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Dialogues de Platon

Platon : extraits sur l’âme

Traductions diverses

samedi 15 novembre 2008

SOCRATE : V. - Je vois, Ion, et je vais te faire voir ce que c’est, à mon avis. C’est que ce don que tu as de bien parler d’Homère n’est pas, je le disais tout à l’heure, un art, mais une vertu divine, qui te meut, semblable à celle de la pierre qu’Euripide appelle pierre de Magnésie, mais que la plupart appellent pierre d’Héraclée. Et en effet cette pierre non seulement attire les anneaux de fer, mais encore elle leur communique sa vertu, de sorte qu’ils peuvent faire ce que fait la pierre, attirer d’autres anneaux, si bien que parfois on voit pendre, attachés les uns aux autres, une longue suite d’anneaux de fer, et tous tirent leur pouvoir de cette pierre. C’est ainsi que la Muse inspire elle-même les poètes, et, ceux-ci transmettant l’inspiration à d’autres, il se forme une chaîne d’inspirés. Ce n’est pas en effet par art, mais par inspiration et suggestion divine que tous les grands poètes épiques composent tous ces beaux poèmes ; et les grands poètes lyriques de même. Comme les Corybantes ne dansent que lorsqu’ils sont hors d’eux-mêmes, ainsi les poètes lyriques ne sont pas en possession d’eux-mêmes quand ils composent ces beaux chants que l’on connaît ; mais quand une fois ils sont entrés dans le mouvement de la musique et du rythme, ils sont transportés et possédés comme les bacchantes, qui puisent aux fleuves le lait et le miel sous l’influence de la possession, mais non quand elles sont de sang-froid. C’est le même délire qui agit dans l’âme des poètes lyriques, comme ils l’avouent eux-mêmes. Les poètes nous disent bien, en effet, qu’ils puisent à des sources de miel et butinent les poèmes qu’ils nous apportent dans les jardins et les vallons boisés des Muses, à la manière des abeilles, en voltigeant comme elles, et ils disent la vérité. Car le poète est chose légère, ailée, sacrée, et il ne peut créer avant de sentir l’inspiration, d’être hors de lui et de perdre l’usage de sa raison. Tant qu’il n a pas reçu ce don divin, tout homme est incapable de faire des vers et de rendre des oracles. Aussi, comme ce n’est point par art, mais par un don céleste qu’ils trouvent et disent tant de belles choses sur leur sujet, comme toi sur Homère, chacun d’eux ne peut réussir que dans le genre où la Muse le pousse, l’un dans les dithyrambes, l’autre dans les panégyriques, tel autre dans les hyporchèmes, celui-ci dans l’épopée, celui-là dans les ïambes. Dans les autres genres, chacun d’eux est médiocre, parce que ce n’est pas l’art, mais une force divine qui leur inspire leurs vers ; en effet, s’ils savaient traiter par art un sujet particulier, ils sauraient aussi traiter tous les autres. Et si le dieu leur ôte le sens et les prend pour ministres, comme il fait des prophètes et des devins inspirés, c’est pour que nous qui les écoutons sachions bien que ce n’est pas eux qui disent des choses si admirables, puisqu’ils sont hors de leur bon sens, mais que c’est le dieu même qui les dit et qui nous parle par leur bouche. Et la meilleure preuve de ce que j’avance est Tynnichos de Chalcis, qui n’a jamais fait d’autre poème digne d’être retenu que le péan que tout le monde chante, le plus beau peut-être de tous les chants lyriques, une vraie trouvaille des Muses, comme il l’appelle lui-même. Il me semble en effet que, précisément en la personne de ce poète, le dieu a voulu nous prouver, de manière à ne laisser aucun doute, que ces beaux poèmes ne sont ni humains ni faits par des hommes, mais divins et faits par des dieux, et que les poètes ne sont que les interprètes des dieux, puisqu’ils sont possédés, quel que soit le dieu particulier qui les possède. Afin de le prouver, le dieu a choisi le poète le plus médiocre pour chanter par sa bouche le chant le plus beau. Ne penses-tu pas que j’ai raison, Ion ? ION

ION : Si, par Zeus ; car tu me saisis l’âme par tes discours, Socrate, et je crois que c’est par une dispensation divine que les bons poètes sont auprès de nous les interprètes des dieux. ION

SOCRATE : VII. - Tu vois maintenant que le spectateur est le dernier des anneaux qui, comme je le disais, reçoivent les uns des autres la vertu qui leur vient de la pierre d’Héraclée ; l’anneau du milieu, c’est toi, le rhapsode, l’acteur ; le premier, c’est le poète lui-même ; et le dieu, par l’intermédiaire de tous ceux-ci, attire l’âme des hommes où il veut, en faisant descendre sa vertu des uns, aux autres. Et à lui, comme à la fameuse pierre, est suspendue une longue file de choreutes, de maîtres et de sous-maîtres de choeur, attachés obliquement aux anneaux qui tiennent à la Muse. Tel poète tient à une Muse, tel autre à une autre, et nous appelons cela être possédé, parce que c’est quelque chose comme une possession, puisque le poète appartient à la Muse ; puis à ces premiers anneaux, les poètes, d’autres sont attachés à leur tour et reçoivent l’inspiration de tel ou tel, les uns d’Orphée, les autres de Musée ; mais la plupart sont attachés et tiennent à Homère. Tu es l’un de ceux-là, Ion, tu dépends d’Homère, et, lorsqu’on chante un poème de quelque autre poète, tu dors et n’as rien à dire ; mais qu’un chant de ce poète résonne à tes oreilles, aussitôt tu t’éveilles, ton âme entre dans la danse et les idées se présentent en foule ; car ce n’est pas par art ni par science que tu parles d’Homère, mais par une dispensation et une possession du dieu. Semblable aux Corybantes qui ne sont prompts à saisir que l’air du dieu dont ils sont possédés et qui trouvent pour accompagner cet air toutes sortes de figures et de paroles, tandis qu’ils restent insensibles aux autres airs, toi aussi, Ion, quand il est question d’Homère, tu es intarissable, mais à sec quand il est question des autres ; et, puisque tu veux savoir la cause de ta facilité à parler d’Homère et de ton embarras à propos des autres, c’est que ce n’est point à l’art, mais à un don du dieu que tu dois ton habileté à louer Homère. ION

