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Sortilèges du Verbe

Ghyka : Sortilèges du Verbe - INTRODUCTION

Matila C. Ghyka

dimanche 16 novembre 2008

Sortilèges du Verbe, par Matila C. Ghyka. Gallimard, 1949

In principio erat Verbum.

Tout le monde, pour parler ou écrire, se sert de mots, c’est-à-dire de signes ou de symboles phonétiques ou graphiques ; certaines personnes en plus aiment les mots pour eux-mêmes, comme ils aimeraient les chats ou les poteries chinoises.

J’avoue tout de suite que j’appartiens précisément à cette catégorie d’amants du verbe en soi ; c’est ma seule excuse pour la présentation de cet essai, n’étant ni philologue ni grammairien de profession, mais un quelconque amateur. Amateur du reste implique amour ; c’est aux amateurs de mots et même de jeux de mots que ce divertissement sémantique s’adresse.

Les premiers qui attribuèrent aux mots une valeur intrinsèque définie, parfois une puissance magique, furent les Égyptiens.

Des « mots de puissance » ou « hékau » sont mentionnés dès le xvie siècle avant J.-C. dans un chapitre spécial du Livre des Morts [1] ; ils y jouent un rôle plus important encore que les talismans ou signes purement formels ; le Livre des Morts montre que l’âme du trépassé doit se servir de ces « mots de puissance » pendant tout le voyage dans l’autre monde.

Nous retrouverons ces mots de passe dans les mystères, les tablettes funéraires pythagorico-orphiques, puis dans les rites t des corporations de tailleurs de pierre, maçons, francs-maçons professionnels, enfin dans la franc-maçonnerie « spéculative » ; leur ligne de transmission est liée à celle des symboles graphiques, dont le plus important est le pentagramme des Pythagoriciens, symbole de l’harmonie et incidemment signe du nombre d’or.

C’est Isis qui, en Egypte, comme en Grèce sa correspondante la Déméter — Cérès des mystères d’Eleusis, est la divinité spécialement affectée aux mots magiques... l’expression « Isis, la dame des mots magiques », revient fréquemment.

Une inscription très « incantatoire » dit :

« Je suis Isis, la Déesse, la Dame des mots de puissance... les mots dont les voix sont Magie. »

Dans le texte gnostique copte appelé Papyrus Bruce (à Oxford), dans lequel Gnose et Magie sont intimement mêlées, il est déjà question du « Grand Nom » secret, inexprimable, dont le mystère jette son ombre sur toute la Kabbale ; c’est le Schéma incommunicable, épelé « Yod Hé Vav Hé ». Des dix Séphiroths du Zohar, ou « Divre de la Splendeur », sont aussi des « mots de puissance » et en même temps les « notions numérales de Dieu ». De mot [2] qui permettait au Rabbi Dœw d’animer ou de « mettre en veilleuse » son Golem se rattache aussi à la magie égyptienne qui prétendait pouvoir créer des homuncules à l’aide de l’insufflation de mots magiques ; la Vérité (Emeth) du Rabbi Dœw évoque Maat, la déesse égyptienne de la Vérité, qui joue un si grand rôle dans le Jugement de l’Ame.

Da recherche du « Mot Perdu » jalonne les rites des Rose-Croix et ceux des Francs-Maçons. Et on sait que l’Évangile selon saint Jean commence par l’affirmation : « Au commencement était le Verbe. »

L’apôtre saint Jean et saint Jean-Baptiste paraissent du reste avec persistance dans les traditions gnostiques, comme dans celles des Templiers et de la Franc-Maçonnerie (rites « johannites »).

De ce côté « incantatoire » des mots considérés comme « charmes » ou comme talismans, je nie suis occupé dans d’autres ouvrages ; j’ai en plus tenté d’analyser, à propos des rythmes dans la durée (en tant qu’opposés aux développements rythmiques dans l’espace), la valeur rythmique des mots pris comme éléments des phonèmes [3], ceux-ci à leur tour étant les chaînons d’un tissu formé de phrases. Qu’il s’agisse de prose ou de textes poétiques, le rythme (« périodicité perçue » comme le définit P. Servien) est partout, évident ou caché, lié d’une façon subtile aux rythmes vivants physiologiques et affectifs. C’est en poésie que les « nombres » du rythme sont le plus apparents ; c’est spécialenient à ce point de vue du nombre payant rappelé que rythmos et arithmos, rythme et nombre, sont en grec ancien les deux faces du même concept) que dans les études susmentionnées j’ai essayé de déceler certaines lois dans les ondulations rythmiques du langage.

Ici, par contre, nous ne nous occuperons aucunement du rythme ni de ses nombres, mais, je le répète, de ces éléments de la trame du discours que sont les mots, ce qu’on pourrait appeler pour changer d’image les « briques » du langage.

Ces briques ont chacune leur individualité, leur texture et leur charpente ; elles ont aussi leur passé archéologique, c’est-à-dire une étymologie, et une action sémantique de suggestion par association d’idées évidente ou obscure. Ces trois points de vue : substance (texture-charpente), étymologie, action sémantique, mélangent du reste leurs racines et leurs effets de la façon la plus intime, comme peuvent s’en rendre compte tous ceux qui essayent de fournir un cadre logique à une étude de ce genre. Nous vagabonderons donc d’abord à loisir dans la forêt des signes, tantôt sylve obscure, tantôt parc aux allées clairement tracées ; puis, profitant du fait que tout mot peut, en tant que signe précisément, être considéré comme une métaphore, nous passerons de ces métaphores condensées à celles plus articulées qui confèrent à tout texte littéraire ses images plus ou moins chatoyantes, ses reflets analogiques.

Et par la métaphore et l’analogie, sa sœur plus abstraite, nous serons amenés assez naturellement à examiner pour finir certaines techniques de composition où l’artiste, ajustant les « briques » élémentaires du discours, se sert de l’analogie, de ses perspectives, de ses réfléchissements et de ses récurrences, comme jadis l’architecte grec puis gothique des jeux de proportions harmonieusement apparentés au maître thème du plan, qu’il enchâssait dans ses tracés régulateurs symphoniques.

Le Jeu du Même et de l’Autre.


[1Chapitre qui traite de l’emploi des mots de puissance pour arriver jusqu’à Osiris dans l’autre monde.

[2Le mot épelé était Aleph Mem Tau, ou Vérité, en supprimant la première lettre on en faisait Meth, la Mort.

[3En français, le phonème consiste en une suite de syllabes atones suivies d’une tonique (syllabe frappée d’un accent d’intensité) ; le français est une langue à accent ïambique. Mais parfois le phonème se réduit à une seule syllabe tonique.

Exemple :

Oui ! / Grande Mer / de déli / res douée /...

Les mains plei / nes des jours légers / que nous portons...

En prosodie, les syllabes muettes à la fin du vers font partie du dernier phonème.