise-en-oeuvre concrète de la situation expérimentale, que le recueil des données (souvent au moyen d’instruments de mesure) ou l’interprétation théorique qu’il en est faite.
intuitive dè la similitude dans les choses dissemblables. »

« Nous retrouvons (disait mon commentaire) l’idée du Même et de l’Autre, de l’Unité l'unité "Il faut élever cette fine pointe de l’âme, selon laquelle nous sommes unité. Nous participons au Premier, duquel dérive pour toutes choses l’unification, selon l’unité et pour ainsi dire la fleur de notre essence, grâce à laquelle nous nous attachons principalement au Divin. Partout, en effet, ’c’est par le semblable qu’est appréhendé le semblable’, les principes les plus élevés d’unification des êtres par ce qu’il y a d’un dans l’âme. De toutes nos activités, c’est ici la plus haute : par elle nous devenons possédés de Dieu." (Proclus) dans la Variété, du grand principe Principe
arche
arkhê
de l’Analogie analogia
analogie
analogy
analogía
qui, dans Platon et Vitruve, régit les compositions plastiques et architectoniques, devenu ici procédé d’intégration mentale ; et cette synthèse instantanée, révélant l’unité ou l’enchaînement d’un ensemble de concepts ou de sentiments jusqu’alors distincts dans la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
, agit sur l’intellect intellect
noûs
L’Intellect est l ’« oeil du coeur » ou l’organe de la connaissance directe. Il se projette dans l’âme individuelle en se limitant et se polarisant ; il se manifeste sous un triple aspect, ou si l’on préfère, il se scinde en trois modes : l’intelligence, la volonté et le sentiment. [Frithjof Schuon]
conformément au principe hédonistique du moindre effort, de simplification harmonique, dont nous avons aussi noté l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
à propos des perceptions visuelles et auditives. »

Au risque d’être pédant, je rappellerai que la comparaison implicite qui se trouve en toute métaphore est l’essence essence
ousía
Les termes "substance" et "essence" sont souvent synonymes, mais à rigoureusement parler, le premier terme suggère une continuité, et le second, une discontinuité ; le premier se référant plutôt à l’immanence, et le second, à la transcendance. [Frithjof Schuon]
même non seulement de l’analogie lato sensu, mais aussi de l’analogie mathématique mathématique Les mathématiques constituent un domaine de connaissances abstraites construites à l’aide de raisonnements logiques sur des concepts tels que les nombres, les figures, les structures et les transformations. Les mathématiques désignent aussi le domaine de recherche visant à développer ces connaissances, ainsi que la discipline qui les enseigne. ou proportion [2], celle qui introduit dans une composition géométrique le jeu récurrent des similitudes ; la proportion n’est que l’aspect mathématique (égalité de deux dualité
deux
dyade
Quand la dualité est horizontale, elle exprime les pôles "actif" et "passif" ; quand elle est verticale, elle exprime les degrés "absolu" et "relatif", dans l’Ordre divin d’abord et dans l’ordre cosmique ensuite. [Frithjof Schuon]
rapports) d’une comparaison qui, du fait qu’elle s’occupe de grandeurs mesurables, peut se réduire à des nombres nombres Les nombres principiels - ou les symboles numéraux - sont soit "horizontaux", soit "verticaux", suivant qu’ils indiquent, soit une différenciation, qui se reflète à chaque niveau universel, soit une projection, qui s’enfonce dans la relativité. [Frithjof Schuon] ou symboles symbolon
symbolisme
symboles
symbole
Étymologie grecque : sym-balleîn = « jeter ensemble ». Correspondance naturelle de signifiant à signifié, chez les ésotéristes. (Pierre Riffard)
algébriques [3].

Les comparaisons explicites :

Ce que le titan chauve est à l’archange anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
imberbe
Don Jayme l’est à don Ascagne.
V. HUGO.

et (de Louis Bouilhet) :

Tu n’as jamais été même aux jours les plus rares
Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur.

(Ici deux des quatre quatre
quaternité
Quand la quaternité est horizontale, elle se réfère aux qualités universelles ; quand elle est verticale, elle indique les degrés de l’Univers - l’enfoncement dans la relativité. [Frihtjof Schuon]
termes sont réduits à un : l’archet, au propre et au figuré) :

Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares
J’ai fait chanter mon rêve au vide vide
vazio
void
de ton’cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
.