Sache bien, en effet, Socrate, que lorsqu’un homme est près de penser à sa mort, crainte et souci l’assaillent à propos de choses qui, auparavant, ne le troublaient pas. Ce que l’on raconte sur l’Hadès et les châtiments qu’y doit recevoir celui qui en ce monde a commis l’injustice, ces fables, dont il a ri jusque-là, tourmentent alors son âme : il redoute qu’elles ne soient vraies. (330 e) Et - soit à cause de la faiblesse de l’âge, soit parce qu’étant plus près des choses de l’au-delà il les voit mieux - son esprit s’emplit de défiance et de frayeur (09) ; il réfléchit, examine s’il s’est rendu coupable d’injustice à l’égard de quelqu’un. Et celui qui trouve en sa vie beaucoup d’iniquités, éveillé fréquemment au milieu de ses nuits, comme les enfants, a peur, et vit dans une triste attente. (331) Mais près de celui qui se sait innocent veille toujours une agréable espérance, bienfaisante nourrice de la vieillesse, pour parler comme Pindare. Car avec bonheur, Socrate, ce poète a dit de l’homme ayant mené une vie juste et pieuse que douce à son coeur et nourrice de ses vieux ans, l’accompagne l’espérance, qui gouverne l’âme changeante des mortels (10). La République I

Or çà, donc, examine maintenant ceci : l’âme n’a-t-elle pas une fonction que rien d’autre qu’elle ne pourrait remplir, comme de surveiller, commander, délibérer et le reste (34) ? Peut-on attribuer ces fonctions à autre chose qu’à l’âme, et n’avons-nous pas le droit de dire qu’elles lui sont propres ? La République I

Et la vie ? ne dirons-nous pas qu’elle est une fonction de l’âme ? La République I

Donc, nous affirmerons que l’âme aussi a sa vertu propre (35) ? La République I

Or, Thrasymaque, est-ce que l’âme s’acquittera jamais (353e) bien de ces fonctions si elle est privée de sa vertu propre ? ou bien est-ce impossible ? La République I

Par conséquent, il y a nécessité qu’une âme mauvaise commande et surveille mal, et que l’âme bonne fasse bien tout cela. La République I

Or, ne sommes-nous pas tombés d’accord que la justice est une vertu, et l’injustice un vice de l’âme ? La République I

Donc l’âme juste et l’homme juste vivront bien, et l’injuste mal ? La République I

[29b] Cependant on la craint, comme si l’on savait certainement que c’est le plus grand de tous les maux. Or, n’est-ce pas l’ignorance la plus honteuse que de croire connaître ce que l’on ne connaît point ? Pour moi, c’est peut-être en cela que je suis différent de la plupart des hommes ; et si j’osais me dire plus sage qu’un autre en quelque chose, c’est en ce que, ne sachant pas bien ce qui se passe après cette vie, je ne crois pas non plus le savoir ; mais ce que je sais bien, c’est qu’être injuste, et désobéir à ce qui est meilleur que soi, dieu ou homme, est contraire au devoir et à l’honneur. Voilà le mal que je redoute et que je veux fuir, parce que je sais que c’est un mal, et non pas de prétendus maux qui peut-être sont des [29c] biens véritables : tellement que si vous me disiez présentement, malgré les instances d’Anytus qui vous a représenté ou qu’il ne fallait pas m’appeler devant ce tribunal, ou qu’après m’y avoir appelé, vous ne sauriez vous dispenser de me faire mourir, par la raison, dit-il, que si j’échappais, vos fils, qui sont déjà si attachés à la doctrine de Socrate, seront bientôt corrompus sans ressource ; si vous me disiez : Socrate, nous rejetons l’avis d’Anytus, et nous te renvoyons absous ; mais c’est à condition que tu cesseras de philosopher et de faire tes recherches accoutumées ; et si tu y retombes , et que tu sois découvert, tu mourras ; oui, si vous me [29d] renvoyiez à ces conditions, je vous répondrais sans balancer : Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j’obéirai plutôt au dieu qu’à vous ; et tant que je respirerai et que j’aurai un peu de force, je ne cesserai de m’appliquer à la philosophie, de vous donner des avertissements et des conseils, et de tenir à tous ceux que je rencontrerai mon langage ordinaire : ô mon ami ! comment, étant Athénien, de la plus grande ville et la plus renommée pour les lumières et la puissance, ne rougis-tu pas de ne penser qu’à amasser des richesses , à acquérir du crédit et [29e] des honneurs, sans t’occuper de la vérité et de la sagesse, de toit âme et de son perfectionnement ? Et si quelqu’un de vous prétend le contraire, et me soutient qu’il s’en occupe, je ne l’en croirai point sur sa parole, je ne le quitterai point ; mais je l’interrogerai, je l’examinerai, je le confondrai, et si je trouve qu’il ne soit pas vertueux, [30a] mais qu’il fasse semblant de l’être, je lui ferai honte de mettre si peu de prix aux choses les plus précieuses, et d’en mettre tant à celles qui n’en ont aucun. Voilà de quelle manière je parlerai à tous ceux que je rencontrerai, jeunes et vieux, concitoyens et étrangers, mais plutôt à vous, Athéniens, parce que vous me touchez de plus près ; et sachez que c’est là ce que le dieu m’ordonne, et je suis persuadé qu’il ne peut y avoir rien de plus avantageux à la république que mon zèle à remplir l’ordre du dieu : car toute mon occupation est de vous persuader, [30b] jeunes et vieux, qu’avant le soin du corps et des richesses, avant tout autre soin, est celui de l’âme et de son perfectionnement. Je ne cesse de vous dire que ce n’est pas la richesse qui fait la vertu ; mais, au contraire, que c’est la vertu qui fait la richesse, et que c’est de là que naissent tous les autres biens publics et particuliers. Si, en parlant ainsi, je corromps la jeunesse, il faut que ces maximes soient un poison ; car si on prétend que je dis autre chose, on se trompe, ou l’on vous en impose. Ainsi donc, je n’ai qu’à vous dire : Faites ce que demande Anytus, ou ne le faites pas ; renvoyez-moi, ou ne me renvoyez pas, je ne ferai jamais autre chose, quand je devrais [30c] mourir mille fois .... Ne murmurez pas, Athéniens , et accordez-moi la grâce que je vous ai demandée, de m’écouter patiemment ; cette patience, à mon avis, ne vous sera pas infructueuse. J’ai à vous dire beaucoup d’autres choses qui, peut-être, exciteront vos clameurs ; mais ne vous livrez pas à ces mouvements de colère. Soyez persuadés que si vous me faites mourir, étant tel que je viens de le déclarer, vous vous ferez plus de mal qu’à moi. En effet, ni Anytus ni Mélitus ne me feront aucun mal ; [30d] ils ne le peuvent, car je ne crois pas qu’il soit au pouvoir du méchant de nuire à l’homme de bien. Peut-être me feront-ils condamner à la mort ou à l’exil ou à la perte de mes droits de citoyen, et Anytus et les autres prennent sans doute cela pour de très grands maux ; mais moi je ne suis pas de leur avis ; à mon sens, le plus grand-de tous les maux, c’est ce qu’Anytus fait aujourd’hui, d’entreprendre de faire périr un innocent. APOLOGIE DE SOCRATE

