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Le dieux de la Grèce et les Mystères d’Éleusis

Méautis : LES MYSTÈRES D’ELEUSIS

Georges Méautis

dimanche 16 novembre 2008

Le dieux de la Grèce et les Mystères d’Éleusis, par Georges Méautis. PUF, 1959.

Un des intérêts de l’Hymne homérique à Démêter est qu’il est antérieur au rattachement d’Eleusis à Athènes. Lorsque les Mystères devinrent des éléments essentiels de la religion athénienne, lorsqu’ils furent soumis à l’autorité de l’Archonte roi, cela amena naturellement certaines transformations. Ceux qui voulaient être initiés ne se rendirent plus à Eleusis comme précédemment, mais se rassemblèrent à Athènes.

C’est sur la forme athénienne des Mystères que nous sommes renseignés.

Il n’est pas dans mes intentions de reprendre le détail des cérémonies que chacun pourra trouver dans les volumes consacrés à ce sujet [1]. Je me contenterai d’indiquer l’essentiel.

Tout d’abord, qui pouvait être initié ? La réponse est simple : tout le monde, même les esclaves. Le message était universel.

Il convenait cependant d’avoir une certaine préparation. Elle était donnée aux « Petits Mystères » ou Mystères d’Agra, près de l’Ilisos, qui se célébraient aux mois de janvier-février. Nous ne savons pour ainsi dire rien de ce que l’on y enseignait et les renseignements que donne Victor Magnien (Les Mystères d’Eleusis, p. 110), tirés des sources les plus diverses, sont dépourvus de toute valeur scientifique. Il en va de même de ce qu’il dit des « épreuves » des initiés (p. 139). La méthode même qui consiste à expliquer Eleusis par d’autres Mystères me paraît erronée.

Il est probable que c’est au moment des Petits Mystères que le candidat choisissait un « mystagogue », une sorte de parrain qui devait lui donner les explications sur tout ce qu’il devait entendre et voir à Eleusis. Il se créait entre mystagogue et candidat un lien d’amitié fort étroit, mais que Platon, dans sa Septième Lettre (X, 333 e), estime inférieur à celui que procure la philosophie.

Les grands Mystères étaient célébrés au mois de septembre. Ils étaient précédés de l’envoi, dans chaque ville, d’ambassadeurs invitant les cités à s’abstenir d’hostilités pendant — nous dit une inscription — cinquante-deux jours.

Si c’était l’État athénien, par l’organe de l’Archonte roi, chargé des affaires religieuses, qui avait la responsabilité des Mystères, deux familles sacerdotales étaient chargées de leur direction, l’une éleusinienne, les Eumolpides, l’autre athénienne, les Kéryces. La première avait eu pour ancêtre Eumolpos, dont il est déjà question dans l’Hymne homérique. L’étymologie du nom est claire, Eumolpos est celui qui chante, qui module bien et c’est une allusion nette à la puissance d’incantation du verbe, nécessaire à la célébration des Mystères. C’est dans le sein de la famille des Eumolpides qu’était choisi le hiérophante, « celui qui dévoile les choses sacrées », qui était nommé à vie. A côté des Eumolpides et seconds en dignité étaient les Kéryces, les hérauts. C’est parmi eux que l’on prenait le « dadouque » ou porte-torche.

La première cérémonie officielle de l’initiation était ïagyrmos, le « rassemblement » des candidats au Pœcile, le plus beau portique d’Athènes qui était orné de peintures. Ils entendaient là la proclamation du hiérophante interdisant l’accès aux Mystères et ordonnant de quitter la troupe des candidats à tous ceux dont les mains étaient souillées d’un crime ou qui ne parlaient pas le grec. Il est très significatif du respect qu’inspiraient les Mystères que Néron, lors de son voyage en Grèce, n’osa pas se faire initier, car il se sentait responsable du meurtre de sa mère. Dans les traditions mythologiques, il fallut qu’Héraclès se fît purifier par Eumolpos avant d’être admis à l’initiation, car il était responsable de la mort des Centaures, qu’il avait tués près du Mont Pholoé.

Le second jour portait un nom curieux : halade mysiai « à la mer, les mystes ! », c’est-à-dire les initiés. Ce jour était celui de la purification, de même que le précédent avait été celui du choix.

Chaque candidat se dirigeait vers la mer tirant par la jambe un porcelet qui devait être sacrifié et qu’il plongeait avec lui dans les flots. On peut imaginer ce que devait être le concert de cris des bêtes résistant [2]. Cette cérémonie ne faisait qu’augmenter cette « émotivité » qui est un des éléments essentiels exigé des candidats à l’initiation, et cette course effrénée devait être accompagnée de nombre de plaisanteries.

Puis deux jours s’écoulaient pour la préparation de la procession qui devait conduire les candidats d’Athènes à Eleusis, procession qui constituait un des éléments importants de la fête.

La route d’Athènes à Eleusis est longue, environ 22 kilomètres. On devait rester plusieurs jours là-bas. Il importait d’être accompagné de tout un attirail de literies et de prendre avec soi des provisions. Les femmes se faisaient transporter sur des chars. Cela fit, au ive siècle, froncer les sourcils à l’austère orateur Lycurgue, qui fit passer un décret condamnant à une amende celles qui voudraient suivre la voie facile d’utiliser un véhicule. Cette décision eut un résultat comique, bien dans l’atmosphère de la fête : la femme de Lycurgue fut la première à enfreindre le décret et le mari dut payer l’amende.