Ici les quatre termes sont au complet : air dans bois creux comme rêve dans cœur vide ont logiquement la même structure structure D’une manière générale, la façon dont les éléments participants d’un système sont organisés entre eux. Un phénomène est dit structurel (opposé à conjoncturel) s’il est inhérent au mode d"organisation d’un système, d’une société. que la constatation :

A est à B comme C est à D,

équivalence de deux relations qui, en géométrie géométrie La géométrie est la partie des mathématiques qui étudie les figures de l’espace de dimension 3 (géométrie euclidienne) et, depuis le XVIIIe siècle, aux figures de d’autres types d’espaces (géométrie projective, géométrie non euclidienne, par exemple). Certaines méthodes d’étude de figures de ces espaces se sont transformée en branches autonome des mathématiques : topologie,géométrie différentielle, et géométrie algébrique, par exemple. ou en algèbre, prend l’aspect plus précis de l’égalité de deux rapports, d’une proportion géométrique, ce qu’en notation mathématique nous écrivons :

A : B = C : D ou A/B = C/D

Les comparaisons qui précèdent sont tellement précises, articulées, qu’elles trouveraient aussi bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
leur place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
en prose. Dans les exemplaires suivants la comparaison est moins explicite ; nous avons déjà des semi-métaphores :

Dans le vaste palais catholique romain
Dont chaque ogive est au soleil une mitre.
V. HUGO.

Charles fut le vautour,
Philippe est le hibou.
V. HUGO.

On distingue des tours sur l’épine dorsale
D’un mont lointain qui semble une ourse colossale.
V. HUGO.

Il y a ici à la fois des images pures et les comparaisons afférentes ; mais ces comparaisons sont encore trop ingénieuses, ne seraient pas déplacées en prose (en « langage langage Le langage est un ensemble de signes (vocaux, gestuel, graphiques, tactiles, olfactifs, etc.) doté d’une sémantique, et le plus souvent d’une syntaxe (mais ce n’est pas systématique[1]). Plus couramment, le langage est un moyen de communication. des sciences science
epistêmê
episteme
sciences
Le sens originel du grec : se placer au-dessus de.... Parménide a ouvert la voie à la conception grecque de l’epistêmê en distinguant le monde de l’opinion et celui de la pensée pure et de l’être. (Y. Lafrance)
 » dirait P. Servien) ; ce n’est pas encore le « coup de vent » de la métaphore, qui demande non seulement de l’imprévu mais une condensation effective.

Voici encore un passage de l’étude sur la métaphore mentionnée plus haut :

« L’essentiel est simplement qu’il y ait eu cette perception perception La perception est le phénomène physio-psychologique qui nous relie au monde sensible par l’intermédiaire de nos sens. intuitive de similitude entre des concepts différents dont parle Aristote. Ce que nous demandons en premier lieu est que l’analogie soit réelle et qu’elle ait été inobservée jusqu’à présent [4], ou rarement entrevue, de sorte qu’elle nous frappe avec l’effet d’une révélation Révélation La Révélation (on emploie généralement une majuscule dans cette acception du mot) est, pour une religion, la connaissance qu’elle affirme détenir de source divine. Les manifestations divines par lesquelles cette connaissance est parvenue aux hommes sont tantôt des apparitions (théophanies), tantôt l’inspiration à des prophètes de textes considérés comme sacrés. Les religions rattachées à la trilogie judaïsme-christianisme-islam, en particulier, sont dites révélées.  ; quelque chose d’inconnu est, subitement mis en lumière lumière La lumière semble avoir fait l’objet d’une interprétation symbolique dès que les hommes se sont mis à croire dans un au-delà. Depuis la possible déification du feu, devenu élément vital pour l’Homme préhistorique, puis l’un des quatre éléments de la philosophie de la Grèce antique, jusqu’à la théologie chrétienne de Dieu comme "lumière des lumières", l’illumination étant présente dans de nombreuses religions, on n’a eu de cesse que de lui accorder des origines et vertus surnaturelles. . A ce point de vue, l’image est ici vraiment créatrice ; elle marque un pas en avant, pour l’écrivain qui la perçoit et le lecteur qui la reçoit, dans la conquête de la réalité. »

L’auteur de cet article constate que Shakespeare fut peut-être le plus grand maître dans l’emploi des métaphores.

Les métaphores élizabéthaines sont des fusées qui éblouissent, sauvées de l’absurde par l’audace même des comparaisons et des ellipses, et par la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
de leurs images.

Ainsi chez Shakespeare, sur la galère de Cléopâtre, les voiles pourpres sont si parfumées que les vents en sont malades d’amour amour
eros
éros
amor
love
 [5] ; Antoine est si puissant que les royaumes et les îles tombent de ses poches comme des plats d’argent [6] ; on connaît le vers immortel de Marlowe sur la beauté d’Hélène :

Is that the face that launched a thousand ships ?

Un peu plus tard, le marquis de Montrose, condamné par les covenanters écossais à être écartelé vif, etc., pour sa fidélité aux Stuarts, écrit dans la nuit précédant son exécution, au milieu des gardes qui buvaient et juraient, un poème digne de Shakespeare où il s’évoque, nageant vers Dieu Dieu La conception exacte de Dieu varie en fonction des philosophies et des religions. Dieu désigne généralement un « être suprême » dont les qualités sont illimitées, l’individuation personnelle ou impersonnelle du principe de l’univers, c’est-à-dire sa raison « première » en tant qu’essence primordiale - Dieu est alors souvent considéré comme le démiurge ou créateur - et sa raison « dernière » en tant que finalité et sens de la vie, dans les religions monothéistes. dans le lac écarlate de son sang [7].