Voici encore quelques raisons d’espérer que la mort est un bien. Il faut qu’elle soit de deux choses l’une, ou l’anéantissement absolu, et la destruction de toute conscience, ou, comme on le dit, un simple changement, le passage de l’âme d’un lieu dans un autre. Si la mort est la [40d] privation de tout sentiment, un sommeil sans aucun songe, quel merveilleux avantage n’est-ce pas que de mourir ? Car, que quelqu’un choisisse une nuit ainsi passée dans un sommeil profond que n’aurait troublé aucun songe, et qu’il compare cette nuit avec toutes les nuits et avec tous les jours qui ont rempli le cours entier de sa vie ; qu’il réfléchisse, et qu’il dise en conscience combien dans sa vie il a eu de jours et de nuits plus heureuses et ; plus douces que celle-là ; je suis persuadé que non-seulement un simple [40e] particulier, mais que le grand roi lui-même en trouverait un bien petit nombre, et qu’il serait aisé de les compter. Si la mort est quelque chose de semblable, je dis qu’elle n’est pas un mal ; car la durée tout entière ne paraît plus ainsi qu’une seule nuit. Mais si la mort est un passage de ce séjour dans un autre, et si ce qu’on dit est véritable, que là est le rendez-vous de tous ceux qui ont vécu, quel plus grand bien peut-on imaginer, [41a] mes juges ? Car enfin, si en arrivant aux enfers, échappés à ceux qui se prétendent ici-bas des juges, l’on y trouve les vrais juges, ceux qui passent pour y rendre la justice, Minos, Rhadamanthe, Éaque, Triptolème et tous ces autres demi-dieux qui ont été justes pendant leur vie, le voyage serait-il donc si malheureux ? Combien ne donnerait-on pas pour s’entretenir avec Orphée, Musée, Hésiode, Homère ? Quant à moi, si cela [41b] est véritable, je veux mourir plusieurs fois. O pour moi surtout l’admirable passe-temps, de me trouver là avec Palamède, Ajax fils de Télamon, et tous ceux, des temps anciens, qui sont morts victimes de condamnations injustes ! APOLOGIE DE SOCRATE

MÉNON : Socrate, j’avais entendu dire, avant même de te rencontrer, [80a] que tu ne fais rien d’autre que de te mettre toi-même dans l’embarras, et faire tomber les autres dans l’embarras. Et à présent, c’est en tout cas l’impression que tu me donnes, tu m’ensorcelles et me drogues et tout simplement m’enchantes , au point que je suis parvenu au comble de l’embarras. Et tu me donnes tout à fait l’impression, s’il faut aussi se moquer un peu, d’être très semblable, par l’aspect et le reste, à cette large et plate engourdisseuse marine. Car aussi bien celle-ci fait être engourdi à chaque fois qui s’approche et la touche, et toi, tu me donnes l’impression de m’avoir maintenant fait quelque chose de pareil. Car en vérité, moi, aussi bien [80b] de l’âme que de la bouche, je suis engourdi, et je n’ai rien que je puisse te répondre. Et pourtant, des myriades de fois pour sûr, sur aretès, j’ai tenu des discours abondants devant de nombreuses personnes, et avec beaucoup de bonheur, c’est du moins mon impression ! Mais maintenant, je ne puis pas du tout dire ce que c’est. Et tu me donnes l’impression d’avoir fait un heureux choix en ne voulant pas lever l’ancre d’ici même , ni t’absenter de chez toi : car si, étranger dans une autre ville, tu faisais ça, avant peu, tu serais conduit au tribunal comme sorcier. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Ceux qui le tenaient sont tous ceux, parmi les prêtres aussi bien que les prêtresses, pour lesquels c’était un objet de préoccupation, à propos de ce à quoi ils mettent la main, que d’en rendre autant qu’il est possible [81b] raison. Ainsi parle aussi Pindare et nombre d’autres parmi les poètes, tout autant qu’ils sont divins. Ce qu’ils disent, c’est ceci ; allons, examine s’ils t’ont l’air de dire vrai. Ils disent donc que l’âme de l’homme est immortelle et que tantôt elle arrive à un accomplissement , ce qu’en vérité ils appellent mourir, tantôt elle naît à nouveau, mais qu’elle n’est jamais détruite. Il faut donc, pour ces raisons, vivre toute sa vie le plus pieusement possible , car de ceux dont MÉNON - Suzanne

Attendu donc que l’âme est immortelle et que, bien des fois, elle est née, et a vu et les [choses] d’ici-bas et les [choses] de l’Hadès et toutes choses, il n’est pas possible qu’il y ait quoi que ce soit qu’elle n’ait appris ; en sorte qu’il n’est en rien étonnant qu’aussi bien à propos d’aretès qu’à propos du reste, il lui soit possible de se remémorer ce que justement elle savait auparavant. Car attendu que la nature [81d] tout entière est d’une même famille , et que l’âme a tout appris, rien n’empêche qu’en se remémorant une seule chose, ce que précisément les hommes appellent « apprendre » , celle-ci ne mette à jour tout le reste, pourvu qu’on soit quelqu’un de viril et qu’on ne se lasse pas de chercher ; car en effet, le fait de chercher et d’apprendre, c’est en somme une remémoration. Il ne faut donc pas se laisser persuader par cet argument éristique (voir note 3) ; car celui-ci nous rendrait inactifs et c’est aux mous d’entre les hommes qu’il est agréable à entendre, alors que l’autre [81e] rend industrieux et chercheurs ; par quoi, moi, croyant qu’il est vrai, je veux bien, avec toi, chercher ce qu’est aretè. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : [86b] Eh bien donc, si toujours, la vérité des choses qui sont est pour nous dans l’âme, c’est que l’âme serait immortelle , si bien que c’est en ayant confiance que, ce sur quoi tu n’as pas la chance d’être savant (epistamenos) maintenant, c’est-à-dire ce qui n’est pas présent à la mémoire (memnèmenos), il faut entreprendre de le chercher et se le remémorer (anamimnèskesthai). MÉNON - Suzanne