La procession avait un chef, un guide, un archégète comme dit Strabon (X, 468) : le dieu Iacchos, à l’origine, comme Hyménée, simple cri de joie, comme nous l’apprend Hérodote (VIII, 65), puis divinité jeune couronnée de myrte, portant les torches mystiques. C’est lui, d’après les chœurs des Grenouilles d’Aristophane, qui aidait les futurs initiés à parcourir sans fatigue la longue course d’Athènes à Eleusis. Le poète l’appelle « l’étoile flamboyante de la fête nocturne ».

La procession s’arrêtait à divers sanctuaires et ne parvenait que le soir aux portes d’Eleusis.

N’allons pas croire surtout que ce cortège, le long de ce que les anciens appelaient la « route sacrée », n’avait pas un sens symbolique et profond et que le seul élément religieux était les différentes « stations » aux sanctuaires qui jalonnaient la route. Non, plusieurs indices tendent à montrer que cette course symbolisait la mort, la marche vers les ténèbres de l’au-delà, et que son but était de montrer, si l’on veut bien excuser cette expression familière, mais qui rend bien ma pensée, que la mort, si on la comprend comme il convient de le faire, loin d’inspirer l’effroi, n’est qu’une vaste rigolade [3].

Tout d’abord, il y a ce que l’on appelle les géphy-rismes ou « plaisanteries du pont » sur lesquels nous sommes malheureusement fort mal renseignés.

De quel pont s’agit-il ? Naturellement de celui qui traverse le Céphise à la sortie d’Athènes. Le témoignage de Strabon est formel à ce sujet et il est étrange que l’on ait pu songer au Céphise qui coule près d’Eleusis [4]. La nature même de ces plaisanteries nous montre qu’elles ne pouvaient prendre place que peu après le départ de la procession. Hésychiuse donne au mot gephyris l’interprétation suivante : un homme voilé assis, aux Mystères d’Eleusis, et qui lance des plaisanteries aux citoyens illustres en les appelant par leur nom. A l’article gephyristes, il n’est plus question d’un seul homme mais de plusieurs qui « assis sur le pont se moquaient de ceux qui passaient ».

Il est bien évident que ce ou ces personnages voilés devaient être entourés de la foule des Athéniens regardant passer la procession et s’ébaudissant des quolibets lancés contre les candidats à l’initiation qui possédaient une certaine notoriété. A l’arrivée à Eleusis, après la fatigue du voyage, dans l’absence de tout public, les géphyrismes auraient complètement manqué de sel et de portée. Mais il y a plus. Dans l’idée des Anciens, l’Hadès était entouré d’un fleuve qu’il fallait traverser sur la barque de Charon. D’autre part, Virgile au VIe chant de l’Enéide, Aristophane dans ses Grenouilles, Apollodore dans le récit qu’il fait de la descente d’Héraclès aux Enfers (II, 5, 12), affirment que sur la route des Enfers on rencontre des figures fantomatiques qui ne sont qu’illusion. Il est bien séduisant de penser que ces figures du pont du Céphise symbolisaient ces apparitions.

Il est bien regrettable que nous n’ayons pas conservé l’ouvrage de l’historien Polémon qui indiquait les différentes « stations » où s’arrêtait la procession. Nous n’en connaissons qu’une : le sanctuaire du héros Phytalos à qui Déméter donna le figuier en témoignage de l’hospitalité qu’elle avait reçue de lui.

Si les géphyrismes tendaient à montrer que le voyage vers Eleusis symbolisait la mort, un autre fait renforce encore cette hypothèse. En effet, peu avant de parvenir à la ville des Mystères, les initiés devaient traverser la région du lac salé Rheitos. Or, on a découvert une bien singulière inscription, publiée en 1894 par Philios [5]. C’est un décret du peuple d’Athènes de l’an 421 ordonnant la construction d’un pont sur le lac « afin que l’on porte les objets sacrés le plus commodément. Il faut que la largeur soit de cinq pieds afin que les voitures ne puissent passer mais que l’on puisse suivre à pied les objets sacrés ».

Voilà une bien étrange décision ! Elle nous apprend que, depuis ce point, seuls les initiés se rendaient directement à Eleusis. Tout le bagage qui les accompagnait devait faire un long détour et ne rejoindre le cortège qu’aux murs de la ville. Or, il est très caractéristique, très instructif que nous trouvions une disposition semblable dans la narration que fait Aristophane de la descente de Dionysos aux Enfers (Grenouilles, v. 190 et suiv). Xanthias qui accompagne son maître et porte les bagages ne peut monter dans la barque de Charon. Il faudra, lui aussi, qu’il fasse un long détour pour parvenir à la porte des Enfers. Il est bien tentant de supposer que ce que nous apprend l’inscription a un sens symbolique : l’homme ne peut emporter avec lui ce qu’il possède sur la terre. Il faut qu’il aille seul, guidé cependant par les objets sacrés qui le précèdent et par ce Iacchos, cette étoile flamboyante qu’on ne peut s’empêcher de comparer à l’étoile des Mages.

Nous voici parvenus à Eleusis, les portes de l’enceinte sacrée se referment sur les initiés. On a dansé auprès du callichoron phréar, le « puits aux belles danses » qui existe encore à l’heure actuelle et qui, pour un voyageur ouvert au sens religieux de la Grèce, est un des souvenirs les plus émouvants qu’il emportera avec lui.

Le secret a été bien gardé. Nous ne savons rien du rituel des initiations sacrilègement parodié par Alcibiade, peu avant le départ de l’expédition de Sicile. Nous ne savons rien de ces « objets sacrés » que l’on avait amenés d’Eleusis à Athènes avant le début de la fête. Et pourtant chaque année des milliers de personnes étaient initiées. Le telesterion, la grande salle d’initiation, pouvait contenir 3 000 personnes à la fin du ve siècle.