Dans la dédicace en vers précédant ses Sept Piliers de la Sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
, le colonel Lawrence commence par la fière image très élizabéthaine :

J’ai inscrit ma volont voluntas Notre volonté n’est pleinement humaine que par sa participation opérative aux vérités concernant Dieu et nos fins dernières. [Frithjof Schuon] é au travers du ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
avec des étoiles.
(And (I) wrote my will across the sky in stars.)

Chez Victor Hugo, images et métaphores sont en général clairement campées (la lune « faucille d’or dans le champ des étoiles », les passions qui s’éloignent avec l’âge et disparaissent « comme un essaim chantant d’histrions en voyage ») ; son « Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel .été » (celui-là même qui « avait en s’en allant négligemment jeté » — cette faucille d’or...) nous satisfait davantage parce que « l’éternel été » garde en partie son mystère mystère
mysterion
mystères
Du grec musterion, fermer les yeux ou la bouche. Désigne un secret, les pratiques et les rites réservées aux initiés, un objet de difficile connaissance, et l’initiation des doctrines secrètes. (V. Siret)
. Car, après le passage des symbolistes et la rude école de Mallarmé et de Valéry, nous sommes portés à reprocher à leurs prédécesseurs de ne pas être... assez obscurs, dans leurs métaphores du moins, et assez elliptiques ; c’est la condensation que nous recherchons maintenant, suivie de l’illumination brusque. Et l’illumination n’a pas besoin d’éclairer un paysage précis (comme les allégories standardisées des poètes classiques) ; la métaphore pleinement satisfaisante s’accommode d’une « aura », et, comme les réponses des oracles antiques, très souvent ne daigne pas résoudre le problème, expliquer le symbole.

Nous sommes revenus à la conception élizabéthaine.

Quelques métaphores réussies d’aujourd’hui :

« les Slaves... ces hommes homme
anthropos
hommes
humanité
L’homme est la personnification d’une alternative aux dimensions qui échappent à sa vision immédiate ; en d’autres termes, la raison d’être même de la condition humaine est de choisir, et de faire le bon choix : d’opter pour la participation libératrice à l’Etre nécessaire, et non pour l’errance asservissante dans le labyrinthe du possible et en direction du néant. (Frithjof Schuon, Perspectives spirituelles et faits humains)
aux yeux de comète qui nous regardent à travers les forêts baltiques. » PAUL MORAND.

« L’odeur du fleuve était prise dans l’air gelé comme un poisson. » GERMAINE BEAUMONT.

De Déon-Paul Fargue :

Une pompe comptait dans son auge de pierre.
L’heure tourne et sonne au buffet des songes.

D’image célèbre de P. Valéry :

Le temps temps Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues différentes sur ce qu’est le temps, et les progrès des uns influencent les autres depuis des siècles. d’un sein nu
Entre deux chemises.

De Nerval (déjà cité dans le fragment du Desdichado) le « Soleil noir de la mélancolie » est une magnifique image, et qui, conformément aux spécifications idéales décelées plus haut, garde sa part d’inconnu, de transcendan transcendance Sous le rapport de la transcendance, Dieu seul est le Bien ; lui seul possède, par exemple, la qualité de beauté ; au regard de la Beauté divine, la beauté d’une créature n’est rien, comme l’existence elle-même n’est rien à côté de l’Etre divin ; c’est là la perspective de transcendance. [Frithjof Schuon] ce non résoluble.

De Claudel, une phrase déjà citée dans un autre chapitre au point de vue des timbres, et que je reprends ici pour attirer l’attention sur ses métaphores :

« D’Amérique, comme une immense corne d’abondance, je dis ce calice de silence silence , ce fragment d’étoile, cet énorme quartier du paradis Paradis Tout le drame qui se joue entre l’Infini et l’Existence se trouve symbolisé dans l’histoire du Paradis terrestre. Tout le problème est dans le fait que le serpent se trouvait au Paradis. S’il n’y avait pas été, le Paradis eût été Dieu, ou plutôt, il n’aurait pas pu avoir d’existence séparée. Exister, c’est ne pas être Dieu, donc être « mauvais ». Frithjof Schuon] , le flanc penché au travers d’un océan de délices ! »

Toutes les images sont belles, s’échelonnent en divers degrés de clarté, mais la plus belle est la plus obscure, et la plus... lumineuse à la fois : « ...je dis ce calice de silence ». De silence d’un continent vierge vierge
virginité
parthenía
parthenos
Les Père l’entende dans son sens large d’"une continence parfaite", d’"un renoncement absolu à l’exercice de la sexualité". [Jean-Claude Larchet]
sur une mappemonde.

Deux métaphores ingénieuses, avec transfert d’une image dans le domaine des sons :

L’été dans l’herbe, au bruit moiré d’un vol d’abeilles. P. VERLAINE.