Ainsi maintenant à propos de l’aretès, nous, puisque nous ne savons ni ce qu’elle est ni comment [elle est], faisant des hypothèses à son sujet, examinons si elle est ou bien enseignable ou bien pas enseignable, en nous exprimant ainsi : comment doit être, parmi les choses qui ont rapport à l’âme, l’aretè, pour qu’elle soit enseignable ou pas enseignable ? Premièrement d’une part, si elle est quoi que ce soit d’autre qu’epistèmè, est-elle donc enseignable ou pas, ou, comme nous disions à l’instant même, remémorable ? Peu nous importe en effet [87c] lequel des deux mots nous utilisons, mais est-elle donc enseignable ? Ou plutôt, ceci n’est-il pas évident pour tous, qu’on n’enseigne à l’homme rien d’autre qu’epistèmèn ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Examinons donc encore les choses de l’âme. Y a-t-il quelque chose que tu appelles modération (sôphrosunèn) et justice (dikaiosunèn) et virilité (andreian) et facilité à apprendre (eumathian) et mémoire (mnèmèn) et magnificence (megaloprepeian) et toutes choses [88b] semblables ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : En somme, tout ce que l’âme entreprend et supporte conduite par phronèseôs ne finit-il pas dans le bonheur, par déraison (aphrosunès), dans le contraire ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Si donc l’aretè est quelqu’une des choses qui sont dans l’âme et s’il est nécessaire qu’elle soit bénéfique, ce doit être phronèsin, puisque aussi bien toutes ces choses de l’âme ne sont par elles-mêmes ni bénéfiques, ni nuisibles, et que ce n’est que lorsque s’y allie phro[88d]nèseôs ou déraison (aphrosunès) qu’elles deviennent nuisibles ou bénéfiques . Selon ce raisonnement (logon), l’aretèn étant bénéfique, doit être une sorte de phronèsin. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Eh bien, maintenant aussi, les autres choses dont nous parlions à l’instant même, richesses et autres choses semblables, comme étant tantôt bonnes (agatha), tantôt nuisibles, n’est-ce donc pas que, comme avec l’âme, où, quand la phronèsis conduit, elle rend celles de l’âme bénéfiques, et quand c’est la déraison (aphrosunè), nuisibles, de même une fois [88e] encore avec elles, l’âme en usant et les conduisant droitement (orthôs) les rend bénéfiques, pas droitement par contre, nuisibles ? MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Ne peut-on donc dire qu’ainsi en est-il de toutes choses pour l’homme : toutes les autres choses dépendent de l’âme, et par ailleurs, celles de l’âme, de phronèsin, si [89a] elles on vocation à être bonnes (agatha) ? Et selon ce raisonnement (logô), phronèsis serait le bénéfique. Or, nous disons que l’aretèn est bénéfique. MÉNON - Suzanne

SOCRATE : Posséder une de ses créations laissée sans liens n’a pas grande valeur, c’est comme un homme (anthrôpon) enclin à la fuite, car elle ne reste pas en place ; attachée au contraire, elle a beaucoup de valeur, car ses œuvres sont tout à fait belles. Et après ? A quel propos j"en parle ? A propos des opinions vraies. C’est qu’aussi bien, les opinions vraies, aussi longtemps qu’elles restent en place, sont une belle chose et produisent [98a] des œuvres tout à fait bonnes ; seulement, elles ne consentent pas à rester en place très longtemps, mais s’échappent de l’âme de l’homme (anthrôpou), si bien qu’elles ne sont pas de grande valeur tant qu’on ne les lie pas par un raisonnement sur la cause. Et cela, c’est, Ménon mon camarade, remémoration, comme il a été convenu entre nous dans les [choses dites] antérieurement. Lors donc qu’elles sont liées, elles deviennent premièrement epistèmai, ensuite fixes. Et c’est bien pour ça qu’epistèmè est plus en honneur qu’opinion droite, et c’est par un lien qu’epistèmè se distingue d’opinion droite. MÉNON - Suzanne

Toute action en elle-même n’est ni belle ni laide : ce que nous faisons présentement, boire, manger, discourir, rien de tout cela n’est beau en soi, mais peut le devenir par la manière dont on le fait ; beau si on le fait selon les règles de l’honnêteté, et laid si on le fait contre ces règles. Il en est de même d’aimer. Tout amour, en général, n’est ni beau ni louable, mais seulement celui qui est honnête. L’amour de la Vénus populaire est populaire aussi, et n’inspire que des actions basses : c’est l’amour qui règne parmi les gens du commun. Ils aiment sans choix, non moins les femmes que les jeunes gens, plutôt le corps que l’âme ; plus on est déraisonnable, plus ils vous recherchent : car ils n’aspirent qu’à la jouissance ; pourvu qu’ils y parviennent, peu leur importe par quels moyens. De là vient qu’ils s’attachent à tout ce qui se présente, bon ou mauvais ; car leur amour est celui de la Vénus la plus jeune qui est née du mâle et de la femelle. Mais la Vénus céleste n’étant pas née de la femelle, mais du mâle seul, l’amour qui l’accompagne ne recherche que les jeunes gens. Attaché à une déesse plus âgée, et qui, par conséquent, n’a pas les sens fougueux de la jeunesse, ceux qu’il inspire n’aiment que le Sexe masculin, naturellement plus fort et plus intelligent. Voici à quelles marques on pourra reconnaître les véritables serviteurs de cet amour : ils ne s’attachent point à une trop grande jeunesse, mais aux jeunes gens dont l’intelligence commence à se développer, c’est-à-dire dont la barbe paraît déjà. Car leur but n’est pas, selon moi, de mettre à profit l’imprudence d’un trop jeune ami, et de le séduire pour le laisser aussitôt après, et, riant de leur victoire, courir à quelque autre ; mais iis se lient dans le dessein de ne plus se séparer, et de passer toute leur vie avec ce qu’ils aiment. Il serait vraiment à souhaiter qu’il y eût une loi par laquelle il fût défendu d’aimer de trop jeunes gens, afin qu’on ne donnât point son temps à une chose si incertaine ; car qui sait ce que deviendra un jour cette jeunesse, quel pli prendront et le corps et l’esprit, de quel côté ils tourneront, vers le vice ou vers la vertu ? Les gens sages s’imposent eux-mêmes une loi si juste. Mais il faudrait la faire observer rigoureusement par les amants populaires dont nous parlions, et leur défendre ces sortes d’engagements, comme on les empêche, autant qu’il est possible, d’aimer les femmes de condition libre. Ce sont eux qui ont déshonoré l’amour, au point qu’ils ont fait dire il était honteux d’accorder ses faveurs à un amant. C’est leur amour intempestif et injuste de la trop grande jeunesse qui seul a donné lieu à une semblable opinion, tandis que rien de ce qui se fait par des principes de sagesse et d’honnêteté ne saurait être blâmé justement. Le Banquet - Dacier et Grou