Tout ce que nous savons, c’est qu’à un certain moment, une lumière éblouissante inondait la salle, obligeant les initiés à fermer les yeux. Le mot même de mystère vient du verbe muô, clore les paupières, et cela seul nous montre que c’était bien là l’essentiel de la cérémonie. Or, si l’on songe que les torches, quelque nombreuses qu’elles fussent, ne pouvaient produire une lumière telle qu’elles éblouissent, on est contraint d’aboutir à cette conclusion : l’initiation devait durer toute la nuit, en une salle fermée, et c’est au moment du lever du soleil que des rideaux devaient être tirés au-dessus de l’endroit où se trouvait le hiérophante et que la lumière pénétrait à flots.

Le thème essentiel des Mystères d’Eleusis semble avoir été celui de 1’ « éblouissement », et ce thème se retrouve ailleurs.

Dans l’Hymne homérique, lorsque Déméter pénètre dans la demeure de Céléos, « elle illumine les portes d’un éclat divin » (v. 189). Lorsque Aphrodite, dans l’Hymne à cette déesse, révèle sa divinité à Anchise, elle « resplendit » (v. 174), et le héros doit détourner le regard et cacher son visage (v. 182-183).

Ce thème remonte très haut. Rien de plus significatif à ce sujet, que le bronze minoen de Tylissos reproduit par Ch. Picard, Manuel d’archéologie grecque, I, p. 174, représentant un adorant protégeant sa vue devant l’éclat de la divinité.

Sans doute, le rituel d’Eleusis est demeuré caché. Mais si nous étudions avec soin les sources antiques, nous découvrons que nous savons beaucoup plus que nous ne serions tentés de le croire au premier abord. C’est cette recherche que je m’en vais m’efîorcer de faire, en éliminant volontairement tout ce qui a rapport à d’autres mystères que ceux d’Eleusis, car cela ne peut que créer une fâcheuse confusion. Il convient d’autre part de se méfier de tous les renseignements que l’on peut découvrir chez les philosophes, surtout chez les néo-platoniciens.

Il convient surtout d’éliminer les renseignements fournis par les auteurs chrétiens dont aucun ne possède une réelle valeur. Il est, en effet, un argument qui n’aurait pas dû échapper à ceux qui les ont utilisés. Il existait un ouvrage dirigé contre le christianisme par le philosophe Celse et que nous connaissons par Origène. A propos du gnosticisme, Jean Doresse dans son excellent ouvrage sur Les livres secrets des Gnostiques, p. 63, écrit très justement : « A quel point un érudit de ces âges pouvait être enclin à prêter une physionomie si pareillement complexe à des mystiques qu’il entendait critiquer, on peut le constater par un exemple qui, lui, ne vise point la Gnose : il s’agit de la réfutation que Celse a tracée du Christianisme même. Il y prétend que la doctrine de l’Évangile vient, pour partie, de Platon, d’Heraclite, des Stoïciens, des Juifs, des mythes égyptiens et perses, des Cabires... Le ton d’une pareille attaque rappelle, jusque dans son style, les critiques tout analogues que les hérésiologues chrétiens lancent, eux, contre les Gnostiques. Quel historien d’aujourd’hui, retiendrait touchant le christianisme, des hypothèses aussi excessives que celles de Celse ? »

Cet argument vaut aussi pour les Mystères d’Eleusis. Si l’œuvre de Celse avait été conservée, si elle était devenue notre seul document sur le Christianisme, nous devrions nous en défier tout autant que de ce que les Pères de l’Église nous apprennent des Mystères d’Eleusis ; elle nous donnerait, en effet, une singulière idée de la religion chrétienne.

Ce n’est que par une méthode sévère que nous parviendrons à obtenir une image de ce que furent les Mystères d’Eleusis et nous verrons qu’il est possible de présenter un tableau parfaitement cohérent et logique.

Le point de départ doit être une phrase d’Isocrate et une phrase de Cicéron. La première est prise dans le Panégyrique d’Athènes (chap. XXVIII) : « Déméter étant arrivée dans cette contrée lorsqu’elle errait après le rapt de sa fille, et pleine de sentiments de bienveillance à l’égard de nos ancêtres pour les bienfaits qu’il n’est pas permis à d’autres d’entendre qu’aux initiés, accorda deux dons qui se trouvent être les plus importants : d’une part, les céréales qui sont cause que nous ne vivons pas d’une manière animale, d’autre part, les Mystères auxquels ceux qui participent ont des espérances plus douces pour la fin de leur vie et toute la durée des temps. » Dans le De legibus (II, 14), Cicéron, s’adressant à Atticus, lui dit : « Certes votre Athènes a donné naissance à beaucoup d’institutions excellentes et divines et les a ajoutées à la vie humaine, mais il n’y a rien de meilleur que ces Mystères par lesquels nous avons passé d’une vie sauvage et farouche à une vie sociable et humaine. On les appelle initiations, et, de vrai, grâce à eux, nous sommes initiés, nous connaissons les principes mêmes de la vie, grâce à eux non seulement nous découvrons la raison de vivre avec joie, mais aussi nous avons un espoir meilleur pour mourir. »

Une inscription funéraire, celle du hiérophante Glaucos, quoique tardive, confirme Isocrate et Cicéron : « Certes il est beau le secret mystérieux qui nous vient des dieux bienheureux ; pour les mortels, la mort non seulement n’est pas un mal, mais un bien. »

Plus important encore que ces passages est celui que nous trouvons dans les Grenouilles d’Aristophane. Euripide et Eschyle sont en présence. Ils vont l’un et l’autre combattre pour le sens et la valeur de leur conception de l’art, et chacun d’eux doit prononcer une prière qui sera en quelque sorte la sphragis, le sceau de sa personnalité. L’invocation d’Euripide, sera : « 0 Éther, ma nourriture, pivot de la langue, Intelligence, narines au flair subtil, faites que je réfute comme il faut les arguments que je toucherai. »

Écoutons maintenant Eschyle, fils d’Euphorion, originaire d’Eleusis : « 0 Déméter, toi qui as nourri mon esprit, fais que je sois digne de tes Mystères. »

Il y a, dans ces paroles graves et dignes, la révélation la plus intense que l’on puisse imaginer des Mystères d’Eleusis : toute l’œuvre d’Eschyle est comme leur expression. Elle dévoile ce qu’ils étaient, ce qu’ils voulaient.