...J’entends
Vibrer d’un moucheron l’arabesque sonore
CHARLES GUÉRIN.

C’est peut-être Mallarmé qui, aux chasseurs de métaphores, de chaînes de métaphores où la simple image masque souvent le symbole, et le symbole l’idée, réserve les plus grandes joies. D’ellipse est volontairement poussée jusqu’à l’hermétisme Hermetismo
Hermes
Hermétisme
Hermès
Corpus Hermeticum
Poimandres
Poimandrès
Une doctrine ésotérique fondée sur des écrits de l’époque gréco-romaine attribués à l’inspiration du dieu Hermès Trismégiste (nom donné par les Grecs au dieu égyptien Thot) ; une doctrine occulte des alchimistes, au Moyen Âge et à la Renaissance.
, la clef du mystère est parfois jetée dans le puits d’une Vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
au visage voilé ; mais l’agencement parallèle des timbres et des rythmes atteint souvent la perfection perfection
perfeição
perfección
, et la nébuleuse scintillante des métaphores s’accompagne d’harmoniques de bronze ou de cristal. On a ici l’illustration parfaite d’une phrase de Valéry sur la composition poétique :

« Tandis que le fond unique est exigible ên prose, c’est ici la forme forme
idea
eidos
eîdos
idéa
En philosophie, on oppose la forme à la matière dans les cas généraux. Chez Aristote, c’est ce vers quoi tend tout changement : elle est à la fois l’acte, l’essence, la perfection, et le principe d’unité de chaque être. (Wikipédia)
unique qui ordonne et survit. C’est le son, c’est le rythme, ce sont les rapprochements physiques des mots, leurs effets d’induction ou leurs influences mutuelles qui dominent, aux dépens de leur propriété de se consommer en un sens défini et certain... Un beau vers renaît indéfiniment de ses cendres ; il redevient — comme l’effet de son effet — cause causa
cause
aitia
aitía
aition
harmonique de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
-même [8]. »

Et, rappelons-le, le mot en soi joue un rôle capital dans ces réfléchissements harmoniques de timbres et d’images, le mot qui n’est pas seulement élément du discours, mais un microcosme pouvant combiner en soi les trois trinité
trois
triade
ternaire
L’archétype divin de tous les ternaires positifs est la trinité védantine Sat, Chit, Ananda : Dieu, à partir de son Essence surontologique, est pur "Être", pur "Esprit", pure "Félicité". Quand la trinité est horizontale, elle exprime les facultés a priori divines ; quand elle est verticale, elle exprime les tendances cosmiques. [Frithjof Schuon]
harmonies :

a) Forme et Rythme (charpente et proportion tonique, ou rythme des accents d’intensité) ;

b) Timbre-Couleur couleur
cor
color
(avec la ligne mélodique des timbres) ;

c) Qualité métaphorique (puissance acte
puissance
energeia
dynamis
de suggestion, d’évocation, de libération).

Une phrase de Mallarmé dans une lettre à F. Coppée éclaire bien ce double aspect (entité autonome ou articulation d’un tout plus vaste) du mot, et l’action subtile de son philtre incantatoire :

« ...Ce à quoi nous devons viser surtout est que, dans le poème, les mots qui déjà sont assez eux pour ne plus recevoir l’impression du dehors — se reflètent les uns sur les autres jusqu’à paraître ne plus avoir leur couleur propre, mais n’être que les transitions d’une gamme. »

Cette phrase et celle de Valéry citée plus haut nous font maintenant comprendre en toute clarté le rôle des mots catalyseurs ou plaques tournantes (or, azur, pur, etc.) chez les deux poètes. Répétons de Valéry quelques vers déjà cités :

Azur ! c’est moi...
Je viens des grottes de la mort mort La mort d’un être vivant est l’arrêt irréversible de ses fonctions vitales : assimilation de nutriments, respiration, fonctionnement du système nerveux central. On la distingue d’un arrêt temporaire (hibernation, congélation). Elle est suivie de la décomposition de l’organisme mort sous l’action de bactéries ou de nécrophages. ...
L’œil dans l’or ardent de ta laine...
Le marbre aspire, l’or se cambre...
Toi mon épaule, où l’or se joue...

Et encore une fois les trois nobles vers du Cimetière marin où certainement « les mots se reflètent les uns sur les autres jusqu’à paraître ne plus avoir leur couleur propre » :

Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres [9].