Il n’est pas difficile de comprendre les lois qui règlent l’amour dans les autres pays, car elles sont précises et simples. Il n’y a que les villes d’Athènes et de Lacédémone où la coutume soit sujette à explication. Dans l’Elide, par exemple, et dans la Béotie, où l’on est peu habile dans l’art de parler, on dit simplement qu’il est bon d’accorder ses faveurs à qui nous aime ; personne ne le trouve mal, ni jeune ni vieux. Il faut croire que dans ces pays on a ainsi autorisé l’amour pour en aplanir les difficultés, et afin qu’on n’eût pas besoin pour se faire aimer de recourir à des artifices de langage dont les habitants ne sont pas capables. Mais ce commerce est déclaré infâme dans l’Ionie et dans tous les pays soumis à la domination des Barbares ; on y proscrit également la philosophie et la gymnastique : c’est qu’apparemment les tyrans n’aiment point à voir qu’il se forme parmi leurs sujets de grands courages ou des amitiés et des liaisons vigoureuses ; or, c’est ce que l’amour sait très bien faire. Les tyrans d’Athènes en firent autrefois l’expérience : l’amour d’Aristogiton et la fidélité d’Harmodius renversèrent leur domination. Il est donc visible que, dans les Etats où il est honteux d’accorder ses faveurs à qui nous aime, cette sévérité vient de l’iniquité de ceux qui l’ont établie, de la tyrannie des gouvernants et de la lâcheté des gouvernés ; mais que dans les pays où l’on dit simplement qu’il est bien d’accorder ses faveurs à qui nous aime, cette indulgence est une preuve de grossièreté. Tout cela est bien plus sagement ordonné parmi nous. Mais, comme je l’ai dit, il n’est pas facile de comprendre nos principes à cet égard : d’un côté on dit qu’il est mieux d’aimer aux yeux de tout le monde que d’aimer en secret, et qu’il faut aimer de préférence les hommes les plus généreux et les plus vertueux, alors même qu’ils seraient moins beaux que d’autres. Il est étonnant comme tout le monde s’intéresse au succès d’un homme qui aime : on l’encourage ; ce qu’on ne ferait point si l’on croyait qu’il ne fût pas honnête d’aimer ; on l’estime quand il a réussi dans son amour, on le méprise quand il n’a pas réussi. La coutume permet à l’amant d’employer des moyens merveilleux pour parvenir à son but : et il n’y a pas un seul de ces moyens qui ne fût capable de le perdre dans l’estime des sages, s’il s’en servait pour toute autre chose que pour se faire aimer. Car si un homme, dans le dessein de s’enrichir ou d’obtenir un emploi, ou de se faire quelque autre établissement de cette nature, osait avoir pour quelqu’un la moindre des complaisances qu’un amant a pour ce qu’il aime, s’il employait les supplications, s’il joignait les larmes aux prières, s’il faisait des serments, s’il couchait à sa porte, s’il descendait à mille bassesses où un esclave aurait honte de descendre, il n’aurait ni un ennemi ni un ami qui ne l’empêchât de s’avilir à ce point. Les uns lui reprocheraient de se conduire en flatteur et en esclave ; les autres en rougiraient et s’efforceraient de l’en corriger. Cependant tout cela sied merveilleusement à un homme qui aime : non seulement ou souffre ses bassesses sans y attacher de déshonneur, mais on l’estime comme un homme qui fait très bien son devoir : et ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’on veut que les amants soient les seuls parjures que les dieux ne punissent point ; car on dit que les serments n’engagent point en amour ; tant il est vrai que dans nos moeurs les hommes et les dieux permettent tout à un amant. Il n’y a donc personne qui là-dessus ne demeure persuadé qu’il est très louable en cette ville, et d’aimer et de payer de retour ceux qui nous aiment. Et d’un autre côté cependant, si l’on considère avec quel soin un père met auprès de ses enfants un gouverneur qui veille sur eux, et que le plus grand devoir de ce gouverneur est d’empêcher qu’ils ne parlent à ceux qui les aiment ; que leurs camarades même, s’ils les voient entretenir de pareils commerces, les accablent de railleries ; que les gens plus âgés ne s’opposent point à ces railleries et ne blâment pas ceux qui s’y livrent : à examiner cet usage de notre ville, ne croirait-on pas que nous sommes dans un pays où il y a de la honte à former de pareilles liaisons ? Voici comment il faut accorder cette contradiction : l’amour, comme je disais d’abord, n’est de soi-même ni beau ni laid. Il est beau si l’on aime selon les règles de l’honnêteté ; il est laid si l’on aime contre ces règles. Or, il est déshonnête d’accorder ses faveurs à un homme vicieux et pour de mauvais motifs ; il est honnête de se rendre pour de bons motifs à l’amour d’un homme qui a de la vertu. J’appelle homme vicieux cet amant populaire qui aime le corps plutôt que l’âme ; car son amour ne saurait avoir de durée, puisqu’il aime une chose qui ne dure point. Dès que la fleur de la beauté qu’il aimait est passée, vous le voyez qui s’envole ailleurs, sans se souvenir de ses discours et de toutes ses promesses. Mais l’amant d’une belle âme reste fidèle toute la vie, car ce qu’il aime est durable. Ainsi donc la coutume, parmi nous, veut qu’on examine bien avant de s’engager, qu’on se rende aux uns et qu’on fuie les autres ; elle encourage à s’attacher à ceux-ci et à éviter ceux-là, parce qu’elle discerne et juge de quelle espèce est celui qui aime comme celui qui est aimé. Il s’ensuit qu’il y a de la honte à se rendre promptement ; et qu’on exige l’épreuve du temps qui fait mieux connaître toutes choses. Il est encore honteux de céder à un homme riche ou puissant, soit qu’on succombe par crainte ou par faiblesse, ou qu’on se laisse éblouir par l’argent ou par l’espérance d’entrer dans les emplois : car, outre que des raisons de cette nature ne peuvent jamais former une amitié généreuse, elles portent d’ailleurs sur des fondements peu solides et peu durables. Reste un seul motif pour lequel, dans nos moeurs, on peut avec honnêteté favoriser un amant ; car, de même que la servitude volontaire d’un amant envers l’objet de son amour ne passe point pour de l’adulation et ne lui est point reprochée, de même il y a une autre espèce de servitude volontaire qui ne peut jamais être blâmée : c’est celle où l’on s’engage pour la vertu. On estime chez nous que si un homme s’attache à en servir un autre dans l’espérance de se perfectionner, grâce à lui, dans une science ou dans quelque partie de la vertu, cette servitude volontaire n’est point honteuse et ne s’appelle point de l’adulation. Il faut que l’amour se traite comme la philosophie et la vertu, et que leurs lois tendent au même but, si l’on veut qu’il soit honnête de favoriser celui qui nous aime ; car si l’amant et l’aimé s’aiment tous deux à ces conditions, savoir, que l’amant, en reconnaissance des faveurs de celui qu’il aime, sera prêt à lui rendre tous les services que l’équité lui permettra de rendre, que l’aimé, de son côté, pour reconnaître le soin que son amant aura pris de le rendre sage et vertueux, aura pour lui toutes les complaisances convenables ; et si l’amant est véritablement capable de donner science et vertu à ce qu’il aime, et que l’aimé ait un véritable désir d’acquérir de l’instruction et de la sagesse ; si, dis-je, toutes ces conditions se rencontrent, c’est alors uniquement qu’il est honnête d’accorder ses faveurs à qui nous aime. L’amour ne peut être permis pour quelque autre raison que ce soit : et alors il n’est point honteux d’être trompé. Partout ailleurs il y a de la honte, qu’on soit trompé ou qu’on ne le soit point ; car si, dans une espérance de gain, on s’abandonne à un amant que l’on croyait riche, et si l’on vient à reconnaître que cet amant est pauvre en effet, et qu’il ne peut tenir parole, la honte n’est pas moins grande car on a montré qu’en vue du gain on pouvait tout faire pour tout le monde, et cela n’est guère beau. Au contraire, si, après avoir favorisé un amant que l’on avait cru honnête, dans l’espérance de devenir meilleur par le moyen de son amitié, on vient à reconnaître que cet amant n’est point honnête, et qu’il est lui-même sans vertu, il est beau d’être trompé de la sorte, car on a fait voir le fond de son coeur : on a montré que, pour la vertu et dans l’espérance de parvenir à une plus grande perfection, on était capable de tout entreprendre ; et il n’y a rien de plus glorieux. Il est donc beau d’aimer pour la vertu. Cet amour est celui de la Vénus céleste ; il est céleste lui-même, utile aux particuliers et aux Etats, et digne d’être l’objet de leur principale étude, puisqu’il oblige l’amant et l’aimé à veiller sur eux-mêmes et à s’efforcer de se rendre mutuellement vertueux. Tous les autres amours appartiennent à la Vénus populaire. Voilà, Phèdre, tout ce que je puis improviser pour toi sur l’amour ». Le Banquet - Dacier et Grou