Le résultat obtenu par les Mystères est clair : les initiés possédaient un « bel espoir » pour l’au-delà.

Il serait bien étonnant qu’on ne trouvât pas chez Platon le reflet de l’idéal éleusinien. En fait, bien que le nom d’Eleusis ne soit pas prononcé, il constitue la conclusion même de tout le Phédon. Après avoir montré, au chapitre 57, que si la mort était la fin de tout, ce serait véritablement une « heureuse trouvaille » (hermaion), une chance insigne pour les méchants, alors qu’ils mourront, d’être débarrassés à la fois de leur corps et des vices de leur âme, il décrit, par un mythe, ce qu’est le royaume de l’au-delà. Au chapitre 62, il affirme que les âmes de ceux qui sont purifiés par la philosophie, c’est-à-dire par l’amour de la sagesse « arrivent vers des demeures encore plus belles qu’il n’est pas facile de décrire ». Il faut tout faire pour participer, dans cette vie, à la vertu et à la raison. La récompense en est belle et l’espoir est grand. Et voilà prononcé le mot-clé d’Eleusis. Sans doute, continue Platon, il ne convient pas à un homme raisonnable d’affirmer fortement qu’il en est ainsi, c’est-à-dire que le tableau que j’ai tracé de l’au-delà correspond à la réalité, mais puisqu’il apparaît que l’âme est immortelle, il est convenable de « courir le risque » (kindyneusai) de penser qu’il en est ainsi, car ce risque est beau. Ce que dit Platon est donc semblable au fameux « pari » de Pascal. Il faut s’ « ensorceler » de cette idée. Le mot hepadein employé par le philosophe est important. Il s’agit d’une véritable « incantation », un peu l’équivalent de la foi chrétienne, de même que la philia pythagoricienne correspond à la charité.

N’allons donc pas chercher à Eleusis une démonstration intellectuelle et, à ce sujet, nous avons un fragment d’Aristote fort bien étudié par Jeanne Croissant [6] et qui nous donne un renseignement d’une valeur tout aussi grande que les passages étudiés plus haut. Il est emprunté à Synésius : « Aristote soutient que ceux que l’on initie ne doivent pas apprendre quelque chose, mais éprouver des sentiments et être dans une certaine disposition d’esprit, étant donné naturellement qu’ils sont devenus capables de les recevoir. » Ainsi l’initiation était accompagnée d’émotions violentes et contrastées. Songeons à la purification dans la mer, le second jour, aux plaisanteries du pont, aux chants et aux danses. Mais toute cette excitation n’était qu’une préparation à autre chose et Plutarque nous a ouvert l’âme même des initiés lorsqu’il a écrit : « Les initiés, au début, s’avancent en se poussant les uns contre les autres, et c’est un tumulte et des cris, mais lorsque c’est l’action et qu’on leur montre les objets sacrés, ils font attention alors et c’est la crainte et le silence (Quomodo quis..., 81 d-e.). » Voilà une évocation d’une singulière intensité. Nous assistons à l’entrée des milliers d’initiés dans le sanctuaire, le télesterion aux nombreux gradins, avec l’odeur de résine des torches qu’Aristophane relève comme l’élément propre des Mystères [7]. Tout d’abord les cris, le tumulte, puis s’élève la grande voix, la voix profonde, bien timbrée de l’Eumolpide, du hiérophante. Alors le silence s’établit, on écoute dans l’attention et la crainte.

Pour Plutarque, on le sent, ce sont bien les souvenirs de sa propre initiation. Il les compare à cette initiation qu’est la philosophie. Tout d’abord quand on est « près des portes », c’est le choc violent, sauvage, le tumulte des opinions contradictoires. Et Plutarque continue sa comparaison avec Eleusis : « Lorsqu’on a pénétré à l’intérieur, qu’on a vu la grande lumière, comme si s’ouvrait 1Anakloron, on prend une autre attitude d’esprit, c’est le silence et une crainte religieuse ». Voilà certainement le passage le plus important que l’Antiquité nous ait transmis sur la partie secrète des Mystères, puisqu’il nous dévoile l’état d’âme d’un initié, le silence, la vénération. Et nous y trouvons la preuve formelle de ce que nous avons dit plus haut sur la grande lumière partie de l’Anaktoron, du lieu où se plaçait le hiérophante et qui, soudain, au lever du soleil, inondait l’assemblée silencieuse.