Miss Deborah A.K. Aish, dans son intéressante thèse sur La Métaphore dans l’Œuvre de Mallarmé (E. Droz, édit., Paris, 1938), auquel le présent chapitre doit beaucoup, écrit très justement :

« A chaque mot, en dehors de sa signification ordinaire, il (Mallarmé) attribue une valeur esthétique absolue [10]. »

Voici deux exemples d’images mallarméennes dans lesquelles l’inattendu de l’image s’allie à l’harmonie de la composition, le tout sans la moindre apparence d’effort ; ce sont des quatrains tirés de ces Vers de Circonstance, qu’il inscrivait sur des livres, des éventails, des cartes du Jour de l’An, envoyés à ses amies :

Ne t’inquiète pas ! souci souci Le grec merimna, terme usité chex Pindare (Olymp., 2,60 ; Istmi., 7,13), les tragiques (Eschyle, Eum, 131 ; Sophocle, OR, 1460...), signifiait l’embarras, l’inquiétude profonde, voir l’anxiété en s’appliquant en mauvaise part à la pensée philosophique. D’où le néologisme ironique d’Aristophane dans Les Nuées (101) de merimnophrontizai, les « médito-penseurs » (P. Chatraine). La notion retrouvera dans le Nouvau Testament traduit par sollicitudo dans la Vulgate. Inquiétude mais aussi accès de la vérité. Hésichios d’Alexandrie, lexicographe de Ve siècle glosera, par son redoublment intensif : mermeros (lat. memor, mémoire), merimma par phrontidos axia : ce qui est digne de réflexion. La notion de souci se voit cernée par l’articulationet le désaccord entre rationalité du réel et son pendant, sa dynamique affective. Récemment capté par la phénoménologie heidéggérienne. (selon J.-M. Bai) ,
Hasard, tout un an je souhaite
Que rien n’étonne ton sourcil
Vaste comme un vol de mouette.

Et :

La dame pour faire semblant
Dans la piscine éternelle
Plonge son pied au reflet blanc...
Mais la jeune source est en elle.

Ce sont les mots vol et source qui condensent le charme de ces deux poèmes, en en réfléchissant indéfiniment les échos et les images.

L’ANALOGIE

La métaphore repose donc sur l’analogie, évidente ou obscure, entre deux images ou deux idées (ou une image et une idée), et Miss Deborah Aish (op. cit.) perçoit très lucidement l’importance du concept d’analogie dans l’œuvre de Mallarmé.

« Pour Mallarmé, écrit-elle, l’analogie est la seule logique possible (c’est en effet la logique du poète).

« Cette logique des correspondances est indépendante de tout... Selon lui, l’univers Univers L’Univers est un tissu fait de nécessité et de liberté, de rigueur mathématique et de jeu musical ; tout phénomène participe de ces deux principes. [Frithjof Schuon] est fait d’analogies... Tout pour lui était métaphore, comparaison, image. L’analogie était la façon la plus simple de comprendre ; instantanément il apercevait les points de comparaison. »

C’est bien l’application à la création Création
Criação
criação
creation
creación
poétique des Correspondances de Baudelaire que je citerai maintenant ; leur influence sur Mallarmé fut déterminante :

La Nature nature
physis
phusis
phúsis
Le grec phúsis dérive de la racine indo-européenne bhû-, qui a donné en sanskrit comme verbe : "devenir", "se produire", "avoir lieu" ; comme non : "terre", "sol", "lieu", "état", "condition". Peut désigner aussi bien l’origine, que le déroulement et le résultat de tout processus. (Luc Brisson)
est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Mais en écoutant cette voix, Mallarmé était dans la plus pure traditio diadosis Selon René Guénon, la Tradition, est par essence d’origine « supra-humaine », c’est même très exactement là sa juste définition et rien de ce qui est traditionnel ne peut être qualifié de tel sans la présence de cet élément fondamental, vital et axial, qui en détermine le caractère propre et authentique. (Jean-Marc Vivenza, DICTIONNAIRE DE RENÉ GUÉNON) n méditerranéenne ; d’abord, nous l’avons déjà dit, dans celle d’une doctrine ésotérique remontant par delà Paracelse et le moyen âge à la Kabbale Kabbale La Kabbale (Qabalah - קבלה en hébreu) est une tradition mystique juive, présentée comme la « Loi orale et secrète » donnée par YHWH à Moïse sur le Mont Sinaï, en même temps que la « Loi écrite et publique » (la Torah). , à l’hermétisme alexandrin, à Platon et à Pythagore [11].

Le « ce qui est en haut se répète en bas » (Id quod inferius — Sicut quod superius) de la Table d’Émeraude, la correspondance du Macrocosme (l’Univers) et du Microcosme (l’Homme) sont le fondement fondement La métaphore sous-jacente à la notion de fondement en explique l’importance dans la tradition philosophique occidentale. Depuis que Socrate a refusé le savoir dispersé et versatile, donc sans fondement, des sophistes, cette tradition s’est en quelque sorte proposé l’entreprise séculaire de fonder le savoir et les pratiques humaines. En ce sens radical, fonder, c’est trouver le point d’où partir pour que ce que l’on construit ne puisse être ébranlé et remis en question. (selon les éditeurs des « Notions Philosophiques ») d’un ésotérisme esoterismo
ésotérisme
esoterism
esotérique
esotérico
Doctrine et pratique faisant passer à une gnose vécue, où se trouvent réunifiées l’intelligence du coeur et de la tête, du coeur et de l’esprit.. Fondé sur la « tradition primordiale », notion que nous retrouverons dans toutes les cultures, l’ésotérisme introduit à une métaphysique qui est en même temps une éthique. (selon A. von Heuer)
reflété spécialement dans les spéculations sémantiques et numérologiques de la Kabbale [12], elles-mêmes empruntées au néo-pythagorisme. Nous avons déjà mentionné le « Nom Sacré », inexprimable, incommunicable, le Schéma des Kabbalistes ; il reparaît dans le « Mot Perdu » des Maçons et des Rose-Croix croix Le terme croix vient du mot latin crux qui a le sens de « poteau », « gibet », voire « potence ». (voir crucifiement et la Crucifixion propre au Christ) Le terme grec pour désigner le même objet est stauros, dérivé lui de la lettre tau.