« Pausanias a très bien commencé son discours ; mais la fin ne me paraissant pas suffisamment développée, je crois devoir la compléter. J’approuve fort la distinction qu’il a faite des deux amours ; mais je crois avoir découvert par mon art, la médecine, que l’amour ne réside pas seulement dans l’âme des hommes où il a pour objet la beauté, mais qu’il a bien d’autres objets, qu’il se rencontre dans bien d’autres choses, dans les corps de tous les animaux, dans les productions de la terre, en un mot, dans tous les êtres ; et que la grandeur et les merveilles du dieu éclatent en tout, dans les choses divines comme dans les choses humaines. Je prendrai dans la médecine mon premier exemple, afin d’honorer mon art. Le Banquet - Dacier et Grou

A la naissance de Vénus, il y eut chez les dieux un grand festin où se trouvait entre autres Poros (l’Abondance), fils de Métis (la Prudence). Après le repas, Pénia (la Pauvreté) s’en vint mendier quelques restes et se tint auprès de la porte. En ce moment, Poros, enivré de nectar (car on ne faisait pas encore usage du vin), sortit de la salle et entra dans le jardin de Jupiter, où le sommeil ne tarda pas à fermer ses yeux appesantis. Alors, Pénia, poussée par son état de pénurie, imagina d’avoir un enfant de Poros. Elle alla donc se coucher auprès de lui, et devint mère de l’Amour. C’est pourquoi l’Amour devint le compagnon et le serviteur de Vénus, ayant été conçu le jour même où elle naquit ; outre que de sa nature il aime la beauté, et que Vénus est belle. Et maintenant comme fils de Poros et de Pénia, voici quel fut son partage : d’abord il est toujours pauvre, et, loin d’être beau et délicat, comme on le pense généralement, il est maigre, malpropre, sans chaussures, sans domicile, sans autre lit que la terre, sans couverture, couchant à la belle étoile auprès des portes et dans les rues ; enfin, comme sa mère, toujours dans le besoin. Mais, d’autre part, selon le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon ; il est mâle, hardi, persévérant, chasseur habile, toujours machinant quelque artifice, désireux de savoir et apprenant avec facilité, philosophant sans cesse, enchanteur, magicien, sophiste. De sa nature il n’est ni mortel ni immortel ; mais, dans le même jour, il est florissant et plein de vie, tant qu’il est dans l’abondance, puis il s’éteint, pour revivre encore par l’effet de la nature paternelle. Tout ce qu’il acquiert lui échappe sans cesse, en sorte qu’il n’est jamais ni riche ni pauvre. Il tient aussi le milieu entre la sagesse et l’ignorance : car aucun dieu ne philosophe ni ne désire devenir sage, puisque la sagesse est le propre de la nature divine ; et, en général, quiconque est sage ne philosophe pas. Il en est de même des ignorants, aucun d’eux ne philosophe ni ne désire devenir sage ; car l’ignorance a précisément le fâcheux effet de persuader à ceux qui ne sont ni beaux, ni bons, ni sages, qu’ils possèdent ces qualités : or nul ne désire les choses dont il ne se croit point dépourvu. - Mais, Diotime, qui sont donc ceux qui philosophent, si ce ne sont ni les sages ni les ignorants ? - Il est évident, même pour un enfant, dit-elle, que ce sont ceux qui tiennent le milieu entre les ignorants et les sages, et l’Amour est de ce nombre. La sagesse est une des plus belles choses du monde ; or l’Amour aime ce qui est beau ; en sorte qu’il faut conclure que l’Amour est amant de la sagesse, c’est-à-dire philosophe, et, comme tel, il tient le milieu entre le sage et l’ignorant. C’est à sa naissance qu’il le doit : car il est le fils d’un père sage et riche et d’une mère qui n’est ni riche ni sage. Telle est, mon cher Socrate, la nature de ce démon. Quant à l’idée que tu t’en formais, il n’est pas étonnant qu’elle te fût venue ; car tu croyais, autant que j’ai pu le conjecturer par tes paroles, que l’Amour est ce qui est aimé et non ce qui aime. Voilà, je pense, pourquoi l’Amour te semblait très beau ; car ce qui est aimable est la beauté réelle, la grâce, la perfection et le souverain bien. Mais ce qui aime est d’une tout autre nature, comme je viens de l’expliquer. - Eh bien, soit, étrangère, tu raisonnes fort bien : mais l’Amour étant tel que tu viens de le dire, de quelle utilité est-il aux hommes ? - C’est là, Socrate, ce que je vais à présent tâcher de t’apprendre. Nous connaissons la nature et l’origine de l’Amour : il est, comme tu le dis, l’amour du beau. Mais si quelqu’un nous demandait : Qu’est-ce que l’amour du beau, Socrate et Diotime ; ou, pour parler plus clairement, celui qui aime le beau, qu’aime-t-il ? A le posséder, répondis-je. - Cette réponse appelle une nouvelle question, dit-elle : que lui reviendra-t-il de posséder le beau ? - Je repartis que je n’étais pas en état de répondre immédiatement à cette question. - Mais, reprit-elle, si l’on changeait de terme, et que, mettant le bon à la place du beau, on te demandât : Socrate, celui qui aime le bon, qu’aime-t-il ? - A le posséder.- Et que lui reviendra-t-il de le posséder ? - Je trouve cette fois la réponse plus facile : c’est qu’il deviendra heureux. - Car c’est par la possession des bonnes choses que les êtres heureux sont heureux, et il n’est plus besoin de demander pourquoi celui qui veut être heureux veut l’être : ta réponse me semble satisfaire à tout. - Il est vrai, Diotime. - Mais penses-tu que cet amour et cette volonté soient communs à tous les hommes, et que tous veuillent toujours avoir ce qui est bon ; ou es-tu d’un autre sentiment ? - Non, je crois que tous ont cet amour et cette volonté. - Pourquoi donc, Socrate, ne disons-nous pas de tous les hommes qu’ils aiment, puisqu’ils aiment tous et toujours la même chose ; pourquoi le disons-nous des uns et non des autres ? - C’est ce qui m’étonne aussi. - Ne sois pas étonné : nous distinguons une espèce particulière d’amour, et nous l’appelons amour, du nom de tout le genre, tandis que pour les autres espèces nous employons des termes différents. - Un exemple, je te prie ? - En voici un. Tu sais que le mot poésie a de nombreuses acceptions : il exprime en général la cause qui fait passer quoi que ce soit du non-être à l’être, en sorte que toute oeuvre de tout art est