Est-ce là tout ce que nous pouvons savoir ? Non pas. Il existe un autre témoignage qui, lui aussi, nous permet de pénétrer au cœur même de la partie secrète des Mystères. Nous le devons à un historien du IIe siècle avant notre ère, Apollodore, disciple d’Aristarque, et nous le connaissons par une scholie à l’Idylle II de Théocrite : « Le retentissement du bronze est habituel pour les morts. Apollodore dit qu’à Athènes le hiérophante, lorsque Coré appelle au secours, frappe ce que l’on appelle l’echeion et, chez les Laconiens, lorsque le roi est mort, il est de coutume de frapper un vase en bronze. »

Il ne s’agit pas, comme le veut Deubner [8], d’un appel de Déméter à Coré, mais, bien plutôt, du cri d’angoisse, de l’appel au secours de la jeune fille à son père Zeus au moment où elle se sent saisie par Hadès, au moment où elle sent pénétrer en elle l’effroi de la mort. Les v. 19-21 et 432 de l’Hymne homérique nous montrent que c’est l’interprétation qui s’impose. Nous voyons donc que le hiérophante, en une sorte de récitatif assez analogue au récit de la Passion du jour des Rameaux, devait, devant l’assemblée silencieuse des initiés, dans l’obscurité de la vaste salle, rappeler à leur esprit le mythe que nous connaissons par l’Hymne, et, qu’au moment de l’enlèvement, au moment de la mort, au moment de l’appel déchirant s’échappant des lèvres de la jeune fille, un gong retentissait.

On a écrit : « Comment s’éveillait chez les initiés la certitude d’une éternité heureuse, demeure jusqu’aujourd’hui le grand problème des Mystères d’Eleusis [9]. » Si l’on pénètre vraiment l’esprit de l’Hymne homérique et des différentes cérémonies que nous connaissons, il est possible, me semble-t-il, de trouver une réponse.

De par la volonté sage et toute-puissante de Zeus, une divinité a su ce que c’était que la mort, l’absence de l’être aimé. Ce fut la quête douloureuse, puis le revoir. La scène du retour à la lumière, comme l’a montré Ch. Picard, est aussi importante que celle de l’enlèvement. C’est elle que nous voyons représentée sur un bas-relief, malheureusement inachevé, découvert à Délos. Perséphone est derrière Déméter, elle a passé son bras autour de l’épaule de sa mère, la fidèle Hécate assiste à la scène. La partie de droite du bas-relief représente Zeus ordonnant à Hermès de descendre aux Enfers rechercher la jeune fille [10].

Une autre sculpture, découverte à Eleusis même, montre Perséphone assise sur les genoux de sa mère. Déméter, dans sa pitié, dans sa bonté, puisqu’elle a fait l’expérience de ce que souffrent les hommes, a créé les Mystères. Or sa fille Perséphone, pendant un tiers de l’année, réside aux Enfers où elle est l’épouse du roi de l’Hadès. Pendant les deux autres tiers, elle est dans l’Olympe, sur les genoux de sa mère.

Les initiés savent qu’après la mort, ils trouveront bienveillante à leur égard, cette déesse qui a su effectivement ce qu’est la mort. Sans doute, il ne faut pas que cet heureux espoir soit un oreiller de paresse. Le v. 457 des Grenouilles est net ; il ne suffit pas d’être initié, encore convient-il « d’avoir mené une vie pieuse envers les étrangers et les citoyens », car des châtiments attendent les impies et le principal : ils sont dans la boue et dans l’obscurité. Que la bienveillance de Perséphone, soit le premier élément de la « belle espérance » des initiés sur leur sort dans l’au-delà, un vers de l’Héraclès furieux d’Euripide nous le montre, un des passages les plus significatifs pour la compréhension profonde de ce qu’apportaient les Mystères d’Eleusis. Héraclès avait reçu d’Eurysthée l’ordre de ramener Cerbère des Enfers. Il a accompli cet exploit et son père l’interroge : « Es-tu allé véritablement aux Enfers, mon fils ? — Oui, répond Héraclès, et j’ai ramené le monstre à trois têtes. — L’as-tu emporté dans un combat ou par un don de la déesse ? — Par un combat. D’autre part, j’ai réussi parce que j’avais vu les Mystères des initiés » (v. 610-613).

Voilà qui est clair. Héraclès a dû lutter, mais il ne l’eût pas emporté sans la bienveillance de la déesse et il la devait au fait qu’il était initié. Apollodore (11, 5, 12) ajoute encore un trait. Nous avons vu que le hiérophante interdisait l’initiation à tous ceux dont les mains étaient souillées de sang, à tous les homicides. Or, Héraclès avait massacré les centaures qui, par leur ancêtre Ixion, se rattachaient à l’humanité. Apollodore rapporte qu’avant d’être initié à Eleusis, Héraclès dut être purifié et qu’Eumolpe, le premier hiérophante, le lava de cette souillure. Il est piquant de constater que cette bienveillance de Perséphone pour Héraclès se retrouve dans les Grenouilles d’Aristophane. Dès qu’elle a appris l’arrivée du héros, elle s’est mise tout de suite « à pétrir le pain, à mettre sur le feu deux ou trois marmites de pois piles, à rôtir un bœuf entier, à cuire tartes et gâteaux » (v. 504-507).

Dans l’Alceste (v. 746), le chœur souhaite pareille bienveillance à la femme d’Admète et forme le vœu qu’elle soit placée aux côtés mêmes de Perséphone.

Nous avons vu plus haut (p. 88) que l’effroi de la mort, pour un Grec, résidait surtout dans l’horreur d’avoir à pénétrer dans le royaume de l’ombre, à quitter la claire lumière du soleil car, comme l’a dit Eschyle dans ses Choéphores (v. 319), obscurité et clarté ont des destins opposés. Au comble du désespoir, l’Ajax de Sophocle, qui voit dans la mort le seul port de salut, s’écrie : « O obscurité, toi qui es ma lumière, Érèbe, séjour très lumineux pour un être comme moi, prenez-moi, prenez-moi pour habitant, prenez-moi ! » (v. 395). Or, Érèbe, comme le montre l’adjectif èpsêsvvoç veut dire le lieu des ténèbres.