La croix est un symbole en forme d’intersection, formée de deux lignes ou plus. La « région » est une zone définie par l’intersection (il y a ainsi en général quatre régions).

Intègre un symbolisme cosmique universel extérieur au christianisme.
, et de la Franc-Maçonnerie [13] spéculative. Nous avons parlé aussi des « mots de puissance » de l’ancienne Egypte ; dans la Kabbale, les lettres mêmes étaient magiques, avaient la puissance des mots, car elles étaient en même temps des « archétypes » de nombres, comme le Yod ou G de l’étoile maçonnique, représentant Dix, la Décade, le Nombre du Macrocosme (cf. Nicomaque de Gérase) et placé dans les emblèmes maçonniques [14] au centre centre
centro
center
du pentagramme, symbole de l’Homme (Microcosme).

Mais, comme il ressort des textes de Platon et de Vitruve, cette doctrine de l’analogie fut parallèlement le fondement de l’architecture grecque et gothique : analogie formelle entre les raisons d’être de l’harmonie musicale et celles de l’eurythmie dans l’espace espace L’espace est avant tout une notion de géométrie et de physique qui désigne une étendue, abstraite ou non, ou encore la perception de cette étendue. Conceptuellement, il est synonyme de contenant aux bords indéterminés. (architecture, arts plastiques et graphiques), et rôle des analogies à l’intérieur de chacun de ces domaines pour organiser harmoniquement leurs éléments (c’est la conception « symphonique » de l’architecture [15]).

Le principe d’analogie en architecture a été ainsi formulé par Tiersch :

« Nous avons trouvé en observant les œuvres les plus réussies de tous les temps que, dans chacune de ces œuvres, une forme fondamentale se répète, et que les parties forment, par leur composition et disposition, des figures semblables... L’harmonie ne résulte que de la répétition de la figure principale de l’œuvre dans ses subdivisions. »

Si tout le Symbolisme en tant qu’école littéraire peut se dériver des Correspondances de Baudelaire, le Symbolisme lato sensu est, on le voit, plus qu’une technique techne
tékhnê
Une technique (du grec τέχνη, art, métier savoir-faire) est une ou un ensemble de méthodes, dans les métiers manuels elle est souvent associée à un tour de main professionnel.
 ; ou du moins peut-on dire que cette technique dérive d’une attitude philosophique, de l’interprétation « symphonique » de l’univers [16].

Les métaphores du Symbolisme littéraire nous mènent naturellement aux contes dans lesquels (comme dans la Canne de Jaspe d’Henri de Régnier) les symboles dépassent leur rôle de simples ornements ; elles nous ramènent aussi aux contes de fées et aux légendes populaires, dont l’École de Freud nous a montré l’importance (les mythes comme rêveries collectives, évasions et « projections de désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
DÉSIR : traduit épithymia ou épithymétikon, et désigne la première des trois parties de l’âme, la tension qui porte l’amour du créé pour l’incréé, ou de créé pour lui-même. Voir Parties de l’âme. (Philocalie, dir. Olivier Clément)
 » de la jeunesse des peuples). Ici les symboles nous touchent plus que la réalité ; comme dans nos rêves, ils sont la réalité interprétée sur un plan « supérieur » (le Surréalisme actuel est un rameau ou un renouveau du Symbolisme envisagé sous cet aspect général). Mais au symbolisme des images et des désirs se joint tout naturellement celui des idées ; comme l’écrit Pierre Guéguen dans son livre sur Paul Valéry :

« Au fond, à côté des images matérielles qui jettent le pont entre deux points du monde, il y a des images transcendantes qui, par une échelle très ténue, conduisent d’un monde à l’autre. Cette échelle se balance sans cesse sur le style valéryen et invite notre esprit esprit
pneuma
L’esprit est constitué par l’ensemble des facultés intellectuelles. Dans de nombreuses traditions religieuses, il s’agit d’un principe de la vie incorporelle de l’être humain. En philosophie, la notion d’esprit est au cœur des traditions dites spiritualistes. On oppose en ce sens corps et esprit (nommé plus volontiers conscience par la philosophie et âme par certaines religions. En psychologie contemporaine, le terme devient synonyme de l’ensemble des activités mentales humaines, conscientes et non-conscientes.
à monter. »

