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Trois Upanishads (Isha, Kena, Mundaka)

Isha Upanishad

Trad. Shri Aurobindo (version en français de Jean Herbert)

dimanche 16 novembre 2008

Extrait de « Trois Upanishads » (Isha, Kena, Mundaka) par Shri Aurobindo (version en français de Jean Herbert). Albin Michel, 1949

1. — Au Seigneur tout ceci qui est, pour qu’il l’habite [1], et chaque chose, univers se mouvant dans l’universel mouvement. De tout cela détàche-toi et jouis-en ; ne convoite aucun bien que s’approprient les hommes.

Faisant certes [2] les œuvres ici, on doit désirer vivre cent ans Ainsi en est-il pour toi et non autrement. L’action n’englue pas l’homme [3].

Sans le soleil [4] sont ces mondes enveloppés d’aveugles ténèbres, où partis d’ici vont tous ceux qui assassinent leur âme.

4. — Unique, sans mouvement, plus prompt que la pensée, Cela, les dieux même ne peuvent l’atteindre dans sa progression en avant. Cela, dans sa stabilité, distance les autres qui courent. En Cela, Mâtarishvan [5] établit les Eaux [6].

5. — Cela est en mouvement, Cela est sans mouvement ; Cela est lointain, Cela aussi est proche ; Cela est au dedans de ce tout, Cela aussi est hors de ce tout.

6. — Mais celui qui perçoit tous les devenirs dans l’Etre même et l’Être en tous les devenirs, celui-là alors ne se replie plus.


Voir en ligne : Shri Aurobindo


[1Vâsyam peut avoir les trois sens : « d’être enveloppé par le Seigneur », ou, au contraire « de lui servir de vêtement », « d’être habité par lui ». Le premier sens est le plus accepté. Shankara, qui l’adopte, en tire l’idée que l’on, doit perdre toute conscience de cet univers irréel dans l’unique perception du pur Brahman. Expliqué de la sorte, le vers se trouve être en contradiction avec toute la pensée de l’Upanishad qui concilie sans cesse, dans la perception de l’Unité essentielle, les opposés contradictoires en apparence : Dieu et le monde, le renoncement et la jouissance, le déterminisme des actions et la liberté intérieure, l’unité et la diversité, le permanent et les devenirs, la passive Impersonnalité divine et l’active Personnalité divine, la connaissance et l’ignorance, le manifesté et le non-manifesté, la vie en ce monde ou en d’autres et la suprême immortalité. Dans ce texte, l’univers est conçu soit comme un manteau, soit comme une demeure pour l’Esprit qui pénètre et dirige tout. Le second sens s’accorde mieux avec la pensée générale de l’Upanishad.

[2Kurvanneva. L’insistance du mot eva donne de la force à l’idée : « faire les œuvres et non point se retirer d’elles ».

[3Shankara comprend : « ainsi en toi, ce n’est pas autrement qu’ainsi, l’action ne s’attache pas à l’homme ». Il interprète le mot kartnmâni dans le sens des sacrifices védiques permettant aux ignorants d’échapper aux conséquences des actions mauvaises afin d’atteindre le ciel. Mais il prend ensuite le mot karmma dans le sens, tout à fait contraire, de mauvaise action. « Ce vers, nous dit-il, n’est qu’une concession faite aux ignorants : les âmes éclairées renoncent aux oeuvres et au monde et se retirent dans la forêt ». Dans cette interprétation, les termes et la construction même sont forcés et dénaturés. La traduction plus simple et plus rationnelle que j’en donne me paraît conforme au sens général de l’Upanishad.

[4Ce mot donne lieu à deux variantes : asûryyâ, sans soleil, et asuryya, de nature non divine, celle des Asuras. Dans la construction générale de l’Upanishad, ce troisième vers donne un point de départ à l’idée qu’expriment les quatre derniers, et dans lesquels ces aperçus seront repris et développés. La prière au Soleil rappelle à la pensée les mondes sans soleil et leur aveugle obscurité, mentionnés de nouveau dans les neuvième et douzième vers. Comme en plusieurs autres Upanishads, le soleil et ses rayons symbolisent les mondes de la Lumière ; et leurs opposés logiques sont les mondes non des Titans mais des ténèbres.

[5Ce nom semble signifier : « Celui qui se répand dans la mère », dans celle qui contient ; c’est-à-dire soit dans I’Ether, l’élément mère, soit dans la substance matérielle que le Véda nomme la Terre en parlant d’elle comme Mère. Mâtarishvan est une épithète védique attribuée au Dieu Vâyu. Représentant les principes divins manifestés dans l’énergie vitale, dans le « Prâna », il se répand, pour les vivifier, dans les formes de la matière. Il symbolise ici la puissance de vie divine à l’oeuvre en tous les modes de l’activité cosmique.

[6Apas, tel qu’il est accentué dans la version du Yajurveda Blanc, ne peut signifier que les « eaux ». Si l’on ne tient pas compte de cette accentuation, le mot « apas », au singulier, signifierait œuvre, action. Shankara cependant l’a traduit par le pluriel : les œuvres. Les difficultés d’interprétation de ce terme proviennent seulement de l’oubli de son vrai sens védique, auquel on a fini par substituer le sens purement concret de l’élément liquide, en l’appliquant ainsi au quatrième des cinq états de la matière. Une telle acception serait sans aucun rapport avec le contexte. « Les eaux », appelées aussi « les sept courants » ou « les sept vaches nourricières », symbolisent dans le Véda les sept principes cosmiques et leurs domaines d’activité, à savoir : les trois principes inférieurs, physique, vital et mental r et les quatre supérieurs, de Vérité, de Béatitude, de consciente Volonté et d’Être divins. Sur ce symbole se fonde aussi l’ancienne conception des sept mondes, en chacun desquels les sept principes exercent leur harmonieuse activité respective. En le traduisant par « les eaux » on rend donc a ce terme le sens véritable qu’il a dans l’Upanishad.