poésie, et que tout artiste, tout ouvrier est poète. - Cela est vrai. - Et cependant tu vois qu’on ne les appelle pas tous poètes ; mais qu’on leur donne d’autres noms, et qu’une seule espèce de poésie prise à part, la musique et l’art des vers, a reçu le nom de tout le genre. C’est en effet cette seule espèce qu’on appelle poésie, et ce sont seulement ceux qui la possèdent qu’on appelle poètes. - Cela est encore vrai. - De même l’amour, en général, est le désir de ce qui est bon et nous rend heureux : c’est là le grand et séduisant amour inné dans tous les coeurs. Mais tous ceux qui, dans les diverses directions, tendent à ce but, hommes d’affaires, athlètes, philosophes, on ne dit pas qu’ils aiment, on ne les appelle pas amants ; ceux-là seuls qui se livrent à une certaine espèce d’amour reçoivent le nom de tout le genre : à eux seuls s’appliquent les mots aimer, amour, amants. - Tu me parais avoir raison, lui dis-je. - On a dit, reprit-elle, que chercher la moitié de soi-même, c’est aimer. Mais moi, je prétends qu’aimer n’est chercher ni la moitié ni le tout de soi-même, quand ni cette moitié ni ce tout ne sont bons : et la preuve, mon ami, c’est que nous consentons à nous laisser couper le bras ou la jambe, quoiqu’ils nous appartiennent, si nous jugeons que ces membres sont attaqués par un mal incurable. En effet, ce n’est pas ce qui est à nous que nous aimons ; à moins que nous ne regardions comme nôtre et nous appartenant en propre ce qui est bon, et comme étranger ce qui est mauvais : car les hommes n’aiment que le bon. N’est-ce pas ton sentiment ? - Par Jupiter ! je pense comme toi. - Il suffit donc de dire que les hommes aiment le bon ? - Oui. - Mais, quoi ! ne faut-il pas ajouter qu’ils aiment aussi à posséder le bon ? - Il le faut. - Et non seulement à le posséder, mais encore à le posséder toujours ? - Il le faut aussi. - En somme donc l’amour consiste à vouloir posséder toujours le bon. - Il n’y a rien de plus vrai, répondis-je. - Si tel est l’amour en général, quel est l’acte particulier où la recherche et la poursuite ardente du bon prennent le nom d’amour ? Quel est-il ? Peux-tu me le dire ? - Non, Diotime ; autrement je ne serais pas en admiration devant ta sagesse et ne serais pas venu auprès de toi pour apprendre ces vérités. - Je vais donc te le dire : c’est la production dans la beauté, soit par le corps, soit par l’âme. - Voilà une énigme qui demanderait un devin ; pour moi, je ne la comprends pas. - Je vais parler plus clairement. Tous les hommes, Socrate, sont capables d’engendrer et selon le corps et selon l’âme, et, lorsqu’ils sont parvenus à un certain âge, leur nature demande à produire. Or elle ne peut produire dans la laideur, mais dans la beauté ; l’union de l’homme et de la femme est une production ; et cette production est une oeuvre divine, fécondation et génération auxquelles l’être mortel doit son immortalité. Mais ces effets ne sauraient s’accomplir dans ce qui est discordant. Or la laideur ne peut s’accorder avec rien de ce qui est divin ; la beauté seule le peut. La beauté est donc, pour la génération, semblable au Destin et à Lucine. C’est pourquoi, lorsque l’être fécondant s’approche du beau, plein d’amour et de joie, il se dilate, il engendre, il produit. Au contraire, s’il s’approche du laid, triste et refroidi, il se resserre, se détourne, se contracte et n’engendre pas, mais porte avec douleur son germe fécond. De là, chez l’être fécondant et plein de vigueur pour produire, cette ardente poursuite de la beauté, qui doit le délivrer des douleurs de l’enfantement. Car la beauté, Socrate, n’est pas, comme tu te l’imagines, l’objet de l’amour. - Quel est donc l’objet de l’amour ? - C’est la génération et la production dans la beauté. - Soit, répondis-je. - Il n’y a pas à en douter, reprit-elle. - Mais pourquoi l’objet de l’amour est-il la génération ? - Parce que c’est la génération qui perpétue la famille des êtres animés et qui lui donne l’immortalité que comporte la nature mortelle. Or, d’après ce dont nous sommes convenus, il est nécessaire de joindre au désir du bon le désir de l’immortalité, puisque l’amour consiste à aimer que le bon nous appartienne toujours. Il s’ensuit donc que l’immortalité est aussi l’objet de l’amour ». Le Banquet - Dacier et Grou

Celui qui veut atteindre à ce but par la vraie voie doit, dès son jeune âge, commencer par rechercher les beaux corps. Il doit, en outre, s’il est bien dirigé, n’en aimer qu’un seul, et dans celui qu’il aura choisi engendrer de beaux discours. Ensuite, il doit arriver à comprendre que la beauté qui se trouve dans un corps quelconque est soeur de la beauté qui se trouve dans tous les autres. En effet, s’il faut rechercher la beauté en général, ce serait une grande folie de ne pas croire que la beauté qui réside dans tous les corps est une et identique. Une fois pénétré de cette pensée, notre homme doit se montrer l’amant de tous les beaux corps et dépouiller, comme une petitesse méprisable, toute passion qui se concentrerait sur un seul. Après cela, il doit regarder la beauté de l’âme comme plus précieuse que celle du corps ; en sorte qu’une belle âme, même dans un corps dépourvu d’agréments, suffise pour attirer son amour et ses soins, et pour lui faire engendrer en elle les discours les plus propres à rendre la jeunesse meilleure. Par là il sera nécessairement amené à contempler la beauté qui se trouve dans les actions des hommes et dans les lois, à voir que cette beauté est partout identique à elle-même, et conséquemment à faire peu de cas de la beauté corporelle. Des actions des hommes il devra passer aux sciences, pour en contempler la beauté ; et alors, ayant une vue plus large du beau, il ne sera plus enchaîné comme un esclave dans l’étroit amour de la beauté d’un jeune garçon, d’un homme ou d’une seule action ; mais, lancé sur l’océan de la beauté, et repaissant ses yeux de ce spectacle, il enfantera avec une inépuisable fécondité les discours et les pensées les plus magnifiques de la philosophie, jusqu’à ce qu’ayant affermi et agrandi son esprit par cette sublime contemplation, il n’aperçoive plus qu’une science, celle du beau. Le Banquet - Dacier et Grou