L’ANALOGIE, FIL D’ARIANE DE LA PENSÉE MÉDITERRANÉENNE

Nous examinerons plus bas le rôle de la composition littéraire envisagée sous cet angle analogique (les métaphores mallarméennes nous y mènent directement), mais il convient avant de terminer cette plongée dans le passé du symbolisme de constater que ce n’est pas seulement dans les arts proprement dits (architecture, arts plastiques, musique musique La musique est l’art consistant à arranger et ordonner les sons et les silences au cours du temps : le rythme est le support de cette combinaison dans le temps, la hauteur celle de la combinaison dans les fréquences, etc. Dans certains cas, l’intrusion de l’aléatoire a cependant dénié tout caractère volontaire à la composition. , poésie) qu’ont régné et que régnent encore la recherche et la notation de l’analogie.

Notre civilisation méditerranéenne (ou « occidentale »), toute la technique qui a rendu prépondérantes la race blanche et celle parmi les races jaunes qui a su l’imiter, sont (comme l’avait prédit Platon) à base de géométrie, la géométrie des proportions et des similitudes d’Euclide, d’Eudoxe et de Platon lui-même. La proportion géométrique, rappelons-le, constate une analogie, l’égalité de deux rapports, ou (c’est une autre façon de définir la proportion) la présence d’un rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
invariant.

C’est ce qui se retrouve dans toute similitude ; le phénomène phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
phénomène
fenômeno
phenomenon
La phénoménologie de Edmund Husserl se définit d’abord comme une science transcendantale qui veut mettre au jour les structures universelles de l’objectivité.
conjugué pour ainsi dire de celui d’analogie est donc celui d’invariant : lorsqu’il y a analogie, similitude, quelque chose dans le transfert d’un élément à l’autre reste invariant.

Notre logistique (discipline symbolique comprenant la logique et la mathématique) a aussi adopté la notion d’invariant comme son outil le plus fécond d’exploration et de systématisation.

Le principe d’identité d’abord, puis l’armature du syllogisme et celle du principe d’induction complète, reposent en particulier sur ces deux notions corrélatives d’analogie et d’invariance ; en mathématiques pures on sait que le calcul des invariants est le noyau de la théorie des groupes (avec comme forme spéciale le calcul différentiel absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
appliqué entre autres à la théorie de la relativité [17]).

Cette recherche de l’invariant est ainsi devenue l’outil éminent "de notre recherche de l’absolu dans les domaines de la philosophie mathématique et de la cosmogonie, confirmant notre affirmation que la conception analogique, métaphorique, de l’univers est bien propre à notre civilisation et à sa vision du monde sensible [18].

La logique chinoise, elle, est fondée sur l’énumération et l’interprétation de toutes les permutations possibles de deux symboles représentant le principe mâle et le principe féminin masculin
féminin
Il y a tout d’abord, en deçà de la Substance une - et en quelque sorte à titre de reflet des aspects "Absolu" et "Infini" - la dualité des fonctions créatrices, ou des pôles masculin et féminin ; c’est la dualité "Activité-Passivité" dont dérivent toutes les fonctions analogues à tous les niveaux de l’Univers. (Frithjof Schuon, Résumé de métaphysique intégrale)
(les 8 trigrammes magiques et leurs 64 combinaisons), doctrine développée dans l’immémorial Yi-King, ou « Livre des Changements ».

Comme les idéogrammes chinois représentent des symboles visuels et non pas phonétiques, les métaphores chinoises restent en général des images proprement dites. On peut dire d’une façon très approximative que les Chinois pensent et s’expriment en énumérations, combinaisons (permutations) et en images, les Sémites en images et en paraboles, les « Occidentaux » en analogies et en métaphores (analogies condensées).

C’est l’esprit qui perçoit les analogies invisibles pour les autres qui sera chez nous le « bâtisseur de ponts », le savant ou le poète [19].

Baudelaire, dans ses Correspondances, n’a pas seulement résumé le programme d’une école littéraire, mais nous a livré l’écho immortel des rêveries et des méditations à travers plus de deux mille ans des races qui élaborèrent la civilisation occidentale.


[1Cf. aussi le nom propre étrusque Porsenna.

[2Les Grecs et Vitruve appelaient analogía la proportion géométrique : a/b=c/d.

[3La comparaison, puis l’évaluation du rapport, constituent les opérations fondamentales du jugement ; c’est une « pesée » logique qui s’effectue.

[4Ceci écarte en général l’allégorie, forme la plus pesante de la métaphore et qui tombe souvent dans le cliché (les bras de Morphée, l’aurore aux doigts de rose, etc. ; cela évoque les clichés académiques architecturaux : trophées, etc.) ; l’allégorie, en effet, est rarement inédite, et fait allusion à un mythe, un fait historique, un symbole, que l’on suppose être connu.