Les Mystères d’Eleusis promettaient aux initiés non seulement la bienveillance de la reine des Enfers, mais aussi qu’ils trouveraient dans l’au-delà, une lumière semblable à celle d’ici-bas, semblable à celle qui les avait éblouis au cours de la cérémonie. Cela mérite une démonstration plus étendue. Notre document le meilleur pour restituer l’ « atmosphère » des Mystères d’Eleusis est la comédie d’Aristophane intitulée les Grenouilles. Le comique a toujours eu pour Eleusis le plus grand respect et Léon Robin a fait preuve d’une singulière incompréhension lorsqu’il a écrit dans son édition du Phédon (p. 21), que le Paradis des initiés était « raillé » par Aristophane. Or, au v. 686, c’est par le chœur des initiés que le poète donne des conseils à la cité en commençant par ces paroles bien significatives : « Il est juste que le chœur sacré donne à la ville des conseils et des enseignements utiles. »

Au commencement de sa carrière déjà, dans les Acharniens, Aristophane avait introduit un personnage, éleusinien entre tous, qui indiquait sa propre généalogie. Il s’appelle Amphithéos. Le premier qui ait porté ce nom était fds de Déméter et de Triptolème, de lui naquit Céléos, le roi d’Eleusis que nous connaissons bien par l’Hymne homérique. Il eut pour fils Lycinnos et l’Amphithéos des Acharniens est fils de celui-ci. Il se présente à l’Assemblée du peuple d’Athènes, car les dieux lui ont donné à lui, à lui seul, la mission de faire la paix avec les Spartiates [11].

Il va de soi que le poète ne s’est pas astreint à donner, dans leur succession, les divers épisodes des cérémonies initiatiques et qu’il s’est bien gardé de révéler quoi que ce soit de la partie secrète. Il a brossé un tableau d’ensemble dont nous pouvons déceler différents éléments. Les vers 354 et suivants sont l’équivalent de la proclamation du hiérophante au moment de l’agyrmos. Les plaisanteries salées des vers 416 et suivants rappellent les gephyrismes, mais ce qui frappe surtout, dans ce tableau, c’est la parfaite innocence, la pureté qu’ils révèlent. Si Iacchos, à une époque tardive, fut assimilé à Dionysos, l’élément bacchique est complètement absent des Mystères. Les Satyres, les Ménades n’y ont pas leur place. Rien qui fasse songer à la frénésie du Dionysos de Brygos, ou à la bestialité élémentaire de ses satyres. C’est tout à fait à tort que Ch. Picard écrit « qu’après la mort, les initiés revivraient dans les prairies en fleurs de l’Elysée parmi les Satyres et les Nymphes qu’un célèbre chœur d’Aristophane avait déjà, au théâtre d’Athènes, évoqués sur la terre » [12]. Les vers 316 et suivants des Grenouilles ne contiennent rien qui appuie cette affirmation. Tout au contraire, ils respirent une fraîcheur, je dirais même une naïveté charmante. Je donnerai un exemple de ce qu’on pourrait appeler la « retenue » des Mystères.

Comme on devait accomplir la longue course d’Athènes à Eleusis, comme on savait qu’il y aurait là-bas des courses et des danses, on choisissait dans sa garde-robe les vêtements que l’on jugeait — pour employer une expression de la Suisse romande — les moins « dommage » et qui, ensuite, devenus sacrés, puisque portés pendant l’initiation, ou bien étaient consacrés aux dieux, ou bien servaient de langes pour les enfants [13]. Il arrivait à ces vêtements de se déchirer et c’est ce qui permet à un des initiés des Grenouilles de dire : « Jetant un regard de côté, je viens de voir une toute jeune fille, une très jolie compagne de jeu, et comme sa petite chemise s’était déchirée, j’ai vu son petit sein qui pointait. »

Telle était donc l’atmosphère de fraîcheur des Mystères, mais cela certes n’eût pas suffi à apaiser les âmes au moment de la mort, à leur donner ce « bel espoir » tant vanté. Il y avait plus et nous pouvons le découvrir dans les Grenouilles.

Héraclès donne à Dionysos des indications sur son voyage aux Enfers : il rencontrera d’abord la boue, la fange où sont enfoncés les criminels. « Ensuite un souffle de flûte t’environnera et tu verras la lumière la plus belle, semblable à celle d’ici, des bosquets de myrte, d’heureuses troupes religieuses d’hommes et de femmes et beaucoup d’applaudissements. »

« Quels sont ces êtres ? » demande Dionysos, et voici la réponse : « Ce sont les initiés » (v. 154-158). Et voilà le grand mot lâché, la promesse essentielle des Mystères d’Eleusis révélée : après la mort, tu trouveras la lumière. Cette promesse est si importante qu’Aristophane la reprend à la fin de l’épisode qu’il consacre aux initiés et comme message même d’Eleusis. « Avançons vers les prairies fleuries, pleines de roses, et selon notre manière, dansons la danse si belle que conduisent les Moires heureuses, car pour nous seuls existent un soleil et une lumière joyeuse, nous qui sommes initiés et avons mené une vie pieuse à l’égard des étrangers et des citoyens » (v. 448-459).

Y eut-il influence de l’Orphisme sur Eleusis ? On sait que la croyance primordiale des Orphiques était que le corps (soma) était le tombeau (sema) de l’âme, que la mort était donc une naissance, un éveil. Sans doute certains mystagogues enseignèrent cette doctrine à ceux qu’ils guidaient, leur disant que le soleil qu’ils verraient après la mort serait encore plus brillant, plus réel que celui qui nous éclaire. Cela évoque en ma mémoire une anecdote que m’a racontée le grand écrivain Pierre Lasserre. Il montrait à un curé de campagne la chaîne des Pyrénées dans toute sa splendeur. « Voyons, lui disait-il, pourrai-je après la mort, voir un spectacle aussi beau ? — Mais oui, lui répondit paisiblement le prêtre, vous les reverrez vos Pyrénées, vous les reverrez en plus beau. »

Il semble bien, en effet, qu’on trouve un reflet des doctrines orphiques au vers 420 des Grenouilles, où ceux qui habitent sur la terre sont appelés « les morts d’en haut », ce qui veut bien dire que les initiés se considèrent comme les véritables vivants et c’est bien ainsi que le comprend une des scholies à ce vers.