[246] En conséquence, s’il est vrai que ce qui se meut soi-même n’est point autre chose que l’âme, il résulte de cette affirmation que nécessairement l’âme ne peut avoir ni naissance ni fin. Mais j’ai assez parlé de son immortalité. Il faut maintenant traiter de sa nature. Pour montrer ce qu’elle est, il faudrait une science absolument divine et une explication très étendue. Mais, pour se figurer ce que peut être cette âme, une science humaine et une explication plus restreinte suffisent. Nous parlerons en suivant ce dernier point de vue. Supposons donc que l’âme ressemble aux forces combinées d’un attelage ailé et d’un cocher. Tous les chevaux et les cochers des dieux sont bons et de bonne race ; ceux des autres êtres sont formés d’un mélange. Chez nous d’abord, le chef de l’attelage dirige deux chevaux ; en outre, si l’un des coursiers est beau, bon et de race excellente, l’autre, par sa nature et par son origine, est le contraire du premier. Nécessairement donc la conduite de notre attelage est difficile et pénible. Mais pour quelle raison, un être vivant est-il donc désigné, tantôt comme mortel, tantôt comme immortel : c’est ce qu’il faut essayer d’expliquer. Tout ce qui est âme prend soin de tout ce qui est sans âme, fait le tour du ciel tout entier et se manifeste tantôt sous une forme et tantôt sous une autre. Quand elle est parfaite et ailée, elle parcourt les espaces célestes et gouverne le monde tout entier. Quand elle a perdu ses ailes, elle est emportée jusqu’à ce qu’elle s’attache à quelque chose de solide ; là, elle établit sa demeure, prend un corps terrestre et paraît, par la force qu’elle lui communique, faire que ce corps se meuve de lui-même. Cet ensemble, composé et d’une âme et d’un corps, est appelé être vivant et qualifié de mortel par surnom. Quant au nom d’immortel, il ne peut être défini par aucun raisonnement raisonné ; mais, dans l’impossibilité où nous sommes de voir et de connaître exactement Dieu, nous nous l’imaginons comme un être immortel ayant une âme et possédant un corps, éternellement l’un à l’autre attachés. Toutefois, qu’il en soit de ces choses et qu’on en parle ainsi qu’il plaît à Dieu ! Recherchons, quant à nous, la cause qui fait que l’âme perd ses ailes et les laisse tomber. Elle est telle que voici. La force de l’aile est par nature de pouvoir élever et conduire ce qui est pesant vers les hauteurs où habite la race des dieux. De toutes les choses attenantes au corps, ce sont les ailes qui le plus participent à ce qui est divin. Or ce qui est divin, c’est le beau, le sage, le bon et tout ce qui est tel. Ce sont ces qualités qui nourrissent et fortifient le mieux l’appareil ailé de l’âme, tandis que leurs contraires, le mauvais et le laid, le consument et le perdent. Le grand chef, Zeus, s’avance le premier dans le ciel en conduisant son char ailé ; il règle tout, veille sur tout. Derrière lui, s’avance l’armée des dieux et des génies disposée en onze cohortes. Hestia, seule, reste dans le palais des dieux. PHÈDRE

[249] Aucune âme d’ailleurs ne retourne avant dix mille années au point d’où elle était partie ; car, avant ce temps, elle ne recouvre pas ses ailes, à moins qu’elle n’ait été l’âme d’un philosophe loyal ou celle d’un homme épris pour les jeunes gens d’un amour que dirige la philosophie. Alors, au troisième retour de mille ans, si elles ont trois fois successivement mené la même vie, elles recouvrent leurs ailes et s’en retournent après la trois millième année vers les dieux. Quant aux autres âmes, lorsqu’elles ont achevé leur première existence, elles subissent un jugement. Une fois jugées, les unes vont dans les prisons qui, sont sous terre s’acquitter de leur peine ; les autres, allégées par l’arrêt de leur juge, se rendent en un certain endroit du ciel où elles mènent la vie qu’elles ont méritée, tandis qu’elles vivaient sous une forme humaine. Au bout de mille ans, les unes et les autres reviennent se désigner et se choisir une nouvelle existence ; elles choisissent le genre de vie qui peut plaire à chacune. Alors l’âme humaine peut entrer dans la vie d’une bête, et l’âme d’une bête, pourvu qu’elle ait été celle d’un homme jadis, peut animer un homme de nouveau, car l’âme qui jamais n’a vu la vérité ne saurait s’attacher à une forme humaine. Pour être homme, en effet, il faut avoir le sens du général, sens grâce auquel l’homme peut, partant de la multiplicité des sensations, les ramener à l’unité par le raisonnement. Or cette faculté est une réminiscence de tout ce que jadis a vu notre âme quand, faisant route avec Dieu et regardant de haut ce qu’ici-bas nous appelons des êtres, elle dressait sa tête pour contempler l’Être réel. Voilà pourquoi il est juste que seule la pensée du philosophe ait des ailes ; elle ne cesse pas, en effet, de se ressouvenir selon ses forces des choses mêmes qui font que Dieu même est divin. L’homme qui sait bien se servir de ces réminiscences, initié sans cesse aux initiations les plus parfaites, devient seul véritablement parfait. Affranchi des préoccupations humaines, [249d] attaché au divin, il est considéré comme un fou par la foule, et la foule ne voit pas que c’est un inspiré. PHÈDRE

[278] Aussi, l’homme qui croit que les meilleurs écrits ne peuvent réellement servir qu’à réveiller les souvenirs de ceux qui savent ; qui pense que les discours composés pour enseigner, prononcés en vue d’instruire, et véritablement écrits dans l’âme avec le juste, le beau et le vrai pour objet, sont les seuls qui soient clairs, parfaits et dignes de considération ; qui estime qu’il faut tenir de tels discours pour des enfants légitimes, celui d’abord que l’auteur porte en lui, s’il garde en lui ce qu’il a découvert, ceux qui ensuite, fils ou frères de ceux-là, sont honnêtement nés, les uns dans telles âmes, les autres dans telles autres : un tel homme, s’il dit adieu aux autres formes de discours, court le risque, Phèdre, d’être celui-là même auquel toi et moi nous voudrions ressembler. PHÈDRE

« Mais quoi ? Le grand lui-même et les autres grands, si de la même manière, avec l’âme, tu les regardes tous , à nouveau quelque grand un ne paraîtra-t-il pas par quoi tous ceux-ci paraîtront nécessairement grands ? » Parménide - SUZANNE


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