Le symbole proprement dit, par contre (allégorie secrète, pas encore expliquée, ou image encore neuve), auquel se réduit souvent la métaphore, peut être spontané, frais ; même s’il n’est pas nouveau, son application à un objet donné peut être inattendue. C’est ici qu’entre l’élément de surprise, obtenu le plus souvent par la condensation, l’ellipse.

[5Purple the sails, and so perfumed that
The winds were love sick with them.

[62. ...., realms and islands were
As plates dropped from his pocket.

Une autre métaphore absurde, inexplicable, et réussie, de Shakespeare : « My salad days ! » pour « mes années de jeunesse » (verdure, mélange incohérent) .

[7Let them bestow on every airth a limb
Then open all my veins, that I may swim
To Thee, My Maker, in that crimson lake...

[8Nouvelle Revue Française, 1er février 1930

[9Je crois décidément que marbre rejoint or, azur> pur, dur, dans la classe des mots talismans de P. Valéry.

[10Quelques vers funambulesques de Jules Laforgue qui illustrent ceci par le choix extraordinairement sûr des épithètes et leur parfait ajustement :

Des bassins
Pleins d’essaims
D’acrobates
Disparates
Qui patinent
En sourdine...
(Cité par M. Fernand Gregh dans son Portrait de la Poésie française, de Rimbaud à Valéry.)

[11Mallarmé était conscient du riche mais obscur passé dans lequel plongeaient les racines de son art. Il écrivait à Verlaine : « L’explication orphique de la Terre est le seul devoir du poète. »

[12Cf. ce passage du Zohar (Livre de la Splendeur) : « La forme de l’homme résume toutes les formes, tant des choses supérieures que des choses inférieures. Parce que cette forme résume tout ce qui est, nous nous en servons pour nous représenter Dieu sous la forme du Vieillard suprême... Le monde supérieur féconde le monde inférieur, lorsque l’homme, médiation entre la pensée et la forme, trouve enfin l’harmonie... Tout ce qui existe est un corps animé par une seule âme. »

[13Dans un poème (Muses Threnodie) publié à Edimbourg en 1638 :

For we be brethen of the Rosie Crosse
We have the Mason’s Word and second sight.

Rappelons encore le :

Au commencement était le Verbe
Et le Verbe était auprès de Dieu
Et Dieu était le Verbe

de l’Évangile selon saint Jean, et le rôle de l’apôtre saint Jean et de saint Jean-Baptiste dans la Gnose, les traditions se rapportant aux Templiers, et dans celles de la Franc-Maçonnerie.

[14L’emploi de la lettre G dans ce sens symbolique est antérieur à la Franc-Maçonnerie spéculative ; je trouve la lettre G entre les branches d’un compas dans une gravure allemande du XVIe siècle. Le pentagramme figure entre autres (aussi la Tétractys 1-2-3-4, série des quatre premiers nombres, dont la somme égale 10, figurée par des points) dans les extraordinaires planches de l’Amphithéâtre de l’Éternelle Sapience, publié en 1609 par le Rose-Croix Henri Kunrath.

[15Vitruve spécifie la correspondance entre les proportions du temple et celles de l’homme ; il insiste sur les corrélations harmoniques dans les proportions du corps humain.

Sur un fragment du temple de Ramsès, au Musée du Caire, se ht l’inscription :

« Ce temple est comme le ciel, en toutes ses dispositions. »

La chaîne analogique, le schéma complet des proportions reliées l’une a l’autre était : Univers, Temple, Homme.

[16Je trouve dans « La Lettre perdue » d’E. Poe une phrase-clef qui me paraît être le lien entre la tradition « analogique » d’un côté, Baudelaire, Mallarmé et Valéry de l’autre ; elle commence par :

« Le monde matériel est rempli d’analogies rigoureuses avec le monde immatériel. »

[17Un exemple intéressant de l’application à la théorie de la connaissance de la notion d’invariant est la définition logistique du moi par P. Valéry :

« On aurait pu écrire tout abstraitement que le groupe le plus général de nos transformations, qui comprend toutes sensations, toutes idées, tous jugements, tout ce qui se manifeste intus et extra, admet un invariant. »

(Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci.)

[18On peut classer parmi les grands génies « analogiques » Platon, Léonard de Vinci (qui formula le premier le principe de moindre action), Shakespeare (roi de la métaphore), Paracelse, Descartes, F. Bacon (qui souda par leurs correspondances l’algèbre à la géométrie), Napoléon et Gœthe ; comme contemporain Paul Valéry.

Parmi les analogies intéressantes (et utiles) dans le domaine scientifique sont celles qui relient formellement les trois domaines : mécanique, hydraulique, électricité (avec les correspondances : différence de niveau-force électromotrice, débit-intensité, inertie-self induction, ressort-condensateur, etc.). Il y a aussi une correspondance rigoureuse entre le calcul des circuits « soniques » (vibrations ultra-sonores de G. Constantinesco) et celui des circuits et appareils en courant alternatif.

[19O Sainte déjà dans ta châsse
Écartez-vous de moi Démons Analogies.
Louis Aragon.