Ainsi donc la promesse d’un soleil, d’une « lumière joyeuse » est partie intégrante des Mystères d’Eleusis et cette promesse se retrouve chez celui des Grecs qui, avec Eschyle, eut la conception la plus grande, la plus belle de la religion, Pindare : « Les bons (après la mort) possèdent un soleil qui fait leurs nuits égales, leurs jours égaux. Ils mènent une vie moins pénible que la nôtre. » Ainsi chante la Deuxième Olympique au v. 107, et un fragment de thrène ne s’exprime pas autrement : « Pour eux (pour les bons), la lumière du soleil brille là-bas pendant ce qui est ici la nuit, et des prairies fleuries de roses pourpres sont le faubourg de leur cité [14]. » Et que dit Virgile au VIe chant de l’Enéide, v. 637 et suivants, lorsqu’il décrit les Champs Élysées ? Énée et la Sibylle « arrivèrent à une plaine riante aux délicieuses prairies, aux bois heureux, séjour des âmes fortunées. L’air pur y est plus vaste et revêt ces lieux d’une lumière de pourpre. Ces âmes ont leur propre soleil et leurs astres ».

En présence de cette promesse, de cette affirmation solennelle des Mystères d’Eleusis et des poètes qui ont reflété la conviction des hiérophantes qui se succédèrent pendant les mille ans où leur voix s’éleva, l’on comprend que le grand savant belge, Franz Cumont, ait tenu à intituler son dernier livre, son testament, Lux perpétua. Et qui sait si la dernière parole de Gœthe : mehr Licht, « plus de lumière », n’est pas un souhait, mais bien l’affirmation que ses yeux commençaient à discerner ce que le poète genevois R.-L. Piachaud a appelé « l’autre lumière » ?

On le voit, Pindare ici, Virgile là, présentent ce que l’on pourrait appeler des « résonances » éleusiniennes. On peut en découvrir d’autres dans l’œuvre principale du peintre qu’Aristote estime « éthique » entre tous et dont il recommande l’étude aux jeunes gens, car elle les rendra meilleurs : Polygnote de Thasos. Il avait orné la Lesché ou « parloir » des Cnidiens à Delphes de deux peintures dont l’une représentait la Prise de Troie, l’autre la Descente d’Ulysse aux Enfers. La première illustrait la folie des hommes qu’enfièvre le désir charnel pour la beauté d’Hélène. L’autre représentait tout à gauche la barque de Charon, dans laquelle se trouvaient Tellis et Cléobée, partis de Paros (voir plus haut p. 70), dont on disait qu’ils avaient introduit à Thasos le culte de Déméter. Cléobée était représentée sous la forme d’une jeune fille tenant sur ses genoux la corbeille contenant les objets sacrés dont la présentation constituait un des éléments principaux des Mystères. Ni Tellis, ni Cléobée n’ont rien à redouter de l’affreux démon Eury-nome, placé au-dessus d’eux et qui symbolise la peur de la mort. Au milieu de la peinture se trouvait Orphée, appuyé contre un arbre et jouant de la lyre. Or, un arbre suppose naturellement le soleil qui le fait pousser et Pausanias (X, 28), qui nous décrit la peinture, a parfaitement su voir qu’il s’agit du bois sacré de Perséphone dont il est question soit dans Aristophane (v. 441), soit dans Virgile. N’oublions pas qu’Orphée, au dire d’Aristophane (v. 1032), avait institué les Mystères. Polygnote avait aussi représenté les grands criminels Sisyphe, Tantale et, tout à droite, un groupe d’hommes et de femmes portant de l’eau dans des cruches cassées vers une grande jarre enfoncée dans le sol et également percée.

Or, pour préciser le sens de cette représentation d’une peine inutile, Polygnote avait ajouté une inscription. Ces êtres sont les « non-initiés » et Pausanias précise : « Ceux qui n’ont tenu aucun compte des initiations d’Eleusis », soit qu’ils n’aient pas pris la peine de se faire initier, soit que ces cérémonies n’aient pas porté de fruits dans leurs âmes.

L’initiation, en effet, n’était pas tout. Elle devait être suivie d’une vie meilleure. Les initiés devaient être « pieux envers les étrangers et les citoyens », comme le dit le vers d’Aristophane que nous avons cité plus haut (p. 107), Diodore (V, 49) est formel à ce sujet : « On dit que ceux qui participent aux Mystères, deviennent plus pieux et plus justes et qu’à tout point de vue ils se dépassent eux-mêmes. »

Mais il ne s’agit pas seulement d’une transformation intérieure. L’initié ne devient pas nécessairement un philosophe. Il a une tâche à remplir, un modèle à suivre, et ce modèle c’est Triptolème dont l’importance est bien attestée par le nombre de peintures de vases qui le représentent.

Triptolème n’occupe pas une grande place dans l’Hymne homérique. Il n’est cité qu’au v. 153 comme un des rois qui gouvernent Eleusis. Son importance n’a grandi qu’au moment où Eleusis fut réunie à Athènes. Ce fut à lui, dit-on, que Déméter fit présent du premier épi de blé et nous savons qu’une des cérémonies de l’époptie, initiation supérieure qui se célébrait une année après les Mystères ordinaires et qui,

au reste, est très mal connue, consistait dans la présentation, en silence, d’une gerbe de blé, ou, suivant une autre interprétation, d’une gerbe de blé moissonnée en silence.

Et maintenant nous sommes à même de mieux comprendre les deux passages d’Isocrate et de Cicéron cités p. 101, et qui ont servi de pierre angulaire à tout notre exposé. Déméter en donnant aux hommes le blé, leur a fait abandonner la vie de chasseurs, a posé les bases de la civilisation. Mais ce don de la déesse, convenait-il que Triptolème le gardât égoïste-ment pour lui ? Non pas, et les vases nous le présentent sur un char ailé, au moment où il se dispose à répandre à travers le monde la culture du blé. Sur les vases à figures noires, il est un homme fait, il est encore représenté comme le roi d’Eleusis, dont nous parle l’Hymne. Il a autour de lui un groupe qui salue son départ d’un geste de vénération [15]. Sur les vases à figures rouges, il est accompagné de Déméter et de Coré et l’une des déesses lui verse à boire. Sur le vase peint par Hiéron, il est devenu un tout jeune homme. N’allons pas croire que sa mission civilisatrice était dépourvue de tout danger. « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire », a écrit le vieux Corneille et Pindare ne s’exprime pas autrement : « Les vertus, les capacités qui ne s’accompagnent pas de risques ne sont honorées ni chez les hommes ni sur les vaisseaux creux. » Qui sait comment les peuples sauvages accepteraient l’envoyé de Déméter ? Il est des plus regrettables que nous n’ayons pas conservé la pièce de Sophocle qui, en 468, lui assura son premier succès et qui s’appelait précisément Triptolème. D’après les rares fragments qui ont été conservés, nous apprenons que Déméter lui indiquait quelles contrées il aurait à visiter, tout d’abord l’Italie, puis la Sicile, puis le pays des Gètes, sur la rive gauche du Danube où régnait le roi Charnabon. C’est là que Triptolème, d’après Sophocle, courut les plus grands dangers. Son char ailé était conduit par deux serpents. Charnabon, qui avait bien accueilli le héros, le fait ensuite prisonnier et veut le faire périr et tue un des deux serpents empêchant ainsi toute fuite. Alors, miraculeusement, Déméter intervient, sauve Triptolème et châtie le roi. Triptolème, on le voit, est de la même race qu’Héraclès ou Thésée, mais tandis que ceux-ci accomplissent leur tâche périlleuse en tuant les monstres ou les bandits, en « faiseurs d’ordre » qu’ils sont, la mission de Triptolème, dangereuse aussi, est uniquement pacifique et civilisatrice. Il est, lui aussi, aidé par les dieux, mais il faut qu’il risque, il faut qu’il ose.

Pour les initiés d’Eleusis, Triptolème était à la fois un modèle et un guide, ils devaient — puisque, eux aussi, objets de la bienveillance de Déméter et de Coré — être de véritables « missionnaires » de tout ce qui pouvait conduire les hommes à une vie plus douce, moins sauvage, même si cela doit entraîner certains risques. Telle est la suprême leçon d’Eleusis.


[1Le meilleur est celui de P. Foucart, Les Mystères d’Eleusis (1914). Il a cependant le tort de chercher une origine égyptienne aux Mystères. Il est vrai qu’au moment où il parut on ignorait encore l’importance de la civilisation mycénienne. Citons encore les volumes de M. Brillant et V. Magnien. Celui que j’ai publié en 1932 est épuisé.

[2Aristophane dans ses Acharnions (v. 766), fait allusion aux cris de protestation de ces bêtes.

[3Il est de singulières correspondances, de singulières parentés à travers les temps. On lit en effet dans le manuscrit Trivulzio de Léonard de Vinci au recto du feuillet 24, publié en 1891 à Milan par Beltrami cette pensée : « Si come una giornata bene spesa dà lieto dormire, cosi una vita bene usata da lieto morire. » « De même qu’une journée bien remplie donne un sommeil joyeux, ainsi une vie bien employée donne une mort joyeuse. »

[4Kern dans l’article gephyrismos de la Real-Encyclopâdie de Pauly-Wissowa, col. 1229.

[5(1) Elle est reproduite dans Dittenberger, Sglloge..., 3, 1, 86.

[6Aristote et les mystères, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, fasc. 51 (1932), p. 137.

[7Grenouilles, v. 313-314. Pour Xanthias (v. 337) l’esclave réaliste que l’éditeur de l’édition Budé compare finement à Sancho, l’odeur spécifique des Mystères est celle de la viande de porc grillée. A côté de Quichotte et Sancho, ne pourrait-on pas aussi songer à Tamino et Papageno dans la Flûte enchantée ? Et la comparaison porte d’autant mieux que, dans Mozart comme dans Aristophane, il est question d’une initiation.

[8Attische Feste (1932), p. 84.

[9Deubner, op. cit., p. 79.

[10Ch. Picard, Trois bas-reliefs « éleusiniens », Bulletin de correspondance hellénique, 1931, p. 11, 4.

[11Voir au sujet de ce personnage mon article « L’épisode d’Amphithéos dans les Acharniens d’Aristophane », Bévue des Etudes anciennes, XXXIV (1942), p. 241.

[12Manuel d’archéologie grecque, La sculpture, III, 1, p. 424.

[13Scholie au Ploutos d’Aristophane, v. 845.

[14On notera le parallélisme avec les v. 441 et 448 des Grenouilles.

[15Ce sont des hommes, non des divinités, le geste le montre bien. Il n’y a aucune hésitation à avoir sur ce point, quoi qu’en pense Fehrle dans l’article « Triptolemos » du Dictionnaire de Roscher, col ; 1128.